CHAPITRE VII
de sensation et de volonté, dont chacun a sa personnalité et possède une âme et une existence individuelles, un système reproducteur, une intelligence et une mémoire propres, et a probablement aussi ses espérances et ses craintes, ses temps de disette et ses époques d'abondance, et la ferme conviction qu'il est lui-même le centre de l'univers.
Îl est vrai que nul d’entre nous ne se doute qu'il y ait en hu plus d’une individualité à la fois. Il nous arrive bien, assez souvent, d’être influencés par d’autres, à tel point que nous agissons, en beaucoup de circonstances, conformément à leur volonté plutôt que conformément à la nôtre. Alors nos actions répondent aux sensations des autres et obéissent aux conclusions de leurs esprits et non pas à celles du nôtre ; et nous faisons si complètement partie d'eux, que nous nous trouvons disposés à faire les choses qui sont le plus désagréables ou le plus dangereuses pour nous, s ‘ils jugent qu'ils ont avantage à ce que nous les fassions. C'est ainsi que nous voyons parfois des gens devenir de simples modes d'action de leur femme ou de leurs plus proches parents. Mais dans ces cas-là il y a je ne sais quoi qui nous bouche les yeux et qui nous empêche de voir à quel point les âmes qui nous influencent sont maîtresses de nous. Nous continuons à croire que nous sommes nous-mêmes et rien que nous-mêmes, et nous sommes aussi certains que nous pouvons l'être de n'importe quel fait, que nous sommes des êtres sensibles, simples, non composés d’autres êtres sensibles, et que notre action est déterminée par la seule opération d'une volonté unique.
Mais en dehors et en plus de cette possession de notre âme par d'autres êtres de notre espèce, la volonté des animaux inférieurs aussi pénètre souvent dans nos corps et en prend possession, et nous fait faire ce qu'ils veulent et ce que nous ne voulons pas : comme, par exemple, quand on essaye de pousser devant soi un troupeau de cochons, ou qu'un cheval emballé nous emporte, ou qu'une bête sauvage nous attaque et nous terrasse. Il est absurde de dire d’un homme qu'il est un « ego » unique, lorsqu'il est pris enire les griffes d’un lion. Même lorsque nous sommes seuls et non influencés par les autres (sauf dans la mesure où
nous nous souvenons de leurs désirs) nous ne laissons pas de nous conformer d'une manière générale aux usages que l'opinion unanime de nos égaux nous a appris à respecter : leur volonté a maïîtrisé notre nature originelle de telle sorte que, bon gré mal gré, nous ne pouvons Jamais nous en libérer complètement, et nous retrancher dans l'isolement de notre propre et unique personnalité. Et même si nous y parvenions, et que nous nous débarrassions de toutes les influences mentales que nous avons subies, et quand bien même nous nous trouverions à ce moment-là tout seuls dans quelque lieu désert où il n’y aurait ni bête ni oiseau pour attirer notre attention ou pour influer d'une manière quelconque sur nos actions, nous ne pourrions ‘cependant pas nous soustraire aux parasites qui abondent en nous, et dont l’action est souvent, — comme nul médecin ne l'ignore, — si puissante qu ‘elle peut pousser des hommes à commettre de véritables crimes, ou provoquer chez eux des convulsions, les rendre fous, les tuer, — alors que, n'eût été ces parasites et leur mode de se comporter, ces hommes n'auraient jamais fait de mal à personne.
Eh Aie ces parasites : : font-ils ou ne font-ils pas partie de nous ? Quelques-uns n'en font évidemment pas partie au sens exact du mot, mais leur action peut dans des cas qu'il est inutile d'énumérer nous influencer si puissamment que nous nous trouvons poussés à agir de telle ou de telle manière ; et cependant nous sommes aussi parfaitement inconscients d'être poussés par quelque chose d'extérieur à notre ( moi » que si ces parasites faisaient partie de nous-mêmes. D'un autre côté, il en est d’autres qui sont indispensables à notre propre existence, tels que les corpuscules du sang qui, de l'avis unanime des meilleures autorités en la matière, paraît être composé d’un nombre illimité d’âmes vivantes, de la santé desquelles dépend la pureté de notre sang et par suite la santé de tout notre corps. Nous ne respirons pas simplement pour respirer, mais pour qu'ils respirent. Nous n'attachons de l'importance à l'oxygène que parce que les infiniment petits qui circulent dans nos veines y attachent de l'importance. Tout l'ordre et le mécanisme de nos poumons peut bien être
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notre ouvrage, mais c’est un ouvrage fait à leur intention, et ils ne nous servent que parce qu il leur convient de le faire, et aussi longtemps que nous les servons. Qui distinguera les parasites qui font partie de nous de ceux qui n'en font pas partie ? Ou bien encore qui fixera la limite entre l'influence exercée par ceux de ces parasites qui sont en nous mais qui ne sont cependant pas nous, et l'influence extérieure exercée par d'autres êtres sensibles et par nos semblables ? Il n’est pas possible de fixer une limite : tout se fond avec le reste ; il n'y a pas d’arêtes dures, et ce n’est qu'à une certaine distance que la vie nous apparaît sous la forme de traits et d'existences individuels. Quand nous en approchons de près, il n'y a rien qu'un barbouillage, ou une masse confuse de touches qui ne signifient rien, comme dans un tableau de Turner.
Le passage suivant de la Théorie Provisoire de la Pangénèse, de M. Darwin, montre suffisamment que ce n'est pas là une opinion bizarre et paradoxale émise à la légère, mais que c’est une conséquence naturelle des conclusions auxquelles sont parvenus les hommes qui sont, de l'avis de tous, à la tête du mouvement scientifique. Voici ce que dit M. Darwin :
« Indépendance fonctionnelle des éléments ou unités du corps. — Les physiologistes sont d'accord pour admettre que l'organisme entier se compose d'une multitude de parties élémentaires, qui sont, dans une large mesure, indépendantes les unes des autres. Chaque organe, dit Claude Bernard, a sa vie propre, son autonomie ; il peut se développer et se reproduire par lui-même indépendamment des tissus voisins. Une éminente autorité allemande, Virchow, affirme encore plus énergiquement que chaque système ( se compose d'une masse énorme de très petits centres d'action. Chaque élément a son activité spéciale qui lui est propre, et, encore au il emprunte à d’autres parties le stimulant de son activité, 1] n'en exécute pas moins seul les fonctions qui lui sont assignées.… Chaque cellule épithéliale et chaque cellule fibreuse des muscles vit dans une sorte de parasitisme à l'égard du reste du corps... Chaque corpuscule osseux possède effectivement un mode de nutrition qui lui est propre. » Chaque élément, ainsi que
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le fait remarquer Sir J. Paget, vit tout le temps qui lui est donné, puis meurt, et est remplacé après avoir été rejeté ou absorbé. Je crois pouvoir dire qu'aucun physiologiste ne doute, par exemple, que chaque corpuscule osseux du doist ne diffère du corpuscule correspondant de l'articulation correspondante de l'orteil, etc, etc. (Plantes et Animaux à l'état domestique, vol. II, pp. 364-365, éd. 1875).
Dans un livre de M. Ribot sur l'Hérédité, je lis ce qui suit : « Quelques auteurs récents attribuent une mémoire » — (et s’il en est ainsi ils doivent attribuer toutes les facultés qui constituent l'individualité complète) — « à chacun des éléments organiques du corps ». Parmi ces auteurs figure le D' Maudsley, dont M. Ribot cite le passage que voici : ( Les effets permanents qu'exerce sur l'organisme un virus particulier, tel que celui de la variole, prouvent que l'élément organique se souvient, pendant tout le reste de son existence, des modifications qu'il a éprouvées. La façon dont une cicatrice au doigt d'un enfant grandit à mesure que son corps se développe démontre, ainsi que Paget l'a fait voir, que l'élément organique de cette partie du corps n'oublie pas l'impression qu'il a reçue. Tout ce qui a été dit sur les différents centres ner-
veux de l'individu démontre l'existence d'une mémoire chez les cellules des nerfs qui se ramifient dans le cœur et les intestins, chez les cellules de la corde spinale, chez celles des ganghons moteurs, et chez celles des couches corticales des hémmisphères cérébraux. »
Eh bien, si les mots ont un sens, il découle des passages cdessus, que chaque cellule de notre corps est une personne douée d'une âme intelligente, — âme d'une espèce inférieure peutêtre, mais qui pourtant n'est séparée de notre âme plus complexe que par une différence de degré et non de nature ; et que ces cellules naissent, vivent et meurent, tout comme nous. En sorte que chaque créature isolée, homme ou animal, est en réalité pareille à un rayon de lumière blanche qui, bien qu'unique, se trouve composé des rayons rouge, bleu et jaune. Il semblerait donc que « nous » nos « âmes » ou nos ( moi > ou nos ( personnalités » — ou de quelque nom qu'il nous plaise de les nommer,
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