‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 50 sur 135 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

— ne sont que le consensus et l’ensemble du courant en marche formé par d'innombrables sensations et impulsions provenant de nos âmes tributaires, ou de nos « moi ». Lesquels, probablement, ne savent pas plus que nous existons ou qu'ils font partie de nous, qu’une puce d'eau microscopique ne connaît le résultat de l'analyse spectrale, ou qu'un ouvrier agricole ne sait comment fonctionne la Constitution anglaise ; tandis que, de notre côté, nous ne les connaissons pas plus que nous ne connaissons les habitudes et les sentiments des animaux d’une classe très éloignée de celle à laquelle nous appartenons, — jusqu'au moment où quelque faute commise par nous, ou quelque trouble dans leurs idées, les obligent à s'insurger.

Ces âmes constituantes sont de natures très variées et d'espèces très nombreuses, et habitent des régions qui sont pour elles de vastes continents, des fleuves et des mers, mais qui ne sont pourtant que les corps de nos autres âmes constituantes : bancs de corail et lits d'éponges en nous. Et l'animal entier n’est qu'une sorte de moyenne proportionnelle entre sa maison et son âme, et nul ne peut dire où la maison finit et où l'animal commence ; pas plus qu'on ne peut dire où l'animal finit et où l'âme commence. Car nos os, en nous, ne sont que des murailles et des contreforts intérieurs, c'est-à-dire des maisons construites, dirait-on, en pierre calcaire par des insectes coralligènes ; et nos maisons, hors de nous, ne sont que des os extérieurs, une sorte de squelette ou de coquille externe : car nous mourons de froid si nous nous trouvons soudain et d'une manière permanente privés des abris qui nous réchauffent et nous protègent comme l'aile de la poule protège ses poussins. Si nous examinons les coquilles et les carapaces d’un grand nombre d'êtres vivants, 1l nous sera diffcile de dire si ce sont des maisons ou si elles font partie de l'animal même, puisqu'elles en sont inséparables, et que l'en retirer c'est anéantir sa personnalité.

Cela étant, peut-on s'empêcher d'imaginer que, puisque nous avons en nous tant d’âmes tributaires, et si différentes de l'âme qu'elles composent par leur union qu’elles ne peuvent ni nous » percevoir ni être perçues par nous, — bien que ce soit en nous

qu'elles vivent, et se meuvent et existent, et bien que nous ne soyons ce que nous sommes que grâce à leur coopération, — peut-on, dis-je, s'empêcher d'imaginer que nous-mêmes sommes peut-être des atomes qui nous combinons pour former, à notre insu, quelque être plus vaste, bien que nous soyons absolument incapables de nous rendre compte de l'existence de cet être, ou de comprendre le plan ou la portée de notre combinaison ? Et cet être-là n'est pas un être « spirituel » — chose qui, sans matière ou sans ce qui, en dernière analyse, doit s'offrir à notre esprit comme une espèce de matière, est aussi dépourvue de sens pour nous que si on nous demandait d'aimer ou de rechercher l'appui d'un vide intelligent, — mais un être pourvu de ce qui est en somme de la chair, du sang et des os ; ayant des organes, des sens, des dimensions, analogues en quelaue sorte aux nôtres ; et dans quelque autre partie duquel nous devons infailliblement rentrer au temps de notre grand changement, pour recommencer toute la carrière dès le commencement, l'éponge passée sur toutes nos vies antérieures, et délivrés à jamais de tous les maux dus à la vieillesse ou à nos antécédents. En vérité, à chaque vie suffit sa peine. Mais toutes les conjectures que nous pouvons faire sur la nature d'un tel être, sont forcément aussi futiles et d'aussi peu de valeur que le seraient sans doute celles que pourrait faire un corpuscule du sang touchant la nature de l’homme. Mais si j'étais un corpuscule du sang, cela m'amuserait de découvrir que non seulement je jouis de ma vie dans ma propre sphère, mais que Je fais aussi réellement partie d'un animal qui ne mourra pas quand je mourrai, et dans lequel, par suite, il m'est possible de me dire que je vivrai pendant l'éternité ou du moins pendant un espace de temps qui, par rapport à la faible distance à laquelle ma pensée me porte dans l'avenir, paraîtrait éternel. Mais, après tout, cet amusement serait d’un genre assez mélancolique. D'autre part, si j'étais l'être dont fit partie ce corpuscule introspectif, je serais d'avis qu'il me servirait mieux en s’occupant de mon sang et en s’arrangeant pour être un corpuscule prospère, qu'en se livrant à des spéculations touchant ma nature. Il me servirait mieux en se servant mieux, et en s’abstenant d'en vouloir

Page 1