‹ La vie erranteChapitre 3 sur 3 · PROMENADE · texte numérisé non relu

PROMENADE

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On comprendra facilement qu'après avoir respiré pendant quinze grands jours dans cet océan de briques qu*on appelle Londres, dans cette débauche de cheminées que la Tamise a grand*peine à refléter dans le sombre miroir de ses eaux, on ait quelque envie de se promener sotis un brin de verdure et de voir un bout d'horizon. Mon ami Jacques aimait certainement les squares, et il adorait les parcs, sans contredit, mais il avait ce goût bizarre de préférer les montagnes et les forêts.

C'est pourquoi, un matin, il se trouva courant à toute vapeur sur cet aimable chemin de fer de Strasbourg qui franchit le Rhin en trois bonds et rend- visite à rÂllemagne. Une lettre lui donnait rendez^vous à Appenweier.

Notre ami Jacques y rencontra l'aimable et spirituel directeur de VlUmtrationde Bade^ M. £<•*, et un

jeune homme de bonne mine qu*on nous permettra d'appeler Frédéric. A ses longues et terribles moustaches, on aurait pu le prendre pour un sous-lieutenant échappé de quelque régiment de hussards ; ce n'était rien moins qu'un compositeur d'un rare mérite, tout récemment encore applaudi sur Tun des grands théâtres de Paris.

Mais ce qu'on eu voyait d'abord, c'était le hussard ; le compositeur ne venait qu'après, et seulement lorsqu'une épinette se trouvait sous ses doigts.

Lui aussi aurait pu dire, avec Maxime Du Camp:

Je suis né voyageur ; je suis actif et maigre !

D'un autre côté, notre ami Jacques n'est pas gras; il est impossible de prétendre que M. L..., soit monstrueusement gros. lis faisaient donc à eux trois un trio de maigres qui pouvait passer partout.

De la station d'Appenweier on jiperçoit la forêt Noire ; mais la voir ce n'est rien, encore faut-il y pa^ venir. Or, si notre ami Jacques et ses compagnons ne demandaient pas mieux que de marcher à l'ombre des sapins et sur le sommet des montagnes, ils ne trouvaient pas absolument indispensable de trotter dans la poussière, fût-ce même la poussière allemande d'un chemin grand-ducal.

Mais M. L..., que nous appellerons désormais Karl, est homme à découvrir une voiture sur un rocher et un attelage dans une île déserte.

— Attendez ! dit-il ; et on le vit se diriger vers un champ d'avoine habité par des moineaux.

Un chien passa remuant la queue. Il eut l'idée ca-

nine d'aboyer, sans mauvaise intention et seulement pour essayer sa voix.

— Vilaine bête I cria Frédéric en frappant du pied.

L'accent était farouche, le geste formidable ; le caractère du hussard se dévoilait.

Frédéric appartenait à Tespëce des hommes qui grincent toujours.

Aimable, mais furieux, voilà sa devise.

Tout à coup Karl apparut à la tête d*un char-àbancs.

Ce n'était pas Tprécisément une voiture de luxe, et Tattelage fougueux se composait d'un cheval bai. Il était difficile de savoir si l'animal était plus long que maigre, ou plus maigre qu'efflanqué. L'automédon badois jura que c'était un cheval de race. On le crut sur parole et Ton partit.

Jacques aperçut des toits, des cheminées, un clocher. -*- C'est Oberkirch, dit Karl.

Ici j'éprouve le besoin d'ouvrir une parenthèse.

Dans la forêt Noire, les noms s'écrivent et ne se prononcent pas : la géographie le veut ainsi. Elle a mêlé un nombre considérable de consonnes avec quelques voyelles, et elle a dit aux rochers et aux rivières : « Toi, tu t'appelleras Holzwaelderhoehe, et toi, tu auras nom Rappenschliffen ; l'un sera montagne, et l'autre cascade. *

Jacques frissonna, tira son calepin et inscrivit les noms à mesure qu'ils se présentaient. Quant à les faire passer par sa bouche, il n'y pensa même pas.

Oberkirch lui parut cependant un des plus doux.

La ville souriait d'aise au soleil ; il en sortait des chariots, il y rentrait du foin.

— Ça une ville ! dit Jacques, qui haussait les épaules et se souvenait du macadam de Londres.

— Une ville impériale, s'il vous platt» répondit Karl, et la meilleure preuve que je puisse vous donner de son droit à être rangée au nombre des cités, c'est qu*Oberkirch a été prise et pillée par les paysans en 1525, reprise et repillée par les Suédois en 1633, 1638 et 1643, ce qui prouve suffisamment qu'elle avait été un peu reprise et un peu repillée, dans les intervalles, par les Impériaux chargés de la défendre, et enfin, pour affirmer son droit, prise derechef et derechef pillée par les Français, qui la brûlèrent, en 1689. Ne vous semble-t-il pas que ses lettres de noblesse en valent bien d'autres ?

— Je m'incline, dit Frédéric, tandis que cette démonstration rendait Jacques muet. Pensez-vous seulement que les paysans, les Suédois et les Français y aient laissé un verre de kirschenwaser pour humecter un gosier agacé par le vent ?

Une aigle noire à deux, têtes faisait bien voir que la ville d'où sortaient tant de chariots et où s'engouffrait tant de fourrage, avait eu Thonneur de relever de l'Empire d'Allemagne. Çà et là, parmi les choux et les pommes de terre, on apercevait quelques rares débris des murs dont les évêques de Strasbourg, qui possédaient jadis Oberkirch, l'avaient fortifiée au quatorzième siècle.

Plus haut, l'ami Jacques remarqua des pans de murailles crevassées, dressant leurs arêtes au milieu des sapins.

— Ce fiit le château de Schauenburg, dit Karl, qui saisit son regard au voL

Jacques et Frédéric eurent occasion de remarquer plus tard que leur ami Karl n'avait besoin que d*un pan de mur, d'une branche d'arbre, d'un bout de cheminée, pour dire le nom du château, de la montagne ou du bourg. Avec une goutte d'eau, un caillou, un brin d'herbe, il reconstruisait un torrent, une forte* resse, une vallée, comme autrefois Cuvier bâtissait un mastodonte avec un débris d'ossement.

Oberkirch a un aspect honnête qui témoigne de ses mœurs patriarcales. On s'y occupe plus du prix des denrées que des guerres civiles ; cependant, comme un souvenir de son passé belliqueux et féodal, se dresse, au sommet d'une fontaine, un lion héraldique, couleur d'or, qui presse entre ses griffes un bel écu armorié.

Ce lion, qui ne mord plus personne, a la mine farouche. Un jet d'eau limpide coule à ses pieds. Des servantes y remplissent leurs baquets de bois blanc, sans s'occuper de sa queue frémissante et de son blason.

Plus loin, une forte maison aux angles de pierre rouge, et percée de robustes fenêtres, étale sur sa façade un majestueux balcon, que supportent deux vigoureux dauphins de granit rouge. L'architecture imposante du dix-septième siècle apparaît au milieu des chalets.

Les savants ont découvert une étymologie à ce nom un peu dur d'Oberkirch. Ils le font dériver d'Hypergracia^ nom qui devint celui d'un bourg où Chnodomar et six autres chefs germains, vaincus par l'empereur Julien, cui'ent permission de s'établir, après une longue captivité.

C'est peut-être difficile à croire ; mais l'étymologie en fait bien d'autres.

La poussière que soulève le vent est, d'ailleurs, une poussière historique. Cette vallée de la Rench, où le char-à-bancs de Karl marchait bravement, a vu autant de batailles qu'elle compte de chalets, et passer plus d'escadrons qu'elle n'a de cerisiers. Les Germains sauvages qui allaient à la recherche du vieux monde descendaient sans cesse par les vallées qui, des hauteurs du Kniebis, tombent dans la plaine ; refoulés par les légions romaines dans leur élan contre Argentoratum, qui devint Strasbourg, ils remontaient, furieux et sanglants, vers leurs sombres forêts, peuplées alors de loups, de sangliers, d'ours et d'aurochs. Et, comme si ce n'était pas assez des Germains, les Huns farouches, conduits par Attila, se ruèrent à leur tour sur les Gaules par cette vallée de la Rench. Brisés et rompus à Châlons, on vit ces flots d'hommes repasser en foule le Rhin et traverser de nouveau ces contrées si souvent pétries par les pieds des chevaux.

Plus tard, après ce chaos suivi d'un autre chaos, un duc allemand, Leuthar, en 656, devint le maître de l'Ortenau, qui avait Oberkirch pour capitale. L'histoire raconte que ce Leuthar fut le père de la dynastie carlovingienne.

Oberkirch, en somme, est donc quelque chose. Mais, depuis cette époque lointaine, combien de fois ne futelle pas conquise, cédée, aliénée, revendiquée? En 1665, la ville et la vaJlée repassent aux mains des princes-évêques de Strasbourg. Plus tard enfin, et après de nouvelles vicissitudes, la paix de Lunéville,

en 1803, fit entrer la vieille ville impériale et ses dépendances dans la maison grand-ducale de Bade.

Cette histoire agitée témoigne assez qu'Oberkirch est voisine du fameux Palatinat dont chaque touffe d'herbe a vu tomber un homme.

Cependant, le cheval maigre du char-à-bancs marchait toujours, côtoyant d'un pas mélancolique la Rench aux flots tapageurs.

Bientôt il atteignit de nouvelles maisons ; puis il hennit faiblement à la vue d'une auberge, et s'arrêta tout à coup en face d'un monument gothique, comme doit le faire tout bon cheval qui a le sentiment du pittoresque et le respect de l'art.

— Descendons ! dit Karl.

— Il y a quelque picotin d'avoine là-dessous, murmura Frédéric, qui ne croit pas à l'enthousiasme, même chez les animaux.

— Il y a une chapelle, répondit gravement Karl.

Et c'était vrai I une chapelle était là, dressant son porche ogival sous les tilleuls, * et montrant par sa porte ouverte sa nef silencieuse, coupée par un charmant jubé.

C'est en 1471 que le quatorzième abbé de Allerheiligen éleva l'église paroissiale de Maria zum guten roth, que ne cessent pas, depuis lors, de fréquenter de nombreux pèlerins. Elle a conservé de son antique splendeur un retable endommagé, mais d'un beau style.

— École de Véronèse! dit Karl.

— École de Rubens I répondit Frédéric.

Et, de plus, des vitraux épars dans leurs baies, des armoiries suspendues aux murailles, et une cha-

pelle d'un travail enrieux, qui fait saillie dans la nef. Une grille massive, en fer forgé, en défend la porte, et, tout auprès, un tronc pour les pauvres présente aux regards effarés une armature de fer, hérissée de cadenas et de boulons, qui donne une haute opinion de la vieille et prudente serrurerie de Lautenhach.

Il n'y avait peut-être pas quatre kreutzers dans le tronc.

Que de fer pour protéger un peu de cuivre !

On avait déjà quitté la plaine ; partout ondulaient les croupes des montagnes. Le cheval maigre et long, qui n*avait jamais galopé, ne trottait presque plus.

— Es-tu morte, stupide bête ? cria Frédéric qui brandissait sa canne comme un pandour sa lance.

Le caractère du compositeur continuait à se dévoiler.

Gai, mais violent.

L'attention de Frédéric cependant fut détournée par l'aspect que présentaient les montagnes voisines. Çà et là, le long de leurs flancs, des espaces nus montraient sur la terre dépouillée des amas de fagots et de broussailles, séparés en compartiments égaux par des rangées de bois mort bien alignées.

C'était comme des îles rousses dans un océan de rameaux verts.

— Vous ne comprenez pas trop à quoi servent ces fagots et ces broussailles? dit Karl.

— Ma foi, non ; à moins que ce ne soit pour ménager un effet de lumière par Topposilion des tons, répondit Frédéric.

— Les paysans de la Renchthal ne sont pas des paysagistes; la montagne est ici aménagée pour et par l'incendie.

— De quelle agriculture me parlez-yous là T s'écria Jacques.

— Vous allez le savoir tout à Theure. On s*est aperçu, dans la vallée de la Rench, que le bois rapportait moins que Técorce. Les propriétaires coupent donc le bois vers la dixième année, enlèvent l'écorce des jeunes chênes, qu'ils vendent aux tanneries du voisinage, dispersent les branches et les broussailles sur le S0I9 y mettent le feu, laissent la cendre à la place où elle est tombée, labourent, sèment du seigle, moissonnent leur récolte, et, la chose faite, rendent le pan de montagne exploité au travail de la forôt, qui s'en empare. Le printemps vient, et un flot de verdure jaillit de la terre fécondée. Et tenez, regardez cette colonne de fumée là-bas I

Un coup de fouet activa l'élan du cheval bai et l'on arriva au coude d'une montagne. Le feu pétillait parmi les fagots à son sommet; des hommes, armés de gaffes^ entraînaient les tisons et les rameaux enflammés sur la pente du coteau.

— S'ils avaient mis le feu au pied de la montagne, cela irait bien plus vite, dit Jacques.

— Cela même irait si vite que ça finirait par^aller trop vite, dit Karl. Ne faut-il pas protéger les forêts voisines ? Si l'incendie grimpait la cdte, rien ne le maîtriserait plus dans sa fougue, et, de proche en proche, il gagnerait tous les massifs. Voyez ces langues étincelantes qui courent dans l'herbe; ne dirait-on pas des serpents de feu ? Ramenées par des crampons de fer que manient des bras intelligents, ces couleuvres rouges et bleues, qui marchent couronnées d un tourbillon d'étincelles, sont captives, et ne dévorent

que ce qu'on livre à leur voracité. Leur œuvre achevée, la charrue peut venir.

Jacques apprit encore que le commerce du tan n*est pas le seul qui enrichisse ces fertiles vallées ; elles trouvent un revenu considérable dans l'exportation des poteaux pour les fils télégraphiques et des perches pour la culture du houblon.

On n'est pas une vallée de la forêt Noire, une vallée voisine du Rhin, pour n'avoir pas, debout sur la croupe des collines, ou cachés sous un rideau de hêtres et de sapins, de vieux châteaux écroulés, des pans de murailles en ruine, des tours abattues. La Renchtal a donc sa petite collection de ruines. Voici celles de Schauenburg près d'Oberkirch, celles de Baenrenbach et de Friedeberg près d'Oppenau.

L'importance stratégique de cette vallée n'avait pas échappé aux burgraves ; sa richesse attirait les capitaines d'aventure. Ceux-là bâtissaient; ceux-ci passaient ; tous pillaient.

Un hennissement joyeux du cheval efflanqué signala un gasthaus, — lisez et prononcez auberge. — L'heure du picotin avait sonné.

— L'heure de la réfection aussi, murmura Frédéric.

Et comme c'était un voyageur qui avait le courage de son opinion, il demanda un morceau de pain, une tranche de jambon fumé et un verre de vin du Rhin.

Une auberge honnête et gaie, un aubergiste dodu et plantureux, sur le pas de la porte un cavalier buvant la chope de l'étrier, des servantes caquetant autour d'une fontaine où s'emplissaient leurs vases de cuivre poli, des vaches et des poules errant sur la place du

bourg, voilà le spectacle que présentait Oppenau en ce moment.

Le tableau y était ; Van Ostade manquait seul.

Auprès d'un chalet en ruine, on voyait les murailles toutes neuves d'un château.

Un incendie avait dévoré le chalet comme une gerbe, un hasard avait édifié le château.

Il y avait une fois un baron autrichien qui cherchait le berceau de sa famille. Ceux-ci la faisaient venir de Silésie, et ceux-là du Palatinat. C'était vainement qu'il s'appelait Oppenau, il ne trouvait aucun Oppenau dans ses souvenirs.

Un voyage l'amena dans le pays badois ; il suivit un ami qui se rendait à Petersthal, et, chemin faisant, il découvrit Oppenau.

Et la reconnaissance lui fit acheter un pré, au milieu duquel il fit bâtir un château.

Si bonne et si grasse que soit une auberge, on ne saurait y rester toujours. Le cheval maigre et bai avait mangé son picotin, un coup de fouet lui rappela que la route n'était pas achevée.

La Rench babillait toujours parmi les rochers ; une jeune fille trottait lestement, tenant à la main son grand chapeau de paille à houppes de laine écarlate. Elle avait des yeux bleus d'une douceur extrême, des cheveux blonds, le sourire intelligent, l'ovale de la tête d'une grande pureté, le menton charmant.

Frédéric se sentit soudain saisi d'attendrissement.

Il fit à la jeune fille un signe amical de la main, et la jeune fille s'assit sur le char-à-bancs.

— Il y a des églogues qui ne commencent pas autrement, murmura Jacques.

La forêt Noire souhaitait la bienvenue aux trois voyageurs.

Cependant le crépuscule se faisait ; c'était l'heure charmante qui précède le soir. A chaque détour du chemin, la vallée offrait un aspect nouveau ; au bord du ruisseau, sous le couvert des sapins, à Fombre du rocher, sur le flanc de la montagne, à la naissance d'un pré, partout des chalets, ceux-là larges, amples, superbes, où tout respire une saine abondance ; cei\x-ci humbles, modestes, étroits, qui servent d'asile au travail infatigable en lutte contre la pauvreté.

Jacques parut surpris de la variété prodigieuse de ces chalets. Chacun a sa physionomie ; tous se ressemblent et tous sont différents. Il en est qui paraissent écrasés et comme anéantis ; on dirait des chalets malheureux qui succombent sous le poids d'une infortune perpétuelle ; d'autres sont vifs et gais, et tout parés de fleurs, comme des postillons qui conduisent une noce ; quelques-uns ont un air timide et mystérieux : ils se cachent, ils s'abritent, ils s'ensevelissent comme des nids. On en découvre posés en sentinelles sur la pointe d'un rocher ; leurs petites fenêtres, éclairées d'un rayon de soleil, regardent curieusement au loin. L'architecture est une et multiple. Toujours un toit énorme, où s'enfouit la provision de foin ; puis, autour de ce toit, qui parfois touche au sol par un côté, un fouillis bizarre d'appendices, fours, granges, bûchers, coins et recoins protégés par des ais que le temps et une floraison folle ont ornés pour le plaisir des yeux. Et quelle harmonie de couleurs! quels tons chauds pour donner à chaque -objet son relief et sa valeur ! Sous les planches brunes du toit,

pareil à la carapace d'une tortue, les chambres de la famille, percées de petites fenêtres étroites, garnies de petites vitres. La fantaisie du propriétaire a peint cette bande, qui fait comme une ceinture au chalet, d'un léger badigeon, dont le ton clair, tantôt rose, tantôt bleu, tantôt gris, se marie aux ais couleur de bitume et au chaume couleur de mousse ; un balcon qui va et vient suspend son architecture légère de ci de là aux murailles du chalet ; interrompu d'un côté, il recommence plus loin, bizarre, capricieux et coquet; plus b£^, les étables ou mugissent les bœufs; près d'un angle, un escalier de bois qui s'appuie à la façade et s'arrête devant une porte. Le long des murs, des pieds de vigne vierge, de chèvrefeuille ou de lierre, qui poussent leurs rameaux jusque sous l'auvent du toit, s'enroulent autour des fenêtres et frissonnent au moindre vent. Des pans de mousse pareille à du velours tapissent la margelle du toit et les fondations grises des murs d'appui.' Sur des assises de pierres brunes et trapues, ensevelies dans un rideau de verdure et de fleurs, quelques planches de sapin supportent des ruches et des vases de grès, qui s'enlèvent vivement sur les fonds chauds et sombres de la muraille dont les lignes obscures se perdent confusément dans le sol tout pétri d'herbes grasses. On dirait qu'un paysagiste a bâti tout cela.

Quelquefois les chalets portent au flanc un gros rosier blanc tout épanoui, comme un fiancé de village porte à sa boutonnière un beau bouquet de fleurs des champs.

Il y a toujours un peu de coquetterie dans la nature ; elle a 1^ séduction des fleurs et le sourire des rameaux*

Mais, par exemple^ une chose moins poétique accompagne invariablement un chalet.

Cette choâe, c'est une tanière d'où sort un grognement, et, à quelques pas de cette tanière, un carré de choux.

— L'utile et l'agréable, dit Frédéric.

Le carré de choux est le garde-manger du porc.

Ce ne sont point ces maîtres choux, gros, ventrus, ramassés, qui sont plus semblables à des boules qu'à des légumes ; non, ce sont des choux longs, maigres, évidés, grelottants ; on dirait des échassiers coiffés d'une perruque.

— Voilà des choux qui m'attristent, dit Jacques.

— C'est qu'ils savent ce qui les attend, répondit Karl. Voyez ce groin blanc, pointu, humide, inquiet, qui allonge ses deux narines mobiles par ce trou; comme il aspire le parfum des choux, ce museau tout rempli de concupiscence ! Or, les pauvres choux lui appartiennent, ils le savent; mais l'animal n'en mange pas à sa guise : les choux meurent en détail ; chaque jour une feuille par-ci, une feuille par-là ; et ils perdent ainsi leur embonpoint, et ils s'allongent, et ils maigrissent, et ce sont moins des choux que des bâtons !

Cependant, l'odeur du foin fraîchement coupé montait de la vallée ; on entendait partout le frottement de la pierre à aiguiser contre les faux. Pas un rayon de soleil sur la montagne. C'était l'heure qui. fait le désespoir des peintres. Des nuances partout, point de relief nulle part ; la pierre, le feuillage, le gazon, le tronc d'arbre, l'herbe fauchée, le sol, le chalet, toute chose a sa valeur exacte ; il n'y a plus d'opposition violente d'ombre et de lumière. Et quelle gamme de tons verts ! Le vert noir, le vert bleu, le jert pâle, le

vert gris, le vert jaune, Je vert rouge, leyert bronze, le vert d'eau, le vert brillant, le vert éteint, le vert vert; jamais palette né compta tant de verts I c'était à désespérer tous les pinceaux. Et, par-dessus ces bois et ces prés fondus ensemble, un ciel doux et pâle qui tamisait la clarté.

En ce moment, la fille au cbapeau de paille sauta à terre. Frédéric fit un bond, et lui offrit la main ; il était trop tard.

— Âh I dit-il, je donnerais tous les bocages pour une bergère !

Et une grande mélancolie s'empara de Frédéric.

Il savait, d'ailleurs, quon ne dînerait qu'à Petersthal, et nulle part à Thorizon on ne voyait d'bâtellerie.

Le cheval maigre faisait toujours semblant de trotter.

Tout à coup une maison, deux maisons, trois maisons s'offrent à sa vue ; un hôtel les suivait, grand, ample, confortable, et tel que le voyageur égaré dans les sables brûlants du désert n'en pourrait rêver de plus commode.

— Enfin ! cria Frédéric.

Et il allait s'élancer hors du char-à-bancs, lorsque la main de Karl le saisit par le bras.

— Ce n'est pas Petersthal... c'est Freiersbad, lui dit-il.

Frédéric retomba anéanti à sa place. Cependant il roulait autour de lui des yeux exaspérés, et la tue d'une poularde dodue, ou de quelque bergère potelée lui arrachait des sourires félins.

Le cheval bai suivait sagement les bords de la Rench

im LA VIE ERRANTE

d'un pas qui tenait le milieu entre la paresse et rimmobilité. Ce mouvement, qui n*a de nom dans aucune langue, le conduisit enfin en présence d'un monument hospitalier, d'o& sortait un doux parfum de poulet rôti et un bruit réjouissant d'assiettes attaquées par des fourchettes.

— C'est ici I je le sens, je le vois I cria Frédéric.

Et franchir Tescalter, entrer dans la salle à mangei*, commander un festin, orné de truites et rembourré de beefiteak, ee fut pour lui l'affaire d'un seul bond.

L'établissement de Petersthal (vallée de Pierre) est l'un des plus importants parmi ceUK qui arrosent de leurs sources les vallées de la forêt Noire ; il ne le cède qu'à ceux de Rippoldsau et de Wildbad; il accompagne Freiersbad ; il précède Griesbach , il est voisin de Sul2bach ; il n'est pas loin du bain Ântogast. On dirait, tant on rencontre de bains, qu'il suffit de creuser la terre pour qu'une source minérale en jaillisse, ou alcaline, ou sulfureuse, ou ferrugineuse.

Une légende se rattache à l'origine de ces sources abondantes ; elle fUt racontée à Jacques par un bonhomme qui portait un chapeau et des culottes comme on n'en voit plus que dans les comédies de Sedaine.

Il y avait une fois un roi qui était si bon, si bon, si bon, qu'il avait mérité la protection d'une fée du pays.

Ce roi avait tiré cette fée d'un grand péril, un jour que, sous la forme d'un rossignol, elle allait être croquée par un épervier, qui n'était autre qu'un fameux magicien, son ennemi.

Or, ce bon roi qui régnait sur toute la contrée, depuis lé Rhin jusqu'au Neckar, — cela se passait long-

PROMENADE AANâ LA FOftÉT NOIRE ttt

temps avant Gharïetnagne, — avait ttn fils, nn fils très-joli et bon comme son père, mais si faible, et si chétif, qu'on croyait généralement qu'il ne Vivrait pas.

C'était Uti sujet de grande affliction pour le roi. Il appelait à Jia cour les plus célèbres médecins et les en«ehattteiirîl lèS plus savaiiis, et les couvrait d*or et de pierreries. Ceux-là prescrivaient des drogues, ceux-ci conseillaient des pèlerinages : rien n'y faisait.

Le roi se lamentait, la reine pleurait. L*enfant mai- ^ssait de plus en pltts, et pâlissait chaque jour da^vantage.

On le laissait courir dans la montagne, où il aimaii k cueillir des fleurs et à poursuivre les papillons^ Tous les sous qu'il avait dans sa poche il les donnait aux pauvres. On l'entendait tousser du Kniebis au Breitenberg.

Un jour^ une bonne vieille qui se traînait k peine lui tendit la main en demandant l'aumône. L'enfant fouilla dans ses poches et n'y trouva plus rien. Alors, Otant son bonnet de dessus sa tête il le mit dans la main de la vieille.

'-' Prenez ce bonnet, dit^^il ; il est en beau velours, avec une belle topaze au milieu... Avec l'argent que vous eu tirerez, vous aurez une bonne soupe et un btâu easaquin bien chaud.

Tout à coup la vieille se transforma en un joli ros^ llgool^ qttii perehé sur Une branche d'anbépine^ fit une belle révérence au fils du roi.

^ Puisque tu 6s aussi bon que ton père, éeoute Men, dit le rMsignol : toutes les fois que tu te sentiras fatigué dans la montagne, ôtu ton bonnet et ûiâ par

trois fois: « Chante, rossignol, chante! » Aussitôt une source coulera devant toi, et tu boiras de Teau qui en sortira.

Le rossignol chanta, battit de Taile et disparut.

Le lendemain, le fils du roi, ayant poursuivi un beau papillon, se sentit si faible et si faible, que la recommandation du rossignol lui revint à la mémoire. Il ôta son bonnet poliment, et cria par trois fois : Chante, rossignol, chante !

Au même instaht une jolie source sortit du gazon, à ses pieds. Le fils du roi se pencha, but de l'eau à même et se sentit soulagé.

Le jour suivant, ce fut la même chose. Épuisé de nouveau, après avoir fait un gros bouquet, il ôta derechef son bonnet, et cria : Chante, rossignol, chante!

Et une source étant tombée du creux d'un rocher, il en but et se sentit bien.

Cela dura plusieurs jours; mais à la fin il jaillit tant de sources et il but tant d'eau, que le fils du roi fut guéri, à la grande confusion des médecins du pays et à la grande joie de ses parents.

Depuis lors, les sources inventées par le rossignol coulent toujours; les savants leur ont donné des noms.

Il n'y a presque plus de fils de roi pour les fréquenter à présent, mais il y a toujours une foule de baigneurs qui accourent de Fribourg, de Carlsruhe, de Heidelberg, de Stuttgard, de Francfort, pour expérimenter les qualités curatives des sources.

Elles sont très-actives et très-puissantes, ce qui fait supposer à bien des gens que le rossignol qui les a inventées était le bon Dieu.

Les sources particulières aux bains de Petersthal sont au nombre de trois : la source de Pierre, la sour-^ ce Laxir et la source de Sophie, découverte en 1833. D'une température de 8 et 9 degrés Réaumur^ ces sources versent abondamment des eaux alcalines et ferrugineuses.

Le lendemain, au point du jour^ un coup de baguette avait transformé Petersthal ; la veille, c'était un établissement de bains, aujourd'hui c'était un opéra-comique.

Un véritable opéra-comique, babillé, costumé, parlant, marchant et chantant. Frédéric poussa un cri, Karl poussa un cri, Jacques poussa un cri. Ces trois cris se fondirent en un seul, et leurs auteurs coururent dans la plus belle rue du village, qui n'en a qu'une.

Et voici ce qu'ils virent.

Le théâtre — car de quel autre nom appeler le décor charmant qu'ils avaient sous les yeux ? — représentait une église au devant de laquelle s'étendait une esplanade, fermée de massifs de rosiers en fleur ; un mur de soutènement, chargé d*herbes folles, la séparait d'une rue où circulait une foule de montagnards en habits de fête. Des chalets, groupés dans les attitudes les plus pittoresques, le long des rochers ou sur le flanc des collines, offraient aux regards une population de curieux, parmi lesquels on comptait beaucoup de curieuses. A toutes les fenêtres des têtes, sur tous les balcons des jeunes filles, à toutes les lucarnes des enfants. Ce n'étaient que chevelures blondes parmi les fleurs, robes roses et robes bleues au milieu des touffes d'herbes. Des montagnards accou-

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raient eu foule de tous les soutiers ouverts au ço^ur de la forêt,

Cicéri n*eût pas mieux fait ; M, Cambon n'eût pasi mieux trouvé. Et cette grande aquarelle avait pour cadre uucercle de montagnes et de sapins,

Au milieu de la rue, et prête à se rendre à régUse, une compfignie de gardes nationaux, la garde de Petersthal en grande tenue. C'était là que le beaa éclatait.

Figurez-vous des hommes grands et vigoureu)^, portant un uniforme qu'on ne voit plus que dans les anciennes gravures, ayaut à leur tête tambours et capi-» taines, et armés de fusils dont les canons courts oii longs, minces ou puissants, au gré des propriétaires^ çt tous montés sur cuivre, avaient peut-être vu 1^ guerre de Sept-Ans, et fait le coup de feu certainement contre la République française,

— monsieur Perrin, où êtes- vous! s'écria Frédéric.

Toutes les coquetteries de TOpéra-Comique lui apparaissaient, égayées par un joyeux soleil. C'était moins des gardes nationaux qu'il avait sous les yeux que des gardes françaises ou des soldats du régiment de Royal-Champagne.

Sur le dos une longue redingote noire à doublure; écarlate, dont les pans relevés, et retenus par unq agrafe, simulent des retroussis rouges, ce qui donne ^ ce vêtement une élégance militaire que n'ont plus nos capotes et nos jaquettes; une culotte noire, fermée 9UX genoux par un nœud de ruban rouge et complétée par un bas de coton blanc à côtes, que relëye un large soulier noir, continue cet habit dont la forme rappelle Içs modèles^ de 1760,

PROMENADE! DANS LA FORÊT NOIRE tS»

La redingote ouverte, à collçt droit, laisse voir un gilet rouge à deux rangs de boutons de cuivre brillant La tête est coiffée d'un large feutre noir à ganaci blanche, relevé sur le côté, et accompagné d'un plumet et d'une cocarde comme on n'en rencontre plus, iq6i09 cbaz les costumiers,

La cocarde est immense, aux couleurs du grand*" duché, or et gueules, en style vulgaire, jaune et rouge, criblée de paillettes et de verroteries qui tremblent «t scintillent au moindre mouvement. Le plumet est f(Mr-* midable, énorme, majestueux, épanoui ; ]es famew grenadiers de la 32® demi-brigade n'en, portaient pas de plus terribles ; le tambour sinistre qui bat la charge dans la revue de minuit n'en agite pas un plus menaçant sur son shako funèbre. Chei^ les simples soldats» le plumet commence par le noir et se termine par 1q vermillon ; chez les tambours^ il est tout rouge ; chez les officiera, il débute par le rouge et se terminé pap le blanc. Mais cette magnificenee du plumet ne suffit pas aux guerriers de Peterstbal ; ils l'accompagnent d'un vigoureux bouquet de fleurs artificielles qui grimpe jusqu'à la moitié de sa hauteur. Le chapeau , ainsi attifé, avec sa ganse blanche, son plumet, ses fleurs nouées en gerbes, est moins un couvre^obef qu'un antel.

Tout à coup le capitaine mit ses gants, «^ des ganta de coton à jour, -^ tira son sabi^e à poignée d^or, et, d'une voix formidable, cria : Bataillon !

Le mot n'est rien , quoique, jusqu'alors^ Jaoquea crût n*avoir affaire qu'à une compagnie, c'est l'accent qui est tout I Quel accent ! la présence des Sarrasins dans la vallée ne l'eût pas rendu plus formidable,

Le bataillon interpellé prit les armes, les tambours battirent, et l'on escalada en bon ordre la rampe de l'esplanade.

Karl, Frédéric et Jacques suivaient^ en bon ordre aussi.

Les portes de l'église s'ouvrirent, et l'on vit, au milieu de la foule agenouillée, le curé à Tautel. Cependant les montagnards sortaient toujours des profondeurs de la forêt voisine. Au moment de l'élévation, le bataillon fit feu de ses fusils garnis de cuivre, les bottes mêlèrent leurs détonations à ces décharges et la procession sortit.

— Une procession ! s'écria Jacques.

— C'est aujourd'hui la fête de saint Pierre et saint Paul, et saint Pierre est le patron de Petersthal, répondit Karl. Voilà pourquoi l'on fait parler la poudre.

En tête marchaient les petits garçons, suivis des petites filles ; puis venaient les jeunes gens , suivis à leur tour par les demoiselles du village. Un chœur chantait sur leurs pas, précédant la statue de la Vierge, portée par quatre jeunes personnes couronnées de fleurs et entourées de quatre voisines qui les suppléaient en cas de fatigue. Bientôt le dais se fit voir, protégeant le curé couvert des vêtements sacerdotaux et flanqué de deux escouades de gardes civiques, l'arme au bras. Les hommes venaient après, suivis des femjnes, et la queue de la procession se terminait par les vieillards, les deux sexes toujours séparés, et le féminin cédant le pas au masculin.

La procession, bannières déployées et musique au vent, entra dans Ta campagne. En ce moment Petersthal, avec ses chalets, ses filles qui portaient leurs

plus beaux atours, sa garde civique, ses enfants blonds, ses rosiers, ses balcons découpés, ses lierres et ses fleurs, sa musique et son ruisseau, avait tout à fait la tournure du troisième acte d'un opéra champêtre.

Les femmes surtout, avec leurs toilettes aux couleurs catholiques, le vert vif, le vermillon, le bleu, le rose, et leurs chapeaux coquets de paille aux grosses houppes de laine rougç à cœurs jaunes et blancs, donnaient à cet opéra en action un grand air et une belle tournure.

Toutes portaient ces chapeaux, comme des soldats romains leurs boucliers, suspendus au bras gauche et pendant le long du corps.

— Le soleil brille cependant, dit Frédéric, qui avait cette opinion bizarre qu*un chapeau est fait pour couvrir la tête. ♦

— Les femmes de Petersthal ne mettent leurs chapeaux que lorsqu'il pleut, répondit Karl.

— Absolument comme les paysannes des environs de Bade ne mettent leurs souliers que lorsqu'elles vont dans le monde, dit Jacques.

Les paysages avaient cette propriété curieuse d'exciter l'appétit de Frédéric. Un beau site équivalait pour lui à un verre d'absinthe. Or, il avait vu dans la matinée les quinconces de marronniers qui font à Petersthal une ombre si fraîche et si profonde ; il avait suivi les plumets ondoyants de la garde civique au travers des prés ; il avait écouté la musique exécutée sur la terrasse de la maison des bains par huit instrumentistes venus de la Bohême, et célébrant par des valses et des symphonies, le réveil de l'aurore ; de plus

19Q LA VIE EHaANTe

il se souvenait d'une vaste salle à manger qu'un paiw^v de couleur» orné de scènes maritimes ravies à l^^ I^oi^ mandie et d'épisodes militaires inspirés par les guei^r^ d'Afrique, rendait plaisante à l'œil et gaie ^ Xe^n tomac.

-rr- Il doit y avoir quelque part une ou deui( truites, avec quelque roasbeef autour, dit-il.

Et déjà il pi'enait son élan, lorsqu'une barcuiRQ passa.

•r- Ciel ! dit Frédéric, qui s'arrêta court.

Déjà on avait eu occasion de remarquer avec queUe facilité Frédéric poussait de ces petits cris, en s'arrélant, comme s'il eût été frappé de la foudre^ en fa^ des étrangères blondes et blanches que le hasard envoyait sur sa route.

— Mon ami, répondit Karl, vous abusez des excla^ mations. Il n'y a que sur la scène du Gymnase QÙ^ à i^ yue d'une baronne, il soit permis de s'écrier : Ciel ! Dans la forêt Noire, on salue et on dit plus siippl^*. n^ent : Madame 1.

— je cours, répliqua Frédéric, et je répare ipcm erreur.

T- Gar4o2'VOu&-en J)ieu l Cette baronne, est un rçB^an.

— Elle en a tous les symptômes : grande, mince^ élégaute, avec les yeux bleus, les joues coqleur de Véglantine, et blonde par-dessus le marcb,é, elle é\ai\\ prédestinée aux aventures.

— Un mariage d'amour allait faire de M'^^ de C... \d^ fenime innocente d'un chambellan. Près de deyeuir W* ta baronne de X..., Edwige la blonde erut que le boubeur habitait )a petite capitale où soif fiancé ^yait

l8 droit de porter ses broderies. Que ne pouvâît«K)n pas espérer d'un homme qui avait de petites mous-^ taches brunes en croc, les cheveux bouclés, et une clef dans le dos de son habit ! malheureusement rien n*eat parfait sur la terre, pas même les clefs.

Un jour vint où le baron remarqua que sa promise avait une jeune cousine à laquelle, dans la saîveté de son &me, Edwige, chaque matin, racontait les perfee-i tions du chambellan, son futur mari. Un feu si continu d'éloges devait émouvoir la cousine. Il Témut. Dieu sait de quels regards elle suivait le baron quand il passait^ d'un pied leste^ frisant ses moustaches et lois tillant sa clef \

La cousine le regarda tant et si bien, qu'un soir le chambellan et la cousine publièrent leurs bans. Hedwige, qui faisait de la musique chez une parente, ce soir-là, apprit, au retour, la fatale nouvelle.

Elle pleura un peu, beaucoup, passionnément...

— Et à présent? demanda Frédéric.

— A présent, elle a épousé un autre baron, et elle prend les eaux à Petersthal.

Au moment de prendre congé 4e M^ Kimmig,^ 1^ maître des bams de j^çte^^sthal, et député aux Cbam'"' bres badoises, — et nous souhaitons à te us les \oya-% geurçt de rencontrer p^rtoi^t des homnies animés d'uq esprit si charmant et si hospitalier, — les trois sm\^ virent apparaître ]e courrieif qui va de Rippold^au à Offenbiourg,

Une diligence, une vraie, attelée de quçktre chevaux menés à grandes guides par un postillon jaune qui sonne du cor, une diligence ayant une caisse, un coupé,^

19f LA VIE ERRANTE

une banquette, et qui fait bravement dans la forêt ses trois bonnes lieues à l'heure.

— Â bas les chemins de fer! cria Frédéric, qui brandissait son chapeau de paille.

— £h grand Dieu ! que vous ont-il fait les chemins de fer?

— Ils m'agacent les nerfs ! ils grincent, ils sifQent, ils soufflent, ils font du bruit! Je déteste tout ce qui fait du bruit.

— Les musiciens aussi ?

— Les musiciens surtout ! je les connais, j'en suis, et c'est pour cela que je ne peux pas les souffrir !

Pour comprendre cette sortie violente de Frédéric, il faut savoir que le chapeau de paille qu'il portait sur la tête venait de prendre la fuite pour la septième fois. . . Ce chapeau était petit, mais têtu. On av^t beau le poser sur le sommet du crâne en le priant d'y rester tranquille, c'était peine perdue :

Au moindre vent qui d'aventare Ridait la surface de Teau,

le chapea,u de paille décampait. Un zéphir lui suffisait. Tout lui était prétextie à promenades. Une moitié de son temps, Frédéric l'employait à courir après le fugitif, qu'il trouvait prenant le frais sur l'herbe, à l'ombre des noyers, ou endormi sur une meule de foin.

Tandis que Frédéric adressait une sévère admonestation à son chapeau, Karl s'était mis silencieusement en quête d'un char-à-bancs et l'avait trouvé. Le cocher avait la mine d'un patriarche, la pipe de porcelaine Manche en plus.

11 leva son fouet, le cheval partit, et, une heure après, tout en côtoyant la Rench, les voyageurs atteignirent Griesbach.

Qui Teût cru ? au fond de cette gorge étroite, qu'un passereau eût mesurée d'un coup d'aile, Thôtel était plein, et Thôtelier, qui n'avait pas assez d'une salle de deux cents couverts, songeait à voûter une partie notable du torrent pour le convertir en promenade, et à bâtir sur ses jardins un réfectoire plus vaste.

— Bonne idée ! murmura Frédéric.

La vallée devenait de plus en plus étroite et raide. On voyait au-dessus des sombres futaies la cime noire du Kniebis. Il fallait franchir la crête où les Suédois ont établi, pendant la guerre de trente ans, une redoute que les montagnards connaissent encore sous le nom de Schwendenschame,

— Quoi ! des redoutes à ces hauteurs ! dit Tami Jacques.

— Et ce ne sont pas les seules, répondit Karl ; non loin de là vous pouvez voir les fortifications volantes élevées par le prince Alexandre de Wurtemberg, en 1734, et plus tard, en 1796, occupées par le major Rœsch. 11 y attendait l'armée française, dans une posi* tion qui semblait inexpugnable. Mais les soldats de la République arrivèrent, et la redoute d'Alexandre fut enlevée le 2 juillet.

La guerre est ainsi faite, que les sommets qui paraissent les plus inaccessibles ne mettent aucun pays à l'abri des invasions ; ces pierres moussues qui ont vu les druides armés de la serpe d'or, ces plateaux sauvages foulés par les aurochs indomptables, ont entendu le sifflement des balles et le vol bruyant des obus.

Que de pierres rougies par le sang, depuis Arminins jusqu'à Turenne, depuis Charlemagne jusqu'à Napoléon!

Il y a des instants heureux où le voyageur quitte la route battue pour le sentier rapide. Le char-à-bancs qui portait Jacques, Frédëric, Karl et leur fortune, s'arrêta au pied d'une montagne que la route, en personne prudente, grimpe en traçant de longs zigzags. Un montagnard en grande tenue de fête, redingote noire, dont la vénérable étoffe a peut-être eonnn Jean de Werth, culotte et large feutre noir, contemporains de Montecueulli, gilet rouge à boutons de métal, gros bas de coton blanc, solides souliers ronds, se trouva là par enchantement et s'empara des bagages des trois touristes, les partagea en deux parts égales, d'après la loi d'une juste dynamique, et l'ascension commença.

Plus personne; le désert avec un fouillis d'arbres séculaires, accompagné d'une nombreuse génération de chênes adolescents et de sapins en bas âge. On n'est pas seul, cependant, à gravir ces pentes escai>-^ pées aimées des chevreuils. Le fil t^égrapbique vous suit et saute de roche en roche. Il a des poteaux pour Faider dans son élan. Quelquefois il prend un arbre vivant et y accroche son métal aérien. Où passe l'homme, le fil passe.

La vallée qu^on vient de traverser s'abaisse au loin, les croupes des montagnes totnbent dans des abîmes verts, l'horizon s'éloigne et s'élargit, et par- dessus les escarpements de la forêt Noire s'ouvre la plaine du Rhin, piquée, dans un éloignement vaporeux, par la flèche du munster de Strasbourg. Par-dessus les

PROMENADE DANS LA FORÊT NOIRE las

futaies, dans Tair libre, on entend le cri de guerre du faucon.

Un bruit retentit dans les profondeurs épaisses de la forêt; c'est une cascade qui tombe dans un gouffre de rameaux. La courbe étincelante de l'eau cbargée d'écume, s'efface parmi le feuillage noir. On passe, et le bruit s*étein|.

Plus loin et plus baut que le Rappenscbliffen, presque au sommet de la Holzwaelderbœbe, la cabane de Sopbie permet d'embrasser Timmense panorama que forme la chaîne des Vosges. Les hauteurs voisines ont des noms terribles, le Hundskopf, la Lettenstadterhœhe, le Rossbiihl.

Quatre rampes séparent le pied de la montagne des hauteurs qu'il faut traverser pour atteindre la vallée de Rippoldsau. Mais la marche est facile ; l'air vif vous soutient comme le flot vert de l'Océan porte le pageur. On touche enfin au plateau supérieur; de longs gémissements passent avec le vent, le thym parfume ces solitudes; un bœuf effarouché lève la tôte du milieu des fougères et s'éloigne; la clochette qui pend à son cou tinte dans l'épaisseur des bois. Soudain, à l'angle du sentier, un gouffre s'ouvre à vos pieds.

— Regardez, dit Karl,

Tout au fond de l'abîme les sapins semblent des arbustes échevelés; ils escaladent les rampes, se hérissept le long des rochers, et leurs cimes aiguës ne peuvent en combler le vide.

— Là était un château, dit Karl.

— Un ohiteau ? reprit Jacques, qui déjà cherchait du regard un ve^ge de tour, iin débris de remparts

— Permettez ! un château qui n'a jamais été bâti que dans le royaume des légendes, poursuivit Karl.

— Le moindre brin de côtelette ferait bien mieux mon affaire, murmura Frédéric.

— Or, il y avait autrefois, du temps où le roi Artbus régnait sur la Bretagne, un jeune enchanteur, petitcousin de Merlin, qui, voyageant un jour dans la forêt Noire, se mit en idée d'y bâtir un château. Cette idée, que des barons et des margraves avaient des burgs et qu'il n'eu possédait point, le contrariait. Il fit un signe, et une armée de nains aidés par une troupe de géants, se mit à l'œuvre. Ils déracinaient les blocs de granit comme des cailloux et coupaient les chênes comme des brins de paille.

Au plus fort du travail un enfant apparut ; il portait un rouge-gorge sur l'épaule et un rameau de fleur d'aubépine à la main.

— Creuse la montagne, nivelle le vallon, rase la forêt, dit l'enfant, j'y consens, mais ne touche pas à ce houx toujours vert. C'est là que niche mon rougegorge. Tout à toi, ce buisson à lui.

— Çà, qui es-tu pour me donner des ordres, petit ? s'écria l'enchanteur, qui tordait quatre sapins entre ses doigts pour en faire un tabouret.

— Je suis l'esprit de la montagne... Promets-tu ? dit Tenfant, dont la voix tout à coup sonna comme le son du cor.

L'enchanteur laissa tomber ses quatre sapins et promit. Il lui sembla qu'il avait eu un peu peur.

On ne vit plus l'enfant ; le château grimpait vers le ciel; il avait des tours auxquelles les nuages s'égratignaient dans leur vol, un donjon que n'atteignaient

pas les ailes du milan. Les nains avaient abattu la forêt pour le bâtir, les géants éventré la montagne. Seul un boux toujours vert frissonnait sur le mont au souffle de la brise. Un rouge-gorge s'y reposait parfois.

La vue de ce boux gênait l'encbanteur. Le petit arbuste protestait contre sa puissance. Et puis cela lui rappelait qu'il avait eu peur, et rien n'est plus désagréable pour un magicien qui cause avec le tonnerre et fait danser les loups.

Un jour, il prit un pan de la montagne et le jeta contre son cbâteau; les murailles n'en furent pas écorcbées.

— Bon ! dit l'encbanteur , les nains ont bien travaillé.

Il appela la foudre qui passait et lui commanda de tomber sur le donjon. La foudre éclata avec un bruit terrible. Le donjon n'en perdit pas un créneau.

— Bon I répéta l'encbanteur, les géants ont bien fait les cboses.

Et tranquille, d'un coup de pied, il cassa le boux par le milieu.

Le rouge-gorge partit en poussant un cri plaintif.

L'enchanteur emboucha une sarbacane monstrueuse qu'il avait à la main et lança contre l'oiseau un des boulets de pierre dont il se servait à la chasse. Le boulet frappa l'oiseau en plein corps ; mais le boulet tomba en poudre comme un morceau d'argile lancé contre un caillou. Cela fit réfléchir Tenchanteur. Ce soir-là, il ne mangea que deux cerfs et trois sangliers à son dîner.

Le lendemain l'enfant parut, le rouge-gorge chan-

tait sur son épaule. L'enchanteur riait du haut de son donjon.

— Eh I petit ! disait-il, où sont tes balistes et tes catapultes pour battre en brèohe mon ohàteau f

— Les voilà, répondit l'enfant.

. Et ramassant les feuilles de houx éparses à ses pieds, il les jeta contre les remparts du château. Tout s*é* croula, les tours, les mâchicoulis, les murailles et le donjon. Où il y avait un château grand comme ubq montagne, il y eut un trou.

— Ce qui prouve ? dit Frédéric.

— Ce qui prouve, si l'on voulait trouver un sens à ce récit légendaire, que la pensée du droit et du juste finit toujours par l'emporter sur la force brutale.

Une descente rapide et raide faisait incliner le sentier vers la vallée. .

— J'aperçois Rippoldsau ! cria Karl.

— Et les cheminées fiiment ! ajouta Frédéric.

En quelques bonds ils eurent atteint les bords du ruisseau et franchi les premières maisons.

Un son grave et fort descendait d^une hauteur voisine, sur laquelle s'tUevait une chapelle. Karl éVsouta, et Jacques poussa un cri.

r^ Le choral de Luther ! dit Frédéric, qui se découvrit.

Cette fois le sentiment de la musique remportait sur Tappétit.

Les portes de Téglise s'ouvrirent, et quand les dernières ondes sonores du chant expirèrent dans l'espace, la foule des Qdèles s'écoula. En tète marchait une dame, sur le passage de laquelle on restait tète nue. C'était S. M. la reine de "Wurtembei^.

L^église fermée, Tbôtel s'ouvrit. Une salle profonde surmontée d'une galerie où se tenait un orchestre de musiciens, une table recourbée en fer à cheval chargée de deux cents couverts, un bataillon de serviteurs en habits noirs, prêts à distribuer les mets, le margraefier étÎDcelant dans le cristal des carafes, des piles de tartes et de gâteaux entassés sur des étagères, tous les préparatiflB d*un festin sardanapalesque, voilà ce qui frappa les regards charmés des touristes.

— Et il est une heure, et Ton vu servir 1 murmura Frédéric joyeusement.

Un parfum aimable de pâté chaud et de truites au bleu sortait de Tantre des cuisines. La compagnie dest baigneurs parut ; on vit entrer de belles dames de Stuttgard et des jeunes filles de Carlsruhe, des mar^ quises de Munich et des baronnes de Darmstadt, des Saxonnes et des Bavaroises dont le teint s'embellissait de toutes les nuances du blond. Il parqt à Frédéric que ce point de vue en valait bien un autre, et il se mit à fredoniier, en parodiant les paroles bien commues d'un air d'opéra :

Retournez, retournez dans la forêt Noire I

Presque au même instant un grand bruit de chaises remuées gronda sous le plafond, et le potage parut.

Dès le premier service, la musique joua : ce fut d'abord un air deNabmo^ puis un morceau de Narma^ puis le finale de la Lvcia.

*^ Tonnerre ! s'écria Frédéric, qui resta immobile, un morceau de chevreuil rôti piqué au bout de sa fourchette.

«^ Qu'esiM)e ) demanda Karl. Le margraeiler n'est^il

pas frais ? Les truites ne vous semblent-elles pas de la bonne rivière ?

— Il ne s*agit ici ni de truites, ni de vin; mais pourquoi, diable, Donizetti après Bellini, et Bellini après Verdi? Pourquoi, sans cesse et à perpétuité, toute cette musique italienne ?

— Parce que nous sommes en Allemagne. Frédéric se tut, et se vengea sur un jambon de

Mayence qu*il éventra.

Les bains de Rippoldsau sont au rang des établissements de la forêt Noire que la société aristocratique fréquente le plus volontiers. Autrefois les bâtiments et les sources appartenaient aux princes de Furstemberg. Les sources, au nombre de quatre : la Kuchenschafsquelle^ Joseph, Wenzel et Léopold, sont riches en sulfate de soude et en carbonate de chaux. Elles ont, au point de vue de la saveur et du goût, des qualités bien supérieures aux eaux de Seltz. On en expédie chaque année plus de six cent mille cruchons. Mêlées au Jeune vin de Margraefler, elles font une boisson fort agréable.

— Et qui rappelle le vin de Champagne, interrompit Frédéric, qui prêchait d'exemple tout en écoutant cette démonstration.

Il u*y a guère qu'une rue à Rippoldsau, comme à Peterslhal, et encore n'a-t-elle qu'un côté. Paysans et grandes dames s'y coudoient. Un domestique s'y faisait voir, qui attirait les regards de toutes les forestières. C'était un valet de pied de la reine de Wurtemberg; personne, dan$ la forêt Noire, n'avait jamais rien vu d'aussi beau. Figurez-vous un homard cuit à point et doré sur tranche. Ah ! les belles torsades et le bel

habit ! Les filles de la campagne tournaient autour avec de petits cris d'admiration. Quant au laquais, il n'aurait pas troqué sa livrée contre Tarmure d'un paladin. O vanité !

Le sot en sa livrée, où le galon le couvre.

Est sujet à ses lois !...

Une chose étonna véhémentement les voyageurs. Parmi les oiseaux qui couraient sur les galets du ruisseau, ou qui chantaient au plus épais du feuillage, point de moineaux. Des pinsons par centaines, des bergeronnettes, des bruants, des linots, des chardonnerets, des traquets, mais de moineaux, pas un seul.

— Çà ! dit Frédéric, est-ce qu'il y a eu une épidémie sur les pierrots?

— Non pas ! répondit l'hôtelier, qui avait saisi Texelamation au passage. Le moineau n'habite jamais les hauteurs de Rippoldsau. C'est un climat qui ne convient pas à sa constitution gourmande. On a fait l'expérience d'en amener en cage qu'on lâchait au printemps. Ils étaient prompts à prendre la fuite à tire-d'ailes en criant comme s'ils eussent reçu mille coups de bâton. Oncques on ne les revoyait !

Il y avait autrefois, à Rippoldsau, un brave homme de curé qui avait une singulière manie. Chaque année, à la Pentecôte, il se faisait apporter sur le même plat un rameau de fleurs de cerisier, un bouquet de cerises mûres et un verre plein de neige. Et chaque année, il donnait une couronne — un double thaler — au montagnard qui lui apportait ce plat.

— > Et comment s*y prenait-il pour réunir sur le

LA VIE BRRANTI

môme plat des choses qui» d'oixlinairei Ile vit^t peiÈ de compagnie ? demanda Frédéric.

«— C'est fort simple, répondit Karl^ le montagnard cueillait le rameau de fleurs aux environs de Rlppoldsau, cherchait le bouquet de cerises mûres à Oberkirch, et ramassait la neige au sommet du Kniebîâ. C'était dans un rayon de quelques lieues le printemps, l'été et l'hiver.

Le bon vieux curé est mort, mais pendant quarante années il a eu son plat et son assortiment de fruits, de fleurs et de neige.

Une fille de la montagne passait en ce moment et salua l'hôtelier d'un bonjour amical.

— Tiens ! dit l'hôtelier en se retournant, Elisabeth a perdu un fer !

Karl sourit.

— Qu'est-ce que cela ? demanda Frédéric, et depuis quand les filles portent-'^elles des fers comme les chevaux et les mulets?

Cependant, il regardait Elisabeth qui s'éloignait. Son pas léger ne sonnait pas sur les cailloux.

— Que voyez-vous à sa taille, par derrière î dît Kari.

— le vois un nœud de rttbahâ noirs.

— ^ Et sa voisine, la blonde qui trotte menti, que porte'-t'-elle à la même place?

— La petite blonde qui a des joues comme des priâmes d'api ? M'est avis qu'elle porte tt& nceud de rtibaas bleu clair.

— C'est qu'elle n'a point perdn de fer.

Il fallut faire comprendre à Frédéric qne le UBttd ée rubans blei» eitaux jetaneftfiUes de Vmis^ c9 quele

bouquet de fletirs d'oranger est aux fiancées de Paris. La veille elles le portaient, le lendemain elles ne le portent plus*

— C'est la loi de Topinion publique qui le veut ainsi, ajouta l'bôtelier, mais les jeunes gens de la montagne ont aussi leurs rubans bleus.

•^ Bab ! dit Jacques.

— Seulement, leur ruban bleu est une ganse de laine blancbe qu'ils portent enroulée autour du chapeau. Cette ganse est faite de minces cordelettes trèsrapprochées. Libre aux garçons d'en parer leur feutre aussi longtemps qu'ils conservent une réputation blanche comme la laine ; mais si d*aventure l'un d'eux s'avise, à l'exemple de Lovelace, de manquer à sa foi et de tromper un cœur novice, haro sur le parjure ! Les filles de l'endroit se réunissent, l'attendent un jour au coin d'un bois^ ou à la sortie de l'église, et l'assaillent, pour venger l'honneur du corps. La ganse de laine blanche est bientôt arrachée et foulée aux pieds. On n'a plus à craindre que le trattre en remette une autre. Lui aussi a perdu un fer.

— Diable! murmura Frédéric, il ne ferait pas bon, pour certains Parisiens de ma connaissance, de vivre dans la montagne !

Le mélange des catholiques et des protestants se faisait reconnattre aux nuances de la robe et du corsage. Le rouge, le bleu, le vert vif, les couleurs éclatantes aux catholiques; le noir, le violet, le vert sombre aux filles de Luther. Elles allaient par bandes séparées, celles-là plus gaies, celles-ci graves et sérieuses. On se rencontrait, on ûe se mêlait pas*

MaiSy par exemple^ une chose charmante, une chose

d'un éclat et d*ua goût ravissants, c'est la couronne des fiancées de Rippoldsau.

Imaginez-vous un diadème rond, renflé à sa partie supérieure et composé de filigranes d'argent ; ce diadème éclatant, enrichi de paillettes d'or et de verroteries imitant une corbeille de fleurs, est posé coquettement sur le sommet du front. Cela brille, cela reluit, cela scintille. C'est un bouquet fait d'étincelles. Un ruban de pourpre qui passe sous les oreilles le tient en équilibre.

Rien de plus gracieux, rien de plus léger que cette parure. Qu'une femme soit un peu jolie, avec cela elle est charmante.

Hélas ! ces modes fuient, ces costumes s'en vont ! Tout le monde veut ressembler à tout le monde I

A l'heure où la reine de Wurtemberg se promène du côté deKlosterlé, la pastorale église de Rippoldsau, les touristes peuvent aller rendre visite au Kasselstein. Le Klosterlé est, comme son nom l'indique, un petit couvent. Il dut sa fondation, vers le milieu du douzième siècle, aux religieux du monastère de Saint-Georges. Le pape Alexandre III en fait mention dans une bulle qui porte la date de 1179. Or, on sait que les bulles sont les lettres de noblesse des couvents.

Le Kasselstein est un rocher énorme qui affecte la forme d'un champignon. A son sommet frissonnent quelques maigres sapins. Tout autour c*est la solitude sauvage et noire. Si l'on fait quelques pas dans la vallée, on trouvera, plus loin que le Klosterlé, près d'un joli pont de bois, un chemin sinueux qui conduit à la cascade de Borgbach. Des rochers monstrueux Tenvelop-

pent ; elle se tord comme un serpent dans sa gorge profonde.

La cascade ne cache dans ses eaux que des truites, mais le Kasselstein, moins innocent, a jadis prêté son ombre à deux amoureux qui s'y donnaient de mystérieux rendez-vous. Voici comment le docte Reinold Geisslingen, qui fut de son vivant secrétaire intime de l'un des héros de Thistoire, raconte les aventures de son maître, le seigneur Conrad de Urslingen.

A cette époque, en 1330, s'il vous plaît, le duc Werner de Urslingen avait une sœur. Célestine était célèbre par sa beauté, nombre de burgraves se disputaient sa main. Le duc Wemer l'avait promise au seigneur Pepoli de Bologne. Célestine, de son côté, avait donné son cœur à Rudolf, comte de Pappenheim.

Sur ces entrefaites la dame partit pour les bains de Rippoldsau, avec son frère, et en donna avis au comte Rudolf. En ce temps-là, comme aujourd'hui, on faisait grande chère et on menait joyeuse vie à Rippoldsau : mais tandis que le duc Werner buvait du vin de Malvoisie et jouait aux dés, sa sœur, accompagnée sagement de la dame Jutta, sa confidente , se rendait au Kasselstein, où le seigneur Rudolf l'attendait chaque jour.

Se voir c'était bien, mais se marier eût été mieux. En conséquence de cette pensée, il fut décidé entre les deux amoureux que, pour vaincre les hésitations de Conrad, qui n'osait pas intervenir auprès du duc Werner en faveur de Célestine, le comte Rudolf enlèverait le burgrave à la première occasion.

. Ce qui avait été résolu fut fait; un matin donc que le duc Conrad de Urslingen se dirigeait vers Waldenbach,

M LA VIE EftAANtfe

]0 comte Rodolf l'embusqua aur son ebemin, le fit pth-

sonnier et le conduisit dans son château de Marck, prèB d'Auggbourg*

Le duc Conrftd cria d'abord^ puis se radoucit k la vue du festin luperbe et délicat qui Tattendait. Au dessert, Rudolf de Pappènheim avoua du prisonnier que là liberté ne lui serait rendue que s'il s'engageait piir serment à obtenir le consentement dû duc Werner, son frèrci

Lé prisonnier céda* On tie sait ptts^ dépendant ^ ce qui fierait arrivé si le duc Werner ^ qui jouait beaucoup, et qui perdait de même, ii'fttait eu besoin d'argent. Une Somme de cinq eents florins d'or le décida^ et Géleâtiiie eut la permission de rejoindre Rudolf au chftteau de Marck.

Le Kasselstein est toujours debout. On tte sait pfissi son ombre abrite les mêmes soupirs et les mêmes serments*

Quant aux mariages à main armée, on n'en fait plus.

Mais tandis que Frédéric et Jacques allaient du Sommerberg, montagne de l'été, au Winterberg^ montagne de l'hiver, déjà Karl avait trouvé un véhicule; mais ce n'était pas, cette fois, un char-à-bancs, oh ! non ; e'était un landau, dont le drap couleur d'olive tirait sur le marron.Ce vénérable coche^ ouvert par le milieu dans sa toiture, descendit la vallée de la Schapbach avec une solennelle majesté. Les montagnards s*inclinaient sur son passage.

Les touristes passèrent bientôt de la Schapbach dans la Wolfach, dont les eaux le mêlent à la liinzig^ un des iffliidttf» du RUii.

PROMENADP BANil LA FORtT NOIRE 907

Un homme se montra, solide» lai^e des épaules, eou* vert d^ane jaquette de drap noir tombant sur les hsn-r cbes et plissée à la taille, eoiffé d*un chapeau rond et chaussé de grands bas bleus ; il tenait à la main une gaffe armée d'un croc.

— Saluez cet homme, dit Karl à ses compagnons ; vous avez devant vous Tun des représentants de cette forte race des flotteurs de la Wolfach et de la Kinzig, qui conduisent des trains de bois jusqu'en Hollande.

Il ne a'agit plus, comme à la Schwellung de laMurg, de tronos d'arbres et de pièces de bois abandonnés au courant de Teau, qui les précipite et les emporte à sa fantaisie; les flotteurs dç la Wolfach et de la Kinzig montent sur les trains, ceux-là à l'avant, ceux-ci à l'arrière, et descendent au âl du torrent, qui tourbil-' lonne, écume et gronde parmi les rochers.

C'est un spectacle terrible. Au moment des grandes eaux» et lorsque les portes des réservoirs ont été ouvertes, les vaillants montagnards montent à bord de leurs radeau^ ^t suivent le flot mugissant qui passe. Ls^ mort est devant eux, derrière eux, autour d'eux. Ils n'ont, pour les guider parmi ees récifs, que la perche à pointe et à cfoc de fer qu'ils tiennent à la main ; pour les préserver de la iport, que leur coup d'œil et leur sapg-frQi4. Une seconde d'hésitation, un mouvoT» ment mal combiné, et le gouffre saisit sa proie, On ne peut se faire aucune idée de ces redoutables mancBuvres» Debout sur leurs trpnca dei sapins et de chênes, les flotteurs dirigent, an travers des rapides tout blancs d'écume, ces convois que le flot menace. Une chute est proche, le flot p^'écipite sa coursQ et tombe, il faut le suivre ; un détroit fait» de blocs, de granit enehevétréa

se présente, le flot bondit ; il faut alors se fier à son élan et sauter d'écueil en écueil. Mais Thomme triomphe des éléments, et, dans ces courses furieuses qui tiennent sa vie suspendue à un morceau de bois terminé par un morceau de fer, c'est rintelligence qui l'emporte sur le torrent.

Le moment du départ a quelque chose de solennel et d'imposant. On sait l'heure où le signal des forestiers ouvrira les larges écluses. Les flottes, que le torrent, presque à sec alors, emportera bientôt, sont immobiles sur les pierres à peine humides. Toute la population de la vallée est accourue , les femmes et les enfants sont sur les rives du ruisseau ; tous ont embrassé leurs pères et leurs époux. On s'agenouille, et, dans un recueillement solennel, on prie Dieu. Des jeunes garçons, race hardie et turbulente» se suspendent aux parapets des ponts voisins, et appellent, tout pétillants d'impatience, l'arrivée du flot qui doit saisir le train au passage. Tout à coup, un bruit sourd roule dans les profondeurs de la montagne ; il grandit, il tonne, il éclate. Un frisson parcourt l'assemblée. Les flotteurs impassibles ont planté leurs haches dans les robustes troncs et attendent, les mains nouées autour des manches. Bientôt le flot accourt et monte ; la flotte est saisie, elle glisse et part. Dieu et le courage feront le reste. On ne voit plus qu'un tourbillon d'écume, et, dans ce tourbillon qui fuit, les hommes debout, impassibles et forts, dont les silhouettes noires s'effacent dans une vapeur blanche, pleine de rumeurs et de bouillonnements.

C'est ainsi que ces hommes hardis passent sous les arches des ponts, tandis que la flotte craque et se tord.

PROMENADE DANS LA FORÊT NOIRE ao9

agitée dans ses longs et robustes vertèbres. Cependant, les garçons qui sont restés sur les parapets, s'élancent et tombent, eu poussant mille cris, sur les radeaux flottants ; ils disparaissent dans la vapeur de l'eau, on les croit perdus; puis tout à coup leurs visages, ruisselants et gais, se dressent au milieu des tourbillons d'écume qui passent avec le fracas du tonnerre.

Quelques-unes de ces flottes ont une valeur de cinquante, soixante et quatre-vingt mille francs. Elles ont souvent une longueur d'un kilomètre. Attachés bout à bout par des liens flexibles, les troncs d'arbres ont les ondulations du serpent. Il est de ces flottes qui portent des gouvernails faits d'une poutre ; d'autres ont des ailes qu'on allonge ou qu'on raccourcit à volonté, et qui s arc-boutent contre les bords du torrent.

— Sacrebleu ! fit tout à coup Frédéric.

Jacques et Karl firent un bond. C'était le chapeau de paille de Frédéric qui exécutait une quatorzième cabriole sur le chemin ; il avait cette idée fixe de prendre un bain ; une branche de saule l'en empêcha.

Quelques flottes échouées le long de la rive annoncèrent que le landau couleur d'olive touchait à Wolfacfa. La petite ville court sur les bords du torrent qu'enjambe un pont de bois. Wolfach a eu le sort de presque toutes les villes duPalatinat. Les Français l'ont prise et détruite en 1705.

Il ne faut pas se le dissimuler à soi-même, me fûtce que pour ne pas recommencer : si gentils que soient les Français dans les vaudevilles, ils ont brûlé beaucoup de jolis villages, saccagé beaucoup d'abbayes, démoli beaucoup de châteaux, incendié beaucoup de

W LA YIEi RRHANTB

Petites; yilles en Allemagne, w\fk. compter le& grandes, Aepois liouis lUY jnsqu'^ Napoléon «

Si quelques raines laissent voir, çà et 1^, des pans de mi^*aiUes écroulées dans Tépa^^eur des boia, ne geinai^dez jaipai% qi\i a fait eela. Huit fois sur neuf TO ^^çfteyon sera là pour vous répemdre ; f Lesi "Pimçais. »

On sait bien que 1^ gi^erre a ces lois implapablçs'^ il in'est avis qu'on a peut-être ^bus4 4e ces lois.,

-T- Diable I s'écria, de nouveau Frédéric.

Cette fois, il n'était plus question du cbapeau, il s'agissait d'une femme de Wolfach qui passait sur )e

pont.

Une mpde nouvçllei s'offrit aux regard des voyageurs. Le chapeau, au lieu des houppes de laine rouge à cœur jaune et blanc de Rippoldsau, portait des houppes de laine noire; il était moins large des bords, et garni tout autour d*un voile de dentelle noire qui protégeait le front, les oreilles et la nuque. Ce bandeau léger et transparent est d'un effet charmant; il touche au 'monastère par la chasteté, au monde par rélégance. Le teint en est plus clair, les yeux en sont

plus vifs.

Du reste, dans cette partie de la haute forêt Noire qui se rapproche le plus de la Suisse et confme au Wurtemberg, les modes changent avec les vallées ; on fait quatre lieues, ce ne sont plus les mêmeSi robes ni les mêmes coiffures. Et chaque ajustement qui se pré-: sente a sa grâce et son caractère.

H parut aux voyageurs que Wolfacli était une ville qui dormait. Us, prirent le bâton d^ pèii^int ^sposè-

PROMENÂQE QAISSi M FQ^ÉT NOIRE Slf

rent )eurs^ valises sur le do& â'm robnsite moQ^agpsgr^ çt entrèrent dans la vallée de la Gutach,

Deux villages y ftout jetéç^, qui appartienuent au culte protestant, Gutach çt ipLirnbaçh. Cesi épave? de la Réforme! gardent fidèlemeut leurs mœurs et leu^ foi ^n milieu des popiul^^tiçuis catholiques qui lesi en^ou^ rçnt. Le touriste les recounaît à leurs cQst^umes plu$ sombre?, à leur aUUude plus graye.

Çà et là des cbalets ayec la chaussée verte qui couduit aux grauges, cachées sous le to|t ; partout de? çascatelles ; des prairies d'où monte l'odeur du foiu courent jusqu'au pied des montagnes voisines; des chars attelés de t^œufs.

Ces grands chara gémissants qui reviennent le soir.

voilà le spectacle doux et calme que présente la y^Ué^ de la Gutach jusqu'à Hornberg.

La petite ville prenait le frais et causait sur la porte; les jeunes filles, tête nue, souriaient aux fenêtres entre les ro?es et les géraniums; d*hounétea maisons, toute? bâties sur le même modèle, élançaient leurs toits pointus vers le ciel, et semblaient s'incUuer sur la rue» comme des noues ep prière aux approches du soi^^ Les liabitapts souhaitaient la bienvenue aux touriste? qui passaient.

Us passèrent; mais quand ils eurent gravi une pente nouvelle, I^arl leur dit : Retournez- vous.

Et soi,^dain Frédéric et Jacques aperçurent un décor que Séctian improviserait s'il le connaissait.

Le soir venait ; sur le fond clair du ciel, illuminé pai^ l,es reflefts roses du soleil s' éteignant derrière un un^ge, Is^ ^Ihouette d'Hornberg dessinait Içs vives

arêtes de son profil pittoresque; tout en haut, sur un rocher dont les escarpements tombaient dans la rivière noire, une tour ébréchée découpait ses murailles dans Tair transparent ; des bouquets de sapins et de chênes lui faisaient une ceinture. Les croupes des montagnes boisées s'estompaient dans le crépuscule, et la vallée s'enfonçait confusément dans une vague obscurité piquée de lueurs et d'étincelles. On entendait gronder le torrent; les blancheurs de Técume frissonnaient autour des blocs semés dans son lit. Quelques pâles fumées montaient des chalets et se perdaient dans les vapeurs du soir. Des formes rousses descendaient lentement des hauteurs voisines accompagnées d'un bruit de cloches qui tintaient. Le paysage était sombre à sa base, presque lumineux au faite. Ce fut comme une apparition; on fit quelques pas encore, le soleil s'éteignit et tout disparut.

Les voyages ont de ces surprises heureuses.

Cependant on marchait toujours. La vallée allait se rétrécissant et s'assombrissant. La nuit se faisait. Quelques étoiles ouvrirent leurs cils d'or dans le ciel. Les bruits s'éteignaient. La route blanche était voilée par les ombres épaisses de la forêt Noire. On côtoyait des chalets énormes endormis, on frôlait du bâton des escarpements taillés à pic sur le flanc gigantesque de la montagne; parfois les profondes futaies des sapins dressaient leurs implacables et silencieuses colonnades aux deux côtés du chemin. Tout se faisait grand et sauvage, muet et terrible. On ne parlait plus, chacun causait intérieurement avec la voix du torrent qui éclatait dans les ténèbres avec un bruit for-

midable. Il semblait que la forêt Noire ouvrait ses abîmes.

— Eh y eh ! murmura Jacques , il ne fait pas chaud.

— Il fait même froid, répondit Karl.

— Et de plus il fait triste, poursuivit Jacques.

— C'est-à-dire qu'il fait faim, ajouta Frédéric.

— Et le fameux festin de Rippoldsau, où est-il, malheureux ? demanda Karl.

— Où sont les neiges d'autan ! répliqua Frédéric.

Séance tenante, il fut décidé qu'on souperait à Triberg.

—Souper! voilà un joli mot et proprement dit! poursuivit Frédéric qui était dans ses heures de mélancolie, mais trouvera-t-on seulement un morceau de pain à mettre sous sa dent, dans cette ville aimée des horlogers ? La nuit est noire. Triberg est en proie au sommeil. Qu'a-t-elle à nous offrir? des coucous. Ah ! que j'aimerais mieux un coucou à la broche qu'un coucou à répétition I

Il y a des heures où le calembour lui-même est amnistié. Hais ces heures sont rares et il ne faut pas qu'elles sonnent souvent.

Ainsi causant, on vit une rue toute droite qui se dressait tout à coup dans la nuit. Deux rangées de maisons se profilaient au loin. Le mugissement d'une cascade grondait dans les ténèbres de l'horizon.

— Regardez ! cria Karl, voilà Triberg, et sur la droite , là-bas au bout de la rue , l'hôtel de la Poste. Une lumière y brille encore !

^^ hh VIE errante:

•^ Cela fiiit voir qu'il y a une cuisine , murmura Frédéric, à qui l'espoir revenait doucement.

-r- gt VQUS avez ouMié ces bons g^^thauss allemands si bons, si propres, si hospitaliers, si plantureux I lU'grat! vous ne ^lérite?; ps^s ces réfections ornées de truites et arrosées d'un petit vin blanc qui réjouit le cœur! Dites, vous ont-elles jamais îpanqué, sur la crête de^ monta, dan^ le creux des vallées, au plus sombre des gorges?

— Je ne le ferai plus, dit Frédéric timidement.

La cuisine était une vérité; un couvert blanc fui, dressé, des comestibles apparurent en nombre respectable, et Frédéric dormit du sommeil du juste.

A la première pointe du jour, un grand tic-tac universel réveilla les trois voyageurs. H sortait des tio tae de toutes les maisons et de tous les étages. Jacques ne Teùt-il pas su, il eût compris que Triberg est un immense atelier d'horlogerie. Les montagnards de Triberg naissent horlogers. Tout petits, ils font des CQueotts ; dès les premières dents, ils s'amusent avec des roues et des ressorts. Ce ne sont que coucoas partout; coucous dans la chambre et le salon, cou- Qous p0Qdus au mur, eoueous avec ou sans coucous, cQucQua en bois et en porcelaine, grands et petits, de toutes tailles et de toute espèce, ceux-ci coûtent cent sQps, oe\\% là cent écusi. Il y en a pour tous les goûts et toutes les fortunes. L^ coucou du pauvre est le plus poipbreux. l\ doit ^tre bien difficile de savoir l'heure à Triberg, A Triberg, l'empereur Charles- QuiQt seyait devenu fou,

H p'y a qu'une rue à Triberg, une seule, mais elle a cela de curieux qu'elle se termine par une eascade<

PROMENADE DANS LA FORÊT NOIRE atS

On voit cette cascade d'en bas^ tout en haut; on dirait une écharpe blanche oubliée au flanc de la montagne par quelque fée en voyage. Mais ce qu'on en voit n'indique pas ce que sont les cascades de Triberg^ les plus belles de la forêt Noire.

Ëlks soutiennent la comparaison avec les cascades historiques de la Suisse. Si elles n'ont pas tout à fait leurs gigantesques proportions^ elles ont en plus le paysage et la variété* Ce sont huit ou dix cascades groupées en une seule, celle-ci ondoyante et courbée en volute» celle-là pareille à une fléché d'argent, une autre est semblable à la crinière d'une cavale bondis*sante, et sa voisine se répand en nappe 6ur un rocher qui a le poli du miroir. Toutes se précipitent avec des élans furieux et des cris sauvages^ On a taillé des rampes le long des rochers, et jeté çà et là des ponts dans les intervalles^ ce qui permet d'admirer les cascades dans leur ensemble; mais souvent une crue d'eau emporte le pont. Ce qui augmente la grâce, le charme, la beauté de ces chutes retentissantes, c'est la masse des arbres qui les pressent, les enveloppent, les étreignent de toutes parts. Us sont à droite et à gauche, en haut et en bas, et au milieu ; les flots exaspérés les inondent^ l'écume les fouette; où leurs racines mordent, ils restent.

Au soleil levant, lorsque les rayons frappent la cascade et la couvrent d'une écharpe d'or, ce sont des éblouissements ; chaque goutte d'eau est un rubis, un diamant^ une émeraude, les volutes se changent en argent, c'est du métal qui jaillit, de l'or en fusion qui toubillonne^

Piise» dans leur ensemble, ces huit ou dix cas-

cades superposées mesurent au moins de deux cents cinquante à trois cents pieds. Leur mugissement berce la vallée et Tendort.

Un autre phénomène attend le touriste au sommet de ces belles cascades. Cette rivière qu'on vient de voir bruyante et furieuse, heurtant les rocs et perçant les abîmes, toute pleine d'écume et retentissante de bruits, on la cherche, elle n'est plus.

Où il y avait une nappe d'eau tourmentée et violente, on ne voit plus qu'un amas de rochers renversés pêle-mêle, les uns sur les autres. Pas une goutte d'eau, pas un flocon d'écume, pas une apparence d'humidité. Rien, du granit partout. Écoutez bien cependant ; un murmure continu perce la roche, il s'échappe des entrailles de la terre, c'est le gémissement de la rivière emprisonnée qui se plaint. Faites quelques pas encore, et plus loin, sur un pan de gazon vous la retrouverez. Mais ce n'est plus le torrent qui s'écroule dans les cascades de Triberg, c'est un ruisseau paisible qui s'endort entre deux rives herbeuses; les ondulations d'une tige de saule qui badine au fil de l'eau indiquent seules que cela vit et se meut.

Au delà s'étendent de vastes plateaux. Ils ont unair de parenté avec la Suisse cachée derrière ces pans de montagnes vertes. Quelle solitude, mais aussi quel charme ! Çà et là des bouquets d'arbres semés dans l'étendue des prairies , un cercle de forêts , une rivière qui serpente, des chalets bâtis par la main d'un paysagiste, des bœufs qui paissent, des chèvres qui grimpent sur les rochers. Les aspects changent à toute seconde. De nouveaux plis de terrain indiquent de nouveaux paysages, des vallons se creusent, des

perspectives s'ouvrent, des plaines ondulent, des coteaux se penchent. Chaque souffle de vent qui passe enlève à la terre des arômes qui rafraîchissent le voyageur ; la profonde vallée s'enfonce dans un lointain vaporeux piqué de longs clochers, le regard saute par dessus des groupes de montagnes voisines et se perd à l'horizon dans un flot de lumière. L'espace est partout, au ciel et dans l'éloignement. Les filles qui vont aux champs portent leur chevelure en longues tresses sur les épaules, accompagnées de rubans joyeux que la brise effleure. Les montagnards sont graves. Ce sont des scènes qui annoncent les Alpes.

Mais à ces hauteurs, où l'air est plus vif, la neige arrive avec l'automne. Elle tombe dès les premiers jours d'octobre, et ne disparaît pas toujours avant le mois de mai. Quel silence alors dans cette immensité 1 Les sapins seuls ont une voix.

Le gibier est abondant sur ces plateaux; dans la prairie, les perdrix et les lièvres ; dans la forêt, le chevreuil et le coq de bruyère; la sauvagine, le long du ruisseau qui forme par intervalles de petits marais. Les chasseurs et les esprits rêveurs doivent aimer ces larges retraites ouvertes à la contemplation. Rien n'y met de borne à la marche et à la pensée*

Jacques remarqua que la végétation à cette altitude était d'un bon mois en retard sur la plaine. Les sorbiers qui bordent la route n'étaient pas encore en fleurs ; l'églantine ouvrait ses roses, le seigle était vert. Plus d'arbres fruitiers; dans quelques jardins frileux tournés vers le soleil, les fleurs que la plaine

St8 LA VIE ERRANTE

avait déjà perdues frissonnaient à peine édoRes. Dans un champ sauvage, des piocheurs robustes déradnaient des blocs de granit qu'un attelage vigoureux enlevait au grand trot; tout à côté, un bftcheronà barbe grise arrachait à la terre dure des souches, dont les racines, pareilles à des griffes, se cramponnaient •UK pierres. Plus loin des montagnards creusaient le sol et lui dérobaient U tourbe.

*^ Une obâervation ! dit Jacques ; m'est avis que IMMI3 avons quitté Appenweier au mots de juin.... Or, ia température me dit que nous sommes aamoisd'o^ tobre. Le paletot est de saison.

Mais Frédéric venait de froncer le sourcil ; fl avait le visage consterné. Une Corme se mouvait à cent pas deljui dans un pré, et œtte forme féminine était coiffée à.}^ plus abominable chapeau qui se puisse imaginer.

ch£^)eau noir des villes, tuyau de poôle de la civilisation, que te voilà dépassé en laideur 1

<— Blouter si haut pour voir de telles choses ! poursuivit Frédéric.

C'était un chapeau de paille pareil, quant à la forme, )0U à peu près, à ces horribles chapeaux tremblons qui ont défiguré Robert Macaire pendant tant d'années. Mais si le chapeau tromblon était noir, ce qui lui permettait presque de n'être pas remarqué, celui*ci était jaune, entièrement jaune, sans boucle ni ruban, et de plus peint à l'huile et verni, afin que, luisant au soleil .comme un citron colossal, on pût Tapercevoir de plus loin.

Sous ce chapeau phénoménal la Vénus de Miio serait hideuse, jugez ce que peut être une femme laide!

Non ! sur le brasier de Guatimozin, je le jurerais, les • montagnardes de ce pays-là ne sont pas coquettes !

Les chalets qui peuplent ces larges solitudes ne ressemblent fMis à tous les autres chalets. Leurs fenêtres d'ai>ord s'ouvrent rarerment, puis ils montrent, devant la porte ou sur le toit, des maisonnettes fichées au bout d'une perche.

Ces mûsonnettes servent d'habitation à des familles d'étourneaux qui s'y logent de pères en fils. Chaque chalet en a deux ou trois, quelquefois quatre; ce somt alors des peuplades qui font l'école buissonnière dans les champs d'alentour. On les respecte à l'égal des hirondelles.

Ce ne sont pas les industries qui manquent à ces chalets, dont les travaux champêtres n'occupent pas tdifô les habitants. Dans la plupart on fait des horloges. Le joli bourg de Schœnwald, qu'on traverse à l'ex* trémité du plateau, n'est*il pas considéré comme le berceau de Thorlogerie si répandue maintenant dans la forêt Noire? Dans quelques autres on fabrique des chapeaux de paille ; ici des clous, là des instruments de musique. Les femmes et les filles qu'on rencontre par les chemins ont toutes un paquet de pailles bien rondes et bien droites sous le bras et préparent les tresses en marchant. Pour elles flâner c'est travailler.

— Quel triste sort ! murmura Frédéric.

Mais quand la pitié le gagnait, la vue du chapeau jaune le rendait féroce, et il détournait les yeux.

— Des femmes qui ont ée pareils chapeaux, c'est bka fait ! §poinm0l«it-iL

i90 LA VIE ERRANTE

Dans un chalet isolé sur une arête du plateau, et à quatre pas d'une forêt où Ton distinguait la naissance et la fuite de deux vallées, les trois voyageurs purent visiter un de ces ateliers d'instruments de musique comme il y en a beaucoup dans la forêt Noire. Quelle vue par les fenêtres bien closes! les ouvriers avaient en main des rouleaux d'orgue ; les rouages, les caisses, les tuyaux étaient épars, çà et là, sur des établis. Un poêle en brique se voyait dans un coin. Le poêle était chauffé.

Chauffé! et c'était alors le 30 juin.

Et c'est ainsi dans tous les chalets où le travail retient l'ouvrier captif.

Une observation en passant. Ces ateliers d'instruments de musique portent dans le pays le nom bizarre d'orchestrians. On n'a jamais su pourquoi.

La haute chaîne de la forêt Noire venait d'être franchie. Les touristes jetèrent un dernier regard sur ces poétiques plateaux et descendirent jusqu'à Furtwangen.

— Si Triberg n'était pas la capitale de l'horlogerie, Furtwangen le serait, dit Karl; maintenant soyez sérieux ; vous voyez de§ chalets peuplés de millionnaires.

Des millionnaires dans la forêt Noire! hélas, oui ! Voilà où mène l'industrie dans le pays des pâturages.

L'aristocratie du pays est faite d'horlogers et de marchands de bois.

L'aspect de Furtwangen a quelque chose de bizarre; on dirait une ville qui a deux visages, une ville de sang mêlé ; on voit des rues qui rappellent l'antique

Janus de la Fable ; ici des chalets tout en bois, là des maisons tout en pierre ; le granit coudoie le sapin. Est-ce la mode qui a fait ce partage ? Non, c'est Tincendie. Le feu dévora une moitié de la ville en 1857, il n'épargna que les chalets qu'on voit encore debout; ce qu'il détruisit fut reconstruit en pierre. Le granit même n'est pas toujours suffisant aux habitants de Fui*twangen ; ils ont eu recours au métal. Çà et là, on aperçoit des volets et des portes en fer pleins d'un aspect sinistre. Ces maisons, toutes neuves, ont ainsi des airs de parenté avec les vieilles prisons de mélodrames.

Jacques en était là de son examen, lorsqu'une fanfare de trompettes et de cornets à piston éclata dans la ville, et dix servantes, laissant là cruches et baquets, se mirent à courir.

— Une noce! cria Karl, voici la fiancée qui passe! Frédéric allait se précipiter, mais se retenant, et la

main sur les yeux :

— A-t-elle l'affreux chapeau jaune? dit-il.

— Non.

— Alors je cours !

Et il courut. Une couronne de fleurs remplaçait Thorrible coiffure de paille peinte à l'huile, mais la famille, les amis, les serviteurs portaient intrépidement l'implacable chapeau jaune. On aurait dit un clan de tournesols en révolte. Les trompettes et les cornets à piston faisaient rage. Le fiancé avait un habit noir. Dix mille horloges chantaient dans la ville!

— Trop d'horloges! trop de chapeaux jaunes! trop de trompettes ! Triste ! triste ! triste ! murmura Frédéric.

Et il laissa la aoce se perdre dans un gasthaoss.

Cependant ce même Frédéric mettait à la torture le peu d'allemand qu'il avait saisi au vol pour obtenir quelques renseignements précis sur la destinée des coucous.

— Monsieur, lui répondit en-bon français Tadolescent auquel il s'adressait, ils vont en France, en Russie, en Amérique. La guerre qui divise le nord et le sud de la grande république fait beaucoup de mal à nos horloges.

— Elles retardent? dit Frédéric avec un sourire.

— Monsieur, elles ne vont pas, répondit le jeune homme sans se déconcerter.

Et sans donner à Frédéric le temps de répliquer, TAliemand adressa la parole en anglais à un horloger qui passait, et celui-ci, à son tour, interpella son voi^ sin en russe, lequel transmit un ordre en itaHen à on camarade qu'il avait sous le bras.

— Que cela ne vous étonne pas, poursuivit le forestier; nos horloges font le tour du monde, et, comme nous en sommes les horlogers, il faut bien que nous parlions les langues de toutes les latitudes.

Frédéric apprit aussi qu'il y avait une école d'horlogerie à Furtwangen.

— Ce qui me surprend, dit-il, c'est qu'on n'y trouve pas un collège de France.

Une route où le pittoresque manque, mais où le soleil, le vent et la poussière ne manquaient pas, conduisit les touristes de Furtwangen à Yahrenbarcb. Une foire champêtre, meublée d'écuelles, de foulards en coton, de gâteaux et de cerises noires, occupait la

ville. Frédéric émit Tavis qu'une Toiture égayerftit 1» paysage.

L'uuanimité des votes adopta cette opinion.

— Cherchons, dit Karl.

— Cherchez, répondit Frédéric philosophiquement.

Un gasthauss se faisait voir à Thôrizon : Karl en franchit la porte, et un dialogue allemand s'établit entre lui et l'aubergiste. A la demandé d^une voiture, cet homme gras, qu'on venait de déranger d'une partie de piquet qui semblait absorber tout ce qu'il avait d'intelligence^ répondit d'un air gai : Ya! ya!

Il se leva 9 on le suivit, el il fit voir du doigt trois voilures rangées à la file devant sa porte ; chacune de ces voitures, trop* petites, mais incommodes, pouvait contenir un voyageur et le cocher.

•— La gatté de cet homme m'a toujours paru narquoise, murmura Frédéric.

* — Permettez I dit Karl à l'aubergiste, nous sommes trois, c'eit vrai, mais nous n'avons besoin que d'une voiture. Appelez-la calèche ou char-à-bancs, et, ce véhicule eût-il quatorze places, il nous suffira.

L'aubergiste secoua la tête.

— Non, non, fit-il, vous êtes trois, voilà trois voitures.

Et, ayant ainsi parlé comme un sage, il rentra dans le gasthauss, où, les cartes à la main, il continua sa partie de piquet.

Rien ne l'en tira plus; ni les regards courroucés de Frédéric, ni Téloquence de Karl, ni les muettes

supplications de Jacques; mais, par exemple, chaque fois qu'il perdait un cent de piquet, il augmentait d'un florin le prix de ses trois voitures.

— Déménageons , dit Frédéric ; si nous restions seulement cent ans dans cette maison, le budget de la France n'y suffirait plus.

Karl s'était déjà esquivé. Il revint deux minutes après d'un air triomphant. Son attitude traduisait ces deux mots : J'ai trouvé !

Et, en effet, Karl avait découvert une voiture qui débouchait du milieu de la foire; c'était une voiture couleur chocolat, avec un marchepied haut de trois coudées, un timon jaune, des panneaux gris et des coussins feuille morte; la portière ne fermait pas, les vasistas n'ouvraient plus; un siège plein de témérité s'élevait, comme un promontoire ou comme le cimier d'un casque, au-dessus de cet édifice qui avait peut-être assisté au couronnement de l'empereur Haximilien. De quelque côté qu'on s*assit, la voiture trébuchait, et, si l'on s'asseyait trop brusquement, elle s'écroulait.

— Je crois avoir rencontré ce monument quelque part déjà, murmura Frédéric qui tournait autour.

— Vous l'avez rencontré dans un tableau de Van der Meulen, répondit gravement Karl.

— Dans un musée d'archéologie il ferait la joie des antiquaires, ajouta Jacques ; sur un grand chemin, il me parait moins à sa place.

Deux chevaux jaunes, vêtus d'une crinière et d'une queue Isabelle, traînaient ce coche.. Le cocher avait un visage lugubre, des cheveux plats, un habit noir et une pipe blanche.

Il fallait se risquer, on se risqua, et le coche partit.

 ce moment du soir, la campagne était émailléc de paysans qu'on aurait pu prendre pour des Champenois ou des Bourguignons; plus de gilets écarlates, plus de culottes noires, plus de larges feutres, mais des casquettes et des blouses. Le coche qui craquait dans ses jointures, se comporta d'ailleurs assez vaillamment; c'était un vieux brave. Aux descentes il g& missait un peu; mais le courage du désespoir lui tenant lieu de force, il arriva sans trop d'encombre à Villingen. Il n'avait perdu, chemin faisant, que trois boulons, un vasistas et un palonnier.

Villingen n'est pas une ville qui ressemble à toutes les villes. Vue à distance, elle a quelque chose de belliqueux que ne dément pas un examen plus attentif. Qu'on se représente une ville partagée en quatre parties à peu près égales par deux larges rues qui se croisent à angles droits. Au point d'intersection, une fontaine ; à chaque extrémité des deux rues, une porte voûtée, protégée par une tour robuste et trapue; autour de la ville, des murailles défendues elles-mêmes par d'autres tours et protégées par un fossé ; au delà des fossés, un rempart. Tout est debout comme au temps où les reîtres et les lansquenets battaient la campagne. Contre Tune des fortes tours qui défendent les portes, une église d'un aspect farouche, à baies profondes, à toits pointus. Rien mieux que Villingen ne peut donner une idée de ces anciennes petites villes toujours en alerte et habituées à soutenir les assauts des routiers.

Au moment de quitter cette ville silencieuse, qui a

dans son ensemble quelque chose de monacal et de guerrier, moitié cloître, moitié forteresse, Karl, qui cherchait Frédéric, le découvrit au sommet d'une diligence qui faisait le service de la poste entre Villingen et Donaueschingen.

— Il y a encore deux places, dit Frédéric qui for mait, je vous les offre.

Karl et Jacques se consultèrent du regard.

— D va pleuvoir, ajouta mélancoliquement Frédéric.

Ses deux amis grimpèrent à côté de lui ; le postillon emboucha son cor de chasse; deux vaches qui buvaient à la fontaine s'échappèrent la queue en Tair, et la diligence partit.

— Je fais une remarque, dit Jacques : nous avions trouvé le mois d'octobre au mois de juin à Triberg ; c'est aujourd'hui le 2 juillet, tout naturellement nous sommes au mois de novembre.

Jacques, qui avait un paletot très-fort, mit pardessus une couverture très-épaisse.

La route descendait dans un cadre de forêts, il faisait un vent froid, humide et bas : le plateau était pleinMe gémissements, qui passaient par ondes plaintives. Çà et là, ces mêmes Champenois et ces mêmes Bourguignons qu'on avait aperçus plus haut. Un coup de fusil éclata sous la futaie, et presque aqssitôt un homme sortit du couvert portant un brocard sur ses. épaules.

— Voilà un Roméo à quatre pattes qui n'attendra pas sa Juliette, dit Frédéric.

Et cela le fit soupirer profondément.

— Si je savais faire des vers, ajouta-t-il, je composerais

un poëme sur les malheurs des chevreuils allemands pendant la saison des roses et des épis. Ils aiment, on le sait, on les guette, on les tue et on les met à la broche : voilà où mène la passion.

Le pays devenait plat; c'était quelque chose comme laBeauee,avee tin peu moins de blé et plus de sapins* Par-ci par-là des villages : Marbach, Kirchdorf, Klengen, Wolterdingen ; la plaine s'aplatit de plus en phis; le nombre des Champenois et des Bourguignons su^* mente; on laisse derrière soi la forêt Noire et Toft approche des frontières du Wurtemberg,

Un air de cor de chasse tira Frédéric de sa rêverie et lui annonça qu'on entrait à Donaueschingen*

— J'ai y dit-il, une lettre de recommaihdation pour un aubergiste, à renseigne du Cerf, — Gasthauêszum-Hirsch. Cherchons.

— Cherchez, répondit Karl à son tour»

 cette heure du soir> Donauesehingea avait de petits airs de capitale qui lui donnaient une tournure à la fois plaisante et solennelle. Dans un coin, sur une sorte d'esplanade, on distinguait confusément des espèces d'hôtels qui avaient des manières de balcons avec des grilles en fer ouvragé. L'un deux portait un écusson au-dessus de la porte, et, tout à côté, deux éleignoirs scellés dans le mur; une église prétentieuse et lourde estompait son profil à l'angle d'une place ; plus bas, un pont de pierre enjambait sur trois arches un cours d'eau tranquille, qui semblait dormir parmi les joncs.

-— Otez vos chapeaux, messieurs, dit Karl, vous avez devant vous le plus grand fleuve de TEurope, le Danube.

— Ça? dit Frédéric, qui a, comine on a pu le {«marquer y Tesprit teinté d*uae nuance de scepticisme.

— Ça, répondit Karl: U y a même des dictionnaires de géographie qui affirment que le Danube prend sa source à Donaueschingen même, dans le parc du prince de Furstemberg.

Quelques passants consultés avec un mélange de persévérance et de douceur, enseignèrent à Frédéric le chemin de Gasthauss-zurn-Hirsch. On l'avait cherché, on le ti*ouva.

Ce gasthauss était orné de quatre grenadiers plantés dans des caisses de bois vert ; Thdte s'embellit de son sourire le plus gracieux pour recevoir ses voyageurâ. Il aurait bien voulu leur servir à souper dans la salle à manger» mais cette salle n'était pas achevée.

— Grand Dieu ! s'écria Frédéric, la cuisine Testelle, au moins 1

— On la répare, dit l'hôte d'un air insinuant , cependant je possède quelques comestibles que je serai heureux de vous offrir dans une salle basse.

L'hôte s*esquiva pour préparer les chambres. Pea de minutes après il reparaissait.

— Elles ne sont pas tout à fait prêtes, dit-il d'un air jovial; il y manque un canapé, deux fauteuils, quatre chaises, une toilette et des rideaux.

— Et il y reste? demanda Karl.

— Un peu de lit, répondit l'aubergiste, et je vais y ajouter des draps et un oreiller.

On pénétra 4a]|s ces chambres trop jeunes. Quatre

maçons et trois peintres en sortaient. Il s* en exhalait une forte odeur de térébenthine et de badigeon.

— Voyez, messieurs, reprit Thôte, ce sera charmant et tout à fait à l'instar de Paris. J'ai beaucoup voyagé pour étudier les grands modèles.

— Hélas ! murmura Frédéric, que n'as-^tu voyagé plus tôt !

Quelques servantes apportaient les lits de plume, les édredons, les oreillers, les couvertures. La lune, qui entrait par la fenêtre, traçait une bande lumineuse tout au travers de la chambre.

— Si Ton fermait les persiennes ? demanda Jacques d'une voix timide.

— Oh ! nous les fermerons, certainement, répondit l'aubergiste, lorsque le menuisier les aura rapportées.

— Et quand les rapportera-t-il ?

— Dans huit jours.

— Merci, répondit Jacques.

Il y avait peu de meubles dans ces chambres; mais il y avait tant de plumes sur ces lits, qu'il fallut en jeter bas la moitié, pour éviter un cas d'asphyxie spontanée.

Au petit jour, le maître du Cer/" apporta triomphalement un pot à l'eau, une cuvette et un suciier qui lui avaient été envoyés par son fournisseur.

— J'espère, dit-il, que ces messieurs ont à présent tout ce qu'il leur faut ?

— Tout, sauf un peu de serviettes, dit Jacques.

— Je cours chez le marchand, répondit l'aubergiste ; il m'en a justement promis quatre pour ce matin.

Timdis que l'aubergiste courait chez le mari;hand,

S90 LA TIfi EKK'ANTC

Karl émit celte opinion, que Donaueschingen étant une capitale, il convenait de roir Donaueschingen.

Mais déjà l'aubei^lste venait de rentrer tout essoufflé ; il avait trouvé le marchand et il rapportait ses quatre serviettes d'un air de joie naïve.

— U y en a même cinq 1 s'écria-t*rl*

— Pas de prodigalités, lui dit Frédéric ; mettez-en deux de côté pour les voyageurs de la semaine prochaine.

Et tandis que l'aubet-giste serrait son linge innocemment, Karl lui demanda si Ton ne pourrait pas avoir un guide pour visiter le parc et le château du prince de Furstemberg.

— Comment donc S s'écria l'aubergiste^ j'en ai un charmant, qui parle français comme un ange.

Les trois voyageurs se dirigèrent du côté de la salle basse pour déjeuner ; le guide devait être prêt dans une minute. Au bout d'un quart d'heure, Jacques demanda cet homme charmant qui parlait le français eomme un ange.

— On le réveille, dit l'aubergiste.

Un autre quart d'heure se passa. Nouvelle questiou de la part de Karl. '

— Votre guide ? oh ! soyez tranquille. . . it s'habille, répliqua l'aubergiste d'un air doux.

Un troisième quart d'heure s'écoula, et Frédéric émit quelques doutes sur Texistenee du guide promis à leur curiosité.

— Le guide ? ah ! il déjeune à présent, ajouta l'aubergiste.

^^ Channant jemie homme I dit Karl. Quand ilaura

déjeuné, vous le prierez de nous rejoindre sur le pont âif Danube} nous Fattendrons*

— Il y sera dans cinq minutes.

Cinq minutes se passèrent, suivies de dix minutes, soivies elles-mêmes d'un quart d'heure ; on ne voyail aucun guide à Thorizon.

— La patience est la mère da suecès, dit Jacques; attendons toujours, attendons quand même.

Les trois voyageurs regardaient passer Teau qui s'en allait à Vienne ; elle était peuplée de canards qui regai*daient nager des poissons. Us avaient déjà vu beaucoup de canards et beaucoup de poissons, lorsque tcmtk coup un jeune homme survint ; c'était le guide* Cet homme charmant, qui parlait le français comme un ange, ne savait que Tallemand, et encore le parlait** il comme un Suisse. On le pria de conduire la bande, el il se mît à la queue. On marcha, il suivit Karl. Un jardin était k cdté du pont.

-»^ Est-ce ici le jardin du prince dé Furstemberg ?

-^ Je ne sais pas, répondit le guide.

— Peut-on entrer ?

-^ Je l'ignore.

— Voilà un renseignement dont je vous sais gré, dît Frédéric.

On poussa une grille et l'on entra. Le guide suivit Frédéric. Il avait l'air assez content. Un homme balayait les allées; les canards remontaient le Danube, qui traverse paresseusement le jardin.

-— A propos, dit Jacques, peut-on voir les fameuses sources du Danube ?

— Je le crois, répondit le guidé.

— S0«l*6lles près dici î

— Je l'espère.

On se mit à marcher au hasard; cette fois, le guide suivit Jacques.

On s'aperçut alors, mais trop tard, que ce guide était un jeune homme plein d'intelligence. Il ne connaissait pas la ville ; il n'avait jamais visité le parc du prince de Furstemherg, el il n^était pas fâché de saisir une occasion de le parcourir en détail. Sa curiosité satisfaite devait lui rapporter un demi-florin. C'était tout bénéfice.

Un jardinier qui passait conduisit les trois voyageurs vers un bassin où une légende, propice au prince de Furstemberg, s'obstine à placer les sources du Danube. La source est une jolie source qui alimenterait une jolie fontaine. Elle tombe chastement dans une rivière d'uii volume déjà considérable et qui traverse le jardin. La rivière elle-même est formée de deux torrents qui viennent de la forêt Noire, la Brigach et la Brège ; mais, confondues dans le même lit, la Brigach et la Brège prennent, à Donaueschingen, le nom de Danube (Dojiau en allemand).

Cette petite flatterie géographique à l'adresse des princes de Furstemberg est comme un indice de la puissance de cette maison, autrefois maison régnante, et médiatisée au commencement du siècle.

Mais, pour donner à ce mensonge le caractère d'dne vérité, on a royalement enfermé la source innocente dans un vaste bassin circulaire bâti en belle pierre, d'où l'eau s'échappe à gros bouillons. Le guide parut dans le ravissement d*avoir vu cette petite curiosité.

Un grand bâtiment, en forme de caserne, long et large, à quatre étages, et percé d'innombrables fenè-

très à volets verts, parmi lesquelles une porte basse s'ouvrait au rez-de-chaussée, étalait sa façade lourde et monotone à quelques pas de la source.

— Est-ce le château ? demanda Jacques étourdiment.

— Je le suppose, répondit le guide.

Quatre laquais gardaient cette porte. On passa, et un autre bâtiment, dont la grande porte cintrée était flanquée de têtes de chevaux en métal, frappa les yeux des voyageurs.

— L'écurie! dit le guide d'un air joyeux.

On le remercia du geste et Ton pénétra dans cette écurie; un écuyer s'y promenait en bottes fortes, Fhabit boutonné jusqu'au menton, un fouet, à la main. Quatre palefreniers l'aidaient dans sa promenade. Les chevaux de selle étaient à droite, sur deux rangées ; les chevaux de trait à gauche, dans le même ordre. Frédéric fumait; un palefrenier murmura quelques mots qui avaient la douceur d'un tas de cailloux remués dans du gravier.

— Que dit-il ? demanda Frédéric inquiet.

— Il dit que ceux qui fument dans l'écurie du prince de Furstemberg sont frappés d'une amende de cinq florins.

Entre un cigare qu'on aime et une amende qu'on n'aime pas, il n'y a qu'un parti à prendre, c'est la retraite ; ce parti, Frédéric le prit sans hésiter.

Une heure après, le guide était payé, l'aubergiste du Cerf remercié, et les trois compagnons se dirigeaient de nouveau vers la forêt Noire, par le chemin qui mène à Nenstadt. Tout en gravissant les pentes qui de Hufingen conduisent à Lœttingen, et, pour le dire en passant, les paysages sont assez monotones

jasqa'aax premiers contre-forts de la forêt Noire, l'un des trois voyageurs demandait parfois à qni appartenaient les champs de seigle et les bouquets de bois épars dans la plaine ; une réponse, perpétuellenient la même, tombait des lèvres du guide :

— La plaine est au prince de Farstemberg; le bois est au prince de Furstemberg.

— Et la colline là-bas î

— Au prince de Furstemberg.

— Et cette colline ici près ?

— Au prince de Furstemberg.

— Et la scierie dont les roues crient de ce côté ?

— Au prince de Furstemberg.

Ce fut bien pis lorsqu'au fond d'un golfe formé par deux pans de la forêt, qui s'avancent en promontoire dans la campagne, la route entra franchement sous le couvert des Siipins. La montagne, le vallon, la cascade, le plateau, Tabîme, les chênes, les mélèzes, les hêtres, le rocher, le gazon, Feau, le feuillage, tout était au prince de Furstemberg; le regard avait beau voler de croupe en croupe, suivre les torrents dans leur fuite et chercher au delà de Thorizon ; tout ce qu'il voyait^ tout ce qu'il embrassait, tout ce qu'il soupçonnait appartenait au prince de Furstemberg. Frédéric jugea que c'était le marquis de Carabas de ia forêt Noire.

— Je ne sais pas, dit le guide ; mais le prince de Furstemberg est plus riche que le gouvernement. Et quelles chasses ! ses gens vivent de cuissots de chevreuils ; il a dix maisons de plaisance semées dans la forêt. Cette année, an mois d'avril, il a tué cinquante-

quatre coqs de brtiyère, et^ la ehasse finie^ oA s*aper^ çttt qu'il en restait trop.

— Voilà ce que j'appelle un malheur, dit Frédéric.

— Oui, monsieur, dit le guide, qui n'y entendait pas malice ; il fisiudra, Tan prochain, aviser à en tuer an plus grand nombre. Le coq, voyez-vous, est un oiseau qui n*aime pas à être dérangé ; il veut ses aises. Si d'aventure il rencontre un camarade dans le canton qu'il a choisi, ces pauvres bétes se chamaillent jusqu'à ce que l'une cède la place à l'antre.

A deux lieues en avant de Neustadt, la forêt recommence épaisse, profonde, échevelée, bruyante; les sapins se pressent et se serrent comme les soldats d'une armée rangée en bataille : pas un pouce de terrain qui soit perdu ; le sapin qui vient de naître avoi-^ sine celui qui va mourir. Si l'œil d'un forestier aperçoit une place dépouillée, elle est bientôt plantée de petits arbres qui n'ont pas six pouces de haut. Il n'est peut-être pas au monde de forêt mieux aménagée. L'eau anime toutes ces solitudes ; pas une pente qui n'ait son ruisseau, pas un vallon qui n'ait son torrent.

Neustadt est encore une de ces villes faites d'une rue, rangée aux deux bords du chemin. Une fenêtre entr'ou-» verte laisse échapper les sons d'un piano ; un profil ingénu et charmant se montre derrière une vitre.

— Et dire qu'il faut s'en aller I murmura Frédéric. Tout au fond de la vallée que couronne Neustadt,

sur la façade d'une maison qui borde le torrent, une grande fresque, d'un mouvement barbare et farouche, re|)résente la barque des apôtres au moment où le Fils de l'homme commande aux flots de s'apaiser. Un Sage est debout sur la berge du lac, et, entouré de

quelques Hébreux, il regarde le bateau qui flotte. Un cartouche sort de ses lèvres, portant une inscription qui témoigne de son étonnement; un autre cartouche s'échappe des lèvres de saint Pierre, qui sollicite l'intervention du Sauveur. Cette peintui*e naïve, et plaquée de tons durs, rappelle, par certains côtés, ces vieux tableaux allemands, d'un sentiment à la fois si bizarre et si naïf.

Du pied de cette maison part une côte qui, par des rampes successives, atteint le sommet de la haute forêt Noire et s'enfonce dans des sohtudes que les chassem*s et les étudiants connaissent seuls. Il fallait arriver avant la nuit au Schluchsee, et la chose n'était pas facile, même pour des gens habitués aux longues marches; il fallait à toute force quitter le chemin et prendre le sentier, couper droit et ne pas s'arrêter aux escarpements de la montagne.

— Maintenant, dit Frédéric, il nous faut un guide, et un bon guide.

— Homme de peu de foi, si je n'en trouve point, j'en trouverai deux, répondit Karl.

Et il frappa à la porte d'un gasthauss planté à la cime d'un rocher. Un moment après il reparut.

— Voilà mon guide, dit-il.

Jacques fit le tour de Karl.

— Je ne vois qu'une femme, dit Frédéric.

— Eh bien ! c'est lui, répondit Karl.

Les épaules larges, les hanches solides et amples, la taille souple et robuste, les pieds petits et cambrés, chose étrange pour des pieds de montagnarde, les bras vigoureux, les cheveux châtain, longs et abondants, tombant en tresses jusqu'au bas des reins et

allongés par des rubans de soie noire, les yeux vifs et bien enchâssés, les joues rouges, les dents blanches, Toreille pareille à une coquille rose, la grande fille saisit les valises d'une main hardie, les assujettit dans une corbeille, et, les plantant sur sa tête, partit d'un mouvement rapide et leste. En quatre enjambées elle fut au bas de la colline ; une barrière se trouvait devant elle, elle prie une barre et la fit sauter; une clôture fermait un herbage, elle passa par-dessus comme un chevreau ; un ruisseau avait-il la prétention d*arréter sa marche ? elle avait bientôt fait de trouver des pierres qui l'aidaient à le franchir; rien ne l'arrêtait, ni la côte, ni la descente, ni le buisson, ni le taillis, elle allait droit devant elle; son allure remplissait Frédéric d'admiration.

— Voilà, dit-il, une Chloé qui doit avoir un Myrtil quelque part dans la montagne ; ce doit être un robuste gaillard !

— Je le crois, dit Karl en regardant Frédéric; aussi ne faudrait-il pas que Tircis s'avisât de turlupiner Chloé.

Le spectacle que présentait alors la forêt Noire changeait d'aspect à tous les coudes du sentier; cette même gamme de tons verts qu'ils avaient remarquée sur la route de Petersthal , les voyageurs la retrouvaient à ces hauteurs superbes, plus accusée et plus abondante. Il y avait, sur les pentes de la montagne, comme des vibrations de nuances; ces tons verts, dont les gradations allaient du noir au bleu pâle, étaient rehaussés par des plaques d'une espèce de genêts jaunes qui couvraient certaines parties de la montagne d'une poussière d*or; peu de chalets, peu d'habitants;

236 LA VIB E&RANTE

çà et là quelques bestiaux farouches gardés par un p&tre; de grands espaces s'ouvraient tout à coup devant les yeux et se perdaient dans des profondeurs oi le regard ne pouvait atteindre. On avait parfpis spos les pieds des abîmes de verdure estompés par uae vapeur moite. Parfois aussi la forêt ea£ermait les voyageurs dans un cerele de sapins noirs; le sentier, eomme an fil, en perçait la masse obscure. La forêt fîranchie, un large pré, fin comme du velours, s'étendait sur un plateau dont le silence n'était interrompu que par le cri de Tépervier. A l'horizon saisissait la masse énorme du Feldberg, dont la cime dépouillée domine toute la forêt Noire.

Deux lacs formaient les points extrêmes deMa ligne qu'il fallait parcourîr. A deux lieues à peu près de Neustadt, on avait passé sur les hauteurs voisine^ de Titisee;là, quelques minutes avaient été données à la magnificence et à la grandeur du paysage. Le lac apparaissait à deux portées de carabine, enchâssé dans un double cercle de montagnes; un pan de lumière, qui le prenait en écharpe, en faisait étinceler les eaux profondes et calmes ; deux ou trois maisons blanches, éparses sur ses bords, semblaient perdues dans up océan de feuillage; les jeux d'ombre et de lumière donnaient aux pentes voisines une valeur et un relief qui augmentaient le caractère poétique de ce spectacle. Tout était en harmonie : l'espace et le lac, la montagne et la forêt ; un grand vent qui passait au travers des arbres donnait une mélodie à cet enchantement. On retrouvait là ces sapins qu'un lichen gris et verdâtre dévore ler^liement. Les barbes échevelées qui penr dent U lidng des rameaux prêtent à ces arbres une

app«rcHi)ae funèbre et désolée; dans la pénombre du soir, on dirait des druides qui pleurent sur les malheurs de leur pays.

Quelques habitations, semées le long des ruisseaux, rappelaient seules que l'homme hante ces solitudes. Chacune d'elles est comme une petite manufacture ; chacune d'elles a sa chute d'eau qui fait tourner une roue; ici Ton fait des tresses de paille, là on forge des elous, plus loin on fabrique des horloges et des instruments de musique ; cette cabane est un moulin à tan, stvoisiae un moulin à farine; chacune a son oceupatioB, les métiers se mêlent aux charmes, la main qui agite la faux fait tourner une manivelle. Une chose qui firappe le voyageur, est l'air d'aisance de ces populations : aucune trace de misère nulle part; les maisons bien closes et bien chaudes, les vêtements propres comme les maisons, l'eau limpide, le pain savoureux.

L'ombre était presque dense à l'heure où l'on apeirçat le Schluchsee au pied des montagnes qui Tenserrent. L'eau dormait dans sa coupe. Un village, sur la hauteurvoisine groupait, dans un désordre pittoresque, quelques chalets, une modeste église et une auberge, GasthattëSrzunir'Sternen.

Frédéric voulut entrer à Tauberge avant de rendre visite au lac. Il y a des heures où une tranche de jambon et une miche de pain l'emportent sur les plus beaux spectacles de la nature; cette heure avait sonne pour Frédéric. Les voyageurs entrèrent doiic. La grande fille qui les avait précédés, trempait ses lèvres dans un verre de vin blanc, avalait à la hâte quelques bouchées de pain et s'apprêtait à rogagner la maison lûiptaine d'où elle était pa}*tie.

— Mais, lui dit Jacqaes, la nuit vous surprendra en route î

— Eh bien? fit-elle.

— Et vous n'avez pas peur î

— Moi!

Rien ne saurait rendre la tranquille assurance de ce moi; il ne semblait pas à cette courageuse fille que la montagne foulée tant de fois sous ses pieds pût lui offrir même l'apparence d*un danger. Personne ne traverse les boulevards de Paris avec plus d'assurance qu'elle ne traversait ces solitudes. Elle avait marché quatre heures pour venir, elle allait marcher quatre heures pour s'en retourner. Marianne, c'était son nom, avait vingt ans ; dans la maison où elle était engagée en qualité de servante, elle gagnait trente-cinq florins par an, à peu près quatre-vingts francs de notre monnaie.

Qui n'a pas trouvé dans ses promenades vagabondes un de ces endroits où, tout à coup, il semble qu'on veuille vivre un long temps de sa vie ? Quelque chose se dégage de l'arbre, du rocher, de l'herbe, du ruisseau, qui vous crie : Tu serais bien ici. Cette impression mystérieuse dont le sens échappe à l'esprit^ les trois voyageurs l'éprouvèrent dans l'humble village qui regarde le Schluchsee. Jamais auberge n'eut, d'ailleurs, un aspect plus tranquille ni plus doux ; c'était une longue maison blanche, élevée d'un étage sur rez-de-chaussée; les fenêtres sont fermées par ces volets verts qu'aimait Jean- Jacques Rousseau; un jardin l'accompagne, entouré d'une haie : la salle où Jacques et ses amis venaient d'entrer est commode^

ni trop grande, ni trop petite; une exquise propreté en faisait la parure ; le long du mur, tout autour, un banc de sapin verni ; en face du banc, des tables, où l'œil d'une ménagère hollandaise chercherait vainement un grain de poussière; devant une fenêtre, une cage avec un oiseau qui chante. Le plafond est propre et luisant, les madriers vernis à fond blanc y tracent des encadrements dans le goût des anciens plafonds; dans l'un des angles, un crucifix couronné de buis, dans l'angle qui lui fait face diagonal ement, un poêle en faïence verte, large, ample, carré, d'un grand caractère et d'une singulière harmonie de lignes; une chaleur douce s'en dégage, un banc règne tout autour de ce poêle pour que le voyageur puisse y reposer ses membres fatigués et les réchauffer. Le poêle est porté sur quatre pieds solides, un espace vide est au-dessous pour les chiens qui reviennent de la chasse et y trouvent un abri commode. Le poêle est encadré de baguettes suspendues au plafond, où Ton accroche les chapeaux, les carnassières et les hnges qu'on veut faire sécher. Au mur s'étalent, dans des cadres bien dorés, l'histoire de Joseph vendu par ses frères ; les fils de Jacob, M"*" Putiphar et le Pharaon ont des robes superbes en étoffes lamées d'argent et d'or. C'est naïf, bizarre et amusant. La servante est accorte et souriante, elle dresse le couvert et s'empresse à tout apporter, sans bruit, d'un air aimable et poli.

La forêt baigne ses pieds dans le lac; quelquefois, cependant, elle permet à la prairie d'incliner ses pentes molles jusqu'au bord de la nappe d'eau. Sauvage à certaines places où les sapins gigantesques le couvrent de leur ombre, plus loin il a des aspects sou-

t4i iA VIE SHR^NTE

riants. Le Schluchsee est le plus grand lac de la forêt Noire ; il a huit ou dix kilomètres de long sur une largeur moyenne d*un kilomètre. Ce serait le paradis d'un pécheur. A l'heure matinale où Jacques lui rendit visite le lendemain, une ligne jetée pendant la nuit ramenait au rivage un brochet de trente-six livres; la perche, la tanche, le gardon, lemeuiuer y foisonnent; les ruisseaux qui s*y déversent sont ren^plis de truites; un seul bateau anime la solitude du lac; le droit de pècbe y est affermé dix*huit florins par an.

Ce lac pittoresque est fréqujenté, dans la belle saison, par quelques baigneurs qui viennent y respirer l'air vif et pur de la montagne ; c'est à la fois une cure d'air et d'eau : déjà les médecins de Fribourg en Brisgao, de Strasbourg et de Heidelberg le conseillent aux personnes affaiblies par le long séjour des villes ou aux convalescences difficiles.

Cette mansuétude miraculeuse des eaux du Scblu- Chsee est expliquée par une légende, dont les médecins peuvent contester la valeur, mais qui a le mérite, comme toutes ses sœurs de la forêt Noire, d'expliquer une chose inexplicable.

11 y avait, à Tépoque où les chrétiens partaient en foule pour délivrer la ville sainte, un bon et brave chevalier qui s* appelait Conrad. Il avait accompagné Godefroy de Bouillon à la conquête de Jérusalem, et tué plus de Sarrasins qu'il n'avait de poils à sa moustache. Conrad avait été le compagnon de Tancrède et de Renaud. Après qu'il eut abattu le croissant et baisé de ses lèvres pieuses le tombeau du Christ, Conrad ^pngea à revoir le pays de ses aïeux; or, on doit savoir que Conrad 4vait un beau château dans la

forêt Noire ; il y avait même lusse tme fiancée ({m rattendait et qui, chaque matin, montait au som* met d'une haute tour pour voir si le bon chevalier n'arrivait pas.

Une nuit, le brave croisé qui venait de traverser le Rhin, se trouva, à la nuit tombante, au bord d'un lac qu'il ne connaissait pas. L'endroit était frais, il y avait par terre un beau gazon, (jonrad fit sa prière, recotti* manda son âme à Dieu et se coucha. Or, à cette époque le Sehluchsee servait de demeure à des fées qui étaient un peu parentes de leurs voisines, les fées du Mum^ melsee. La première qui parut sur le lae Tille chevalier qtii dormait au clair de lune; il était beau comme le jour, jeune et bien fait. La «nymphe Tenveloppa de ses longs cheveux verts, et se mit à chanter dans une langue inconnue qui avait la propriété de fasciner ceux qui l'entendaient, même en dormant. Tout en chati*tant elle dansait, et de ses pieds blancs l'enchanteresse caressait la surface en lac.

Le bon Conrad émerveillé se leva et suivit la fée, qui tendait vers lui ses bras blancs ; la malicieuse personne avait pris le visage de la fiancée du chevalier, pour le triîenx séduire. Une robe transparente, faite avec des rayons d'étoiles, T enveloppait. Quand le chevalier sentit reatt mouiller ses pieds, il ne s'arrêta pas. La fée chantait toujours et Conrad marchait toujours. Mais au moment oii la nymphe des eaux étendait ses bras pour le saisir et l'emporter au fond des eaux, une relique sacrée que le chevalier portait au cou plongea dans le lac et tout disparut. Le bon croisé, ' sauvé par sa piété, rentra dans son château et épousa sa fiancée. Depuis ce jour, les eaux du Sebluehsee;

tu LA VIE ERRANTE

touchées par un morceau de la vraie croix, sont douces et bienfaisantes.

' Les savants répondent à cela que les eaux duSchlucbsee sont tièdes parce que le thermomètre y marque en été 17 ou 18 degrés Réaumur; les montagnards, qui n*y regardent pas de si près, acceptent la légende et se baignent dans leSchluchsee, alors qu'on nepeut pas se plonger dans les eaux duMummelsee et du Widersee.

A l'aube naissante, lorsque Jacques poussa les persiennes vertes qui fermaient la fenêtre de sa chambre, de grandes nappes de brumes voilaient confusément le paysage; des ombres plus noires indiquaient au loin la place des sapins. Tout était enseveli dans un océan de vapeurs que le vent emportait avec de longs sifflements. On voyait le brouillard se déchirer en flocons aux angles des chalets^ s'accrocher aux cimes des arbres, ramper sur la surface du sol et s'envoler au loin, poursuivi par d'autres brouillards. Quelquefois, de petits coins bleus montraient le ciel par échappées. Un jour terne et froid tombait sur le plateau ; la bise était acre, aigre, tourmentée.

— Eh ! eh I dit Jacques en ouvrant la porte de Frédéric et de Karl, nous étions au mois de novembre à Schœnwald, voici le mois de décembre au Schluchsee.

Frédéric s'enfonça sous son édredon.

— Haut le pied ! cria Karl en tirant la couverture, ne vous endormez pas dans les délices de Capoue.

— Bon Dieu ! où prend-il Capoue ? murmura Frédéric vaincu.

Une tasse de lait chaud baptisé de café noir le consola, et d'un pied allègre il descendit la prairie où le

flot mélancolique du lac se mourait. Quelques coups de rame transportèrent les voyageurs à l'autre rive, au pied d'un sentier vert qui coupe la forêt et grimpe la montagne. Des bancs hospitaliers en diminuent la pente. On fait une centaine de pas, on se retourne, le lac n'est plus.

Tout au sommet de cette côte tapissée de mousse, une noce chantait^ assise à l'ombre d'un hêtre gigantesque autour duquel tourne un banc. Une table accompagne ce banc, chargée alors de brocs et de verres. Les forestiers se levèrent et tendirent les chopes aux voyageurs. Aujourd'hui l'espérance, demain le travail.

Des croupes vertes, des plateaux, des vallées, des pâturages, des solitudes, d'humbles hameaux, voilà ce qu on rencontre du Schulchsee à Saint-Biaise ; où fut jadis un monastère, s'agitent à présent les cent métiers d'une filature. Chemin faisant, au détour du sentier, Jacques aperçut un homme qui polissait un tronçon de granit. Ce tailleur de pierre, perdu dans les profondeurs de la forêt Noire, c'était un Italien ! Il venait du lac de Côme, il y avait cinq ans qu'il travaillait à l'ombre des sapins. Dix camarades, dix Lombards, travaillaient avec lui dans les environs. Quel coup de vent avait emporté ces fils du midi dans ces régions aimées du brouillard? Ses camarades, pas plus que lui, n'avaient entendu parler de Garibaldi.

Quelques auberges que L'on rencontrait dans le creux des vallées ou sur le penchant des monts portaient, à l'angle du toit ou sur une perche plantée au bord du chemin, un écriteau sur lequel ces paroles étaient inscrites : « Que tous ceux qui passent par ce chemin

fê» LA VIB ERRANTB

goienl les Menrenus et protégés du ciel F » PI ad loin, une cabane ample et sombre s'annonçait par 6e grand brait qui fit si souvent tressaillir Don Quichotte dans ses promenades à travers la Manebe : ce tumulte, dans une solitude oA Gantait Talouette, c'était une fabrique de cloches. La forge flamboyait, le marteau frappait le métal, et la forêt retentissante s'emplissait de bruit, comme si elle eftt été visitée par une armée sinistre de gnomes et de farfadets.

Au plein cœur delà forêt, dans un cirque immense, de toutes parts entouré de rampes d*où jaillissaient des faisceaux de sapins plus pressés que les flèches d'un qarquois, un grand bruit ébranla tout à coup lesimpé-^ nétrables futaies. Jacques fit un bond, Frédéric poussa un cri, Karl pencha la tête en avant comme un homme qui écoute :

— Çà, dit Frédéric, est-ce un tremblement de terre*?

— Non, répondit Karl, c'est une avalanche de granit.

On poussa dans la direction où ce brait, pareil h un roulement de tonnerre, s'était fait entendre. Un nuage de poussière enveloppait encore le massif d'arbres, les eaux d'un torrent bouillonnaient encore autour d'un bloc de pierre fracturé en cent morceaux. Quand on levait les yeux, on apercevait une déchirure au flanc de la montagne ; un pan de rocher ruiné par les pluies venait de s'écrouler ; les sapins brisés par le milieu gisaient çà et là. Une longue traînée de cailloux concassés marquait le passage de Tavalanche, des rameaux et des feuillages sortaient de ce lit de pierres.

Ces sortes de catastrophes ne sont pas rares dans la

PROMENADE DANS LA FOftÉT NOIRE 217

montagne ; çà et là, aux endroits où la rampe est à pic, on aperçoit de ces écroulements. Combien de pans de forêts broyés par ces désastres : malheur alors aux chalets que ces blocs ont rencontrés !

Tout au fond de la vallée, un globe de feu scintillait dans Fair pnr ; sous ce globe étincelant s*arroiïdîssait une coupole gigantesque, la coupole était portée dans Tespace par de fortes et vaillantes colonnes : tout autour des bâtiments, de longues enfilades de fenêtres, des cours entourées de murs blancs, des toits rouges, des barrages, des écluses, des roues qui battent l'eau, des chaussées, des turbines, des jardins, et dans cet amas de constructions semées de préaux et de fa* briques, un mince jet d*eau qui pétille prétentieusement "dans un bassin de pierre : on est à Saint - Biaise.

Saînt-Blaise fut une abbaye. Tune des plus puissantes et des plus riches abbayes d'Allemagne ; fondée au neuvième siècle, elle cessa d'exister en 1805. L'industrie s'est emparée des bâtiments élevés par les bénédictins de Saint-Biaise et les a transformés en manufactures de coton et d'armes.

Les abbés de Saint-Biaise, qui relevaient du Saint- Empire, avaient droit de haute et basse justice sur leurs immenses domaines : ils levaient des soldats et allaient en guerre ; ils bataillaient quelquefois contre la ville de Strasbourg. Depuis 1746, ils avaient été élevés à la dignité de princes.

Entre autres privilèges, l'abbaye de Saint-Biaise avait droit à trois cents truites que le village de Schluchsee devait lui fournir depuis 1577, époque de Textinetion de la famille des Biumenedu*.

L'église est un monument du dix-huitième siècle ; elle date de i786 et fut construite sur le plan du Panthéon de Rome. L'intérieur est revêtu de marbre, les omementssont d'un goût très-tourmenté, plus riches qu'élégants ; çà et là quelques grisailles d'une assez bonne exécution ; un Christ de bois, d'un travail fln et délicat. Le monument écrase le village, les revenus manquent pour en entretenir la magnificence. Un curé et les minces ressources d'une pauvre paroisse pour une telle église, ce n'est pas assez. Partout on sent l'abandon; les monastères voisins ont été convertis en ateliers de travail; il y a là dedans des escaliers d'une architecture lourde et surchargés d'ornements, de longs corridors sur lesquels s'ouvrent des portes ornées de trumeaux qui représentent des oiseaux, c'est toute une ornithologie à la fois réelle et chimérique.

A l'heure de la réfection, Jacques et Karl suivirent Frédéric, qui, de loin, avait aperçu un hôtel d'un extérieur confortable. La salle à manger était ornée de six forestiers assis autour d'une table. Autour des forestiers il y avait six chiens. Les forestiers mangeaient, les chiens regardaient ; les mâchoires travaillaient, les queues frétillaient. Sur la table on voyait force comestibles fumants, force viandes froides, quartiers de veau, cuissots de chevreuil, jambons fumés, langues de bœufs, montagnes de pommes de terre, collines de choux. Les plats apparaissaient pleins, ils retournaient vides. Les chiens attrapaient, au vol, quelques minces débris.

Ces appétits formidables et silencieux rappelaient qu'on était au vieux pays des burgraves.

Frédéric eut peur, et son premier élan lui fit trouver

le chemin de la cuisine. Il revint calme et majes* tueux.

— Rassurez-vous, dit-il, l'auberge est hospitalière, elle pourrait impunément recevoir la visite d'un escadron de carabiniers.

Il fait quelquefois bon de traverser un pays où Ton mange trop.

C'est à peu de distance de Saint-Biaise que commence la partie la plus pittoresque de rAlbthal, et l'Âlbthal est peut-être la plus romantique vallée de la forêt Noire. La route qui en suit tous les détours a été construite depuis peu d'années. Aucune description ne saurait donner l'idée du sombre aspect et des magnificences de cette gorge étroite au fondde laquelle l'Alb écume sur un lit de rochers ; elle est telle qu'elle peut soutenir la comparaison avec le Val d'Enfer, voisin deFribourg en Brisgau. La route a été tracée à mi-côte, dans la roche vive, au flanc de la montagne ; on aperçoit partout les blessures bleues du granit ; des blocs de pierre bordent le chemin et feripentrouverture du précipice béant; les chutes sont àpic et mesurent plus de quatre cents pieds de profondeur. Des aspects inattendus s'ouvrent à tous les angles de la route, ils étonnent toujours, quoiqu'on s'attende sans cesse à de nouvelles beautés ; il est un endroit, où dans un espace d'un kilomètre, six tunnels ont été percés dans la montagne.

L'Alb côtoie un petit pays célèbre dans les annales du grand-duché de Bade. Parmi les hommes qui passaient sur la route ou qu'on voyait fauchant leurs prés, les uns avaient le visage noir, d'autres un bandeau

290 LA TIfi ERRANTE

sur l'œil; les gardeurs de moutons portaient le bras en écharpe .

— Cà, dit Frédéric, c'est donc ici le royaume des écloppés?

— Vous êtes à la frontière du Hauenstein, répondit Karl.

Un nom n*est pas une explication^ Cette explication, Karl la donna, tandis qu'un détour conduisait les trois touristes Sur le plateau de la rive droite. Là s'élève le village de Gaerrwihl; Gaerrwihl peut être considéré comme la capitale dtt Hauenstein, et c'est là certainement que résident les montagnards les plus belliqueux et les plus batailleurs de la forêt Noire. Ils portent le chapeau noir à bords retroussés , les cheveux plats retombant sur l'oreille et coupés carrément sur le front, une large collerette de toile à bords plissés, s'abattant sur les épaules, une immense veste de drap noir descendant jusqu'aux cuisses, un gilet d'écarlate en forme de justaucorps, et des culottes de drap ou de velours noir plissées et rembourrées jusqu'aux genoux, où elles sont retenues par des rubans de laine rouge ; des bas de gros coton blanc disparaissent sous la culotte, et, pour terminer ce costume, leurs jambes sont ensevelies aux trois quarts dans des bottes de cuir noir à revers jaunes. Ainsi costumés, et la pipe à la bouche, les montagnards du Hauenstein se réunissent les dimanches et les jours de fête dans les gasthauss du pays. Là, un mot, un geste, une chanson, un cri est saisi au vol et sert de prétexte à une bataille. C'est la joie des grands et des petits : sans coups de poing, pas de plaisiri sans cottps de Mtou, pas de bonheur ; l'affeetion

PROMENADE DANS LA FORÊT NOIRE ftë4

et la camaraderie se témoignent par des horions; le plus battu est le plus content.

Le gouveraement badois a fait tout ce qu ii a pu pour déraciner ces habitudes tapageuses ; mais il ^ contre lui la tradition. Le Hauenstein a eu son indé* peudance et son histoire , comm^ certaines républiques italiennes du moyen âge. Le» vieux montagnards en gardent le souvenir et s'en montrent très-iiiers. Âutr^« fois leur indépendance relevait de la maison d'Autriehe ; les anciens s'en souviennent, et ils sont impériaux presque plus qu'allemands : les antiquaires, qui veulent trouver des origines à toutes choses, prétendent que le$ habitants du Hauenstein descendent des colons placés par les Romains dans certaines localités de la forêt Noire. Leur type pourrait le faire croire^ il est presque romain par la netteté du pro^^ pu le nez, le sourcil, la bouche et le menton ont gardé des lignes régulières et fermes : cette origine et leur isolement au milieu des tribus farouches de la Germanie, ont pu être les premières causes d'un état d'hostilité dont les traces se retrouvent dans ce goût populaire des ba^tailles.

Lorsque, d'aventure, les fils du Hauenstein ne se battent pas, ils dansent et ils chantent; mais la valse n^est pas seulement la valse que nous connaissons, à deux ou à trois temps ; elle se compose de figures qui liii donnent le caractère d'un ballet. Quant aux leiders, ce sont des chants vieux quelquefois de plusieurs siècles : le ton en est plaintif et langoureux; les montagnes ne s'accommodent pas delà gaieté. Quand un jeune homme du Hauenstein veut se pousser dans le monde, c'est-à-dire daas son pays, il faut qu'il sach^

trois choses ; bien se battre, bien chanter et bien danser.

Un vieillard vint à passer, si grave, si beau, si austère dans son antique vêtement, qu'on aurait pu le prendre pour un patriarche. Frédéric le salua.

— Voilà, dit-il, un homme qui pourra^ bien poser dans les ateliers pour les Abraham et les Jacob de la légende biblique.

L'aubergiste entendait le français, il sourit.

— Ce patriarche , dit-il, regardez le bien.

L'homme qui passait portait sur son front de longues

cicatrices, comme s'il eût assisté aux batailles de Montmirail et de Champ-Aubert. Une dernière qui courait le long de sa joue était rouge encore. Revenait-il de Magenta?

— Votre patriarche n'est pas sorti de la commune, reprit l'aubergiste, mais il est de la vieille race, de ceux qui parlent encore de la maison de Hapsbourgen se découvrant, et qui croiraient une journée mal employée si elle n'avait eu le divertissement d'une querelle. Les fêtes de Pâques avaient attiré dernièrement encore toute la population voisine à Gaerrwihl; l'autorité, qui se méfie des rassemblements dans le Hauenstein, et qui sait que toutes les occasions où Ton peut s'amuser sont des causes de bataille adroitement saisies, avait envoyé quelques gendarmes dans le pays. A force de zèle, de patience, de fermeté et de douceur, les gendarmes avaient réussi à maintenir Tordre jusqu'au soir ; pas de horions, pas de coups, pas de querelles, c'était un miracle; mais tout à coup, et la nuit venue, le vénérable vieillard que vous venez de voir, et qui portait son grand costume d'apparat, se lève.

saisit une chaise et la brandissant au-de^^^us de sa tête :

— Çà, dit-ii, je commence à m*ennuyer crânement ici!

Ce fut comme une étincelle électrique. Chacun sauta sur ce qui était à portée de sa main ; les bancs, les pieds de table, les chaises, les bâtons furent en Tair en un instant, et la bataille s'engagea sur toute la ligne ; le patriarche y gagna trois blessures.

— A la bonne heure ! dit-il en essuyant son front ensanglanté, les bonnes coutumes ne sont pas perdues; je me suis royalement amusé ce soir I

Pour dire toute la vérité, il convient d'ajouter que les montagnards de Hauestein ont une intelligence ouverte et que l'éducation développe chez eux des aptitudes diverses et remarquables.

La vallée de l'Alb, que nos trois touristes descendaient, appartenait à cçtte petite république emportée par les grandes guerres de la République française et de l'Empire. Les points de vue les plus magnifiques succédaient à des points de vue non moins beaux ; mais il n'est pas de vallée, si superbe qu'elle soit, qui ne doive finir ; un rayonnement brilla au loin dans l'espace, c'était le Rhin, qui coupait la plaine en courant vers Bâle. La forêt Noire expirait presque à l'endroit même où commence la bande lumineuse du fleuve; tout auprès, la Suisse étalait les premiers plans de ses montagnes. Les Alpes jurassiques profilaient leurs croupes à Thorizon ; là-bas, c'était la France. Quelques pas encore, et les trois voyageurs atteignirent le chemin de fer à la station d'Albbruck. Le convoi qui va de Zurieh à Bâle ne devait passer que

Î54 LA tlE ERRANTE

dans quelques heures ; roccasion était trop bonne pour ne pas rendre visite à Laufenbourg. Les touristes reprirent le bâton du pèlerin, et, suivant la grande route qui côtoie le Rhin, ils gagnèrent la petite cité, moitié badoise et moitié suisse.

Audétourd'une colline, Laufenbourg apparutcomme un décor d'Opéra. Sur la rive droite du Rhin, quelques maisons, groupées au hasard, sont reliées à la rive gauche par un pont de bois jeté sur des piles de pierre. A l'extrémité de ce pont, d'un aspect bizarre, des maisons amoncelées, dont le fleuve attaque les fondements, grimpent dans uu désordre pittoresque les pentes roides de la colline. Çà et là des débris de murs crénelés et de fortifications : tout en haut, et dominant Téglise, une tour ébréchée, qui porte à son sommet un arbre vert, comme une aigrette. Tout ce profil de toits aigus, de clochers, de tours, d'arbres et de marailles, se découpait sur Thorizon clair; le fleuve aux eaux profondes rongeait les piles du pont et couvrait d'écume les rochers épars dans son lit.

Deux écv(^sons séparent le pont de bois en deux parties inégales ; Tune, la plus grande, porte les couleurs de Bade, d'or à la bande de gueules ; la croix d'argent de la Suisse est tout auprès ; on fait un pas, et Ton vient de quitter TAllemagne. •

Le passage de Laufenbourg, où la berge trace un coude brusque et viDlent, est célèbre dans l'histoire du fleuve. C'est là que sont ces fameux rapides qui ne permettent pas de remonter le Rhin. Des rochers énormes sont jetés, çà et là, dans la partie la plus resserrée de son lit, à l'endroit même où la brusque saillie d'un promontoire force le Rhin à tracer un

angle. Les eaux, qu'un élan fougueux porte au delà du pont, heurtent la rive droite, et, tout à coup, repoussées par la colline, et prises entre des récifs énormes, elles précipitent leur cours avec un fracas et des mugissements terribles. Ses flots verts disparaissent sous un manteau d'écume; l'œil a peine à suivre leur course vertigineuse. Quand le soleil éclaire ces flots irrités, il s'en dégage des éclairs et des bouillonnements qui poussent le voyageur à l'immobilité et aux longues rêveries.

Bientôt un autre spectacle se joint à ce grand spectacle. Des flottes de sapins, livrées au fil de l'eau, arrivent des cantons suisses, passent majestueusement sous le pont, puis, saisies par la colère du fleuve, qui commence à gronder, elles filent comme des flèches, plongent dans le tourbillon des vagues, heurtent les récifs, disparaissent emportées par une nappe d'écume et roulent de toutes parts , brisées et rompues par le choc. On voit quelques-unes de ces poutres formidables flotter au loin et descendre avec le flot ; d'autres chassées par le remous, échouent sur la rive voisine et s'enchevêtrent parmi les rochers. Si l'on pousse plus loin la promenade, on verra des bateaux légers qui, dirigés par deux hommes, vont à la chasse des sapins ; les mariniers saisissent avec des crampons de fer ceux que le fleuve charrie, on les amène sur la rive, on en forme de nouveaux radeaux, et quelques flotteurs, montant à bord, dirigent cette flotte nouvelle vers Baie ou Strasbourg.

Des pêcheries de saumons sont établies sur les deux rives du fleuve ; des nasses sont perpétuellement ouvertes ; quelquefois les longues perches, solidement

i56 LA VIE ERRANTE

assises sur le roc, se lèvent brusquenoient, et le saumon, qui brille comme de l'argent, apparaît au-dessus du fleuve.

Laufenbourg, avec ses rues escarpées et pavées de galets, ses maisons hautes et confusément mêlées, sa petite église perchée sur un monticule et entourée d*un petit cimetière, où apparaissent, parmi les herbes, quelques pierres armoriées, sa tour en ruine, ses fontaines autour desquelles se groupent de grandes filles, ses bestiaux qui errent çà et là, ou montrent leurs museaux humides par des lucarnes, offre partout les aspects que recherchent les paysagistes. C'est déjà un petit coin de la Suisse ; il n'y a pas de sentinelle sur le pont, mais des douaniers. La grande préoccupation des douaniers badois estd'empêcherles cigares suisses de pénétrer dans le grand-duché, et le grand souci des douaniers suisses est de ne pas permettre aux cigares badois de s'introduire dans la patrie de Guillaume Tell. La meilleure intelligence règne d'ailleurs entre les deux tronçons de Laufenbourg, les Badois de la rive droite boivent volontiers le petit vin suisse de la rive gauche, et les Suisses du canton d'Argovie ne dédaignent pas la bière du grand-duché. Le pont sert de trait d'union à ces deux fantaisies.

Le chemin de fer qui passe à Laufenbourg suit la rive badoise ; un coup de sifflet de la locomotive apprit aux trois voyageurs que le convoi venait de franchir le tunnel creusé aux flancs de la montagne; un moment après, ils se dirigeaient à toute vapeur vers Bâle,

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LA HERRENWIESS

On pourrait, sans en épuiser les merveilles, passer un mois, une saison, un an dans celte vaste et sombre forêt que poétisent mille ruines éparses sur le flanc des montagnes. Chaque ravin a son souvenir, chaque tour a son histoire. Les vieux sapins racontent mille légendes mystérieuses au vent qui passe en pleurant sur leurs cimes, aux nuées voyageuses qui les obscurcissent dans leur course errante. Mais le temps qui vole ne permet pas toujours de s'arrêter plus d'une heure au milieu des sites les plus charmants. L'antique symbole du Juif errant est aujourd'hui représenté par une locomotive. On marche encore, on marche toujours ! Celte fois donc nous prendrons la Herrenwiess pour centre de nos promenades, comme il y a deux ans nous avons pris la vallée de la Murg.

Deux routes conduisent de Bade, si cher aux Pari-

siens, à la Herrenwiess. L'une s'engage dans la plaine, traverse Steinbach et Bûhl, et s'enfonce ensuite dans la forêt Noire par une pente longue et roide; l'autre suit l'avenue royale de Lichtenthal, côtoie les bords de rOos, jusqu'à la cascade de Geroldsau, et disparaît après dans la profondeur épaisse des sapins. On peut commencer par l'une et revenir par Tautre. Les mêmes gendarmes protègent la plaine et la montagne.

Ici le verbe protéger doit se prendre au figuré. L'emploi de gendarme est une sinécure dans le grandduché de Bade. On y rencontrerait plus aisément un ours qu'un voleur, et le dernier des ours a été tué, dit la chronique, par un archer du temps de Frédéric Barberousse. Cet ours féodal a donné son nom à un restaurant qu'on voit près de Lichtenthal. J*ai toujours pensé que le gouvernement grand-ducal rései'vait les places de gendarmes aux barons désillusionnés qui cherchent le repos loin des cours.

Le gendarme badois marche à pied. Il ne monte jamais à cheval. Il a un casque pour s'égayer.

Donc, un matin, vers la fin du mois d'octobre, à cette époque charmante où les forêts resplendissent des couleurs les plus éclatantes, où le touriste qui voyage un bâton à la main ne subit plus les chaleurs accablantes de l'été, et n'a pas encore froid, je partis pour une excursion nouvelle en compagnie de M. Charles Lallemand, directeur de Vlllustration de Bade.

Voil^ un compagnon que je souhaiterais à tous les touristes ! Il a le pied infatigable, le coup d'œil infaillible. Il tire un coup de fusil comme Léon Bertrand, et il manie le crayoq comme le fusil. . Chasseur et

LA flERRENWIESS 259

paysagiste, il connatt tous les sentiers et toutes les légendes de la forêt; jamais il n'hésite dans sa marche pas plus que dans ses récits, et il parle la langue d'outre-Rhin comme le fameux prince de Metternich en personne.

On peut aller avec lui de Schaffouse à Francfort sans craindre de se perdre en route un instant ou de s'ennuyer une minute.

Cette fois mon ami avait résolu de passer par Bûhl et de revenir par Achern, en rendant visite à la Herrenwiess, au Wildersee et aux verreries de Schwarzenberg.

La route qui de Bade court vers Biihl, où le voyageur commence l'ascension de la montagne, côtoie le village et la station d'Oos, et enjambe ce joli chemin de fer à une seule voie qui s'embranche sur la ligne de Fribourg à Heidelberg et qu'on dirait fait pour le plaisir d'un petit prince, tout petit. Il est si joli, si frais, si propre, si bien poli, si bien nettoyé, si bien arrangé, avec ses deux haies vives et fleuries qui le parfument, ses chaumières tapissées de vigne-vierge et de houblon, où s'abritent les cantonniers, ses barrières aux couleurs héraldiques du grand-duché, jaune et rouge, — or et gueules, disent les hérauts d'armes, — qu'il ressemble tout à fait à ces beaux jouets qu'on fabrique à Nuremberg. Les railleurs assurent que chaque soir on l'enferme dans des boîtes dont le couvercle ne s'ouvre plus que le matin.

Quand il pleut, , les cantonniers se désolent; cela gâte leur chemin.

Le pays a cela de curieux qu'il a toutes les apparences d'une aquarelle. On frapperait volontiers sur

les arbres pour s'assurer qu'ils sont en bois; si Ton n'entendait pas le murmure de l'eau sur les cailloux, on croirait que la rivière entre dans la composition d'un décor. Les paysans eux-mêmes et les étudiants, qui passent la pipe à la bouche, ont des physionomies et des costumes de choristes qui invitent à fredonner le refrain d'un opéra-comique. Il n'est pas jusqu'aux soldats de la garnison de Rastadt qui, dispersés dans la campagne, ne concourent à l'illusion. Les fantaisistes pensent que c'est un machiniste qui a semé leurs habits blancs et leurs pantalons bleu de ciel dans les prés et les bois.

Un jour, disent-ils, on entendra un grand coup de sifflet, et tout disparaîtra.

La route est bordée de beaux poiriers et de noyers superbes qui plient sous le poids des fruits. Des pieux fourchus en supportent les branches. Au moment de la récolte, ces enfants blonds, que le pays produit en si grande quantité, dépouillent les arbres à coups de gaule. C'est alors une grêle de poires et de noix. Les petits travailleurs battent d'une main et ramassent de l'autre. Il faut rendre cette justice aux dents qu'elles ne sont pas moins occupées que les mains; chaque enfant y met de la conscience. Jamais personne n'a pu calculer ce que chacun d'eux croque de poires et casse de noix en un seul jour.

Chemin faisant, on rencontre de longs chariots chargés de futailles pleines dont le poids fait crier Tessieu.

Les futailles sont enjolivées de gros bouquets de fleurs; des fleurs s'épanouissent sur le chapeau du conducteur, d'autres fleurs encore ornent le collier du

LA HERRENWIESS 261

cheval plaqué d^anneaux de cuivrç. On pense malgré soi que des lénors déguisés vont en répétition.

Toute cette flore éclatante réjouit le cœur des Allemands; c'est la cocarde parfumée du vin nouveau ; mais si le cœur est en joie, que les jambes prennent garde ! Rien n'est si perfide que ce petit vin nouveau, si vif, si gai, si tapageur aussi. Il est si jeune ! il s'amuse alors aux dépens de ceux qui le boivent. Vienne le soir^ et les bons villageois trébucheront de toutes parts.

Un peuple de vignerons s'ébat sur les coteaux. De longues voitures à quatre roues sont chargées de cent espèces d'ustensiles creux, vases, cuviers, bassines, marmites, seaux, où l'on entasse les grappes. Chaque famille visite son champ.

Dans le pays de Bade, la propriété est divisée comme dans la banlieue de Paris; chaque carré de choux a son maître. La plaine a l'aspect d'un immense damier.

A ce moment de l'année, il n'est pas rare d'entendre des coups de fusil éclater dans la campagne. Le maïs, le tabac, le chanvre ont disparu, il n'y reste plus que les hautes tiges du topinambour. C'est l'instant où commencent les battues. L'heure du glas funèbre a sonné pour les lièvres.

Ici j'ouvre une parenthèse.

S'il m'était permis de parodier un vers fameux, je dirais avec le poète :

Les traques ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.

Le lièvre est un produit de l'agriculture, — j'allais

Î54 LA Vie errante

dans quelques heures ; l'occasion était trop bonne pour ne pas rendre visite à Laufenbourg. Les touristes reprirent le bâton du pèlerin, et, suivant la grande route qui côtoie le Rhin, ils gagnèrent la petite cité, moitié badoise et moitié suisse.

Au détour d'une colline, Laufenbourg apparut comme un décor d*Opéra. Sur la rive droite du Rhin, quelques maisons, groupées au hasard, sont reliées à la rive gauche par un pont de bois jeté sur des piles de pierre. A l'extrémité de ce pont, d'un aspect bizarre, des maisons amoncelées, dont le fleuve attaque les fondements, grimpent dans uu désordre pittoresque les . pentes roides de la colline. Çà et là deë débris de murs crénelés et de fortifications : tout en haut, et dominant Téglise, une tour ébréchée, qui porte à son sommet un arbre vert, comme une aigrette. Tout ce profil de toits aigus, de clochers, de tours, d'arbres et de murailles, se découpait sur l'horizon clair; le fleuve aux eaux profondes rongeait les piles du pont et couvrait d'écume les rochers épars dans son lit.

Deux éc^j^sons séparent le pont de bois en deux parties inégales ; Tune, la plus grande, porte les couleurs de Bade, d'or à la bande de gueules; la croix d'argent de la Suisse est tout auprès; on fait un pas, et Ton vient de quitter rAllemagne.

Le passage de Laufenbourg, où la berge trace un coude brusque et violent, est célèbre dans l'histoire du fleuve. C'est là que sont ces fameux rapides qui ne permettent pas de remonter le Rhin. Des rochers énormes sont jetés, çà et là, dans la partie la plus resserrée de son lit, à l'endroit même où la brusque saillie d'un promontoire foroe le Rhin à tracer un

PRPMENâDE dans la forêt NOIRET 255

angle. Les eaux, qu'un élan fougueux porte au delà du pont, heurtent la rive droite, et, tout à coup, repoussées par la colline, et prises entre des récifs énormes, elles précipitent leur cours avec un fracas et des mugissements terribles. Ses flots verts disparaissent sous un manteau d'écume ; Tœil a peine à suivre leur course vertigineuse. Quand le soleil éclaire ces flots irrités, il s'en dégage des éclairs et des bouillonnements qui poussent le voyageur à l'immobilité et aux longues rêveries.

Bientôt un autre spectacle se joint à ce grand spectacle. Des flottes de sapins, livrées au fil de l'eau, arrivent des cantons suisses, passent majestueusement sous le pont, puis, saisies par la colère du fleuve, qui commence & gronder, elles filent comme des flèches, plongent dans le tourbillon des vagues, heurtent les récifs, disparaissent emportées par une nappe d'écume et roulent de toutes parts , brisées et rompues par le choc. On voit quelques-unes de ces poutres formidables flotter au loin et descendre avec le flot ; d'autres chassées par le remous, échouent sur la rive voisine et s'enchevêtrent parmi les rochers. Si l'on pousse plus loiu la promenade, on verra des bateaux légers qui, dirigés par deux hommes, vont à la chasse des sa< pins ; les mariniers saisissent avec des crampons de fer ceux que le fleuve charrie, on les amène sur la rive, on en forme de nouveaux radeaux, et quelques flotteurs, montant à bord, dirigent cette flotte nouvelle vers Baie ou Strasbourg.

Des pêcheries de saumons sont établies sur les deux rives du fleuve; des nasses sont perpétuellement ouvertes ; quelquefois les longues perches, solidement

Î54 LA tlE ERRANTE

dans quelques heures ; Toccasion était trop bonne pour ne pas rendre visite à Laufenbourg. Les touristes reprirent le bâton du pèlerin, et, suivant la grande route qui côtoie le Rhin, ils gagnèrent la petite cité, moitié badoise et moitié suisse.

Au détour d'une colline, Laufenbourg apparut comme un décor d* Opéra. Sur la rive droite du Rhin, quelques maisons, groupées au hasard, sont reliées à la rive gauche par un pont de bois jeté sur des piles de pierre. A l'extrémité de ce pont, d*un aspect bizarre, des maisons amoncelées, dont le fleuve attaque les fondements, grimpent dans uu désordre pittoresque les pentes roides de la colline. Çà et là dee débris de murs crénelés et de fortifications : tout en haut, et dominant l'église, une tour ébréchée, qui porte à son sommet un arbre vert, comme une aigrette. Tout ce profil de toits aigus, de clochers, de tours, d'arbres et de murailles, se découpait sur Thoiizon clair; le fleuve aux eaux profondes rongeait les piles du pont et couvrait d'écume les rochers épars dans son lit.

Deux éclipsons séparent le pont de bois en deux parties inégales ; Tune, la plus grande, porte les couleurs de Bade, d'or à la bande de gueules; la croix d'argent de la Suisse est tout auprès ; on fait un pas, et Ton vient de quitter rAllemagne.

Le passage de Laufenbourg, où la berge trace un coude brusque et violent, est célèbre dans l'histoire du fleuve. C'est là que sont ces fameux rapides qui ne permettent pas de remonter le Rhin. Des rochers énormes sont jetés, çà et là, dans la partie la plus resserrée de son lit, à l'endroit même où la brusque saillie d'un promontoire foroe le Rhin à tracer un

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angle. Les eaux, qu'un élan fougueux porte au delà du pont, heurtent la rive droite, et, tout à coup, repoussées par la colline, et prises entre des récifs énormes, elles précipitent leur cours avec un fracas et des mugissements terribles. Ses flots verts disparaissent sous un manteau d* écume; Tœil a peine à suivre leur course vertigineuse. Quand le soleil éclaire ces flots irrités, il s'en dégage des éclairs et des bouillonnements qui poussent le voyageur à l'immobilité et aux longues rêveries.

Bientôt un autre spectacle se joint à ce grand spectacle. Des flottes de sapins, livrées au fil de l'eau, arrivent des cantons suisses, passent majestueusement sous le pont, puis, saisies par la colère du fleuve, qui commence à gronder, elles filent comme des flèches, plongent dans le tourbillon des vagues, heurtent les récifs, disparaissent emportées par une nappe d'écume et roulent de toutes parts, brisées et rompues par le choc. On voit quelques-unes de ces poutres formidables flotter au loin et descendre avec le flot ; d'autres chassées par le remous, échouent sur la rive voisine et s'enchevêtrent parmi les rochers. Si l'on pousse plus loiu la promenade, on verra des bateaux légers qui, dirigés par deux hommes, vont à la chasse des sapins ; les mariniers saisissent avec des crampons de fer ceux que le fleuve charrie, on les amène sur la rive, on en forme de nouveaux radeaux, et quelques flotteurs, montant à bord, dirigent cette flotte nouvelle vers Baie ou Strasbourg .

Des pêcheries de saumons sont établies sur les deux rives du fleuve; des nasses sont perpétuellement ouvertes ; quelquefois les longues perches, solidement

Quant aux permis de chasse , on n'en obtient qa*à la condition d*étre adjudicataire d'un territoire communal, ou d'avoir l'autorisation d'un adjudicataire. Une exception est faite en faveur des propriétaires qui justifient d'un domaine de deux cents arpents; or, le nombre en est très-limité« Il ne s'en trouve pas souvent un seul par commune.

Il y avait une fois un Marseillais que le hasard et le chemin de fer de l'Est avaient «imené à^Bade. Un ami le conduisit un jour d'automne, pour la Saint-Hubert, à une traque en plaine.

En sa qualité de Marseillais, ce chasseur, doublement provençal, avait vu deux fois dans sa vie des lièvres en liberté : une première fois, le 17 octobre 1849, dans la Crau; une seconde fois, le 6 septembre 1857, dans la Camargue. Il racontait, depuis dix ans, qu'il avait blessé l'un de ces animaux chimériques.

On mit le chasseur en place. Dès la première battue, le diable voulut que tous les lièvres du canton prissent leur course de son côté. Le Marseillais eutdeséblouissements. Il vint un lièvre, il en vint deux, il en vint trois, puis quatre, puis dix, puis d'autres encore. Notre chasseur faisait feu et il chargeait, il rechargeait et il refaisait feu. La cartouchière vide, au vingtième lièvre, il jeta son fusil sur le dos du fugitif; au vingtdeuxième, il se lança à la poursuite du traître qui déccimpait.

Quand on rattrapa mon Marseillais, il était fou. Il voyait partout des légions de lièvres dansant des sarabandes.

— Bagasse ! ce sont des farandoles ! s'écriait-il avec cet accent qui a la propriété de faire rire les Parisiens.

LA HERRENWIESS 267

Et il s'efforçait de saisir un de ses voisins par les oreilles pour le manger. On eut grand' peine à le ramener à Strasbourg.

A la trentième douche il eut une lueur de raison. On lui en administra dix encore et il fut guéri.

— C'est égal, dit-il alors en soupirant, j'ai fait un beau rêvé!

Et il retournai Marseille convaincu qu'il n'avait pas chassé.

Ces grands carnages, qu'on pourrait appeler des écoles de tir, sont quelquefois suivis de dtnei*s qui réjouiraient le cœur et l'estomac de Pantagruel.

La scène représente une salle d'auberge : murs blancs ornés de gravures enluminées et de lithographies où sont figurés des visages de grands-ducs et de princes peu connus, tout chamarrés de croix, et des batailles où les Autrichiens et les Prussiens rendent aux Français ces coups terribles qu'on leur prodigue si souvent au Cirque Olympique. Cette fois, on voit nos soldats par derrière. Dans un coin un poêle tord ses tuyaux énormes. De longues tables de sapin accompagnées de bancs garnissent tout un côté de la vaste salle. Le poêle ronfle, les servantes vont et viennent. Des bouteilles au long col s'échelonnent par douzaines sur les tables. On remarque une absence complète de carafes.

Quelle remarque fatale pour un buveur d'eau I

Cependant on sert le potage.

Une expérience personnelle m'engage ici à prévenir ceux de mes compatriotes qui n'ont pas eu la bonne fortune d'assister à ces noces de Gamache de bien consulter leur appétit avant de rien mordre.

S'ils ont grand'faini, ils peuvent commencer au cinquième service.

S'ils n*ont qu'une faim modérée, ils ne devront toucher à la fourchette qu'au dernier rôti.

Remarquons en passant que ce dernier n'est jamais le dernier.

Si un imprudent débute avec le potage, il aura fini avant le commencement.

Un jour j'étais à Ulm, — il s'agit ici d'un village du pays de Bade, et non pas de la ville fameuse illustrée par une capitulation, et par une gravure qui représente l'Empereur blessé auprès d'un cheval blanc, — on dînait au gasthauss de l'endroit entre chasseurs et en grande compagnie. On faisait beaucoup de bruit; on en faisait même trop.

Lise, Mina, Caroline et Sophie avaient servi force plats suivis de vingt plats. On avait vu des gigots, des longes de veau, des filets de bœuf, des selles de mouton, des cochons de lait, des rôtis de porc frais, des côtelettes, des légumes, du poisson, des beignets, des omelettes, des poulets, des dindonneaux, et puis ceci, et puis cela, et vingt autres choses encore.

Sans être accusé d'étourderie, on pouvait croire que le dîner était fini.

Un régiment de Croates aurait eu le droit d'être rassasié.

Une armée espagnole aurait vécu trois Jours avec les reliefs de ce festin.

Tout à coup apparaissent, flanquées de quatre canards, deux oies toutes fumantes !

C'était le bouquet!

On le dévora.

LA HERRENWIESS 269

Quand le dessert est servi, il y a comme un en-r tr'acte, pendant lequel on fait sonner la réserve des bouteilles. Ces demoiselles si fines de taille s'avancent par escadrons ; toutes succombent. Le café ne vient qu'après, au bout d'une heure.

Ce ne sont pas des récits de chasse qui égayent cet intermède, ce sont des tours de valse.

On fume. Tout à coup une harmonie sort du nuage au milieu duquel disparaît la salle : une main familière a tourné la clef d'un orgue. Un chasseur s'empare d'une servante et la valse tourne dans la salle.

Toute auberge allemande a dans un coin un coffre étroit et long, d'aspect inoffensif, qui récèle dans ses flancs des tempêtes de musique. Les chasseurs étrangers et naïfs croient que ce coffre est une horloge, et que tout à Theure le coucou va chanter. Mais voilà que le rouage de la machine est lâché, et tout à coup une romance vous part dans le dos.

Les Allemandes sont valseuses de naissance. Toutes petites, avant de marcher, elles valsent.

Dans ces contrées ou règne l'empire de la tradition, la valse à deux temps n'a pas encore pénétré. On valse classiquement. Avant de livrer sa compagne aux mains d'un autre danseur, le chasseur l'embrasse bruyamment sur les deux joues.

La vérité historique veut que j'avoue qu'on fait peut-être abus de la galanterie.

Si servante qu'on soit, on n'en est pas moins femme,

a dit un poëte. Les chasseurs le font bien voir aux Dorothées et aux Wilhélmines des auberges.

S70 LA VIE EARANTE

On leur offre plus de cœurs qu'elles ne servent de plats.

C'est effrayant ! Ajoutons cependant qu'elles ne se fAchenl jamais.

Et, à propos de ces dtners pantagruéliques^ je me souviens qu'un soir, à Schwarzach, — autre bourg voisin du Rhin, — à l'heure où la valse entraînait dans son tourbillon un chasseur et une servante blonde, un jeune compositeur original et rêveur me conta une histoire fantastique dont il était le héros, et à laquelle le ronflement du poêle, les plaintes de Torgue, le nuage de fumée qui nous enveloppait et le profil bizarre des gardes qu'on apercevait dams le clair-obscur prêtaient un caractère singulier.

Il s'agit encore de lièvres.

Ce compositeur, se trouvant à la campagne, avait été conduit à la chasse par un aubergiste. C'était la première fois qu'on l'armait d'un fusil. On l'avait posté au coin d'un bois en lui recommandant de bien faire attention.

— Au bout de trois minutes, me dit-il, l'ennui me gagne ; je tire un livre de ma poche, je pose mon fusil dans l'herbe et je me mets à lire. Tout à coup un bruit me fait dresser l'oreille, un lièvre sort d'un buisson et file. Je veux le tirer, mais il était déjà trop loin.

— Cette fois, me dis-je, il faut bien prendre garde. Cinq minutes se passent, rien ne paraît. Je reprends mon livre et me voilà tranquille. Au bout d'Un instant le feuillage s'agite et un lièvre effaré saute près de moi; je veux saisir mon fusil et le coucher en joue..., le coquin était à cent pas.

LA HERRENWJIESS 271

— Ah ! pour le coup, je ne lirai plus ! repris-je, et, Tarme au bras, je plonge mes yeux au plus épais de la forêt. Trois minutes se passent, puis cinq ; une réflexion me saisit : ' Deux lièvres ont passé déjà ; il est clair qu'il n'en viendra pas d'autres !

Là-dessus, je pose mon fusil contre un arbre, je rouvre mon livre et j'oublie la chasse, le gibier et les traqueurs. Mais voilà qu'un bruit de pas légers sur les feuilles sèches me tire de ma méditation; je regarde : un lièvre sortait du bois. Je saisis mon fusil, je l'ajuste, et j'allais lâcher la détente lorsque, s'arrêtant en face de moi :

• — Avez-vous vu mes deux camarades ? me dit ce lièvre.

J'abaisse mon arme :

— Oui, répondis-je un peu surpris, ils ont passé tout à l'heure.

— Et de quel côté sont-ils allés? reprend mon lièvre.

Je lui indique la direction que ses deux prédécesseurs ont suivie.

— Merci, répond le lièvre; il me salue de la patte et s'en va.

Vous comprenez que je n'ai pas tiré.

— Et depuis lors, ajouta mon compositeur, avant de faire feu, j'attends toujours un instant pour savoir si les lièvres n'ont rien à me dire.

,Ici je ferme la parenthèse que j'avais ouverte et jfe reprends la route de la Herrenwiess.

On traverse Steinbach, que signale une statue colossale érigée en l'honneur de ce prodigieux Erwin, qui bâtit le munster de Fribourg en Brisgau, après avoir

élevé la cathédrale de Strasbourg. Du monticule sur lequel la statue est posée, on aperçoit tout au fond de la plaine le Rhin, et derrière le Rhin la chaîne des Vosges.

A l'heure matinale où les petites villes du pays de Bade se réveillent, on surprend un peu partout des églogues en plein vent et en déshabillé. On cause à la fontaine autour de laquelle on remplit d*eau fraîche les brocs cerclés de cuivre poli. Tircis en bottes et Philis en cornette partent pour les champs assis côte à côte sur le petit banc du même chariot. Le cœur bucolique de M. de Florian se réjouirait. Le voyageur allume sa pipe et n'y prend pas garde.

L'un des caractères originaux de ces paisibles cités est le silence qui les habite. On croirait sans peine qu'elles sont un peu cousines de ce château des contes de fées où tout le monde dormait. Les marteaux n'y font point de bruit, les chariots y roulent sur le pavé comme des balles de coton sur de la ouate. Point de chants, point de cris. On réserve les chansons et les refrains pour les brasseries et les anniversaires patriotiques.

Un hameau du Languedoc ou de Provence fait plus dé tapage en un jour qu'une ville allemande en un mois.

Un hasard, au retour de mon excursion, me fit traverser Achern un jour de marché. Il y avait dans la principale rue du bourg quelques centaines de paysans et de paysannes alignés sur deux rangs, immobiles et debout. Chacun avait à ses pieds ou dans les mains une corbeille pleine de denrées, celui-là des fruits, celle-ci des légumes, l'un des guirlandes d'oignons,

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l'autre des chapelets de grives. C'était une macédoine appétissante de petits pois et de perdreaux, de carottes et de poires, d'artichauts et de bécasses.

Les consommateurs, alléchés par toute cette victuaille, se promenaient entre les producteurs.

Mais les uns ne parlaient pas plus que les autres. Ceux qui marchaient avaient toute liberté de fouiller dans la corbeille de ceux qui ne bougeaient pas ; il n'y avait entre tous pas plus de réponses qu'il n'y avait de questions. Une douzaine de monosyllabes faisaient tous les frais de Ventretien.

On voyait au milieu de la rue une grande fille en robe verte, couleur d'épinard, coupée crûment par un tablier rouge d'un ton à faire beugler un taureau. Les couleurs allemandes ont Tâpreté des fruits verts. Elles produisent sur les yeux l'effet d'une note criarde sur les oreilles. Le dimanche, toutes les toilettes chantent faux. C'est un charivari de nuances. — Cette grande fille portait à la main un panier de noix.

A l'heure du déjeuner, au moment où je l'aperçus, — avant la messe, — elle était debout, tranquille et sereine comme un grenadier en sentinelle. A l'heure du dîner, — après vêpres, — elle n'avait pas fait un mouvement, pas plus qu'un canon sur son affût.

Elle avait vendu à peu près la moitié de ses noix à des amateurs silencieux. Elle attendait patiemment qu'une ménagère fît emplette de ce qui lui restait ; mais elle se gardait bien de l'offrir à personne.

Si j'avais été automate, j'aurais envié la patience et l'immobilité de celte jeune Allemande.

De Steinbach à Bûhl, la route, bordée de poiriers derrière lesquels s'allongent crintormiriablos champs,

a le même aspect que de Bade à Steinbach. On côtoie la montagne à une courte distance. Autour de Bûhl grimpent ces fameux coteaux qui produisent le vin d'Affenthaler, cher aux Badois. On en boit trois ou quatre fois plus que le pays n'en peut produire. Hais on connaît le dicton :

U est avec le via des accommodements

Le vin d'Affenthaler est le vin de Bourgogne du pays. Il n*est pas mauvais. On n'a jamais su pourquoi ce petit vin rouge s'appelait ainsi, — Affenthal^ en langue germanique, signifiant vallon des singes. — Or les vallons d'Altschweier^ capitale des vignobles, sont des coteaux. Quant aux singes, je crois bien qu'on n'en a jamais trouvé dans les enviroils, même à l'état fossile.

Je laisse aux étymologiste^ le soin d'expliquer cette énigme.

Biihl est un gros bourg, riche, industrieux, commerçant et non moins propre que silencieux. Toutes les maisons, pareilles à leurs sœurs d'Achern, de Steinbach, d'Offenbourg et autres cités rustiques, sont nuancées gaiement d'un badigeon vert-pomme, rose tendre, ventre-de-biche, gris de perle ou lilas, que la fumée et la poussière ne ternissent jamais. Le long des rues principales coulent, sous des toits de dalles en beau grès rouge, des ruisseaux d'une eau si limpide que beaucoup de capitales en voudraient avoir de semblable pour leurs fontaines.

Au détour d'une rue, au centre de la ville, voici la vieille église de Biihl, une des plus vieilles du grand-

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duché : murs de briques, style roman. On en a restauré quelques parties. Entrons-y. L'orgue chante, la population se presse sous les voûtes saintes.

Je n'ai jamais bien compris qu'on priât Dieu en allemand. On a toujours Tair de lui chercher querelle. Je me souviens que la curiosité m'ayant fait entrer, un matin, dans une église de Munich, à Theure où le prédicateur, du haut de la chaire chrétienne, s'adressait à ses ouailles, la véhémence de son débit et la violence rocailleuse de son accent me firent croire qu'il les menaçait toutes de l'excommunication. Je sortis épouvanté. J'appris plus tard que le saint homme faisait appel à la charité publique en faveur d'une maison de refuge pour l'enfance.

Dans ces petites villes riveraines du Rhin, où la foi catholique est encore vive, les fidèles ne se rangent pas pêle-mêle sur le parvis de l'église, en face de Tautel, selon le caprice ou l'heure de l'arrivée. La population se sépare en quatre masses à peu près égales, d'après une règle invariable établie par Tusage.

Les femmes mariées et les veuves, les hommes mariés et les veufs occupent la grande nef, celles-là à gauche, ceux-ci à droite. Le bas côté, à gauche, est réservé aux filles, le bas côté, à droite, aux garçons. Le double rempart des grands parents les sépare. Les femmes ont des bonnets presque toujours noirs ; les filles sont coiffées en cheveux. Les froids les plus rudes de l'hiver n'ajoutent pas un brin de tulle ou d'étoffe à cette coiffure, le cas de maladie excepté.

Tout auprès de la porte d'entrée, à la queue des mères et des veuves, je remarquai un petit groupe de jeunes femmes séparées de leurs compagnes par un

espace libre; je demandai à mon compagnon de voyage dans quelle catégorie il fallait ranger les personnes que je voyais là.

— Ah ! me répondit-il, la question est épineuse. . Vous souvient-il de cette époque durant laquelle la République française^ prise de vertige, accordait des places d'honneur et des récompenses aux filles qui donnaient de petits citoyens à la patrie? Eh bien! les Allemandes que voilà auraient mérité ces récompenses et ces honneurs . . . Comprenez- vous ? La tradition, plus forte qu'une loi, veut qu'elles aient une place à part, loin des filles, derrière les femmes ; rien ne les force à se soumettre à cet usage, aucune ne tente de s'y soustraire.

Autour de Bûhl s'étend une campagne qu'on a surnommée, à cause de sa remarquable fertilité, dos goldenen Land, la Terre d'or. Elle produit deux récoltes par an ; la jachère y est inconnue ; le tabac, qu'on cultive librement dans le grand-duché, le maïs, le chanvre, le topinambour, la betterave, le blé noir, la pomme de terre, la luzerne y mêlent leur verdure. La plaine est semée de carreaux par milliers, comme la jupe d'un montagnard écossais. Chaque carreau a un propriétaire. Point de ferme nulle part, mais des villages et des hameaux de distance en distance.

Le maître de l'hôtel du Corbeau nous fournit une voiture et des chevaux pour gagner par le Biihlerthal les premiers contre-forts de la forêt Noire. Le reste de l'excursion devait se faire à pied. Un montagnard se chargerait alors de porter nos valises.

A peine a-t-on gravi les premières pentes de la vallée qu'on retrouve le torrent, les scieries, les chalets, les

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longs chariots attelés de boeufs, les petites filles courant pieds nus, les ponts rustiques faits de troncs de sapins, les croix de pierre et les saints bariolés tenant dans leurs bras rimàge du Christ.

Les bûcherons et les forestiers passent d'un pas grave et vous saluent ; l'étudiant voyage la casquette en équilibre sur le front, la pipe de porcelaine aux lèvres ; les troupeaux paissent dans les prairies, entre lesquelles s'avancent des promontoires de forêts. La montagne coupe l'horizon de ses dentelures. Le cône tronqué qui détache si correctement ses lignes sur le ciel^ tout là-bas, était^ dit-on, consacré par les anciens druides au culte des sombres divinités qui, jadis, ensanglantèrent les forêts de la Gaule et de la Germanie. Des savants assurent qu'on a retrouvé dans les pierres amoncelées autour de cette^ éminence sauvage des haches de silex et des ossements humains.

11 est vrai que d'autres savants non moins érudits affirment que ce cône, l'Immenstein, servait d'observatoire militaire aux légijons romaines campées le long du Rhin. Les squelettes appartiendraient alors à des soldats et non à des victimesu Les deux traditions sont également admissibles.

Si le regard descend de ces hauteurs, à égale distance du cône druidique et de la plaine, une ligne qui semble tracée au cordeau indique l'endroit où la culture cesse et où commence la région des forêts.

Cette ligne franchie, ce ne sont plus que des sapins, des hêtres, des bouleaux.

Au cœur même de ces forêts, sur la droite de la route, à l'angle d'un coude qu*elle trace en s'enfonçant sous l'ombre des arbres, s'élève brusquement

un rocher monstrueux qui domine et commande la vallée. Des buissons de houx, des broussailles écheyelées rampent sur ses flancs, contre lesquels frissonnent quelques arbustes. Tout en haut apparaît un kiosque en bois qu*un pasteur protestant de Strasbourg y a fait élever.

Pourquoi ce kiosque et pourquoi ce pasteur ? Que ridée parte d'un bon sentiment, je le veux bien, — mais cette gloriette gâte le rocher. Elle en diminue le caractère sauvage et mêle un souvenir de guinguette à sa masse imposante.

Il a fallu tracer un sentier, ou, pour mieux dire, une rampe, autour de cet escarpement gigantesque pour en faciliter Taccës, et malgré la rampe il est encore d'un abord farouche. Le pied des femmes peut à peine s'y aventurer. Lorsqu'on en a franchi les sinuosités p^érilleuses, un magnifique panorama se déroule jusqu'à l'horizon. Des abîmes de verdure où chante une plainte éternelle s'ouvrent sous le regard et fuient vers la plaine lointaine. Des flocons de vapeurs blanches s'en détachent et s'envolent sur les cimes des forêts , la lumière et l'ombre se partagent les profondeurs harmonieuses de la vallée ; des milans aux ailes pointues planent dans le* vide. Le vent traverse l'espace, que remplit une rumeur confuse.

Une légende se rattache au Wiedenfels et donne une explication mystérieuse de la durée de ce vent et de rétemité de cette rumeur.

Il y avait autrefois, dans le Biihlerthal, un géant terrible qui pillait les monastères, rançonnait les voyageurs et enlevait les châtelaines. Cet Encelade gothique ne respectait pas plus les cloches des abbayes que les

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mâchicoulis des burgs. On tremblait à dix lieues à la ronde. Le géant était un peu enchanteur, ce qui le rendait encore plus redoutable. Combien de nobles seigneurs changés en chevreuils ou en loups n'erraient-ils pas dans la forêt, victimes d'un pouvoir magique !

Quand il avait joué quelque bon tour à un burgrave du pays, le géant riait. Alors la forêt Noire tremblait et les villes épouvantées fermaient leurs portes.

Un paladin qui revenait de Palestine passa un jour dans le pays. Il rencontra une procession de moines qui chantaient, bannière en tête, et tous couverts de la cagoule.

— Bons moines, pourquoi chantez-vous parla campagne? dit le paladin.

— Nous prions pour l'âme de notre bien-aimé sire, que le géant du Wiedenfels vient de changer en sanglier, répondirent les moines.

Plus loin, le chevalier avisa deux longues files de religieuses qui s'en allaient, leurs cierges à la main, et pieds nus, dans la campagne.

— Saintes filles, que faites-vous loin du cloître où vous avez juré d'ensevelir vos jours ? demanda le paladin.

— Nous faisons un pèlerinage pour délivrer par l'intercession de la très-sainte Vierge, notre dame abbesse que le géant du Wiedenfels a enlevée, répondirent les religieuses.

Plus loin encore il aperçut un long troupeau de femmes, d'enfants et de serviteurs, qui pleuraient et se lamentaient autour d'un cerceuil qu'on portait en terre.

— Braves gens, qui donc enterrez-vous ainsi et pourquoi pleurez-vous? demanda le paladin.

— Nous enterrons notre sénéchal et nous le pieurons parce qu'il était bon au pauvre peuple. Le géant du Wiedenfels Ta méchamment occis, répondirent les serviteurs.

Le paladin ne questionna plus personne, mais, s'armant du bouclier et portant haut sa lance, il s'enfonça dans le Bûhlerthal. C'était, disent les chroniques, le vaillant Ogier le Danois ; d'autres racontent que c'était le neveu du grand empereur Charlemagne, l'invincible Roland en personne.

Il marchait depuis une heure lorsqu'il vit venir à lui un géant haut de dix coudées; il était armé du tronc d'un chêne, et sa barbe était mêlée et touffue comme un amas de brousailles.

Le géant leva son tronc de chêne, mais d'un coup de son épée le paladin coupa l'arbre en deux.

Le géant prit dans la montagne un rocher qu'il brandit des deux niains et lança sur son ennemi pour l'écraser.

Le paladin reçut le rocher sur son bouclier, contre lequel cette masse de pierre rendit le son d'une noisette.

Le géant, privé de ses armes, eut recours aux moyens surnaturels; mais le paladin portait sous son armure un morceau de la vraie croix qui rendait vaine toute sorcellerie. La barbe du géant vaincu se hérissa et ses dents claquèrent comme des cailloux; il voulut prendre la fuite : le paladin fondit sur lui, le saisit entre ses bras robustes, le renversa et le garrotta. Puis,

LA HËRRËNWIESS â81

le traînant vers le Wiedenfels, il entassa mille rQchers sur son corps.

— Reste là et souffre jusqu'à ce que la trompette du jugement dernier te livre au glaive de Fange exterminateur^ dit le paladin.

Et depuis ce jour-là, le vent qui souffle sur le Wiedenfels c'est rhaleine du géant qui soupire ; ces rumeurs plaintives qu'on entend, ce sont les gémissements qu'il pousse.

Une tradition plus sérieuse veut que le sombre Wiedenfels ait été jadis, avant la conquête romaine, un lieu de sacrifices où les druides immolaient des victimes humaines. Autrefois le rocher s'appelait Wodanfels ou rocher de Wodan, et Ton sait que Wodan est le nom allemand d'Odin, le grand dieu, le Jupiter des Scandinaves. Wiedenfels serait alors une corruption du nom primitif, à moins que cette appellation nouvelle ne vienne de wiede, qui signifie saules et de fels qui veut dire rocher. La montagne voisine est le Wiedenberg, et le ruisseau qui fuit tout auprès le Wiedenbach; Toilà beaucoup de saules! Malheureusement il en est de ces arbres comme des singes d'Affenthal. Les singes sont des hommes, et les saules, des sapins.

Assez d'étymologie comme cela, et retournons au paysage.

Ici la route s'incline vers la gauche; à chaque pas, la forêt s'arrange comme un décor. Les hêtres séculaires ouvrent des perspectives où Fombre épaisse a des tons verts; des ronces rampent et couvrent de verdure un enchevêtrement inextricable de roches amoncelées. Le soleil rit çà et là sur le gazon. Le

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tronc d*un bouleau couleur d'argent égayé le rideau noir des sapins.

Cependant mon compagnon s'engage dans un sentier. Je le suis. Le bond rapide d'un chevreuil nous surprend : bientôt l'animal fugitif disparaît, et devant nous, au fond d'un ravin, des pierres entassées, où Tœil a peine à distinguer le travail de l'homme, nous font voir ce qui reste du château de Baemstein. Le rocher qui en portait jadis les assises est seul debout. Pas un seul pan de mur, pas une corniche, pas un créneau, pas une voûte, des pierres, rien que des pierres, et çà et là des excavations creusées par la pioche.

Ce n'est pas même un château ruiné, c'est un château rompu, brisé, concassé, mis en poudre; le temps et les hommes, qui en ont dispersé les débris, n'ont pas voulu que le souvenir de son origine et le nom de son fondateur survécussent à leur œuvre de dcstruc • tion. Tout est éteint.

Une ancienne tradition veut qu'un trésor soit enfoui sous les fondements du château. Voilà trois siècles qu'on pratique des fouilles tout autour du rocher pour découvrir l'or et l'argent promis à la crédulité populaire. Des terres fraîchement remuées indiquent assez que la foi subsiste toujours dans l'imagination des montagnards. Combien qui viennent encore pendant la -nuit interroger ces décombres et leur demander, la bêche ou le pic à la main, le secret de ce trésor invisible et surtout introuvable !

Tandis que nous faisions le tour du Baemstein» un bruit de pas sonna sur le seqtier. Un homme arrivait

LA HERRËNWIESS !283

du fond de la vallée, portant sur le dos sa besace et sa . pioche. Il parut surpris de voir des étrangers.

— Vous venez chercher le trésor ? lai demanda mon compagnon.

Ce montagnard se gratta le front. Il craignait moins le ridicule que la concurrence. Puis enfin, se décidant :

— Eh I oui! dit-il.

— El ce n'est pas la première fois que vous avez remué ces tas de pierres ?

— C'est vrai.

— Cependant vous n'avez jamais rien trouvé ?

— Jamais.

— Et vous continuez bravement ce travail impro* ductif?

Le chercheur d'or se tut.

— Vous croyez donc au trésor ? reprit son interlocuteur.

— Qui sait ! répondit enfin l'homme à la pioche. Le montagnard avait dit sans le savoir le mot des

philosophes, le mot de l'humanité, le mot qui consacre tous les préjugés, qui fait faire toutes les folies, qui permet tous les doutes, le mot de Montaigne enfin, le mot de notre pauvre raison I

Nous n'avions pas fait cent pas que déjà le bruit de sa pioche attaquant la terre résonnait sourdement dans la vallée»

Au sommet de la rampe que la route gravit pour atteindre la Herrenwiess s'ouvre une clairière, autour de laquelle rayonnent trois ou quatre chemins dont les lignes blanches se perdent dans un horizon vert.

Ici tous les paysages ont des aspects décoratifs.

Une maison de forestier s* élève dans cette solitude que trouble à peine le cri rauque de Toiseau de proie Cette maison était fermée; je ne sais rien de plus triste que ces maisons silencieuses perdues dans un site sauvage. Leurs portes et leurs fenêtres closes leur communiquent l'apparence de la mort. L'esprit se peuple de chimères en les voyant.

Deux rideaux de sapins bordent la route jusqu'à la Herrenwiess. Dans le creux des vieux troncs bourdonnent des essaims d'abeilles; mille petites fleurs étoilent le fin tapis de mousse ; des buissons de myrtille multiplient sous la main qui les cueille leurs petites baies d'une couleur si tendre et d'une saveur si délicate !

Encore quelques pas et nous touchons à la Herrenwiess.

Lé plateau s'ouvre tout à coup ; la forêt s'évase, et dans cette large échancrure, pareille à un hippodrome fermé par une ceinture d'arbres, quelques pauvres chalets, une auberge, deux ou trois maisons se groupent autour d'une humble chapelle.

Rien ne peut rendre la mélancolie profonde de ce paysage qu'animent ça et là des bestiaux errant dans un pré, quelques femmes étendant sur l'herbe la toile qu'elles ont filée, et le passage d'un chariot chargé de bois fraîchement coupé.

Autrefois la Herrenwiess était un lac. Une convulsion de la nature fit disparaître le lac et en transforma le sol en prairie ; de là sans doute le nom de ce plateau que la main de Dieu a visité : herreriy seigneur, îviese, prairie.

La population qui habite la Herrenwiess vit loin du

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monde, eàtre les sapins et les brouillards. La neige tombe dès le mois d'octobre dans cette solitude : elle fond à peine vers le mois d'avril.

De grands flots de brumes chassés par le vent errent sans repos le long des bois; un long gémissement arraché aux branches plaintives des sapins remplit l'étendue morne du plateau ; un cercle de montagnes coupe l'horizon. Si l'on écoute, on entend au loin le retentissement des coups de hache et le bruit sonore des arbres qui s'écroulent dans l'épaisseur de la forêt; quelquefois aussi la détonation d'un fusil qui roule dans réloigneHsent, répercutée par l'écho, réveille partout mille tonnerres qui grondent et s'éteignent lentement.

Un torrent, que de légers ponts de bois enjambent lestement, traverse la Herrenwiess et s'enfonce dans une gorge étroite; le chemin le côtoie, laissant à gauche la chapelle, à droite l'auberge.

La chapelle ressemble à ces chapelles de bois qui ornent les villages fabriqués à Nuremberg pour l'amusement des écoliers. Elle a la même forme et le même aspect. L'auberge, à l'enseigne du Coq de bruyère, est un grand chalet auquel on arrive par un escalier de pierre extérieur.

La salle commune était pleine de monde ce jour-là. C'était un dimanche. Un baptême réunissait toute la population du hameau autour du berceau d'un nouveau-né.

Ce petit montagnard aurait pu profiter de l'occasion pour remplir la maison de cris terribles. Disons à sa louange qu'il dormait gaillardement. Son berceau était provisoirement un coussin vert posé sur un banc.

Le héros de la fête assistait les yeux fermés à cçtte réanion de famille.

Chaque tahle était occupée par un groupe de parents et d'amis. Devant les convives il y avait uiie assiette et un verre. L*assiette contenait une tranche de fromage, le verre était rempli jusqu'au bord de vin blanc. Le verre était toujours plein. Un morceau de pain complétait ce repas frugal.

Aussitôt qii^un nouveau venu entrait dans la salle, chacun lui tendait son verre, il y trempait ses lèvres, buvait une gorgée de vin, rompait une bouchée de pain et s'asseyait silencieusement à Tune des tables.

On n'entendait pas une parole en cinq minutes. Personne ne riait, personne ne bâillait non plus. Pour tout bruit le choc des verres sur les tables, et le tintement du goulot des bouteilles contre les verres.

— Pensez-vous qu'ils s'amusent beaucoup ? demandai-je à mon compagnon.

— On ne l'a jamais su, mais certainement ils sont heureux, me dit-il.

Les montagnards de la forêt Noire ont le plaisir mélancolique et le bonheur tiMSte. C'est une variété du genre.

La gaieté française faisant irruption parmi eux leur paraîtrait un cas de folie spontanée.

Quand deux fiancés se rencontrent dans une brasserie un jour de fête, assis l'un à côté de l'autre devant une chope, ils ne causent pas, ils soupirent, et quelquefois une larme d'attendrissement tombe dans la bière écumante.

Le soir, après avoir un peu bu, un peu pleuré, ils chantent une chanson mélancolique, un lieder^ après

LA HERRENWIESS ^7

quoi, et pour savourer encore une heure de rêverie, ils s'assoient sur un banc et, les bras entrelacés, ils regardent la lune.

La marraine du petit bonhomme qui dormait si bien portait dans ses cheveux une couronne de fleurs naturelles. Le parrain avait un bouquet à la boutonnière de sa redingote. La marraine était blonde et par miracle assez jolie. '

Hélas! si j'écris par miracle^ c'est que la vérité m'y contraint. La laideur des villageoises du pays de Bade dépasse les bornes de la vraisemblance; cela arrive au phénomène. On dirait que ces demoiselles ont fait entre elles la gageure d'être plus laides les unes que les autres. Elles gagnent toutes ce singulier pari.

Il y a des exceptions, mais on les compte. Puis on sait ce que prouvent les exceptions !

Dans les deux coins de la salle opposés à la porte d'entrée, on voyait, à gauche, un grand Christ sur une croix de bois noir; à droite, une statuette de la Vierge ornée d'un gros bouquet de fleurs artificielles.

Sous l'image de la Vierge, autour d'une table, quatre forestiers mangeaient vigoureusement. Cette fois le lard, le chou, le jambon et le bœuf accompagnaient le fromage et le vin blanc. Les quatre convives portaient la casaque de drap gris, à collet et à parements verts, des forestiers badois. Auprès d'eux étaient leurs fusils, et cette hachette à long manche avec laquelle ils marquent les arbres qu'on doit conserver dans les coupes.

Il n'était pas besoin de dire aux forestiers, comme Ruy->Blas aux ministres espagnols : Bon appétit» messieurs !

A quelques pas de l'auberge, sur le bord de la route, cette grande maison, la plus grande de la Herrenwiess, appartient au garde des forêts de la couronne grand-ducale.

Le jardin de cette maison est tout plein de curiosités. C'est un grand joujou peuplé de bêles vivantes.

La servante du garde nous introduisit dans cette boîte, — pardon, dans ce jardin à compartiments.

Voici d'abord un lac grand comme une baignoire. Une source d'eau vive, à laquelle un roseau sert de conduit, l'alimente. Des souches sont échouées dans le lac, semé de pierres polies sur fond de gravier. Des roseaux en ombragent le^ bords tapissés d'herbes. Deux canards sauvages y barbotent et font semblant de nager. Des truites batifolent dans l'eau.

Un taillis en miniature, qui frissonne sur un pan de bruyère, abrite deux faisans, le mari et la femme.

Tout auprès une forêt vierge, enfermée entre quatre planches, offre un frais asile à un ménage de chevreuils qui se livrent à l'éducation d'un faon.

On franchit une haie et voilà qu'une bande de lapins gris, blancs, tachetés, s'éparpille entre vos jambes et regagne au grand galop un monticule haut de six pieds, dans lequel tous ces vagabonds ont creusé leur terrier.

Les plus hardis se mettent en sentinelle sur lé sommet du monticule.

Deux ou trois bassets à robe brune et à jambes , torses courent en jappant autour des terriers. On croirait que les chiens et les lapins jouent à colinmaillard. Cependant l'un des bassets saisit un lapin par le dos et l'emporte au chenil.

LA HERRENWIESS 289

Je ne sais pas si cet enlèvement est prévu par les règles du jeu.

A côté du monticule,* un tronc de bouleau sert de perchoir à un milan qui bat de l'aile ; deux orfraies roulent leurs yeux jaune d'or dans une cabane voisine, dont Tentre-sol est habité par des tourterelles et le rez-de-chaussée par des cochons dinde.

Dans une grande tonnelle à claire-voie, tapissée de liserons, des colonies de grives, d'étourneaux, de bouvreuils, de verdiers, de pinsons voletaient et gazouillaient. Deux ou trois arbustes verts y simulaient un bosquet. Le milan tournait parfois un œil de convoitise du côté de la tonnelle.

Cent soixante-dix habitants peuplent le hameau de la Herrenwiess, Quelle tristesse partout, quand l'hiver couvre d'une neige épaisse ces régions solitaires ! et cependant le montagnard les aime et les regrette quand il s'en éloigne.

Un guide s'engagea à nous conduire de la Herrenwiess aux verreries de Schwartzenberg par la montagne. Bientôt après, de ce pas lent et sûr des montagnards, il s'enfonça dans la forêt; le sentier fit un coude et la Herrenwiess disparut.

On voyait de tous côtés, dans l'épaisseur du bois, de grands pieds de sapins brisés à un mètre du sol et tout couverts de mousse et de lichen. Autrefois, au temps où le bois n'avait qu'une valeur minime, l'exploitation du sapin se faisait avec plus d'abandon que de nos jours. Les bûcherons d'alors coupaient l'arbre à trois ou quatre pieds de terre, laissant une partie du tronc debout et livrée à la décomposition. Ces énormes pieux, épars çà et là, s'effondrent lentement

et donnent à la forêt on aspect de dévastation sinistre. D*énormes pierres saillent du sol, et l'on eomprend, à mesure qu'on s'avance au cœur de la forêt, cette mystérieuse horreur dont parie le poète.

Le sentier longe un plateau tapissé de bruyères hautes et fleuries, semées çà et là de quelques maigres bouleauiE. La perspective s'élargit, le cerde des montagnes s'éloigne, l'horizoa est vaste, sauvage; de profondes vallées s'ouvrent dans Téloignement, on pense à l'Ecosse, d(mt ee paysage mélancolique, et plein de rumeurs vagues, rappelle le caractère poétique.

Cependant le sentier raboteux, difficile, défoncé par les orages, descend de ces hauteurs et tombe dans la vallée. Un torrent bouillonne sur un lit de cailloux blancs, des prairies l'enveloppent, le bruit d'une chute d'eau annonce qu'une scierie est voisine ; la culture reparaît; des spirales de fumée montent dans l'air, on est à Hundsbach.

Un vigoureux barrage en bois ferme la vallée ; c'est là que les eaux s'amoncellent au printemps pour la chute des bois que l'impétuosité du flot emportera vers la Murg. D'autres barrages — ou schwellung — sont construits de distance en distance parmi les vallées de la forêt Noire, et servent à l'exploitation de la forêt.

Des maisons égayées par des tournesols, des touffesde dahlias, des plantes grimpantes, s'éparpillent le long du torrent ; d'autres hameaux se cachent dans les plis des vallées voisines. Quand la neige abrite la forêt sous ce manteau blanc qui donne à la campagne l'apparence d'une fiancée morte, la vie semble

LA HERREKWifiâS «91

tout à coup s'éteindre dans le pays. Pénétrez cependant sous ces humbles toits hospitaliers. Tous les bras sont occupés, toutes les mains sont actives , industrie de la forêt Noire les anime.

Là, on fabrique des horloges de bois.

Ici, on ti«se des chapeaux de paille.

Dans quelle Contrée, si lointaine- qu'elle soit, le coucou n'a-t-il pas droit de cité aujourd'hui ? Combien de cœurs d'éjnigrants ses notes mélancoliques ne fontelles pas battre dans les solitudes de rAraérique ! A combien de pionniers ne rappellent-elles pas la patrie perdue l

Ënti^ez^ La saile est large, toute pleine d'ustensiles et d'outils; des marteaux, des limes, des scies à- main, des pinces, des vilebrequins, des tarières, des couperets sont.suspendusàdes râteliers cloués contre le mur; un établi est dans un coin. La fenêtre est petite, basse, garnie de carreaux étroits ; un poêle ronôe tout au nltlieu de la pièce que traversent de grands tuyaux ; tout le moBde est à l'œuvre, les hommes, les femmes, les enfants, tout le monde, excepté un chat qui dort. Chacun a sa part dans roèuvre commune ; l'un taille la boîte, l'autre prépare les rouages, celui-là ciselle les ai^îlies et enjolive le cadran, celui-ci donne ses soins au mécanisme qui fera chanter l'oiseau ; on ne perd ni un brin de bois, ni une minute ; on travaille lentement, — le caractère et le tempérament le veulent ainsi, — mais sûrement. Point de distraction ni de lassitude. On a le dimanche pour boire de la bière entre voisins et se reposer.

Même activité silencieuse, même régularité, même asseeîatioa daiis les maisons Qula paille est ti*availlée.

i9 LA VIE ERRANTE

Ici la femme a la part principale, comme elle appartient à Thomme dans les fabriques d'horlogerie. Ce ne sont pas, on le comprend, des chapeaux de paille semblables à ceux que llialie nous envoie, mais ils ont leur utilité, et les marchands qui font la tournée de la forêt Noire, au printemps, en emportent par milliers, qui bientôt seront dispersés dans les villes et les campagnes.

Les procédés de fabrication sont simples; la main travaille plus que le métier. Si les profits ne sont pas considérables, ils sont sûrs, et la famille vit en paix.

Souvent les horlogers et les tisseurs sont en même temps bûcherons, laboureurs, vignerons, charbonniers. L*été, ils appartiennent à la terre, l'hiver^ à Tindustrie. Le secret du travail se transmet de père en fils. L* horloge et le chapeau ne varient pas; tels ils ont été, tels ils sont, tels ils seront.

Quelquefois le mur de la grande salle où la famille se réunit pour le travail, les repas, la prière, est orné de bois de cerfs ou de chevreuils, dépouilles opimes ravies à la forêt; des quenouilles chargées de lin et des rouets attendent la fileuse ; une cage aux couleurs vives est suspendue au plafond, auprès de la fenêtre; un étourneau, une grive ou quelque merle y chante. C'est l'ami des enfants, l'hôte du foyer, la gaieté de la maison.

Quelques heures de marche nous amenèrent au pont de pierre assis sur la Schwarzenbach , à son point de jonction avec la Raumunzach. Le guide tourna sur la droite, et une large route sohde, ombragée, et placée sur les bords d'un torrent qui tombe dans la Murg, nous conduisit au groupe de maisons qiû précède les

LA HERRENWIESS 293

verreries de Schwarzenberg. Quatre poteaux dressés en face les uns des autres indiquent la limite qui sépare le grand-duché de Bade du royaume de Wurtemberg. Ici Tor et le gueules, là Tazur et l'argent.

Une belle et vaste auberge, qui sert de centre à un groupe de maisons à l'aspect confortable, précède les verreries. La vallée est étroite ; le torrent et la route qui le côtoie sont pris entre deux montagnes roides et chargées de la sombre verdure des sapins. La nuit, les fourneaux incandescents de la verrerie dégagent une fumée rouge criblée d'étincelles qui remplissent le ciel de lueurs étranges. D'énormes entassements de bois sont rangés autour de la fabrique pour Talimentation des feux. Un travail actif mêle le tumulte de l'industrie à la paix de cette nature isolée et forte.

Un nouveau guide était nécessaire pour aller de Schwarzenberg au Wildersee ou lac Sauvage, par les hauteurs sillonnées çà et là de sentiers que les pâtres et les bûcherons fréquentent seuls. L'un des guides que nous avions pris s'appelait Asa, un autre Jacob, celui-ci avait nom Zacharie. On sent que ces populations, agitées longtemps par les guerres de religion, vivent avec la Bible. D'autres encore, parmi ces montagnards, ont des noms français qui étonnent le voyageur. Soyez sûrs alors que ceux qui les portent sont des huguenots, fils de huguenots : ils ont quitté la France lor^ de la révocation de l'édit de Nantes, et s'ils ont oublié la langue de leur patrie absente, ils ont conservé la foi de leurs aïeux.

Tout d'abord le chemin est large et côtoie un ruisseau bruyant sur lequel le merle d'eau voltige de pierre en

pierre; une graade avenue s'oiivrc dans la vallée, mais les sapins ont un aspeet bizarre et fantastique. De longues mousses pendeat de leurs rameaux, pareilles à des barbesd'un vert pâle- On dirait les ancêtres de la forêt, un cordon d'arbres centenaires; ils sont majestueux et sinistres ; quand le vent les agite, ces burgraves écbevelés gémissent ât semblent pleurer sur les ruines du passé. A leur pied, le long du torrent, de gros quartiers de roches mêlent les belles couleurs pourpres de leurs fragments au ton vert du gazon. Elles doivent ces riches nuances à une sorte de lichen léger qui les tapisse ; reproduites dans une aquarelle, ces nuance^ sont si vives et si chaudes qu'on les croirait inventées par la fantaisie d'un paysagiste. On ne trouve ces pierres rouges que dans cette partie de la vallée. Bientôt le nombre en diminue, et quand on a franchi une lieue, on n'en aperçoit plus aucune.

Zacharie nous raconta que cette vallée était autrefois au pouvoir de génies malfaisants, un peu parents des gnomes et cousins des farfadets. Ils commettaient mille crimes, égaraient les voyageurs qu'ils conduisaient dans des fondrières où ils perdaient la vie, tourmentaient les jeunes filles qui refusaient de se rendre au sabbat, et maltraitaient quiconque traversait leur domaine. L'effroi était partout. Un matin on avait trouvé mort dans la forêt le palatin , qui la veille était parti pour la chasse. Il portait sur le front la marque de cinq doigts couleur de feu.

Or, il y avait à cette époque dans le pays un saint ermite qui passait ses jours dans lu prière. Les pauvres gens de la vallée, épouvantés par lia fin sinistre

LA HERRBNWÏESS 295

du seigneur palatin^ montèrent jusqu'à la grotte que signalait dé loin une croix de bois, et se mettant à genoux, supplièrent l'ermite de les délivrer.

— C'est bien, dit le saint homme, j'affronterai vos ennemis, et, avec l'iaide de Dieu, je les anéantirai. A présent, confessez-vous et faites pénitence.

Le soir même l'ermite quitta son ermitage. Sa barbe blanche tombait jusqu'à terre, et il marchait pieds nus.

Quand il fut dans la vallée, il demanda à ceux qui l'avaient appelé de mettre à portée de sa main un scion d'osier, un bout de fil et des brins de paille.

Sans que personne osât lui demander ce qu'il comptait faire de ces objets fragiles, les paysans posèrent auprès de l'ermite les brins de paille, le bout de fil et le scion d'osier.

— Maintenant, reprit-il, rentrez chez vous, mettezvous en prière et que la sainte Vierge m'assiste.

Bientôt la nuit vint et les génies, riant d'un rire qui glaçait le sang dans les veines, sautant comme des chats, gambadant comme des singes, miaulant, hurlant et dansant, envahirent la vallée. L'ermite se tenait à genoux au milieu des grandes pierres blanches que Je torrent avait polies et qui remplissaient oes lieux redoutés.

Les démons sentirent la chair d'un chrétien et se ruèrent sur l'ermite. On voyait leurs yeux, pareils à des charbons de feu, luire dans les ténèbres.

L'ermite fit le signe de la croix, puis, attachant le bout de fil sur le scion d'osier, comme un archer tend son arc^ il lança un bout de paille dans l'espace.

Cn cri suivit le vol de la flèche divine, et deux yeux rouges s'éteignirent.

Les génies exaspérés tourbillonnèrent comme un vol d'oiseaux nocturnes autour de Termite. Une seconde flèche s'échappa de l'arc que maniaient les doigts pieux du saint homme, un second hurlement se fit entendre, et Ton compta deux yeux de moins dans la ronde infernale qui s'agitait dans la vallée.

Chaque brin de paille partit tour à tour en sifflant, et chaque fois on entendit un cri terrible. Les yeux rouges s'éteignirent tour à tour jusqu'au dernier. Puis un grand silence se fit.

Dès le réveil du jour, les montagnards, que les cris poussés par les génies avaient remplis d'effroi, accoururent en tremblant dans la vallée.

— Qui sait, disaient-ils, ' l'ermite est peut-être mort?

Ils trouvèrent le saint homme en prière, et partout, autour de lui, 'devant lui, près de lui, de grosses pierres toutes rouges.

Tout le sang des génies avait coulé par les blessures que les saintes flèches de l'ermite avaient ouvertes dans leurs corps invisibles, et les pierres blanches en avaient été rougies.

Depuis lors ou ne revit plus aucun de ces êtres malfaisants, mais les pierres de la vallée ont conservé les marques de ce sang impur, et rien n'en effacera plus l'empreinte.

Chemin faisant, et tout en écoutant cette poétique légende, nous avions atteint un pont de pierre jeté sur le Schaenmunz; deux routes s'ouvraient devant nous, Tune sur la rive gauche, l'autre sur la rive droite, que

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nous avions suivie jusqu'alors ; la seconde se divisait elle-même en deux branches. Laquelle était la bonne ? Le plus simple était de le demander à notre guide.

— Je ne le sais pas, répondit cet homme sincère,

— Mais alors, par où faut-il passer ?

— Par où vous voudrez.

Décidément, il nous fallait guider notre guide. Mou compagnon s'y résigna et s* en chargea.

Il traversa bravement le pont; je le suivis et le guide m*imita. S'il était ignorant, Zacharie était docile.

La vallée se rétrécissait, quelques maisons apparaissaient çà et là, environnées de quelques champs cultivés, ravis aux pentes de la montagne. Des chèvres broutaient parmi les rochers, des poules gloussaient dans rherbe, et de petites filles curieuses nous regardaient au travers des haies, toutes surprises de voir des étrangers.

Un enfant, un petit garçon de quatre ans, gros, court, joufflu, tout rouge et tout ébouriffé, se présenta devant nous au détour du sentier. Mon ami Lallemand mit dans sa main trois kreutzers, j'en ajoutai trois autres; l'enfant resta d'abord immobile, pétrifié, les yeux sur sa main ; puis tout à coup prenant sa course, haletant, fou de bonheur, serrant son trésor, il se précipita vers une sœur aînée qui gardait une vache et quelques oies dans un pré. Trop ému pour exprimer sa joie, il poussait des cris inarticulés. Rien ne l'arrêtait, ni les ronces, ni les cailloux. Il roula dans le pré, plutôt qu'il n'y arriva. Au moment de disparaître dans la forêt, je me retournai ; assis sur une souche, le frère et la sœur comptaient cette fortune ; à peu près quatre sous !

Le saisissement les rendait muets.

Un autre pont de bois, vermoulu, chancelant^ enjambait le torrenl auprès de quelques chalets en ruine.

Fallait-il passer le pont et regagner la rive droite de la Shaenmunz? Le guide, interrogé de nouveau, haussa les épaules philosophiquement. Nous entrâmes en conférence; Zacharie s'assit sur la mousse et alluma sa pipe.

Il fut décidé à Tunanimité de nos deux vois ()ue nous traverserions le pont. Le guide se leva de Nouveau sans hésiter et nous suivit. L'excellent homme !

Le chemin quitta la vallée en grimpant au milieu des arbres et des rochers, et gagna; les bauteui*s ou , grûnde^ qui font suite à la Hornisgrunde. L^aspect dé la forêt Noire dans cette solitude , que jamais les voyageurs ne visitent, devint tout à coup sauvage. C'était comme un désert d'arbres; des coups de haehë et le bruit de Teau en interrompent seuls Tétemel silence. Parfois le sentier qui rampe sûr le flanc de la montagne est étroit, roeailleux, et traverse d'épaisses fougères entre lesquelles fuit une souree qu'on devine au murmure qui s'en échappe. La vue est brisée par un rempart de feuillage qui s'élève de tous côtés. Parfois le sentier domine un espace immense; de grands cirques de verdure apparaissent creusés dans un pan de la forêt. Les croupes chargées de sapins et de chênes s'étagent en amphithéâtre autour de ces vastes bassins. Aucun son n'en sort. Mais quelles pcrsplîctives ! Le vent passe chargé de senteurs pénétrantes.

Çà et là les avalanches ont labouré une partie de la forêt; les arbres morts, rompus, écrasés-, mêlent leurs

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rameaux fiétris, leurs troncs envahis par la mousse ; c'est un fouillis inextricable de branches qui s'enchevêtrent et qui tombent dans le ravin; on dirait uae armée en déroute. Les sapins verts supportent les flèches desséchées des sapins tués par le poids des neiges. Personne ne ramasse tout ce bois mort qui ajoute au caractère pittoresque de la forêt. Plus loin la montagne dresse ses flancs dénudés. La bniyère y déroule son tapis violet. Un terrible incendie a passé par là, dévorant dix mille arpents de forêt, qui brûlèrent pendant quarante jours. Il éclata au mois de mai 4800, et ne s'arrêta qtt*âu mois de juïû. Les efforts de quinze niîlle hoinmes, occupés à le comlbattre, allaient être impuissahts, lorsqu'une forte pluie vint en aide à leur travail.

Après les dévastations de la neige, les dévastations du feu ; et partout un caractère imposant de grandeur.

I>es écut-enîîs traversent lestement le sentier tapissé de mousses éharmantes et d'une flore microscopique qui offre toutes les couleurs d'une palolte sur quelques pouces de terre. Toutes les séductions succèdent à touteiS les tûagnificeuces de la création. La main de Dieu se retrouve sur un caillou comme sur la montagne.

On marche encore quelque temps, et, trois ou quatre heures après avoir quitté les verreries, on découvre le Wildersee.

Les eaux noires et profondes du lac s'arrondissent au pied d'une montagne ravinée par le? orages ; le sol est tourbeux, il cède sous le pied; les arbres assombrissent la surface immobile du lâc d'où sortent, blancs de vieillesse et sinistres, des troncs de sapins enfoncés

par la pointe dans la vase et pareils à des flèches tombées du carquois d'un géant.

Le Wildersee aux eaux funèbres ne nourrit point de poissons. Dès le premier coup d'œil qui l'embrasse, on comprend bien que les amoureuses willis de la légende n'ont jamais pu en fréquenter les bords. Pourquoi auraient-elles quitté les eaux transparentes et limpides du Mummelsee ? Mais le souvenir d'une autre légende anime encore les rives désolées du Wildersee.

Quand le touriste erre sur la pente de la montagne qui domine le lac, son pied s-embarras^e dans des rameaux de sapins et de bouleaux tordus qui rampent à la surface du sol. Les branches désolées, et comme asservies par une force mystérieuse, ne peuvent quitter la terre, le tronc est couché, le feuillage est horizontal, et les contorsions de l'arbre qui cherche l'espace et la lumière rappellent l'épouvante et la tristesse de soldats vaincus, terrassés sur un champ de bataille.

Ces arbres tortueux, on ne les rencontre que là, enfermés dans un cercle étroit; plus loin la liberté leur est rendue, et ils s*élancent vers le ciel, hautains et joyeux.

Or, il y avait jadis, au temps où la reine Berthe filait, une tribu de nains difformes qui remplissaient la forêt de la sinistre renommée de leurs maléfices. Le manant et le châtelain, le vieillard et la jeune fille, la chaumière et l'abbaye avaient également à se plaindre d'eux. Ces nains dansaient leur sabbat autour du Wildersee. Exorcismes, prières, menaces, on avait tout employé contre cette tribu maudite, mais sans

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succès. La lance et le goupillon étaient sans force. Les habitants du voisinage songeaient à déguerpir.

A celte époque-là vivait, dans une pauvre cabane, un enfant qu'on avait trouvé sur Therbe, un soir d'automne, sans qu'on sût d'où il venait. La charité l'avait nourri. Ses cheveux blonds lui faisaient une auréole autour du front. Il grandissait dans la piété. Les bonnes femmes de l'endroit disaient que c'était un ange qui avait perdu ses ailes.

Un jour, touché des pleurs qu'il vit répandre à une mère que les nains avaient privée de son fils, l'enfant leva ses mains au ciel.

— Toi qui as sauvé Tobie, Seigneur, protége-moi ! dit-il, et il se dirigea vers le Wildersee.

Toute la population le suivit en priant, puis s'arrêta, et l'enfant disparut sous le couvert de la forêt.

La nuit descendit sur le lac. Alors, du creux des rochers, des antres noirs, du tronc des sapins séculaires, du fond du lac, des buissons de houx, sortit la troupe grimaçante des nains. Ils virent l'enfant à genoux sur la pierre, et^ tous s' élançant d'un bond, l'entourèrent d'une ronde bruyante qui allait tournoyant sans cesse et se rétrécissant de plus en plus.

Au moment où leur vol l'effleurait, l'enfant prit une poignée de feuilles sèches et, la dispersant sur la bande hideuse :

— Vous tous qui avez frappé, soyez frappés ! dit-il. Au môme instant la ronde magique s'évanouit, et à

cette même place où avaient dansé les noins, les montagnards qui revinrent avec le soleil aperçurent avec étonnement l'enfant en J)rière, au milieu de petits

sapins et de bouleaux tordns, difformes et renversés par terre, que personne n'avait jamais vns.

Les pieds des nains, touchés par les feuilles mortes, avaient pris racine dans le sol, et voilà des siècles qu'ils rampent et se débattent parmi les cailloux.

On découvre, auprès du Wildersee, mais cachées parmi les broussailles et les herbes, les ruines disper* sées d'un monastère, dont les religieuses avaient des liens de parenté morale avec les nonnes chantées par Meyerbeer. La vengeance du ciel les surprit au milieu de leurs amours coupables, dit latraditioti, et les précipita dans le lac sinistre, où de tout temps, incorrigibles et méchantes, elles saisissent par les pieds et noient les nageurs qui se confient aux eaux dorman* tes du Wildersee.

Lorsque nous arrivâmes au sommet du plateau qui relie le bassin du Mummelsee à celui du Wildersee, un bruit de tambour remplissait la solitude.

Une bande d'écoliers et d'écolières, guidée par un tambour et précédée d'un drapeau aux couleurs de Bade, montait de la vallée. Un professeur marchait gravement à côté de cette trôupô. Bientôt le plateau fut envahi, et les écoliers, plantant leur drapeau dans une touffe de bruyère, firent rouler à grand bruit, dans les eaux du lac, des quartiers de pierre arrachés aux pentes de la montagne. Les écolières, rangées sagement en cercle, applaudissaient aux exploits de leurs petits camarades. Lorsqu'une pierre, bondissant de distance en distance, franchissait le rempart des sapins accroupis et s'abattait dans le lac en traçant d'immenses paraboles, mille cris accompagnaient sa chute.

LA HÉRRENWIESS' 303

UAe cabane de troncs d'ambres et de branchages s'élève à mi-côte, dans un pli de la montagne. Les fores^ tiers, les chasseurs, les touristes surpris par l'orage ou là fatigue y trouvent un abri. Un foyer est au milieu, entre deux pierres ; il y a toujours une provision de bois sec dans un coin, et une roche plate permetde s'asseoir ou de dormir sur un lit de bruyères.

On n'a pas fait cent pas sur le plateau que le WilderséiB se dérobe* sous un pli de terrain. Bientôt après on s'enfonce dans un .sentier qui descend vers la vallée voisine, le Séebach'erthal. Ce sentier plein d'arbres, de fraîcheur, de surprises, tombe dans une large route tracée tout nouvellement, et qui ouvre aux voitures lefe mystérieux paysages de la forêt Noire ; un bfottîllard qui montait de la plaine nous enveloppa, et marchant dans ces nuées errantes quijetaient un voile gris sur la montagne, nous atteignîmes Seebach au travers des enchantements d'uixe contrée pittoresque. La vallée d'Actiern s'ouvrit alors sous nos yeux. La route s'est élargie. On n'a plus besoin de guide; c'est une voiture qu'il faut. Si l'on ne trouve pas de char à Seebach, on trouvera une calèche à Ottenhofen. Ici recommencent les paysages charmants du Biihlerthal.

C'est à une lieue d'Achern, à Salzbach, au pied des montagnes qu'on vient de parcourir, que Turenne rencontra la mort, le 27 juillet 1675.

Une avenue d'arbres conduit au mausolée qui lui a| été élevé sur un terrain concédé à la France. Des bornes de granit reliées par des chaînes de fer enferment l'enceinte sacrée. Le buste du grand capitaine, moulé dans le bronze, fait face à l'ennemi. Des inscriptions rappellent les dates de sa naissance et de.

sa mort, ses victoires, ses titres, ses hauts faits. Tout auprès est la maison du gardien que la France charge de veiller sur le monument de ce vaillant homme de guerre. Il vous montrera le boulet qui Ta tué, un boulet de quatre ; le vieux tronc près duquel il a été frappé, la place où son corps est tombé. Une grande carte vous présentera Timage de la plaine où le plus grand tacticien du dix-septième siècle allait offrir la bataille à l'armée impériale, commandée par Hontecuculli.

Nous étions alors au terme de notre excursion trop courte. Une calèche nous avait amenés, une locomotive nous ramena.

Mais quand on a vu la forêt Noire une fois, on y retourne. Donc nous y retournerons. Elle est immense, et nous n'en avons visité qu'un petit coin.

%MAMAMM<W

Tous les dictionnaires de géographie vous diront que la Murg est un affluent du Rhin qu'elle rejoint non loin de Rastadt; mais ce qu'ils ne vous diront pas, c'est l'activité fébrile de cette rivière, qui court ainsi qu'un poulain sauvage, et fait plus de bruit qu'une troupe d'écoliers en vacance.

Elle n'a pas les eaux profondes et puissantes de la Saône, ni la largeur imposante de l'Escaut; mais je ne sais pas de rivière plus laborieuse. M. Charles Dupin, cet homme ami de la statistique, se fatiguerait à compter les roues qu'elle met en mouvement. Pas un flot qui ne tombe en cascade du haut d'un barrage; pas une cascade qui ne donne la vie à une scierie.

Au commencement, la Murg est toute petite; à la fin, elle n'est pas bien grande. Si le torrent devient

rivière, la rivière n'est ni bien large ni bien profonde. On la passe à gué un peu partout, et une Sapho moderne, qui chercherait sur ses bords un rocher de Leucade, pourrait bien dans la chute se casser une jambe ou deux, mais aurait grand'peine à s'y noyer.

Il faut prendre les rivières comme elles sont.

Mais la nôtre n'est pas seulement active comn^e un bon ouvrier, elle est pittoresque et sauvage dan^ une partie de son cours , charmante et gracieuse dans l'autre. Elle semble sortir du Tyrol pour entrer dans la Normandie. Dès ses premiers pas, elle traverse des gorges profondes, hérissées de forêts impénétrables; plus loin, elle s'endort parmi des prairies sans bornes semées de villes et de hameaux. On trouve sur ses rives, encadrées par des montagnes au milieu desquelles elles se tordent en mille replis, des ruines féodales et des usines, des châteanx et des légend^ls, des chapelles et des vignobles, des villages et des radeaux.

On ne la visite pas sans surprise, on ne la quitte pas sans regret.

C'est donc la monographie d'une rivière que nous allons entreprendre. Que la Murg nous soit légère!

A son origine, la Murg est un ruisseau; non, je me trompe, c'est deux ruisseaux : la Murg Blanche et la Murg Rouge, auxquelles il convient d'ajouter un troisième ruisseau, la Forbach. La Murg Blanche, — ne prenez pas garde aux consonnes, et gardez-vous de prononcer de tels mots, — prend sa source au pied du Rossbûhl , sur le Kniebis ; sa sœur , la Murg Rouge, sort du Melkereikopf^ qui domine AU«pheiJigen*

R«tieiine qui pourra de tels noms; c'est a^z de les écrire. '

La Murg Rôuge n'est pas jilus rouge que la Mufg Blanche n'est blanôhe ; c'est la filnteîsie â"m monta-^ gnard ou d'un géogi-aphe, — on n'ai jamais su le<|U6l, — qui a donné des noms si bien colorés àccsiteuî cours d'eau. Bientôt la Murg Rouge et ' la 'Ttfui'g Blanche se réunissent au pied du Rôhrsberg^ et Atteignent Daiersbronn où commence la Murg proprement

dite.

Êtes-vouâ habitué maintenant aux syllabes rocaikleuses ? Le pays est pleih de cailloux, les mots le *ont de consonnes. Il faut s'y faire.

Rien de plus sauvage et de plus beau que les vallées tortueuses où courent de chutes en chutes ces eaux frémissantes. La forêt Noire n'en a pas de plus sombres et de plus désertes. C'est à peine si de loin en loin le regard du touriste découvre au creux d'un ravin la fumée qui trahit la cabane d'un bûcheron. Parfois étincellent dans un vallon les feux ardents d'une forge. De petits hameaux, perdus loin du monde, sont cachés dans les plis de la montagne. Le son de la cloche les annonce de loin. C'est ainsi qu'en remontant ces ruisseaux tapageurs que mille obstacles irritent sans relâche , on rencontre Ruhestein , Schwarzenberg, Hesselbach, Reichenbaoh, Freudens- ^ tadt, Freidrichsthal , Christôphsthal, et vingt autre» dont les noms m'échappent. Une verrerie allume ses feux dans cette gorge, une charbonnière fume sur ce plateau. La forêt Noire vous presse de toutes parts. Ces rafales du vent qui passe dans les grands arbres

ne vous rappellent-elles pas la chasse infernale des vieilles légendes ?

S'il n*y a plus maintenant de cerf magique , le chasseur ne pénètre jamais dans ces solitudes vertes sans un secret battement de cœur. C*est là , sur ces plateaux, que niche et que chante le coq de bruyère.

Saluez, vous tous que passionne Tart de Nemrod ! La caille est au faisan ce que le faisan est au coq de bruyère.

Les Anglais, pour qui la chasse est une branche importante du sport, et les Allemands, leurs rivaux, chassent le coq de bruyère; les Français, jamais, si ce n*est quelquefois les Alsaciens, qui le trouvent dans les Vosges.

Dans le langage cynégétique on ne dit pas chassei\ mais bien sauter le coq.

Ceci demande une explication.

C'est aux mois de mars et d'avril seulement que la chasse aux coqs de bruyère est possible. Le printemps vient de naître; un vent plus tiède passe sur la montagne et réchauffe la profonde forêt où frémit la sève nouvelle. Le coq bat de l'aile, son œil s'illumine, il cherche sa compagne , il chante au plus haut des arbres..., il est perdu I ô amour! voilà de tes coups !

Il faut ajouter que lorsque le coq de bruyère chante, il est sourd ; sourd et aveugle. La foudre peut tonner, l'éclair peut briller, le coq n'entend et ne voit rien.

L'homme, le roi de la création, ne pousse pas la passion jusqu'à ce haut degré d'enthousiasme.

Toute la science du chasseur est fondée sur la connaissance de cette surdité et de cet aveuglement.

La famille des coqs habite les hautes montagnes boisées qui mêlent leurs sommets autour de la Murg. Elle peut choisir entre le Kniebis, le Schwarzekopf, le Schlossbei^, la Hornisgriinde, le Nageliskopf, le Lange Grinde, le Kalthaupt, où mille points de vue surprennent le touriste, solitudes alpestres où le chevreuil erre en liberté. Le chasseur a passé la nuit dans la cabane d'un bûcheron, roulé dans une couverture, auprès d*un feu dont la fumée s'échappe à grand'peinc par un trou. Les grands sapins gémissent autour de lui.

Vers deux heures, il secoue le sommeil et sort de la cabane. Si les étoiles scintillent, c*est bon signe ; il fera beau; le coq chantera. Il se met en marche rapidement. La veille, un garde a reconnu la montagne, et sait combien de coqs fréquentent cette partie de la forêt, et quelles pentes ou quels plateaux ils préfèrent.

Vers trois ou quatre heures, aux premières lueurs de Taube naissante, à cet instant fugitif où le jour n'est pas encore, où la nuit n'est déjà plus, le chant du coq retentit tout à coup. La forêt s'éveille.

Alors, il ne faut plus ni parler, ni marcher. Le silence est la première condition du succès. Le reste dépend de la fortune et de votre adresse.

On écoute, immobile et muet. L'ombre est presque noire. Autour de soi, c'est une muraille de sapins ; leurs profondes colonnades s'effacent dans la pénombre. Tout en haut une clarté pâle flotte à la cime des arbres. Le chant recommence ; vous laissez passer

810 LA VIE ERBANTE

les premières notes, pois, entre celles-ci et les derniëres, il est un instant fngitif oii le cri prolongé du coq a quelque chose de métallique et d'éclatant : sautez alors, sautez vite et loin, et gagnez une dizaine (te pas. Mais &a\ prenÛCTs sifflements qui terminent ce cri tout débordant de passion, arrCtcz-voas soudain, et que pas un geste, pas un mouvement, pas un sonpir ae trahisse votre présence. Où vous êtes tombé, restez.

Au moindre bruit, pour un brin de Iwis qui craquerait sous votre pied, le coq disparaîtrait à Ured'aile.

Si le premier saut n'a pas fait de bruit, quelques minutes après, le chanteur recommence et appelle sa compagne à grands cris. Le chasseur guette l'instant propice et saute de nouveau. Chaque saut le rapproche du ooq. Quelquefois, par une êclaircie de la forôt, vous l'apercevez sur la lirancbe dépouillée d'un vieux sapin. Il va d'une extrémité à l'autre, aiguisant son bec contre le bois, ouvrant et fermant ses ailes, déployant sa queue, arrondissant son cou superbe, puis le cri part comme une fusée.

Si tout à coup il s'arrête, s'il «Jcoute, ne respirez pliTs. L'oiseau se méûe, soyez mort.

Quelquefois, on n'aperçoit même pas une rémige

de sa longue et large queue ou de ses ailes puissantes.

Le feuillage épais d'un sapin le dérobe à tous les

regards. On est sous l'arbre, on ne voit pas le coq.

A niioze pas d'un oiseau presque aussi gros qu'un

>n, on est parfois obligé de le tirer au jugé.

a vu des coqs maoqi^s ne pas s'envoler au coup

iBil; c'est que le coup était parti au moment du

chant. Ils n'avaient eateadu ni la détonation, ni le sifilement du plomb.

La saison des chants passée, on ne chasse plus le coq que par fantaisie. Un chasseur et un chien d'arrêt partent quelquefois de corapagijiie; mais c'est un hasard si la poursuite la plus patiente et la plus laborieuse vous en fait tirer un.

Où ne tue jamais que les €0q3 en Allemagne ; un chasseur qui tirerait une poule serait déshonoré. Pourquoi cette coutume conservatrice et chevaleresque n'est-elle pas introduite en France, où Tespèce tend à disparaître ?

Le grand-duc de Bade actuel est passiomié pour cette chasse, la seule qu'il pratique. Il a aux environs de Forbach un pavillon et une immense forêt où les coqs sont nombreux et bien gardés. Il y va passer bien souvent quelques jours au printemps.

Sur ces hauteurs, on chasse encore la gelinotte au chien couchant. Il faut avoir le pied leste et sûr, la jambe vigoureuse, l'élan rapide pour suivre cet oiseau dans un amoncellement inextricable de ronces, d'arbres, de souches, de rochers, de racines et de cailloux où la marche s'embarrasse à chaque pas, et ressemble parfois à une escalade.

Souvent il arrive que la compagnie des gelinottes se branche çà et là tout à coup. On peut alors secouer l'arbre, frapper des mains, jeter des pierres, Toiseau ne remue plus. Il s'est blotti au plus épais des rameaux; rien ne l'en fera plus sortir.

Je connais, à Bade, un grand chasseur de gelinottes et de coqs de bruyère, M. L. A...; chaque année il en tue plusieurs; il a toutes les qualités du chasseur,

le pîed^ la main, l'œil et le jarret; rien ne le fatigue et rien ne le décourage ; il marche dix heures par des chemins affreux, des chemins sans chemin; il ne sent ni la pluie, ni le froid, ni le vent, ni le soleil. Eh bien ! ce Nemrod intrépide a des symptômes d'anévrisme après chaque printemps. Aussitôt qu*il est en chasse dans la montagne, au premier cri du coq, le cœur lui bat à Tétouffer.

— Quelque jour, dit-il en riant, je mourrai de la rupture d'un vaisseau . . . Les coqs me tuent I

On sait les fameux vers du poëte :

O (pii (piB vous soyez, jeune ou vieux, riche on sage,

Si jamais vous u*avez épié le passage,

Le soir, d'un pas léger, d'un pas mélodieux,

D'un voile blanc qui glisse et fuit dans les ténèbres....

La chose qui fait palpiter le plus un chasseur, ce n'est point un voile, c'est un oiseau !

Il est vrai que, dans les montagnes, le pas des bergères manque de mélodie; elles vont pieds nus

et quels pieds !

Une autre chasse est usitée sur ces montagnes, la chasse du chevreuil qu'on fait de tous temps à Taffût et parfois, en automne, à la traque. On ne tire jamais que les broquarts; les chevrettes jouissent du privilège de libre circulation.

Cependant la Murg descend toujours et, grossie de vingt ruisseaux qui se précipitent de tous côtés, elle ceurt vers la vallée, perpendiculairement au Khin. Son lit, encaissé entre deux rivés sauvages où des forêts, vieilles comme le monde, hérissent leurs sapins et leurs chênes, est obstrué partout de rochers énor-

mes que la violence des eaux a polis. Le flot se brise contre ces récifs et fuit, tout blanc (récume, avec de longs fracas.

Au fond des ravins ^ui s'ouvrent de tous côtés, coulent des torrents que la fonte des neiges grossit tout à coup. La main industrieuse de Thomme a utilisé ces torrents pour le transport des bois que la bâche abat,sans relâche, trouées profondes qui n'éclaircissent même pas la masse noire de la forêt.

Les eaux, retenues par de forts barrages munis d'écluses, s'amoncellent dans des vallons fermés de toutes parts. Le long du torrent qui tombe dans la Murg et le long de la Murg elle-même, les bûcherons ont empilé le bois qui doit descendre à Gernsbach ; quand le barrage est plein, les forestiers auxquels ces vastes forêts appartiennent envoient l'ordre d'ouvrir l'écluse.

C'est un jour de fête pour le pays. De toutes parts on accourt : l'étudiant arrive de Heidelberg avec sa pipe de porcelaine blanche, sur laquelle un artiste inconnu a dessiné son portrait à la manière noire, ou le blason de ses armes; l'écolier a quitté Mannheim, Fribourg et Garlsruhe et voyage à pied, guidé par son professeur, comme dans le livre de Tôppfer ; le touriste vient de Paris ou de Bruxelles; quelques voyageuses plus hardies bravent la neige qui blanchit encore les hautes cimes et font frissonner la soie au milieu des fourrures et des manteaux.

Il n'est pas rare d'y rencontrer aussi, à ce rendezvous des touristes, des fiancés de Bavière ou de Hollande qui apprennent à se connaître en voyageant tête à tcLe avec une candeur qu^^ les Parisiens ne

comprennent pas. Ils vont à Schaffonse ou à Genève, et, chcrain faisant, la sympathie éclôt. Ne pensez-vous pas que deux fiancés de Paris s'arrêteraient à Saint- Germain ?

Un pont est fameux dans le pays pour cette cérémonie. Quelle entreprise pour un imprésario si le spectacle pouvait être donné dans le bois de Boulogne l et que la stalle se payerait cher 1 •

Ce pont de pierre est au confluent de la Raûmûozaeh et du Schwarrenbach. Son arche unique, assise sur deux blocs de granit, s'ouvre sur une vallée étroite où les eaux du torrent descendent avec furie au milieu de quartiers de rocs blancs. Des troncs de sapin, dépouillés de leur écorce, gisent au travers de son cours; les pentes abruptes de« la montagne se dressent des deux côtés; une ombre froide tombe de ce rempart mouvant de verdure.

Des feux allumés par les gardes pétillent sur la lisière des bois; leur fumée bleuâtre file au travers des sapins. De fortes branches, assujetties sur des pieux et couvertes de fougère, offrent un siège rustique aux curieux. Un pan de mousse et de granit sépare les spectateurs du torrent qui' bouillonne.

A dix pas en aval du pont, une cascade de dix mètres de hauteur ajoute à Teffet pittoresque de ce paysage, que quelque jour TOpéra fera copier par Diéterle, Cambon ou Thierry.

Bientôt les gendarmes, coiffés du casque à pointe de fer, écartent les passants du pont, sur lequel les plus téméraires voudraient s'asseoir. On attend. L'heure a sonné et le signal a été donné dans la montagne.

LA VALtÉE DE LA MURG 3J5

Tout à coup un bruit confus passe avec le vent : c'est comme le grondement lointain du tonnerre ; le bruit est sourd, continu comme celui d'un orage qui s'approcbe. Il augmente à cbaque minute, c'est le roulement d'un char courant sur le gravier , l'écho renvoie le bruit; la vallée tout entière est en rumeur.

L'écluse a été ouverte, voici le flot qui vient. C'est d'abord une muraille de bois, haute et toute droite ; il semble qu'elle glisse avec un fracas pareil k celui de dix pièces d'artillerie passant au galop sur une chaussée d'airain. L'eau qui emporte ce mur retentissant est encore invisible.

Il s^approche avec la vitesse de la flèche, il touche au pont, il le heurte enfin ; Tarche, trop étroite, n=e peut donner passage à cette masse poussée de toutes parts avec la force d'un boulet. L'écume jaillit autour des culées et blanchit la crête des parapets; il semble que la pierre va être broyée par le bois : puis la mu-^ raille flottante se brise, le flot en saisit les mille débris épars, et l'avalanche passe avec de terribles retentissements.

C'est un tourbillon fait de cent tourbillons. Les deux torrents grossis tout à coup roulent à pleins bords et se réunissent bruyamment. Le flot passe par-dessus les rocs les plus énormes et en nivelle l'escarpement. La cajscade disparaît sous un bouillonnement d'écume. Une poussière d'eau monte du ravin avec l'odeur de la résine. Des milliers de pièces de bois fuient sans que l'œil en saissise le passage. On les devine aux chocs multipliés qui grondent partout. Parfois les troncs de sapins se redressent, restent l'es-

pace d'une seconde debout, tremblants et comme effarés, puis retombent dans Teau qui les emporte. La rivière est comme vivante et en fureur. Les sapins crient et se plaignent, Teau hurle, le bruit répond au bruit, un mugissement sans trêve remplit la vallée ; c'est un tonnerre qui passe.

On battrait des mains, on crierait : Bravo I si Ton n'était pétrifié par Tadmiration.

Puis l'eau s'affaisse, le bruit diminue, les pièces de bois s'échouent par milliers sur les deux rives ou restent accrochées le long des récifs, et les curieux s'éloignent par les sentiers verts de la forêt.

La vallée encore une fois rentre dans la solitude que troublent à peine quelques chasseurs.

On demandera peut-être où vont tous ces morceaux de bois, grands et petits. Tous les poêles du pays, — et il y en a beaucoup, — ne sauraient les consumer, pas plus même que les machines à vapeur qui ne connaissent pas encore l'emploi de la houille. Rassurez-vous, la Murg ne perd rien et sait où il faut porter ce qu'on lui confie.

Saisies au passage à Forbach, les moins fortes de ces pièces de bois sont liées en radeaux légers sur lesquels deux hommes s*embarquent. Ils partent le matin à cinq ou six heures ; à une heure ou deux de l'après-midi, ils sont à Gemsbach. Rien de plus coquet et de plus gracieux que la navigation de ces îles flottantes sur une rivière qui n'a pas une profondeur moyenne de plus de deux pieds d'eau. Rien n'arrête la descente de ces argonautes qui voyagent pieds nus, tenant à la main de longues perches avec

lesquelles ils dirigent la marche aventureuse de leur vaisseau.

Les rapides sont franchis, les écueils sont évités, ils sautent avec la cascade, ils fuient avec la vague et flexibles comme des serpents, leurs radeaux surmontent des obstacles contre lesquels ils devraient se briser mille fois. On ne voit peut-être pas trois fois par an une de ces Iconstructions éphémères échouée ou rompue le long du bord.

A Gernsbach, les radeaux sont dépecés et livrés aux scieries qui les débitent en planches et en madriers.

Quant aux grandes pièces, le flot les roule librement jusqu'à Gernsbach où, liées ensemble avec un art merveilleux^ elles forment de grands radeaux que' le Rhin plus tard conduira jusqu'en Hollande. Les chantiers de constructions maritimes les attendent.

Si lentement qu'ils aillent, on nous permettra bien de ne pas marcher aussi vite que ces grands sapins.

Bientôt les sentiers qui longent la Murg sur les frontières de Wurtemberg et du pays de Bade s'élargissent. Frayés d'abord seulement par les chasseurs et les bûcherons, les charbonniers et les forgerons, ils deviennent praticables aux voitures; d'autres sentiers, venus des profondeurs de la forêt, s'y perdent comme des ruisseaux dans une rivière. Si quelque touriste, s'inspirant de ces voyages que l'on faisait autrefois à pied, un bâton à la main, s'aventure vers les profondeurs parmi lesquelles serpentent ces routes mystérieuses, il ne tardera pas à découvrir un lac perdu dans une enceinte de sapins séculaires, une forge éclatante dont les feux flambloiekit dans la nuit,

318 LA VIE ERRANTB

OU qaelqae chftteau roi*t s'éctoalaiit à la cime d'un rocher. Voici, là, le château en ruine de Kœnigswart, bâti en l'an 1200, par le comte Rodolphe et Tubingue; là un lac charmant, le Httzenbacherweiher, qui dort entre une ceinture d'arbres toujeurs verts- On dirait l'asile frais et sauvage des willis.

jadis les burgs. hérissaient toutes ces montagnes. La forêt Noire avait les siens, le Taunus en avait d'autres. Chaque montagne portait à son sommet un donjon comme un casque porte un cimier ; paè une seule de ces forteresses n*est restée debout et toutes semblaient indestructibles.

Mais, il faut bien le dire, le temps, qu'on a trop cOalomnié, n'est pour rien dans leur renversement. Si les hommes ne se mêlaient pas d'abattre l'ouvrage des hommes, le temps n'y pourrait presque rien; combien de murailles contre lesquelles sa faux s'ébrècherait ! Le temps est un prétexte et les hommes s'en servent pour dissimuler le vandalisme de leurs passions. Quand ils ont jeté par terre une église, une résidence royale, une abbaye, quelques vieux souvenirs de pierre du temps passé, les hommes se signent. et ils disent d*un air hypocrite : « C'est le temps ! »

On ne sait pas ce que les Français ont détruit de châteaux en Allemagne ! La tour, le rempai't, le don-» jon, le burg, ce sont eux qui les ont abattus. Le maréchal de Duras, qui obéissait aux ordres du marquis de Lduvois , a fait cette œuvre* Les armées de Louis XIV ont passé le long du Rhin et pas une muraille n'a résisté à cet ouragan de fer. Le Palatinat s'en souvient encore.

C'est à Forbach que la Murg commence à ressem*

LA VALLÉE DE LA MURG St9

hier à peu près à une rivière; Forbach est une ville de neuf cents âmes dont les toits rouges égayent la vue dans un cercle de montagnes. La ville vit de la forêt. Tout habitaM de Forbach coupe du bois, lie du bois, vend du bois ou achète du bois. La rivière qui glisse à côté de Forbach passe sous un énorme pont de bois dont les mille poutres et les robustes ma*driers, bizarrement enchevêtrés les uns dans les autres, sont couverts d'un toit dont la construction rappelle les ponts de la Suisse. Le moindre char qui passe sur le tablier du pont en tire des roulements sonores. Si quelque jour un incendie, allumé par la guerre, détruit ce pont, il se trouvera des gens pour dire : « C'est le temps qui l'a renversé. »

La route qui traverse Forbach franchit ce pont gothique, d'un aspect curieux, et passe sur la rive droite de la Murg. Cette route, qui rampe aux flancs de la montagne, est suspendue entre l'abîme et la forêt. Elle est tortueuse et sauvage, et chaque détour qu elle fait découvre de nouveaux aspects, lia rivière, comme un ruban d'argent, disparaît au fond du ravin ; Toeil n'en saisit plus les bouillonnements.

Les montagnes s'étagent en gradins et descendent vers la plaine par croupes inégales. De longues perspectives s'ouvrent par l'échancrure des vallées ; la lumière et la brume y dessinent des horizons toujours changeants, toujours nouveaux. Souvent, au mois d'avril, quand la plaine est tout en fleurs et chargée de rameaux, ces hauteurs silencieuses sont encore blanches de neige ; un pan de verdure sépare le pays des jardins du pays des frimats. Le printemps sourit aux pieds de l'hiver.

Cependant des bouviers passent, piquant leur attelage paresseux. On aperçoit tout à coup, vivants, debout et vous saluant d'un air grave, des paysans comme on n'en voit plus qu'à l'Opéra-Comique. Ils ont le fameux tricorne, que la tradition prête aux baillis ; tricorne gigantesque, relevé par un coin, et dont l'immense envergure abriterait une génération. Ce n'est plus le chapeau d'un homme, c'est le parapluie d'une famille. De ce parapluie, la mode de 1740 a fait un couvre-chef. Une redingote noire, ample, large, à pans superbes doublés de blanc qui flottent sur les talons, accompagne ce monument de l'antiquité. Un gilet d'écarlate et de grandes bottes montant jusqu'aux genoux servent de complément à ce costume séculaire.

Un peu plus loin, voici qu'un jeune homme se présente. Il a la démarche leste, le pied agile, le regard bleu, la chevelure blonde et la pipe blanche. Saluez ! c'est un étudiant d*Iéna ou de Gœttingue.

S'il n'avait pas une casquette, il pourrait se faire,

— tant les traditions sont peu respectées aujourd'hui,

— que cet étudiant fût semblable à tous les autres individus que le hasard du voyage vous fait rencontrer ; mais la casquette est un signalement. A la casquette, on reconnaît le fils bien-aimé des universités allemandes, qu'elles soient du nord ou du midi.

Adorable casquette ! elle est petite, trop petite ; quand un étudiant commande une casquette à soncasquetier, il ne manque jamais de lui dire : « Si je puis la mettre, je ne la prends pas. » Heureux jeune homme ! jamais il ne peut la mettre. La casquette est posée au plus haut de son crâne, comme un pinson à

la cime d'un peuplier ; elle est de velours bleu ou vert, avec une visière imperceptible, qui couvrirait à peine le front d'une poupée. La question de savoir comment elle se tient en équilibre sur le chef de son maître, et comment le premier zéphir qui passe ne la cueille pas, est un problème dont l'étudiant seul connaît la solution. C'est un mythe, comme on dit en Allemagne.

J*ai toujours pensé que la casquette universitaire était un symbole ; à ce litre respectons-la.

Mais, avant de quitter Forbach et ses environs, le touriste, qui a déjà fait connaissance avec la Murg, peut, en cheminant au travers des montagnes, rencontrer ici des cascades, plus loin un lac, plus loin encore une abbaye en ruines, partout des légendes.

Si vous ne craignez pas la marche dans des sentiers hérissés de roches granitiques au travers desquelles s'enlacent mille racines, une promenade de quelques heures vous fera passer du sommet de la Herrenwiess, sur la rive gauche, au sommet de la Hornisgrunde. Ne pensez pas aux voitures, aux chevaux non plus ; chaussez-vous de forts souliers, comme un chasseur ; marchez hardiment, et les plus beaux aspects vous récompenseront. Pour le dire en passant, la Hornisgrunde est la plus haute montagne de la forêt Noire centrale et inférieure. Elle n'a pas moins de 1,209 mètres d'élévation au-dessus du niveau de la mer.

Un plateau parsemé de grès et couvert de bruyères couronne la Homisgriinde , d'où la vue s'étend sur la vallée du Rhin, et découvre tout ensemble les Alpes suisses et les Vosges françaises. Ce panorama n'a pas d'autres limites que l'horizon. Les montagnes s'a-

baissent, à vos pieds comme les gradins d'un csca* lier de Titans. Quelquefois un pâtre solitaire gardé un troupeau de boeufs sur ces hauteurs sauvageg. La forêt Noire s'étend au loin comme un immense tapis de verdure sombre, où rampent de croupe en croupe de longs sentiers rocailleux.

Tout là-bas, derrière ces noirs sapins, mais invisible encore au regard, se cache un lac mystérieux autour duquel la forêt se replie. On. descend la montagne, chaque pas vous en rapprocha, et on ne le voit pas encore ; puis tout à coup un éclair brille derrière les rameaux tremblants ; c'est l'eau du Mummelsee qui étincelle, frappée par un rayon de soleil. Le lac î^ cache encore , il reparaît un instant ; puis enfin un dernier pas vous conduit sur ses rives muettes , où le vent seul a une voix.

Quelle solitude profonde ! quel silence ! Les pentes de la Hornisgriinde s'abaissent perpendiculairement jusqu'au lac, que Tombre couvre à demi. Le pied des arbres touche à l'eau . immobile, claire et profonde. Aucun oiseau ne chante ; c'est un désert plein d'ombre et de fraîcheur.

Mais, s'il vous souvient des willis, regardez ce lac. C'est là que jadis elles habitaient. Chaque nuit, le Mummeisee voyait leurs danses. Belles, à demi nues et les cheveux flottants, elles -glissaient sur la surface polie des eaux. Aux premières clartés de l'aube, elles dispsMîfesaicnt dans les profondeurs enchantées du lac.

Heujieux le beau chasseur ou le jeune pâtre qui les surprenait ! L'une d'elles, blonde et souriante, l'enlevait dans un monde surnaturel ; mais il fallait que le

LA VALLÉE m ^A HIURG 323

mystère le plus impénétrable protégeât leur rencontre. Si par imprudence ou par vanité un mot trahissait le secret manque, la nuit suivante, un cri terrible retentissait soudain, troublant le silence solqnnel des bois ; puis^ au matin, une.taçbe de sang rougissait les eaux du Mummelsee.

JLe chasseur indiscret ne reparaissait pluj?, et les willis dansaient toujours.

Il n'y a plus de valseuses nocturnes aujourd'hui, il n'y a plus dç fées I Mais le Mummelsee a gardé toutes ses beautés charmantes, sa grâce et son poétique silence dan$ sa poétique solitude.

* Plu3 loin encore de Farhach, et non loin des sources de la Murg, pareille alors à un ruisseau, ces ruines pittoresques, qui dorment au creux d'un vallon entouré de cimes boigées, rappellent le souvenir d'une vieille abbaye, autrefois riche et fameuse. C'e^t Allerheiligen.

Voici ce qu'on raconte au sujet de sa fondation.

En ce temps-là, la comtesse Uda, fille du comte palatin Gottfried de Calw, et veuve en premières noces du comte d'Eberstein, épousa plus tard le comte d'Altdorf, frère du duc de Bavière, auquel elle apportait en dot le riche domaine de Schauenburg, qu'elle tenait de sa mère, Luitgarde de Zaeringhen.

Moins heureuse encore cette seconde fois que la première, la comtesse Uda, rendue à la liberté par la mort du comte d'Altdorf, ne songea plus qu'aux choses de la religion. C'est alors qu'elle conçut la pensée de fonder une abbaye. Afin d'assurer à cette abbaye une existeoce prospère, elle voulut la mettre sous la protection 4e tows les.swits»' m seul, fut-il apôtre, ne

lui inspirant pas assez de confiance. Mais d'abord il fallait que Tabbaye sortît de terre. Or, le choix de la localité embarrassait un peu la comtesse Uda.

Elle décida que le hasard choisirait pour elle.

Un âne fut amené, chargé de sacs tout remplis de pièces d'or^ et mis en liberté. Les sacs, tombant à terre, devaient indiquer l'endroit où s'élèverait plus tard Tabbaye.

L*âne se mit en route, broutant par-ci, dormant par-là, flânant partout. Les sacs étaient lourds et le gênaient beaucoup; vingt fois il se secoua pour se débarrasser de sa charge ; mais les sacs étaient solidement attachés, rien ne bougeait ; et la comtesse Uda, accompagnée de ses dames d'honneur, suivait toujours.

Vers le soir, enfin, et n'y tenant plus, l'âne fit si bien, à force de ruades, que les sacs d'or s'écroulèrent.

— C'est ici ! s'écria la comtesse, en frappant la terre du pied.

Dès le jour suivant, les architectes furent mis à l'œuvre, et l'abbaye d'Allerheiligen — tous les Saints — éleva son clocher vers le ciel.

Ceci se passait en 1191.

L'âne avait eu l'esprit de s'arrêter dans un des sites les plus pittoresques de la forêt Noire, auprès d'un torrent qui tombe de cascade en cascade au fond d'un ravin romantique. Mille traditions se rapportent à cet endroit : ici, un cavalier suédois, poursuivi par des retires, a franchi l'abîme d'un bond; là, dans cette grotte dont l'étroite ouverture fend le granit rouge, une troupe de zingaris a longtemps habité ; un enfant

est tombé de cette cime en dénichant des corbeaux. Que de princes et de rois ont visité cette solitude choisie par un âne et qu'admirent les peintres !

Une tourelle sans escalier, quelques pans de mur, des ogives crevassées, des fûts de colonnes éparses, des pierres sculptées sur des dalles en morceaux, voilà tout ce qui reste d'Àllerheiligen.

On raconte tout bas, — c'est la philosophie qui parle après la légende, philosophie railleuse, — que la comtesse Uda ne manquait pas de pousser l'âne en avant chaque fois que, par gourmandise, il s'arrêtait dans un vilain pays. Si les sacs tombaient d'aventure, on le rechargeait impitoyablement et il devait poursuivre sa route. Us ne tombèrent tout de bon que lorsque la comtesse, trouvant le pays beau, eut dit : — C'est assez.

La philosophie a peut-être raison, mais j'aime mieux la légende.

Les cascades d'ÂUerheiligen seraient les plus belles, les plus sauvages, les plus pittoresques de la forêt Noire, s'il n'y avait pas celles de la Kinzig. On les appelle Sieben Butten^ les Sept Cuves^ — bien que le nombre des chutes d'eau soit au moins de huit ou neuf. C'est de la modestie appliquée au paysage.

Ces merveilleuses cascades affectent les formes les plus variées : ici, c'est une nappe qui coule sur la surface polie d'un roc, comme un miroir mobile ; là, c'est une flèche d'argent qui fuit et disparaît; plus loin, c'est un arc de diamant dont la courbe élégante bondit au-dessus de l'abîme. Un sentier, coupé d'escaliers faits de quartiers de pierres, étroit, roide et tortueux, > permet de suivre la pente du ravin et de

316 XA VIE E1ltl'A1!fTlI

remonter le cours da torrent ^n'ombragent deux pards de granit, où gémit le sapin séculaire.

Mais la nature a des coquetteries charmantes : la framboise et la fraise suspendent leurs grains de corail au milieu des ronces et des houx, et les fleurs bleues de l'Allemagne, ces fleurs que Ruy-Blas allait chercher à Garamanchely égalent là sombre verdure des buissons.

Des montagnes et des Vallons alpesti^es t)ji courent des sentiers verts vous ramèneront aux bords de la rivière un instant quittée.

A mesure que la Murg descend, et Dieu sait avec quelle prestesse elle traverse ou côtoie des villages dont les chaumières sont tapissées de vignes et de houblon, une population d*ehfants trotte menu de tous côtés ; on les prendrait tous pour des frères jumeaux tant ils se ressemblent, et Ton se demande avec inquiétude comment les mères de ce pays-là recohnaissent Jacdb de Zachœus, ou Sophie de Dorothée. Ils sont tous blonds, tous rdnds, et tous petits. Tous ont les yeux bleus et tous courent pieds nus, et tous s* enfuient comme des lapins aussitôt qti*on leur parle ; on n'a jamais vu d'enfants plus fugitifs. On île sait qu*un morceau de pain d'épice qui ait le -pouvoir d'arrêter cette déroute.

J'ai dit qu'ils étaient tous blonds. Il faut s'entendre :

Le blond n*est pas toujours ce qu'un vain peuple penâe.

Le blond allemand, — le blond tout petit, s'entend, — est presque blanc : je- pourrais même dire qu'il est

biattclontà fait, si je ne craignais d'humilier Tenfance. Les têtes de ces descendants d'Arminius sont couleur de lin ; elles brillent au soleil comme de petites boules d'argent, légèrement teintées de soufre ; à distance, et sortant du milieu des haies, on dirait des têtes de vieillards ; on approche, et ce sont des maimots qui s'échappent en riant.

Plus tard, le blanc tourne au jaune, et le jaune tourne au fauve à son tour ; plus tard encore, le fauve devient blond ; le blond tourne au roux, et le roux, transporté d*ardeur, passe quelquefois à ces tons rouges, si fort affectionnés par les peintres de l'école vénitienne. C'est l'échelle progressive du blond.

Les petits villages, qu'on traverse en passant, sont décorés çà et là de figures de saints ou d'évêques en grand costume, mitres et crosses, qui, d'une main immobile, bénissent les populations. Ces figures, hautes de deux ou trois pieds, sont revêtues de couleurs éclatantes où l'or, le pourpre et le violet se marient. Elles sont en bois pour la plupart, et d'un assez bon style ; elles couronnent quelquefois des fontaines d'un goût charmant, dont la colonne de pierre, le bassin et les fines sculptures pourraient servir de modèle aux fon-

taines municipales de notre pays.

Un pont de bois, jeté sur la Murg, près de Hilpertsaue, fait passer les voyageurs de la rive droite à la rive gauche de la rivière. Les montagnes, s'abaissant en longues et bizarres croupes, chargées de sapins et de chênes, où se mêlent le feuillage argenté du bouleau et la chevelure noire du mélèze, s'inclinent lentement vers la plaine ; mais leurs gorges, que Salvator Rosa ^tt aimées, n'uni encote ffea perdu de leur sauvage

profondeur ; les assises de granit rouge sur lesquelles elles reposent percent la verdure çà et là ; la forêt Noire n'est pas encore vaincue.

Tout en bas, le long de la Murg, de larges roues font clapoter Teau. Ce ne sont partout que barrages et scieries : des planches, fraîchement taillées, sont rangées en piles sur les galets ; de larges troncs, saisis par des crampons de fer, remontent en gémissant le long de plans inclinés faits de madriers, au bout desquels ils trouveront les dents luisantes du fer qui les mord ; les toits bruns de ces usines, leurs ais tapissés de mousse, leurs fenêtres étroites, où grimpent des liserons, se marient gracieusement avec le paysage.

On fait quelques pas et Ton rencontre une légende. Cette légende a la forme d'une chapelle en grès rouge, avec un porche et un clocher d'un joli dessin. Autrefois, la chapelle de Rlingel, — clochette^ en allemand, — était fameuse dans le pays. Toutes les fois qu'un habitant des villages ou des châteaux voisins était en péril dé mort, la clochette tintait toute seule, et Termite, tiré du sommeil ou de la prière par ce bruit divin, s'empressait de porter à l'agonisant les secours de la religion. Les voyageurs qui Tentendaient dans la nuii savaient qu'une âme chrétienne allait partir pour le ciel, et >e mettaient à genoux.

Un temps vint où la chapelle fut détruite; j*ai grand'peur que le temps qui Ta renversée n'ait pris un peu de poudre, ou quelque pioche pour aide et pour complice : elle n'a été relevée que tout dernièrement; mais, si la chapelle moderne est pareille à celle qui n'est plus, on n'a pas retrouvé la clochette. qui avait

lé don de sonner toute seule. Le bronze actuel ne tinterait jamais, si on n'avait la précaution de le mettre en mouvement par un bout de corde.

On fait encore cent pas, et le guide vous montre du doigt un énorme rocher chargé d'arbres et de broussailles, qui se dresse au bord de la route. Ce rooher, dont les flancs rouges sont déchirés de profondes rides où reluit la feuille du houx, c'est encore une légende, mais légende guerrière cette fois.

Un jour, il y a quelques centaines d'années décela, un grand bruit d'armes re/nplissait la forêt voisine. Le comte Guillaume d'Eberstein chevauchait au travers des arbres et des bruyères, poursuivi par une bande d'archers et de cavaliers qui le traquaient comme une bête fauve. Il entendait leurs cris et le bruit de leurs pas dans le fourré ; il était seul et sa large épée ne pouvait rien contre tant d'ennemis : tout à coup son cheval s'arrête sur la cime d'un rocher, au pied duquel la Murg passait enfrémissant; les hommes d'armes s approchaient de toutes parts, un cercle de fer entourait le comte Guillaume ; il n'hésite plus, et, baisant la croix formée par la garde de son épée, il enfonce ses éperons dans le ventre de son cheval qui bondit et tombe dans la Murg; un instant après, le comte et son cheval gagnaient la rive opposée et disparaissaient aux regards surpris des soldats immobiles au sommet du rocher.

^ Tout le monde vous dira que ce rocher s'appelle le Grafensprung , — Saut du Comte.

Si , de nos jours, quelque sportman, amoureux de couleur locale, s'avisait de suivre dans l'air le chemin invisible tracé par le comté Guillaume, il est probable

330 LA VIE flHnANTE

que rhomme et le cavalier resteraient morts sur. la place. Si la légende est vraie, la Murg a bien changé, à moins cependant que les cbevaux de cette époque lointaine n'eussent des Jambes de fer.

Un mille plus loin, et toujours sur la rive gauche, le chemin s'enfonce sous une voûte profonde que protègent quelques pans de murailles démantelées. C'est la porte de Gernsbach ; un punt de bois unit les deux côtés de la ville. La ville, du côté gauche, est toute remplie de chaumières au milieu desquelles serpentent mille ruisseaux et que parfument mille jardins où l'abeille bourdonne. Des filles, en jupons rouges, passent, portant sur leur tête des jattes de lait ou des corbeilles de fruits. Le mufle d'une vache qui rumine sort d'une lucarne et regarde nonchalamment dans la rue. De petites maisons vertes ou ventre*debiche semblent placées là pour le plaisir des yeux. Ce sont des aquarelles en nature. Tout en haut, c'est le quartier de l'aristocratie, en supposant qu'il y ait une aristocratie à Gernsbach. La rue est large, les maisons sont en pierre ; des balcons, finement ouvragés, les décorent, et de belles fontaines y répandent la limpidité de leurs eaux.

Mais ce qu'il y a de plus charmant à Gernsbach, ce n'est pas 1* église assise sur la plate-forme du rocher, ce ne sont ni les chaumières ni les fontaines, ce n'est pas la rivière parsemée d'îles et de cascatelles, ce n'est pas la campagne coupée de longs rideaux de saules et de peuphers, c'est la Maison rose.

On a vu des chalets, on trouve un monument ; la Maison rose est l'hôtel de ville de Gernsbach. C'est un charmant bijou de pierre, travaillé dans le style de la

renaissance ; de fines sculptures enlacent les portes et les fenêtres, et courent jusqu'au toit. Quant au nom de cette maison, il lui vient de la couleur de la pierre qui rappelle, avec une nuance plus tendre, celle de la cathédrale de Strasbourg.

La partie de Gernsbach située sur la rive droite de la Murg s'aligne proprement. Les maisons ont Taspect régulier d'une troupe de soldats au port d'arme; elles ont la façade blanche, le toit rouge et les persiennes vertes ou brunes, selon le goût du propriétaire. La pierre de taille est d'un côté de la rivière, la planche de sapin de l'autre. Si l'on demande pourquoi cette différence entre les deux rives de la Murg, on vous dira cette fois que ce n'est pas la faute du temps ; le temps n'a rien détruit à Gernsbach, mais bien le boulet.

Les boulets, — car aussi bien faut-il parler au pluriel quand il s'agit de ces projectiles, — sortaient de canons prussiens. Ces canons venaient à la suite d'une armée cpmmandéepar le prince royal de Prusse. Le prince royal de Prusse avait été envoyé par son frère le roi au secours du grand-duc de Bade.

En ce temps-là, c'était en 1849, les insurgés étaient maîtres de tolit le pays, depuis Fribourg jusqu'à Rastadt. L'insurrection et l'armée prussienne se rencontrèrent, le 29 juillet, sur les bords de la Murg ; les insurgés occupaient Gernsbach, et, durant l'attaque, la partie droite de la ville fut détruite par les obus et les boulets.

Et voilà à quoi tiennent les événements l si la révolution de 1848 n'avait pas éclaté, le faubourg de Gernsbach n'aurait pas eu de maisons neuves.

Les forestiers de Gernsbach, une ville qui ne vit que pour le bois et par le bois, possèdent douze cent trente arpents de forêts. Le paysage commence à perdre le caractère qu'il avait du côté de Forbach ; les prairies remplacent déjà les forêts, aux sapins succèdent incessamment les pommiers et les noyers ; les grands troupeaux paissent dans Therbe ; des bergères mènent les vaches à Tabreuvoir ; un paysan, chassant devant lui des chevaux à tous crins, traverse le gué ; le chant du coq se mêle aux bêlements des chevreaux; le pays est propre aux bucoliques.

Au milieu de la rivière, on me fît voir un homme enfoncé dans l'eau jusqu'aux genoux ; il portait un chapeau de feutre à larges bords et marchait lentement, tenant une ligne à la main : cet homme péchait des truites.

Ce pêcheur de truites est le capitaine K..., qui appartenait, il y a peu de temps encore, à la marine royale d'Angleterre.

Un jour, le hasard des pérégrinations, si chères aux Anglais, le conduisit au bord de la Murg, près de Gernsbach; ce même hasard voulut qu'il eût un jour à perdre et que le temps fût propice à la pêche : il entra donc dans l'eau et pécha.

Voici deux ans que le capitaine K... continue à pêcher. Le temps qu'il ne consacre pas à la poursuite des truites et des om-bres, il le donne à la confection des mouches artificielles. Qu'il pleuve ou qu'il vente, il est dans Teau, — remontant avec lenteur la rivière, dont il connaît les moindres sinuosités, agitant d'une main habile sa longue ligne à rouet, et devinant à des signes invisibles la place où se tient le poisson.

il doit partir chaque printemps, il doit partir encore à l'automne; il ne part jamais. Le capitaine K. .. a péché, il pèche, il péchera.

Si vous levez les yeux un peu avant d'entrer à Gernsbach, tout en haut, sur le sommet d'une montagne -qui domine la Hurg et en commande le cours, ce château modeste, planté comme un nid d'aigle, c'est l'une des résidences du grand-duc de Bade.

Qui reconnaîtrait dans ce jardin et ces bosquets où les acacias ombragent les rosiers, dans cette villa aux Persiennes vertes, la demeure féodale d'un burgrave ? Quelques pans de mur larges et puissants, une voûte en ogive timbrée d'un écu où s'étale fièrement la rose des sires d'Eberstein, le pied d'une tour rasée, voilà tout ce qui reste de l'antique forteresse, transformée en résidence d'été.

Le grand-duc Léopold a réuni dans une galerie une belle collection d'armures et de vitraux, qui rappellent l'époque héroïque où le château d'Eberstein abritait l'une des plus vaillantes familles du Palatinat. Les amateurs de curiosités admirent encore des banaps, des verres et deux buires en ivoire d'un travail précieux.

Le côté de la montagne qui descend vers la Murg est chargé de vignes qui produisent le vin d'Ebersbloot, — le sang du sanglier! — Que pensez-vous de ce nom pour un petit vin ?

Avant de nous éloigner de Gernsbach, voulez-vous suivre ce sentier qui traverse un petit village, Lautenbach ? Il conduira le voyageur, par un charmant pays où les prairies se mêlent aux forêts, jusqu'à la

334 {^A VIE BRHANTE

Teufelsmâble, — er^ français, Moulin du diable. Le Moulin du diable est une montagne.

La cime désolée de celte montagne, qui marque la frontière du Wurtemberg pt 4n grand-ducbé de Pade, est semée de bloc de grès, que des géants sembienjt avoir jetés en un jour de fuite. La vue s'étend au loin sur un manteau de forêts où se jouent l'ombre et la lumière. On ne se lasserait pas de regardef*; cependant il faut descendre.

Tout auprès, dans un étroit vallon oh retentit le ipurmure d'une cascade , s'ouvrent les Chambres du diable^ — Teufelskammern.

Toujours le diable ! Ne sommes-nous pas dans la forêt Noire et en Allemagne ?

C'est encore une légende qui nous dira Torigine de ce nom.

Le diable un jour avait eu la malice de rendre visite aux babitants du pays badois; assis au sommet d'un gros rocber tout couvert de broussailles, qui garde encore de sa visite le nom de Chaire du diable^ il leur adressait de petits conseils. Ce qu'il disait aux bommes, on le devine. Le sophisme et l'esprit n'y manquaient pas.

Tout le monde Técoutait, et les âmes se perdaient petit à petit, lorsqu'un ange accourut au secours de ces pauvres humains que TespHt du mal égarait ; il posa son pied séraphique sur un escarpement voisin, qu'on voit encore, et qui porte, depuis le jour de cette r/wcontre, le nom de Chaire de Vange.

A son tour il parla, et dans cette lutte oratoire le diable fut vaincu.

Humjyliié ,et furieux, Satan s'éloigna; mai^ il s'arrêta

sar une montagne voisine , et, construisant du doigt un moulin qui renfermait sept salles, il se mit à broyer des pierres énormes entre des roues de fer ; les plus grosses étaient les meilleures. Le vacarme occasionné par ces meules infernales ^tait tel que la parole ^e Tangp ne pouvait plus s'entendre. Tout à coup une jnain pufssaiite saisit le diable et le terrc^s^a violempient. Qans s^ cbut^, le pied fourçbu de ^^tan s'imprima dans le roc.

La légende ne dit pas quelle route prit le dia|)lp pn quittant son moulin; mais tout porte à croire qu'il ne se démit pas de ses fonctions. Cependant aucun voyageur ne le rencontre plus dans la forêt Noire.

Une promenade d'une heure ou deux, que vous pe regretterez pas, vous fera retrouver la Murg et ses eaux limpides. Le chemin, uni comme une allée de parc et ombragé de pommiers comipe un sentjer d^ Normandie, vous attend.

A partir de Hœrdten, situé au pied du Galgenberg, — avec un peu d'habitude on finit par prononcer ces noms, — la vallée s'étale et s'élargit. L'eâu se perd dans les herbes; on ne sait plus, tant les ruisseaux babillent de tous côtés, où commence la prairie, où finit la rivière; l'écume qui frémit baigne les pommiers; les scieries et les fermes sont voisines. Un batardeau est tout auprès pour arrêter le bois flotté qui arrive de Forbach, après s'être heurté à tous les récifs. Le paysage est de ceux qu'aimaient les peintres hollandais; il a la couleur et la lumière, des troupeaux et des moulins.

Toutes ces scieries actives et bruyantes, dont les lames de fer ne connaissent pas le repos, appartien-

nent à la Société des bateliers de la Murg, qui possède vingt-trois millecent quatre-vingt-trois arpentsde forêts, divisés en trois cent sept lots, où se mêle le feuillage des sapins, des hêtres, des bouleaux, des cbênes, des frênes, des ormes, des érables et des mélèzes.

Sur le rocher, le château fort ; dans la vallée, la vieille corporation ; — c'est le moyen âge qui semble renaître; mais l'esprit du commerce a survécu à Tesprit militaire.

Voici Ottenau, arrosé par rillersbach, un de ces ruisseaux du pays badois qu*un enfant sauterait à pieds joints, et qui fourmillent de truites. L*hameçon jeté, un poisson d'argent frétille au bout de la ligne. La Murg rencontre tout à coup un rocher de granit contre lequel son cours se brise ; la rivière, arrêtée brusquement dans son élan, fait un coude et fuit à angle droit, toute blanche d'écume.

On fait quelques pas encore dans cette campagne où les paysages empruntent tout à la fois quelque chose de la Touraine et de la Suisse, et Ton arrive à Gagenau, où l'industrie encore fait mouvoir des centaines de roues. Ici, la verrerie de Triesbach ; là, la scierie d'Achilfurth.

Cette montagne dont la pente rapide tombe dans la Murg, c'est rAmelienberg. Despâturages en couvraient jadis la sauvage étendue. Un jour, un paysan tyrolien y passa: peut-être l'aspect de l'Amelienberg lui rappelait-il quelqu'une de ses montagnes du pays natal; il s'y arrêta et mit la main à Toeuvre, comme un de ces bons ouvriers dont parle l'Evangile. En peu d'années, l'Amelienberg, défriché et transformé, était

devenu une magnifique propriété où les jardiiis se marient aux vignobles.

Un obélisque de pierre, debout près du village, rappelle la mémoire de Zindeschwender, consacrée, en 1804, par le grand-duc Charles-Frédéric.

Dix minutes à peine séparent Gagenau du château de Rothenfelds, dix minutes et la rivière. Le village est sur la rive droite, le château sur la rive gauche.

Un jour, des ingénieurs creusaient la montagne ; ils y cherchaient du charbon de terre et trouvèrent une source d'eau minérale et saline. L'eau fut la bienvenue; on lui fît une fontaine, un bassin, une trinck" halle pour les malades et un hôtel pour les baigneurs. Ce qui devait ^tre une charbonnière devint un établissement thermal.

Les eaux de la source de Rothenfelds ont une chaleur de soixante degrés Réaumur; elles fournissent journellement trois mille deux cents pots pour la trinckhalle et vingt mille pour le service des bains.

Ce ne sont pas les montagnes qui manquent aux environs de Rothenfelds : là, c'est le Klengelberg; ici, le Pichelberg ; le Pfiffelsberg et le Verbrannte-Buckel séparent Rothenfelds de Bade.

Un parc allonge ses avenues et groupe ses massifs autour du château : le plaisir est auprès du traitement. Ces longs chars étroits que deux bœufs traînent lentement sont remplacés par des calèches; aux paysans de la forêt Noire succèdent les baigneuses.

Cette fois, la rivière sort de la vallée élargie, pour entrer décidément dans la plaine ; la vallée expire entre le Vurzenberg, sur la rive gauche, le Pichelberg sur la rive droite. L'ancienne capitale de l'Uffgau, Kup-

penheim, en garde rou?erture; mais les fortifications en sont tombées.

Les Français ont encore passé par là en 1629.

[In château est auprès de Kuppenheim, bien autrement célèbre que le château de Rothenfelds. Son nom fait songer à ce temps où les châteaux s'appelaient Bagatelle, la Muette, la Folie, la Bonbonnière, le Caprice ; le ndtre a nom la Favorite..

Il fut un temps, — les chroniques en parlept du moins, — où les princes allemands qui obéissaient au goût français et en acceptaient les modes, comme la philosophie, la galanterie et le vin de Champagne, voulurent avoir leurs Trianons et leurs Marlys. Les Pompadours et les Dubarrys ne manquèrent pas à ces résidences, où Ton se souvient encore de la comtesse Plater et d'Aurore de Kœnigsmark.

La Favorite naquit d'une fantaisie de la princesse Sibylle, veuve du margrave Louis-Guillaume, qui fut vainqueur des Turcs.

Vous pourrez voir les portraits du margrave et de la princesse, répétés soixante-douze fois, sous différents costumes, dans la salle chinpise.

Si le château, avec sa façade un peu lourde et la double rampe de son perron, rappelle l'architecture du dix-huitième siècle, l'intérieur a gardé bien plus encore le refletde cette époque : le rococq y brille dans toute son exagération.

Ce ne sont partout que moulures, chicorées, oves et lambrequins, meubles de laque ou de bois de rose à pieds contournés, chiffonnières et bonbeurs-du-jour à garnitures de cuivre, fauteuils et sofas tapissés de satin, lustres extravagants en verre de Venise ou de

LA VALLiB p& LA MURG 339

cristal de Bohême ^ girandoles, vases et candélabres tourmentés et surprenants, porcelaines de Frackenthal et de Saxe reproduisant des bergeries, services de table en vieille faïence imitant le chou patriarcal ou la hure du sanglier, chinoiseries de toutes sortes, tentures de soie brodée, glaces taillées et gravées, où la lumière des bougies roses se reflète en éclairs coquets, mille recherches enfin et mille fantaisies.

Ah I quel magasin de bric-à-brac on ferait avec ce château !

Tout auprès, dans le parc plein de charmilles, de longues avenues, de frais gazons et d'eaux vives, est un ermitage. La princesse Sibylle s'y retirait au temps de ses dévotions.

Le cilice de crin, la discipline, la haire et le grabat s'y voient encore.

La princesse Sibylle n'était pas apparemment comme ce Robeit que Bertram accuse :

De ne faire jamais les choses qu'à demi 1

quand elle entrait en pénitence, elle aurait effrayé les nonnes.

Elle dormait sur la planche, elle priait sur la pierre, elle préparait elle-même $es aliments, s'asseyait 3ur un escabeau, et mangeait en compagnie de trois figures de bois, saint Joseph, sainte Madeleine et le Christ, qu'on voit encore , et qui sopt yëtues des habits que leur prête la tradition.

Bien ne la distrayait de sa pénitence ; Ja ceUule était auprès de l'autel; elle n^e voyait personne, et ne portait .que de la bure. Mais la semaine sainte finie, la

princesse Sibylle rentrait d'un bond dans la vie mondaine. De la cellule au boudoir, iln*y avait qu'un pas; en une seconde, il était franchi.

Adieu le cilice ! on revêtait la robe de satin. Adieu la mortification I on dansait et on soupait. Adieu le jeûne! les meilleurs cuisiniers étaient à l'œuvre... Il n'était plus question que de bals et de mascarades, de chasses et de plaisirs. Les mules de satin faisaient crier 4e sable des allées, lés belles jupes de brocart et les habits de velours se perdaient le long des charmilles. On entendait les doux bruits des concerts, et chaque nuit de nouvelles fêtes faisaient resplendir la façade illuminée du château.

Toutes ces joies dont la chatne n'était jamais rompue expliquent peut-être la rigueur des pénitences auxquelles la princesse Sibylle se condamnait.

Personne n'habite plus la Favorite. Que feraient nos vilains habits noirs dans cet asile de la poudre , et nos cigares dans cette patrie des mouches et du fard ?

Les touristes ont pris la place des gentilshommes.

La Murg traverse alors une large plaine où la betterave, le maïs, le froment et le chanvre se partagent les cultures. C'est la Beauce au pied de la Schwartzwald.

Bientôt une enceinte «de bastions et de fossés ^ dé courtines et de glacis vous arrête. C'est une forteresse fédérale, c'est Rastadt.

Si, au point de vue géographique, Rastadt est une ville badoise, au point de vue militaire c'est unie ville autrichienne. Quatre mille hommes appartenant au régiment de Benedek l'occupent. Tout le monde connaît une ville de guerre : le bruit du tambour y reten-

tit à toute heure, le bruit du canon s*y mêle quelquefois. Rastadt ne saurait manquer à ce programme qui est celui de Besançon, de Metz et de Strasbourg. Des compagnies de soldats en habits blancs vont et viennent par les rues se rendant de la caserne à la place d*arnies, les officiers fument à la porte des estaminets, l'artillerie s'exerce au polygone.

Faut-il vous dire à présent que Rastadt fut brûlé en 1689 par les Français; encore les Français! toujours les Français ! que la ville fut reconstruite par le prince Louis de Bade ; qu'un château y fut bâti sur une hauteur, par le margrave Louis-Guillaume ; que dans ce château, le duc de ViUars et le prince Eugène se rencontrèrent en 1713 et 1714, pour traiter de la paix qui assura à la France la possession définitive de l'Alsace, et que c'est à Rastadt enfin que les trois ministres du Directoire, Bonnier, Roberjot et Jean Debry furent assassinés en 1799, après la dissolution du congrès où l'on discutait les conditions d'un traité de paix entre la France et l'empire d'Allemagne ?

Les plénipotentiaires du gouvernement français devaient quitter la ville dans les vingt-quatre heures ; ils montèrent en voiture à dix heures du soir, et peu de minutes après ils furent attaqués par une bande de hussards qui les massacrèrent, malgré les supplications de leurs femmes et de leurs enfants; l'un d'eux, Jean Debry, laissé pour mort sur la place, put se traîner, malgré ses blessures d'où le sang sortait à flots, jusqu'à la maison la plus voisine; le corps diplomatique tout entier signa une protestation solennelle contre cet assassinat ; mais, la protestation signée et publiée, les assassins ne furent jamais punis; ils ne

furent pas même poursuivis ; chacun cependant les connaissait.

Les hussards, qui assaillirent contre le droit des gens les ministres du Directoire, portaient l'uniforme autrichien. Le gouvernement de Vienne n'a jamais pu se laver entièrement des inculpations hautement dirigées contre luiv

Un monument élevé près de la porte de Rhinau montre aux voyageurs la place où furent frappés les plénipotentiaires français.

Rastadt n'a pas toujours eu l'honneur de compter au rang des forteresses fédérales. C'est en 1840 seulement que la Diète décida que Rastadt ferait partie des places fortes de la Confédération germanique et confiée en conséquence à la garde d'une garnison mixte. Les travaux de fortification commencèrent sur-lechamp; ils n'étaient pas achevés lorsque, le 11 mai 1849, une insurrection éclata dans la ville ; le grandduché de Bade ressentait le contre-coup de la révolution de février, l'armée n'obéissait plus à la voix de ses chefs; mais bientôt après, le 23 juillet, l'armée prussienne, appelée au secours du grand-duc, força à capituler six mille insurgés qui s'étaient retirés dans la forteresse où, depuis trois semaines, ils étaient assiégés.

Un petit monument, qu'on fait voir tout auprès du chemin de fer, est consacré à lac mémoire des soldats prussiens morts pendant le siège .

Les Prussiens l'ont prise et les Autrichiens Toccupent.

La Murg n'a plus à vivre — à couler, si l'on veut — que l'espace de quelques milles. Le Rhin, qui

l'attend, n'est pas loin de Rastadt ; la fratche et limpide rivière va se noyer dans le grand fleuve. Peutêtre alors est-elle lasse de voyager entre des rives plates, après avoir promené ses eaux frémissantes sous l'ombrage séculaire des forêts; sa course est remplie ; elle s'est fatiguée à faire tourner les roues de cent usines, à fertiliser des campagnes sans nombre qui l'ont épuisée par mille saignées, à glisser entre des écueils qui embarrassent sa fuite, à charrier des flottes de radeaux arrêtés çà et là par les dents infatigables de bruyantes scieries. Elle a traversé de longues colonnades de sapins et s'est couchée entre de blondes moissons ; elle a vu des chapelles et des châteaux, des ruines féodales et des résidences princières; aucun autre pays du monde ne lui semblerait plus pittoresque et plus charmant, plus sauvage et plus gracieux. Le paysage a eu les aspect de la Touraine et de rOberland. La Murg n'a plus qu'à mourir. Encore quelques minutes, et la Murg n'est plus.

Elle a commencé par un hameau ; elle finit par une place forte ; quoi de mieux pour une rivière !

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