CHAPITRE XI
vraisemblable qu'il retrouve jamais la pensée, à moins qu’un temps me vienne où il faudra modifier le proverbe, et dire que c’est en forgeant qu'on désapprend le métier de forgeron. « Et si ce phénomène semble très étrange, on remarquera qu'il y a en nous des états analogues. Ce que nous faisons par habitude, marcher, écrire, exercer un art mécanique, tous ces actes et beau- | coup d'autres fort compliqués, s’accomplissent sans conscience ». « L'instinct paraît immuable. Il ne semble pas, comme l'intelligence, croître et décroître, gagner et perdre. Il ne se perfectionne pas >.
Naturellement. Car en règle générale on ne doit jamais chercher le perfectionnement ailleurs que le long de la ligne du plus récent développement, c'est-à-dire, dans les choses sur lesquelles l'être s'exerce encore consciemment. Les questions plus anciennes sont réglées, et leur solution doit être acceptée comme définitive, car la question même de vivre se réduirait à l'absurde si tout ce qui a été décidé la veille devait être remis en question le lendemain. En peinture et en musique, tout comme en fait de politique et de « vie », il faut que chacun ait des convictions solides et défnitives : car de la décision, même quand on a tort, vaut mieux, toujours, que l’indécision — j'allais dire : même quand on a raison. Et une ferme intention qui nous expose à un danger vaut encore mieux qu'une intention débile qui ne fait que reculer notre perte. Toute race a commis des fautes graves en son temps, mais elle y est restée attachée, car elle a reconnu qu’elle avait plus d’avantages à modifier, à cause de ces fautes, quelques-unes de ses structures et certains de ses instincts qu'à faire en elle une révolution complète en changeant radicalement toute sa structure et en portant ainsi atteinte à une foule de droits acquis. Les organes rudimentaires sont, comme on l’a souvent dit, des survivances de ces droits, et les témoins de leur extinction graduelle et paisible en tant que convictions vivantes. Et ils montrent aussi combien il est difficile de vaincre un préjugé ou une habitude qui a été longtemps en vigueur, et qui n’est pas assez gênante pour nous déterminer énergiquement à nous en guérir.
« S'il » (l'instinct) « ne reste pas absolument invariable, il ne
LA VIE ET L'HABITUDE varie du moins que dans des limites restremtes, et, quoique cette | question, très débattue de nos jours, ne soit pas encore résolue," on peut dire que, dans les instincts, l'immutabilité est la règle, et que les variations sont l'exception ». |
C'est exactement ce qui doit être. Le génie s'élève parfois. un peu au-dessus des conventions, mais quand il s'agit de vieilles. conventions, l'immutabilité est la loi.
« Tels sont », dit M. Ribot, « les caractères [de l'instinct] admis d'ordinaire ».
Oui, mais ne sont-ce pas là aussi les caractères qu'on reconnait} d’ordimaire aux actions dues à la mémoire ?
Au bas de la page 15, M. Ribot cite, d'après M. Darwin, ce! qui suit :
« Nous avons des raisons pour admettre une conservation durable d'habitudes primitives même après une domesticationA prolongée. Ainsi nous voyons, comme trace de la vie originelle, de l’âne dans le désert, la forte répugnance qu'il éprouve à tra-# verser le plus petit courant d’eau et le plaisir avec lequel il se! roule dans la poussière. Le chameau, qui est cependant domestiqué depuis longtemps, éprouve la même répugnance à traverser un! ruisseau. Les jeunes porcs, quoique bien apprivoisés, se tapissenti lorsqu'ils sont effrayés, et cherchent à se dissimuler même suri une place nue et découverte. Les jeunes dindons et même les’ poulets, lorsque la poule donne le signal du danger, se sauvent! et cherchent à se cacher, comme font les jeunes perdrix et les# faisans, pour que la mère puisse prendre son vol, ce qu'à l'état domestique elle n’est plus capable de faire. Le canard musqué, dans son pays, perche souvent et niche sur les arbres ; et nos! canards musqués, domestiques, quoique très indolents, aiment à se percher sur les murs, les granges, etc. Nous savons que,” quoique abondamment et régulièrement nourri, le chien enfouits souvent, comme le renard, la nourriture dont il n'a pas besoin ; nous le voyons encore sur un tapis tourner longtemps sur lui-# même comme pour fouler l'herbe à la place où il veut se coucher...h Nous trouvons enfin, dans le plaisir avec lequel les agneaux ets les chevreaux se groupent ensemble et folâtrent sur le plus petits
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