‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 53 sur 135 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

autres morceaux restent immobiles, et que si on irrite les pattes de derrière, on ne provoque aucun mouvement ni dans la tête . mi dans les pattes de devant.

Le D" Carpenter continue : « Ou bien, si on coupe l'épine dorsale sans retrancher le cerveau, on peut provoquer des mouvements dans les membres inférieurs au moyen d'un excitant convenable, bien que l’animal n'ait évidemment aucun pouvoir sur eux, tandis que la partie supérieure de son corps demeure aussi complètement qu'auparavant en son pouvoir. »

Pourquoi, dans ce cas, la tête et la partie supérieure du corps sont-ils « l’animal » de préférence aux pattes et à la partie inférieure ? Aucun de ces deux tronçons ne peut vivre longtemps sans l’autre. Par suite donc, les deux ayant la même importance l'un pour l'autre, nous sommes assurément aussi bien fondés à réclamer le titre de « l’animal » pour la partie inférieure, et à soutenir qu'elle n'a aucun pouvoir sur la partie supérieure et sur la tête, que quiconque l’est à donner le nom d’animal à ces dernières. Ce que nous pouvons dire, c'est que l'animal a cessé d'exister en tant que grenouille du moment qu'il a été coupé en deux, et qu'aucune de ces deux moitiés n’est plus la grenouille, mais qu'elles sont simplement des morceaux d'organisme encore vivant, dont chacun a son âme particulière, puisqu'il est capable d'éprouver des sensations et d'agir en conséquence des sensations qu'il perçoit, d’une manière qui dénote l'intelligence psychique ; bien que nous reconnaissions en effet que la partie supérieure a probablement une âme d’un ordre beaucoup plus élevé, et plus intelligente, que celle de la partie inférieure, et qu'aucun des deux morceaux n'a une âme qui puisse être un seul instant comparée, en puissance et en durée, à l’âme de la grenouille dont ils faisaient partie.

« Or, il n’est guère concevable », poursuit le D' Carpenter, « que dans ce dernier cas les sensations soient perçues et la volonté exercée par le moyen de cette portion de l’épine dorsale qui reste reliée aux nerfs des extrémités postérieures mais qui est séparée du cerveau. Car s’il en était ainsi il y aurait deux centres distincts de sensation et de volonté chez le même animal, les

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attributs du cerveau n'étant pas affectés ; et en divisant l’épine

dorsale en deux ou plusieurs segments, nous pourrions créer dans M

le corps d'un seul animal deux ou plusieurs de ces centres indépendants en plus de celui qui a son siège propre dans la tête ».

En présence de ces faits, 1l ne semble pas que ce soit aller chercher bien loin une explication que de supposer qu'il y a bien en effet deux, ou même un nombre illimité de centres de sensation et de volonté dans un animal dont le cerveau n'est pas affecté dans ses attributs ; mais que ces centres, tant que le cerveau

demeure intact, agissent habituellement de concert avec cette 4

autorité centrale à laquelle ils sont subordonnés. C’est ainsi qu’en temps normal, dans le commerce du poisson, le poisson est pris, par exemple, à Yarmouth, puis expédié à Londres, d'où on le réexpédie ensuite à Yarmouth, au lieu d’être consommé à Yarmouth lorsqu'on vient de le pêcher. Mais il est en effet impossible de dire, sous prétexte que les trois tronçons de l'animal présentent certains phénomènes, que les causes de ces phénomènes se trouvaient réellement déjà dans ce qui fut l'animal. Car les souvemrs d'un nombre illimité de générations ont si bien habitué les centres locaux de sensation et de volonté à agir de concert avec le gouvernement central, que tant qu'ils peuvent communiquer avec ce gouvernement ils demeurent dans l'impossibilité absolue d'agir par eux-mêmes. Et lorsqu'ils sont réduits à leurs propres ressources, ils se trouvent tellement démoralisés par des siècles de dépendance à l'égard du cerveau, qu'après quelques faibles efforts pour reprendre leur autonomie, ils meurent, victimes uniquement de leur manque de familiarité à l'égard de leur nouvelle situation, et de leur incapacité à se reconnaître eux-mêmes une fois qu'on les a brutalement arrachés à leurs habituelles associations d'idées.

Le D’ Carpenter conclut ainsi : « Dire que deux ou plusieurs centres distincts de sensation et de volonté existent dans un cas semblable, reviendrait en réalité à dire que nous pouvons former deux ou plusieurs € moi » distincts dans un seul corps : ce qui est manifestement absurde ».

On voit bien en effet qu'il est absurde de prétendre qu'on

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peut faire deux grenouilles d'une seule en coupant une grenouille en deux morceaux ; mais il n'est pas absurde de croire que les deux morceaux sont pourvus de centres secondaires de sensation et d'intelligence qui, lorsque l'animal est complet agissent si bien de concert avec le cerveau, et chacun d'eux avec tous les autres, qu'il n’est pas aisé de découvrir qu'ils étaient autonomes à l’origine ; mais qui, lorsqu'on les empêche d'agir de concert, sont obligés de revenir à leur première habitude, désormais oubliée depuis trop longtemps pour qu'ils la puissent reprendre d’une manière permanente.

Les comparaisons sont sujettes à nous induire en erreur, mais il est des cas où on peut les admettre. Qu'on suppose donc, par exemple, que Londres, sur un rayon de six lieues autour de Charing Cross, se trouve complètement anéanti en l'espace de cinq minutes pendant une séance du Parlement. Qu'on suppose, aussi, que deux barrières infranchissables, de cinq lieues de large et d'une demi-lieue de haut, et chauffées à blanc, soient Jjetées, en même temps, à travers l'Angleterre : l’une s'étendant de Gloucester à Harwich et l’autre de Liverpool à Hull ; et qu'au même moment encore la mer soit transformée en une masse de lave en fusion, rendant toute communication par eau impossible. La vie politique, commerciale, sociale et intellectuelle du pays serait bouleversée à un point qu'il est difficile d'imaginer. Cette dislocation de toute l’organisation actuelle feraient périr les habitants par centaines de mille. Néanmoins chacune des trois parties en lesquelles l'Angleterre se trouverait divisée ne tarderait pas à donner quelques signes de vie provinciale, dont elle rencontrerait certains éléments, imparfaits sans doute, mais prêts | à fonctionner. Bristol, Birmingham, Liverpool et Manchester, | tout accoutumées qu'elles sont à agir sous la direction de Londres, | prendraient probablement les rênes du gouvernement dans leurs | différentes sections. Elles transformeraient leurs Conseils municipaux en gouvernements locaux, choisiraient des juges parmi leurs plus habiles magistrats, organiseraient des comités de secours, et feraient de leur mieux pour ôter l'acide acétique qui pourrait de nouveau être versé sur le Wiltshire, le Warwickshire ou le

Northumberland ; mais toute action commune entre les troi tronçons du pays serait désormais impossible. Aurions-nous raison, * dans ces conditions-là, d'appeler « l'Angleterre » chacune de ces trois parties de l'Angleterre ? Ou encore, en voyant que l’action provinciale ressemble, — autant que le permettraient les circonstances, — à l’action de la nation entière lorsqu'ellé était encore “ intacté, aurions-nous raison de dire que cette action, quelle qu’elle fût, n’est pas politique ? Et enfin nous viendrait-il seulement à l'idée de croire qu'en admettant que cette action provinciale w a réellement un caractère politique, nous admettrions aussi que l'Angleterre, prise dans son ensemble et avant sa division, avait plus d'une personnalité en tant que nation, plus d'un ( moi », quel que fût le nombre des (« moi » subordonnés qui formaient cette personnalité unique, et bien que chacun de ces ( moi » se fût, à l'heure du danger, montré capable d’une faible autonomie ? *

M. Ribot semblerait se faire une plus juste opinion sur le phénomène en question lorsqu'il dit (p. 222 de la traduction anglaise) :

( I] n'est guère possible de soutenir qu'ici les mouvements sont coordonnés comme ceux d'une machine ; les actes de l'animal sont adaptés à un but particulier ; on y trouve les caractères de l'intelligence et de la volonté, connaissance des moyens, choix des moyens, puisqu'ils sont variables comme la cause qui les provoque.

« Si [donc] ces actes et ceux de même nature étaient tels que les i impressions qui les causent fussent senties et que les actes eux-mêmes fussent sentis, ne les appellerait-on pas psychologiques ? N'y a-t-1il pas en eux tout ce qui constitue un acte intelligent ? l'appropriation des moyens aux fins, non une appropria- » tion générale et vague, mais une appropriation déterminée à une * fin déterminée. On retrouve dans l’action réflexe tout ce qui constitue, en quelque sorte, le fond même de l'acte intelligent, c'est-à-dire la même série de moments parcourus, dans le même ordre, et ayant entre eux les mêmes rapports. Il y a donc dans l'action réflexe tout ce qui constitue l'acte psychologique, moins la conscience. L'action reflexe, qui est physiologique, ne diffère

pet de : l'acte psychologique que par un seul point : c’est la conscience en moins (1) ». k - La seule observation que nous ayons à faire là-dessus, c'est hique nous n'avons pas le droit de dire que la partie de l'animal Mqui se meut ne perçoit pas elle aussi son propre mouvement, “tout comme elle a perçu l'impression qui l'a fait se mouvoir. I est clair que « l'animal » ne peut pas le percevoir, car on ne peut plus dire que l'animal existe. Une moitié de grenouille n'est pas une grenouille. Cependant, si les pattes de derrière sont capables, ainsi que M. Ribot paraît l'admettre, de « sentir l'impression » qui provoque leur action, et si dans cette action il y | a (et certes il paraît bien qu'il en est ainsi) ( tout ce qui constitue l'un acte intelligent : … une appropriation déterminée à une fin déterminée », on ne voit pas quel motif on aurait de supposer qu'elles sont incapables de percevoir leur propre action, percep- | tion qui fait de l’action des pattes postérieures une action indubi- | tablement psychologique.

| En outre, M. Ribot paraît oublier que toute action psycholo- | gique tend à devenir inconsciente lorsqu'elle se répète fréquem- | ment, et qu il est impossible d'établir une distinction nette entre Les actes psychologiques et ces actes reflexes, qu il appelle phy- . | siologiques. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y a des Lactes que nous faisons sans savoir que nous les faisons : mais Ja façon dont beaucoup d’habitudes, ainsi que nous l'avons vu, s ‘acquièrent en passant d’un état de consciencé laborieuse à une | parfaite inconscience, nous fait, par analogie, penser que toute action est, au fond, psychologique, mais que l'action de notre | âme nous devient invisible après qu ’elle a été répétée un nombre | de fois suffisant, et qu’il existe, sans doute, une loi aussi simple que celles de l'optique ou de la gravitation, et selon laquelle la perception consciente d'une action varie en raison inverse, par l'exemple, du carré de ses répétitions.

M Il est facile de comprendre l'avantage qu'a pour l'individu cette faculté de faire correctement les choses sans y songer. Car

(1) Voir ies notes du traducteur.

la multitude des objets qui l’arrêteraient à chaque instant. Et c'étaient ceux d’entre les animaux qui avaient acquis cette faculté de travailler automatiquement et sans avoir besoin de recourir” aux premiers principes une fois qu'ils avaient appris à fond à 1

espèce, et de transmettre ainsi leur nouvelle faculté à leurs EU

cendants.

M. Ribot refuse de traiter plus à fond ce sujet, auquel il n’a

à propos de « l'obscur problème » de la différence qu'il y a entré les actions réflexes et les actions psychologiques, les uns disentu que ( là où il ne peut y avoir conscience, puisque le cerveau manque il n'y a, malgré les apparences, que du mécanisme », tandis que d’autres soutiennent que «là où il y a évidemment Cho réflexion, acte psychique, il doit y avoir, malgré les apparences, une cons cience ?. Un peu plus loin (p. 223), il dit : « I] est bien possible* que si un animal décapité pouvait vivre assez longtemps » (c'est à-dire : si les pattes postérieures d’un animal pouvaient vivre assezw longtemps en l'absence du cerveau), « il se formerait en lui » (en elles) «une conscience analogue à celle des espèces inférieures qui se réduirait à la simple faculté de saisir le monde extérieur »4 (Pourquoi «se réduirait » ? On fait quelque chose de plus qués de saisir le monde extérieur lorsqu'on est capable d'essayer ddl faire une chose avec le pied gauche quand on s'aperçoit qu'on ne peut plus la faire avec le pied droit.) «I ne serait pas convenable de dire que l’Amphioxus, le seul des poissons et des vertébrésu qui a une moelle épinière mais sans cerveau, n’a pas de cons cience parce qu'il n’a pas de cerveau ; et si on accorde que les petits ganglions des invertébrés peuvent former une conscience, on ne voit pas pourquoi la moelle ne le ferait pas ».

Nous concluons donc que ce n’est pas forcer le sens des mots « identité personnelle » que d'admettre, non seulement qu'un créature peut devenir plusieurs, comme le papillon devient mul# tiple en ses œufs, mais que chaque individu peut être multiples

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