RP AMEL CHAPITRE VII
imprégné d'un souvenir intense, bien qu'inconscient, de tout ce qu'il a fait assez souvent pour en garder l'impression permanente ; — s'il en est bien ainsi, nous sommes tout à fait en mesure de répondre à ces deux questions. L'être passe par tant de phases intermédiaires entre son premier état d'atome vivant et ses derniers développements, pour la plus simple de toutes les raisons : parce que c'est la route qu'il a toujours suivie jusqu'à présent pour arriver à sa différenciation actuelle ; c'est la route qu'il connaît, et dans chaque tournant et à chaque montée et descente de laquelle il a été conduit par la force des circonstances et la balance des considérations. Ces deux déterminants, en agissant sur lui de telle et telle façon pour tel et tel temps, l'ont fait avancer de telle et telle manière ; et cette manière une fois suffisamment apprise, est devenue affaire d'habitude ou de routine, dont cet être est encore l'esclave et dans laquelle il se confirme par la répétition qu'il en fait à chaque génération successive.
Ainsi je suppose — comme presque tout le monde, me semblet-il, le suppose — que nous descendons d’ancêtres extrêmement différents de nous. Si nous pouvions voir quelques-uns de nos ancêtres d'il y a un million d'années, nous ne trouverions rien en eux qui ressemblât à quelque chose d’humain. Et si nous remontions à cinquante millions d'années en arrière, nous les verrions peut-être à l’état des simples poissons, respirant au moyen d'’ouiïes, et incapables de vivre plus de quelques instants hors de l’eau.
Il est universellement admis qu'il y a une certaine analogie entre le développement embryogénique de l'individu et les différentes phases, ou conditions d'existence, par lesquelles ses ancêtres ont passé. Donc, je suppose que le poisson d'il y a cinquante millions d'années et l’homme d'aujourd'hui sont un seul être vivant, dans le même sens, ou à peu près dans le même sens, que l'octogénaire est un avec le bébé dont il provient ; et que le poisson est parvenu à l'état d'homme, non pas comme nous y parvenons en vivant notre petite vie, et en ne faisant que vivre et vivre sans discontinuation jusqu'à notre mort : mais en vivant pour ainsi dire par pulsations : en vivant d'abord jusqu'à un certain point, pour entrer ensuite au bout d’un certain temps
dans un autre corps, après s'être dépouillé de l’ancien ; faisant son corps comme nous faisons les choses dont nous avons besoin et que nous avons l'habitude de faire : c’est-à-dire autant que possible de la même manière qu'il l'a fait la dernière fois. Je suppose aussi qu'il est, tout comme nous, incapable de faire ce qu'il désire s’il ne le refait pas en suivant point par point la marche à laquelle 1l s'est accoutumé, quand bien même il y aurait d’autres — et de meilleurs — moyens de le faire, et qui ne seraient pas difficiles à trouver, si l'être pouvait les juger meilleurs, et s'il ne s'était pas tellement habitué à sa manière de procéder que la
moindre tentative qu ‘on ferait pour lui enseigner une autre
méthode ne servirait qu'à l’'embrouiller et à le paralyser.
Et cette identité de personnalité entre nous et ces ancêtres pisciformes d'il y a des millions d'années, il faut qu'elle existe aussi entre chacun d’entre nous et le couple particulier de poissons dont (selon cette hypothèse toute provisoire) nous sommes tous descendus. Et il faut qu'elle existe aussi entre chaque couple de poissons et tous leurs autres descendants non-humains, dont quelques-uns sont peut-être des oiseaux et d’autres des poissons ; tous ces descendants, humains et non-humains, n'étant au fond que le moyen que l'être (qui était un couple de poissons quand nous avons commencé à nous en occuper, bien qu'il fût aussi cent mille autres êtres, et qu'il eût été toute espèce d’autres êtres encore avant que le poisson eût commencé à s’ébaucher dans son corps) le moyen, dis-je, que l'être emploie pour continuer à exister, c'est dire en réalité, à croître. Car de même que le corps de l'homme croît à sa manière, — qui consiste en la naissance et en la mort ininterrompues, durant le temps de notre vie, de nombreuses générations de cellules que nous ne connaissons pas, en sorte que nous disons que nous n'avons eu qu'une seule paire de mains ou une seule paire de pieds pendant toute notre vie, alors que nous en avons eu plusieurs paires les unes après les autres ; — de même ce grand être composé, LA VIE, pense probablement qu'elle est un animal unique, et que les cellules qui la constituent croissent, et peut-être s'usent et se régénèrent, mais à coup sûr ne meurent pas.
CHAPITRE VII Il se peut que les cellules dont nous sommes faits, et qui, nous l'avons vu, doivent être considérées comme des personnes sépa- . rées, dont chacune a sa vie et sa mémoire propres, — il se peut que ces cellules calculent le temps sur une échelle d’une petitesse * mconcevable pour nous, et telle qu'aucun mot ne saurait en donner la moindre idée. Ce qui leur apparaît comme une longue et pénible opération est peut-être pour nous quelque chose de si instantané que nous ne nous en rendons aucun compte, n'ayant pas de microscope qui nous montre les détails du temps. Eh bien, de même, si nous laissons notre imagination concevoir l'existence d'un être qui aurait autant besoin d’un microscope pour voir notre temps et nos affaires que nous pour voir le temps et les affaires de nos cellules, nos années ne dureraient qu'autant qu'un clignement de ses yeux. Et alors, lui viendrait-il seulement à l’idée que les fourmis et les mouches d’un clin d’yeux sont différentes de celles du clin d’yeux suivant ? Ne croirait-il pas, plutôt, que ce sont toujours les mêmes mouches, et, de même, toujours les mêmes hommes et les mêmes femmes, — si du moins il les pouvait voir, et si toute la race humaine ne lui apparaissait pas omme une sorte de tache de lichen s'étendant à la surface de la erre, sans qu'il en pût distinguer les individus constituants ? vec l’aide d'un microscope et de l'exercice intelligent de sa raison, } finirait par deviner la vérité. Il mettrait le marché de Covent den dans le champ de son microscope, et écrirait peut-être e grande masse d'absurdités sur l’ « infailhble instinct » qui pprend à chaque marchand à reconnaître son propre panier sa propre charrette. Et c’est là, mutatis mutandis, ce que nous vons commencé à faire à l'égard de notre corps. Or, ce que je ésire ici, cest de faire, en remontant, un pas comme celui que ous avons déjà fait en descendant, et de montrer qu’il n’est pas éraisonnable de penser que nous pourrions bien n'être que les mes constituants d'une créature composée umique, LA VIE, 1 a probablement une conception nette de sa propre existence, qu'elle ne conçoive pas plus notre existence que nous ne ncevons celle de nos propres unités. Je désire aussi montrer il n'est pas déraisonnable de penser que cet être, LA VIE,
LA VIE ET L'HABITUDE n'est devenu ce qu'il est que grâce au même DrOCBIE par lequel | tout art et toute manufacture humaine se développe, c'est-àdire : en faisant et refaisant sans cesse la même chose ; en partant , d’un « quelque chose » en quoi on peut à peine reconnaître la foi, ou le désir de savoir, de faire, ou même de vivre, et dont l'origine / nous est complètement cachée, — et qui grandit peu à peu, M jusqu’à être d'abord conscient de son effort, puis de son pouvoir. M Puis son pouvoir augmente, et la conscience qu'il en a diminue. “ Et enfin son pouvoir devient si grand, et lui-même est tellement» saturé de souvenir qu'il cesse absolument d'être conscient, sauf en ce qui concerne la plus récente phase de ses nombreuses diffé-« renciations, ou encore dans le cas où il se trouve placé dans une“ situation tellement nouvelle qu'il est contraint de choisir entres la mort ou une révision complète de sa propre position.
Quant à chercher à expliquer comment la plus petite parcelleM de matière a pu s'imprégner de tant de foi qu'on la doive con-! sidérer comme le commencement de LA VIE, ou à déterminer# en quoi consiste cette foi, c'est là chose impossible, et tout ce“ qu on en peut dire, c'est que cette foi fait partie de l'essence! même de toutes choses, et qu ‘elle ne repose sur rien. |
Voilà comment, à mon avis, nous pouvons dire avec raison# que « l’expérience de la race » se transmet à l'individu, sans donner! à cette expression un sens différent de celui qu'elle a naturelle ment. C'est-à-dire : qu'il y a dans chaque ovule une véritable mémoire, qui remonte non seulement à la dernière fois où cet ovule était un ovule fécondé, mais jusqu'à cette époque plus lointaine où 1il fut le tout premier commencement de la vie, Je première de toutes les créatures, qu'il est encore aujourd'hui — qu'il soit homme ou ovule, — et de tous les souvenirs de laquelle} il est encore, autant que les circonstances et le laps de temps permettent, tout imprégné. Assurément ce n'est pas là une hypo: thèse risquée, car le seul fait que le germe, dès le premier instan où nous sommes capables de le découvrir, semble si bien savoil ce qu ‘il a à faire, et agir avec si peu d'hésitation et si peu d'intros pection, et sans avoir recours aux principes, — ce fait seul suffrai à nous persuader qu'il doit être armé de ces deux moyens, qu |