CHAPITRE V
[évêque Butler suppose que ses adversaires prétendent, sans faire de restrictions, qu'il est. Mais, dans l'usage courant, le mot Lu identique » est considéré comme signifiant : quelque chose de tellement semblable à une autre qu'on ne peut apercevoir entre l elles aucune différence vitale ou essentielle ; comme par exemple | dans le cas de deux spécimens de la même espèce de plante, | dont nous disons qu'ils sont identiques en dépit de différences | individuelles considérables. Ou encore lorsqu'il s'agit de deux empreintes d'un imprimé prises sur le même cliché ; et aussi lorsqu'il s’agit du cliché lui-même, qui pourtant est (bien qu'im- | perceptiblement) modifié par chaque nouvelle empreinte qu'on | prend sur lui. De même, nous n'adhérons pas au sens strict du | mot « identité », — ressemblance absolue, — mais nous l'appliquons avec raison à un passé et à un présent qui sont actuellement | fort éloignés l’un de l’autre, pourvu qu'ils aient été continûment | rehés par des chaînons assez petits pour que nous n'ayons pas l'impression d'un changement un peu soudain en un point quel- | conque ; comme, par exemple, dans le cas de la Tamise à Oxford et à Windsor, ou encore à Greenwich : nous disons que la même | rvière passe à ces trois endroits, voulant exprimer par là qu'une | grande quantité de l'eau qui passe à Greenwich est venue d'Oxford Let de Windsor en un courant continu. Quel degré de soudaineté | à un point quelconque, ou quelle quantité de différence entre les deux points extrêmes sont suffsants pour exclure l'idée d’identité, c'est là une des questions les plus difficiles qu'on puisse | imaginer, et il semble que pour la trancher on se base sur des | raisons différentes selon les différents cas. Quelquefois ces rai- | sons sont tout à fait intelligibles ; d’autres fois, l'arbitraire et le | caprice paraissent dicter la décision.
Selon l'opinion commune, l'identité personnelle est bornée, | à une extrémité de la chaîne, par la naissance, ét à l’autre par | la mort. Avant sa naissance, l'enfant ne peut, ni en personne ni } par l'intermédiaire d'autrui, porter plainte en justice et mettre la loi en mouvement ; et après sa mort il est également impuissant | à exercer aucune action sur la société, sauf dans la mesure où 1l le peut faire par des actes accomplis avant qu'il ait rendu le
dernier soupir. À n'importe quel moment entre la naissance et | la mort, il est capable, soit en personne, soit par un interréleire | de nuire à ses semblables ou d'’influer sur eux. Il s'ensuit qu'on! ne saurait trouver deux autres moments mieux appropriés au dessein de la Société, qui s'est empressée de les saisir et de les, adopter comme réglant définitivement la question de savoir où. commence et où finit l'identité personnelle. Car la Société se. préoccupe avec raison de sa propre utilité plutôt que de la vérité abstraite concernant chacun de ses membres en particulier. Nul! homme capable de réflexion ne peut nier que cette limitation de la personnalité ne soit singulièrement arbitraire en ce qui concerne la naissance, ni qu'elle ne soit très probablement arbitraire en ce qui concerne la mort. Et pour ce qui est des points intermédiaires, il n'est pas douteux qu'il serait plus exact de dire :| « Vous êtes la phase actuelle de la personne que j'ai vue hier soir », ou encore : « Vous êtes l'être qui provient par développement de l'être que j'ai vu hier soir », que de dire : « Vous êtes la personne que j'ai vue hier soir ». Mais la vie est trop courte pour toutes les périphrases qui viendraient de toutes parts en foule s'imposer à nous si nous ne nous interdisions pas résolument de pénétrer sous la surface des choses, — sauf du moins dans des. cas spéciaux où la recherche de ce qu'il y a sous cette surface présente quelque chance particulière de profit qui la rend pardonnable, ou lui sert d’excuse.