‹ La vie et l'habitude, traduit de l'anglaisChapitre 86 sur 135 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

sa transmission plus complète, ses progrès vers une stabilité plus inconsciente ; et enfin sa perfection comme instinct infaillible infailliblement transmis, doit prendre pour points de comparaison et pour guides : les lois ; les coutumes ; et les progrès des inventions mécaniques. Car les coutumes et les machines sont des instincts et des organes actuellement en voie de développement, et il est certain qu’un jour elles atteindront l’état d'inconscience et d'équilibre que nous observons dans les constructions et les instincts des abeilles et des fourmis, et que nous trouvons déjà en voie de réalisation chez quelques nations sauvages. Toutefois, nous pouvons nous dire, non sans satisfaction, que cet état futur de l'humanité, — le véritable Règne Millénaire, — est encore fort éloigné de nous. Mais, après tout, les abeilles et les fourmis paraissent être heureuses : peut-être même sont-elles plus heureuses à présent que pendant les siècles où tant de questions sociales étaient l'objet de discussions aussi violentes chez elles, que d'autres questions sociales, et peu différentes des leurs, le seront un jour parmi nous.

Or, cela, on le voit, rouvre toute la question de la stabilité des espèces. L'espace nous manque pour la traiter ici, et nous nous contenterons d'en dire seulement ceci : D’après l'ensemble des preuves que nous avons, beaucoup de plantes et d'animaux paraissent avoir atteint une phase de leur existence dont 1l est difcile de les faire sortir ; c’est-à-dire, qu’elles mourraient plutôt que de changer leurs habitudes : véritables martyres de leurs convictions. Ces races-là refusent, aussi longtemps qu'elles le peuvent, de voir les changements qui se sont produits dans leur milieu ; mais lorsqu'elles sont contraintes de s’en apercevoir, elles quittent la partie, parce qu’elles ne peuvent pas et ne veulent pas, ou ne veulent pas et ne peuvent pas, inventer. Et cela est parfaitement compréhensible, car une race n'est pas autre chose qu'un individu qui vit très longtemps, et que, comme tous les individus, ou toutes les tribus d'hommes qu’on ait observés jusqu'ici, la race a forcément ses capacités spéciales et ses limitations particulières, bien qu'il soit extrêmement difficile de dire, aussi bien dans le cas de la race que dans celui de l'individu, quelles

sont ces limitations, et pourquoi, étant allée jusque-là, elle n'irait pas plus loin. Tout homme et toute race sont capables d'être éduqués jusqu’à un certain point ; mais toute l'éducation du monde ne fera pas, comme on dit, d’un goujat un grand seigneur. La cause immédiate de la limitation paraît être l'absence du désir de progresser. Or, l'absence ou la présence de ce désir dépend de la nature même et du milieu de l'individu, ce qui revient à dire que l'être ne peut pas progresser, mais que, comme le dit (avec une légère variante) la chanson :

« Quelques races le font, et d'autres non; Quelques races veulent bien ; mais celle-ci non; J'ai souvent cherché à voir si elle voudrait, Mais elle m'a dit qu’elle ne pouvait pas, et je crois qu'elle avait raison ».

On prétendra peut-être qu'avec du temps et de la patience on finirait par faire comprendre le calcul différentiel à un garçon de ferme. En effet, on le pourrait ; mais avec l’aide d’un désir intérieur, chez le garçon de ferme, de devenir savant, et non pas autrement. Si cet enfant veut apprendre, ou s'élever socialement, il y parviendra en dépit de tous les obstacles, et deviendra un être tout différent de ce qu'il était à l’origine. Mais s'il ne veut pas apprendre, aucun désir de la part d'une autre personne ne le fera apprendre. S'il s’en croit capable, il le désirera ; ou, s'il le désire, il ne tardera pas à s’en croire capable, et à s’efforcer de réaliser son désir. Il est impossible de dire ce qui vient le premier, car le désir et la capacité vont toujours ensemble, ou du moins se suivent de très près, et toute cette affaire n'est, d'un bout à l’autre, qu’un cercle des plus vicieux. Mais il est évident qu'il y a bien plus à dire en faveur de ces cercles-là que nous ne l'avions pensé jusqu'à présent. Nous avons beau faire, il est nécessaire que chacun de nous raisonne suivant son cercle vicieux propre, hors duquel, tant que nous vivons, il nous est tout à fait impossible de sortir. Je ne sais pas si l'acceptation franche et sincère de ce fait n’est pas le meilleur correctif que nous puissions trouver contre le dogmatisme.

Nous pouvons comprendre qu'un pigeon pourrait, en une

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