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La vie et l'oeuvre de Henri Bouilhet, 1830-1910

'auteur de l'Orfèvrerie française aux dix- \^ huitième et dix-neuvième siècles (1), notre cher Henri Bouilhet, est mort le 21 septembre 1910, avant qu'aient pu paraître les deux derniers volumes de l'œuvre à laquelle il consacra les meilleurs loisirs des ultimes années de sa belle vie laborieuse. Il en avait corrigé toutes les épreuves, et il ne retardait le tirage de l'imprimeur que pour les reviser une fois de plus avec l'extrême conscience et le sérieux qu'il apportait à tout ce qu'il entreprenait. Puis, l'esprit en repos, heureux de la tâche terminée, mais comme s'il eût voulu fuir modeste-

(1) Cette biographie sert de préface au 3° livre de YOrfèvrerie française, par Henri Bouilhet, éditée par Henri Laurens, en décembre 1913.

ment, à son ordinaire, les louanges qu'il allait en recueillir, il se coucha et s'endormit du dernier sommeil, laissant à son fils bien-aimé le soin de mettre au jour ce qu'il restait du livre à publier.

Henri Bouilhet venait d'atteindre ses quatre-vingts ans, quand la mort l'enleva. Mais, à le voir toujours si vigoureux et actif, supportant sans faiblir le poids des affaires, gardant jusqu'à la suprême minute sa merveilleuse lucidité d'intelligence, et cet esprit de méthode qui lui avait permis durant toute sa vie de mener de front avec aisance tant d'occupations diverses, on n'eût jamais pu croire sa fin si proche. Président de la Société de l'Union centrale des Arts décoratifs, à laquelle depuis quarante ans il s'était donné de toute son âme, gérant de la célèbre maison d'orfèvrerie Christofle, devenue sienne, pour ainsi dire, par ses liens de parenté, et où, pendant plus d'un demi-siècle, il joua le rôle le plus brillant ; enfin, membre du Conseil supérieur des Beaux- Arts, Henri Bouilhet restait solide sur la brèche, non comme un chef fatigué qu'on garde par déférence à un poste d'honneur, mais comme un militant sur lequel on pouvait compter toujours pour les directions viriles et décisives.

Homme de résolution, en effet, d'initiative et de haut idéal, il avait prouvé qu'il l'était.

Sa carrière, si bien remplie, peut être envisagée sous deux aspects distincts, soit qu'on considère en lui l'orfèvre, soit qu'on envisage son rôle considérable à l'Union centrale. Comme orfèvre, il a grandement contribué à l'évolution, je dirai aussi aux progrès de son art par son goût ingénieux, par ses qualités d'homme de science, habile à adapter les procédés de l'outillage mécanique à la production moderne.

Comme protagoniste de la Société de l'Union centrale, il a aidé puissamment au mouvement d'affranchissement de nos industries de luxe qui restaient enlizées dans les sempiternels pastiches des styles anciens. Sa mémoire mérite de survivre à l'un comme à l'autre de ces titres.

Un critique autorisé, M. Gabriel Mourey, écrivait au lendemain de sa mort, dans la Revue Les Arts (1), les lignes que voici :

Il n'est personne, on peut le dire, parmi ceux qui connaissent l'histoire des arts décoratifs durant ces cinquante dernières années, en la mémoire de qui le nom de Henri Bouilhet n'éveille un souvenir. L'homme qui le porta et l'ennoblit fut en effet étroitement mêlé à toutes les manifestations de notre vie artistique au cours d'un demi-siècle qui vit la rénovation de nos arts industriels, tombés en désuétude depuis la fin du premier Empire.

La constatation est des plus justes. Et il me sera permis, à moi qui fus pendant près de trente années un fidèle compagnon de lutte aux côtés de ce chef respecté, d'ajouter qu'il est infiniment regrettable qu'on n'ait pu le décider à accepter au moment opportun, dans le Conseil d'administration de l'Union centrale, la première place, au lieu de la seconde dont il se contenta. En s'effaçant trop modestement devant les deux hommes politiques, Antonin Proust, puis Georges Berger, qui occupèrent successivement, de 1882 à 1910, la présidence de la Société, il est bien certain que Henri Bouilhet crut avec sincérité mieux servir la cause à laquelle il s'était voué. Manqua-t-il de confiance en lui? Craignait-il de se laisser trop absorber au détriment de sa maison d'orfèvrerie par une fonction qui, grâce à la façon dont il la comprenait, serait devenue une lourde charge? C'est probable. Il était de

(1) Numéro d'avril 1911, p. 18.

i: ■ LA VIE ET L'ŒUVRE DE HENRI BOUILHET

ceux qui ne se poussent pas d'eux-mêmes au pouvoir. Quoi qu'il en soit, par son excessive réserve, il se condamna luimême à ne point fournir sa mesure. Dans la main d'un tel pilote, le gouvernail d'un navire sur lequel nous combattions pour une noble cause aurait pris une route plus sûre. Point de tâtonnements ni de fausses manœuvres. Les destinées de notre moderne art décoratif français eussent, je le crois, sensiblement gagné en direction ferme et heureuse.

Mais nous reviendrons tout à l'heure sur ce sujet, et nous dirons quelle fut la part exacte de Henri Bouilhet dans l'œuvre de l'Union centrale. Auparavant, il convient de remonter à ses débuts dans l'industrie, et d'indiquer comment il s'y signala, par quelles qualités de nature, par quelle puissance de travail il parvint à y jouer le rôle remarquable que nous allons essayer d'y définir.

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