L'INSTINCT, MÉMOIRE HÉRÉDITAIRE
J'ai déjà parlé de l'ouvrage de M. Ribot sur l'Hérédité, et je vais à présent en examiner un passage.
M. Ribot écrit : | « L'instinct est inné, c'est-à-dire antérieur à toute expérience individuelle ». Cela, je le nie, et pour des raisons que j'ai déjà suffisamment mises en lumière; mais passons. « Tandis que l'intelligence se développe lentement et par une accumulation d'expériences, l'instinct est parfait du premier coup ». (L'Hérédité, p. 14) (1).
Il est évident que le souvenir d’une habitude ou d'une expérience ne se transmet généralement pas au descendant en cet état de perfection qu’on nomme «instinct », tant que cette habitude ou cette expérience n'ont pas été répétées au cours de plusieurs générations avec plus ou moins d’uniformité ; car autrement l'impression reçue ne serait pas assez forte pour persister à travers tout le travail compliqué et difficile de la reproduction. Pour qu'il en soit ainsi, 1l faut, naturellement, que l'habitude soit parvenue, pour ainsi dire, à être en équilibre avec le sentiment que la créature possède de ses propres besoins ; en sorte, d’abord, que cette créature a longtemps considéré cette habitude comme le meilleur
(1) Th. Ribot, « L'Hérédité psychologique », 10° éd. française ( 1914), p. 21 (F, Alcan, éditeur). [N. Trad]. Voir les notes,
GC EU LE FAN ER a DL cf LAS
EN TCST MNUAENERR “Un ju VA ET FANTEE
parti possible à prendre, ne laissant, dans son ensemble et en toutes circonstances normales, guère plus à désirer, et que, par suite, cette habitude a fort peu varié au cours d'un grand nombre de générations. Naturellement, elle se sera transmise dans un état plus ou moins complet, sujet à varier, imparfait et conscient, avant que cet équilibre ait été atteint. Néanmoins, elle n'aura pas cessé, pour des raisons qui apparaîtront clairement par la suite, de tendre vers l'équilibre. Or, une fois cette phase atteinte — et cela s'applique à toutes les habitudes — l'être cesse d’essayer de perfectionner l'habitude, et dès lors sa répétition devient stable et par conséquent susceptible de se transmettre plus infailliblement ; mais en même temps elle cesse de se perfectionner. Dès lors elle est fixée, et pourra, peut-être, se transmettre de plus en plus tôt à chaque nouvelle vie de l'être, jusqu’à ce qu'elle ait atteint, pour se manifester, la date qui s'accorde le mieux avec les autres habitudes de l'être. Naturellement aussi, elle se manifestera désormais d’une manière inconsciente et irréfléchie, car on ne peut pas rouvrir à tout moment des questions qui ont été réglées une bonne fois : si hier vous avez examiné à fond une affaire, vous ne pouvez pas la réexaminer encore de fond en comble aujourd'hui : mais vous adoptez, quoiqu'il advienne, la conclusion à laquelle vous êtes arrivé hier ; et vous l’adoptez même en dépit des doutes qui vous assiègent parfois et qui vous font vous dire que, peut-être, si vous y réfléchissiez davantage, vous découvririez un moyen encore meilleur. Il ne faut donc pas qu'on s’attende . à trouver dans « l'instinct » de ces hésitations et de ces tâtonnements qui proviennent d'un savoir encore assez imparfait pour être activement conscient. Et il ne faut pas s'attendre non plus à ce qu'il s’accroisse ou varie, si ce n’est dans des circonstances telles qu’elles déroutent la mémoire et qu'elles mettent l'être dans l'alternative, soit d'inventer, — c'est-à-dire de varier, — soit de périr. Mais tout instinct doit forcément avoir passé par les phases laborieusement conscientes par lesquelles passent actuellement les civilisations et les inventions mécaniques de l'homme; et quiconque voudrait étudier l’origine d’un instinct, son développement, sa transmission partielle d’abord ; son accroissement ;