CHAPITRE XIV
n'importe quel autre de survivre, mais il y a cinquante chances contre une pour que l'individu ainsi doué ne soit pas un des cent survivants. Sans doute les chances que n'importe lequel des autres êtres a de périr sont deux fois plus grandes, mais cela n'empêche pas que les chances de survivre ne soient infiniment en faveur de l’un quelconque des individus moyens. D'autre part, si faible que puisse être l'avantage acquis, s’il est commun à la moitié des individus produits, on le retrouvera chez au moins cinquante et un des survivants, et chez une proportion plus grande encore de leurs descendants ; mais les chances sont contre la conservation d'un « sport » (c'est-à-dire d'une variation brusque et bien marquée) unique au sein d'une nombreuse tribu. L'emploi sans précision d'une doctrine des probabilités imparfaitement comprise a conduit les partisans de la théorie darwinienne, d'abord à confondre les deux cas que nous venons de distinguer, et ensuite à s'imaginer qu'une très faible balance en faveur de quelque « sport » individuel est suffisante pour que ce « sport » se perpétue. En réalité, nous venons de voir par l'exemple ci-dessus que le « sport » favorisé serait conservé une fois sur cinquante. Voyons donc quelle sera son influence sur l’ensemble de Ja tribu lorsqu'il aura été conservé. Îl se reproduira et aura, par exemple, 100 descendants. Or, dans l’ensemble, cette descendance sera de type intermédiaire entre l'individu moyen et le « sport ». Les chances en faveur d'un individu de cette portée de la génération nouvelle seront dans la proportion de une et demie, contre une en faveur de l'individu moyen, c'est-à-dire que les chances que ces individus privilégiés auront de survivre seront moindres que celles de leurs parents. Mais en raison de leur nombre plus grand, il sera probable qu'un et demi d’entre eux survivront. À moins que ces survivants ne s’accouplent ensemble, — ce qui n'est guère vraisemblable, — la descendance de ces 100 individus se rapprochera encore du type moyen. Il y en aura 150, et leur supériorité sera en raison, par exemple, d’un et quart contre un. Il est probable, étant donné le nombre d'individus atteint à présent, que presque deux d’entre eux survivront, et qu'ils auront 200 descendants ayant une supériorité d'un huitième. De ceux-ci, il
survivra un peu plus de deux individus ; mais leur supériorité ira encore en s'affaiblissant ; si bien qu’au bout d’un petit nombre de générations, elle sera devenue imperceptible, et ne comptera pas plus, dans la lutte pour la vie, que n'importe lequel des mille avantages à peine appréciables qui apparaissent dans les organismes ordinaires.
« Un exemple fera comprendre cela tout à fait clairement. Imaginons qu'un homme de race blanche ait été jeté par un naufrage sur une île habitée par des nègres, et qu'il soit entré, d’ une manière permanente, en relations amicales avec une tribu puissante aux coutumes de laquelle il a su s'adapter. Supposons-le doué de la force physique, de l'énergie et des talents d’une race blanche dominante, et que la nourriture qu’on trouve dans cette île convient à sa constitution. Accordons-lui tous les avantages : qu'un blanc puisse avoir sur les indigènes ; admettons que, dans la lutte pour l'existence, les chances qu'il a de vivre fort longtemps soient de beaucoup supérieures à celles des chefs indigènes. Eh bien, il ne faudrait pas, de l'existence supposée de tous ces avantages, conclure qu’au bout d’un nombre, limité ou illimité, de générations, l’île sera habitée par une population blanche. Il est probable que notre naufragé deviendrait roi ; que, dans la lutte pour la vie, il tuerait un grand nombre de noirs ; qu'il aurait un grand nombre de femmes et d'enfants, etc. Dans la première génération il y aura une douzaine de jeunes mulâtres intelligents, très supérieurs aux nègres pour l'ensemble des facultés mentales. Nous pourrions nous attendre à ce que le trône fût occupé pendant quelques générations par un roi plus ou moins jaune. Mais qui pourrait croire que toute la population de l’île deviendra graduellement blanche, ou même jaune ?.. Darwin dit que dans la lutte pour la vie un poids de quelques bé nies suffit à faire pencher la balance en faveur d’une structure donnée, qui alors sera conservée. Mais dans la balance de la nature, un des poids consiste dans le nombre des individus d’une race donnée. Supposons qu'il y ait 7.000 individus d’une variété À, et 7.000 individus d’une variété B de la même race d'animaux ; et disons que tous les individus B par exemple possèdent, grâce à une légère différence de