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L'ŒUVRE DE L'ORFÈVRE

Né en 1830, Henri Bouilhet devint orphelin à l'âge de huit ans. C'était un enfant très doux, assez taciturne, d'une conduite exemplaire, qui eut de bonne heure le goût de l'étude, et s'astreignit sans peine à cette discipline intellectuelle par laquelle s'affirment les volontés précoces. Admis comme boursier au collège Sainte-Barbe, il passait avec succès en 1848 le double examen des baccalauréats ès lettres et ès sciences, et entrait avec le sixième rang, par voie de concours, comme boursier de la Ville de Paris, à l'Ecole centrale des

Arts et Manufactures. Il en sortit second en 1851, avec le diplôme d'ingénieur chimiste.

Son maître, l'illustre chimiste Jean-Baptiste Dumas, qui tenait le jeune homme en particulière estime, aurait souhaité le voir se consacrer uniquement à la science. Il le poussa à collaborer au Dictionnaire de Chimie industrielle de Bareswill et Aimé Girard, et l'engagea à faire des conférences, ce à quoi Bouilhet s'essaya, non sans succès, à la Société d'encouragement, à l'Observatoire et aux Arts et Métiers, sur différents sujets, tels que les Origines de la galvanoplastie, ses progrès; les Nouvelles pâtes de la Manufacture de Sèvres; la Reproduction des objets d'art en métal et leur vulgarisation dans les musées, etc., etc.

Mais Henri Bouilhet avait sa voie toute tracée auprès de son oncle, Charles Christofle, qui lui servait de père, et dont la sollicitude avait su lui faire place à ses côtés dans la manufacture d'orfèvrerie, fondée par lui, à laquelle il commençait alors à donner le développement colossal qu'elle a pris par les applications d'argenture électro-chimique. Précisément, à cette date, c'est-à-dire vers l'année 1852, le promoteur de l'industrie nouvelle de l'orfèvrerie argentée voyait enfin s'aplanir les difficultés inouïes qu'il avait rencontrées dans le début de sa tentative audacieuse, difficultés qu'ont presque toujours à vaincre les grands novateurs, quand il s'agit de triompher de la routine. Par bonheur, Charles Christofle était un de ces lutteurs énergiques au caractère fortement trempé, qu'aucun 'découragement ne pouvait abattre. Depuis 1844, il avait démontré par une production intelligente les avantages de l'invention qui ouvrait à l'orfèvrerie des horizons imprévus, et l'Académie des Sciences, par la voix autorisée de J.-B,

Dumas, avait signalé les conséquences merveilleuses au double point de vue hygiénique et économique du procédé qui allait supprimer les ateliers si dangereux de la dorure au mercure. La plupart des fabricants, après être restés incrédules (exception faite pour Odiot et Thomire), consentaient enfin à se laisser convaincre, et se décidaient à répandre dans leur clientèle un genre de production accueilli tout d'abord sans faveur, on peut dire presque avec dédain. Le succès s'affirma surtout à partir de l'Exposition de 1849, et les ateliers de Charles Christofle, pour répondre aux besoins d'une fabrication devenue intensive, durent, non seulement prendre des proportions jusqu'alors inconnues, mais aussi se pourvoir d'un outillage mécanique qu'il s'agissait d'inventer à peu près de toutes pièces. L'électricité et la vapeur faisant leur apparition dans l'art de l'orfèvrerie, transformant l'échoppe de jadis en usines grondantes et fiévreuses, quelle révolution dans l'industrie !

Il y avait là, on le conçoit, un rôle séduisant à jouer pour un ingénieur de vingt ans, enclin aux recherches sérieuses, ayant cet esprit d'initiative qui est le propre de la jeunesse, et dont, bien souvent, dans le train ordinaire de l'industrie, il arrive qu'on tend plutôt à retenir qu'à exciter l'ardeur.

Admirablement dirigé par son oncle, Henri Bouilhet put donner libre essor à ses qualités. Quel champ n'avait-il pas devant lui, d'ailleurs, puisque son effort de création allait devoir s'étendre dans les sens les plus divers, et que, pour satisfaire au programme magnifique de Charles Christofle, il convenait de mettre au service de l'Art toutes les ressources de la science ?

Il commença par s'initier aux détails compliqués du métier

de l'orfèvre, et se forma le goût tout en apprenant à se plier à la discipline commerciale. En même temps, il s'efforçait d'utiliser ses talents de chimiste et d'ingénieur dans les applications de la galvanoplastie, ainsi que dans l'installation d'un matériel de machines de plus en plus variées. Parmi les innovations qu'il réalisa à cette époque ou auxquelles il prit une part des plus actives, je rappellerai celle qui consiste à remplir les coquilles galvaniques par un métal dur tel que le laiton, et permet d'obtenir une « galvanoplastie massive », c'est-à-dire des reproductions en une seule pièce de figures ronde-bosse, de motifs architecturaux ou décoratifs de grande dimension, et même des statues entières. D'intéressantes applications en furent faites, non seulement dans la fabrication courante, mais encore dans des oeuvres destinées à rester comme des spécimens de l'art de la ciselure : les appartements de l'Impératrice, aux Tuileries, décorés par Lefuel, présentaient de véritables chefs-d'œuvre en ce genre, rivalisant avec les plus fines ciselures du dix-huitième siècle. Le revêtement du wagon du Pape, exécuté sous la direction d'Emile Trelat, en 1859, les portes de l'église Saint- Augustin, reproduites sur les dessins de Victor Baltard, les chapiteaux de l'Opéra de Garnier, furent également obtenus par ce procédé.

On peut se faire une idée, par ce seul exemple, de la diversité des travaux auxquels, dans l'usine, devait tenir tête notre jeune ingénieur. Chaque jour, c'était quelque nouveau problème à étudier et à résoudre. Aux questions de mécanique et de chimie, d'installation d'outillage, qui étaient plus particulièrement de son ressort, s'ajoutaient toutes celles de la pratique commerciale dans une vaste entreprise. Il fallait tantôt s'occuper de la direction des ateliers, dont on ne cessait

d'augmenter le nombre, tantôt imaginer des modèles inédits pour cette orfèvrerie galvanique qui faisait alors son entrée sensationnelle dans le monde, et les approprier aux conditions spéciales de la fabrication. Par surcroît, il fallait encore dresser, avec mille peines et tâtonnements, tout un personnel d'ouvriers aux opérations d'un métier d'autant plus compliqué qu'il était encore inconnu. Il fallait, enfin, préparer projets sur projets pour une clientèle qu'il s'agissait de conquérir à force de diplomatie, en luttant contre les préjugés hostiles aux nouveaux procédés. Tâche énorme ! Labeur considérable ! et qui n'exigeait pas seulement une activité très grande, mais qui obligeait en outre aux méditations sans trêve, aux expériences incessantes de laboratoire, à une perpétuelle tension de toutes les facultés du cerveau.

Quelle école ce fut pour Henri Bouilhet, durant cette période qui va de 1852 à 1863, que cette collaboration si féconde avec Charles Christofle et son gendre, Ernest de Ribes, qu'il avait associé à la direction de sa maison.

Pénétré qu'était Henri Bouilhet d'admiration pour les qualités supérieures de son oncle, gagné par l'exubérance et l'enthousiasme de ce tempérament de flamme, lui, le disciple moins audacieux et plus calme en apparence, se donna tout entier, sans réticence ni réserve, avec un dévouement absolu, une totale abnégation de soi-même à l'œuvre qui allait absorber sa vie. Doué d'une santé remarquablement robuste, la fatigue ne semblait pas avoir prise sur lui. Tout son temps était consacré au travail. Point de distractions mondaines, de rares soirées au théâtre, jamais de sorties en dehors de celles que réclamaient les affaires. Dans ce Paris qui, alors comme aujourd'hui, offrait à foison ses tentations à la jeunesse, dans

ce monde de la haute bourgeoisie où il voyait s'ouvrir devant lui tant de brillantes relations, Henri Bouilhet évitait tout amusement, restait à l'écart et se concentrait dans son rôle. Même les dimanches, dans les réunions de famille, aux heures où les plus laborieux se laissent aller à une détente aimable, on le voyait dans un coin du salon s'absorber en quelque problème ardu, chercher en dessinant le galbe d'une pièce d'orfèvrerie ou bien griffonner silencieusement des notes de prix de revient. Tel il était à cette époque, tel il resta toujours: grave, réfléchi, méthodique, jamais inoccupé.

Parmi les installations les plus importantes dont Henri Bouilhet eut à s'occuper pendant ses années de début, il faut mentionner, à part celles des ateliers de dorure et d'argenture, l'outillage admirable qui amena une révolution dans la fabrication des couverts de table. Depuis le milieu du dixhuitième siècle, ces ustensiles étaient exécutés, on le sait, au balancier et au mouton dont l'action puissante donnait sa forme aux fourchettes ou aux cuillères, et imprimait les ornements au moyen de deux matrices d'acier superposées exactement. Mais, pour rapide et économique que fût ce procédé, il était bien loin de répondre aux besoins de la fabrication vertigineuse de nos jours.

Ce fut seulement quelques années plus tard qu'un ingénieux inventeur, H. Levallois, par la transformation du laminoir à rouleaux circulaires en machine à va-et-vient, mue par une bielle opérant la pression sur des matrices en forme de segments de cylindre, parvint à décupler la rapidité de production, tout en réalisant le travail en perfection, ce qui amenait une énorme diminution du prix de revient. Levallois, malgré la brillante réussite de ses essais, ayant

été exploité par des capitalistes, allait sombrer, et il serait peut-être mort dans la misère s'il n'avait rencontré en 1878 la maison Christofle, qui comprit tout le parti qu'il y avait à tirer du procédé. Grâce à elle fut montée alors la grandiose usine de Saint-Denis, où se fabriquent maintenant chaque jour des centaines et des centaines de couverts en métal argenté. Là encore, il y eut pour Bouilhet une belle besogne !

Dans un ordre d'idées tout différent, vers 1853, c'est-à-dire à l'époque de ses débuts, Henri Bouilhet eut à prendre part à une entreprise qui favorisa grandement son éducation d'orfèvre; je veux parler du monumental surtout de table que Napoléon III commanda à Christofle en 1853, pour le palais des Tuileries, et qui, en introduisant au sein du luxe impérial l'orfèvrerie argentée, devait être pour celle-ci une consécration éclatante et lui servir de passeport définitif dans tous les milieux sociaux. De la part du souverain l'acte était méritoire et gros de conséquence. C'était d'abord l'affirmation solennelle de cette profonde vérité esthétique qu'en art, la beauté est indépendante du prix de la matière qui l'exprime. C'était en outre un hommage formel rendu à une des découvertes qui, en contribuant puissamment à démocratiser le luxe, fut, comme l'a dit Charles Blanc, « un des bienfaits les plus signalés dont nous soyons redevables à la science »,

On comprend aisément l'importance capitale attachée par la maison Christofle à une pareille commande. Aussi mitelle tout en œuvre pour que l'exécution dépassât ce qu'on en pouvait attendre. Le surtout comprenait 15 pièces principales formées de groupes allégoriques, plusieurs grandes coupes, des candélabres avec figures et emblèmes, ainsi qu'une quantité d'accessoires: casseroles, réchauds, saucières, com-

potiers, cloches, etc.; le tout en métal argenté. Le sculpteur Gilbert s'était chargé des modèles. L'élite des ornemanistes et des ciseleurs de l'époque avait été recrutée dans les plus célèbres ateliers parisiens, pour mener à la perfection ce travail exceptionnel qui exigea plusieurs années d'un labeùr assidu, hérissé de difficultés.

Henri Bouilhet se plongea à fond dans l'étude technique de cette fabrication. Il y déploya, on peut le dire, autant de goût que de force de volonté. Un point d'abord fut à fixer. Quel thème adopter pour la décoration générale des pièces du surtout? Les ornemanistes de cette époque tenaient en grande faveur les imitations de la nature, les fleurs des champs qu'ils allaient, durant les promenades des dimanches, mouler sur place dans la campagne environnante. Mais ces copies littérales, sans l'adaptation préalable des formes végétales à la matière traductrice, n'étaient pas acceptables avec leur brutalité désordonnée. On en avait trop abusé. Il fallait prendre un autre parti et suivre un meilleur principe. Bouilhet, s'inspirant des beaux modèles du passé, conseilla à ses habiles collaborateurs le retour à une discipline ornementale plus discrète et plus savante. Comme il avait la passion des fleurs, il donna plus d'une fois lui-même des croquis d'idées qui lui passaient par l'esprit. Il en eut d'excellentes. Sur les cloches du surtout impérial, on fit courir des frises formées avec la fleur du fuchsia, d'un charmant effet; sur d'autres pièces, des épis de blé, des chardons, des fruits et des légumes furent disposés en capricieuses volutes. Ainsi on devançait le mouvement qui, quarante ans plus tard, devait entraîner nos arts décoratifs aux emprunts à outrance de la nature végétale.

On sait ce qu'il advint de cette œuvre considérable et qui

marque une date dans l'histoire de l'orfèvrerie moderne. Lors de l'incendie du palais des Tuileries, en 1871, elle fut anéantie, et l'on n'en retrouva parmi les décombres que quelques débris. Mais elle évoquait un tel passé de travail et d'initiatives, elle rappelait tant d'efforts couronnés de succès de la période des débuts d'une maison parvenue au faîte de la renommée, que ces pauvres restes de métal tordus et corrodés par le feu, Henri Bouilhet n'hésita pas à les recueillir. Avec une sorte de piété, il s'appliqua à rassembler ces fragments informes, à rétablir ce qui manquait des décors façonnés jadis, et à faire revivre les plus importantes pièces de ce surtout fameux de Napoléon III.

J'eus l'occasion de voir l'éminent ingénieur dans ses ateliers de la rue de Bondy, alors qu'il présidait à cette patiente et minutieuse reconstitution. C'était aux environs de l'année de 1900. Il était tout rayonnant de cette tâche qui lui rappelait ses ardeurs de la vingtième année. Ses yeux noirs si vifs brillaient de plaisir, et lui, qui d'habitude n'était guère loquace, trouvait des mots ardents et colorés pour m'expliquer de sa voix grave et bien timbrée la genèse première de l'œuvre de jeunesse, qu'il s'amusait à faire renaître. Il me racontait les emportements qu'avait eus autrefois Gilbert, le créateur de toute la partie sculpturale, et les visites de l'Empereur à l'atelier, au fur et à mesure de l'avancement du travail. Il disait les trouvailles des décorateurs, le mérite des ciseleurs célèbres qui avaient fait les douze cents pièces du surtout, la lenteur si consciencieuse des Fannière, le coup d'outil si nerveux de Poux, improvisant parfois à même le métal, les délicatesses du scrupuleux Honoré et d'autres encore, également disparus, ayant laissé une réputation,

tous virtuoses du repoussé, cet art suprême de l'orfèvrerie.

« — Ah ! mon cher ami, ajoutait Bouilhet avec un soupir, comme en ce temps-là on avait de l'enthousiasme au travail ! »

Ce cri de regret était vite étouffé. A ses côtés, en effet, ne retrouvait-il pas plusieurs de ses anciens compagnons de la première heure, le chef de fabrication, M. Marié, son fidèle collaborateur depuis trente ans, et Gervaisot, son chef de la ciselure, dont les débuts comme apprenti dans la fabrique remontaient à plus d'un quart de siècle? Ceux-ci, gardant pour leur chef une affection respectueuse, l'entouraient de ce dévouement qu'il savait si bien susciter. C'était un réconfort pour la philosophie un peu désabusée de sa vieillesse. Je n'entreprendrai pas de suivre Henri Bouilhet dans toutes les étapes de sa longue carrière d'orfèvre. On trouvera d'ailleurs, épars dans le troisième volume de l'Orfèvrerie Française, de nombreux détails concernant l'histoire de la célèbre maison dont il fut l'âme pendant plus de soixante ans, ainsi que le récit de ses participations aux Expositions universelles durant cette période. Bien que son nom apparaisse très rarement dans ces bulletins de victoire, et soit remplacé par celui de la « raison sociale », le lecteur saura reconnaître l'auteur sous le voile de modestie qui le dissimule.

Charles Christofle et Ernest de Ribes étant morts tous deux dans la même année, en 1863, la direction de ses établissements échut à son fils Paul et à son neveu qu'un double lien du sang unissait, car le défunt, qui avait épousé la sœur aînée d'Henri Bouilhet, se trouvait à la fois oncle et beau-frère de celui-ci. Les deux jeunes gens s'entendaient à merveille, quoique d'un tempérament absolument dissemblable, et l'attribution de leur rôle dut à coup sûr s'établir naturellement d'après le

caractère de chacun ; Bouilhet homme d'action, en même temps que technicien, eut le gouvernement intérieur et la conduite des ateliers de fabrication ; Paul Christofle qui, sous ses airs de colosse, possédait 1 ame tendre et délicate d'un rêveur, des goûts fins de penseur qu'attirent les lectures au coin du foyer, se chargea des questions administratives et de la partie commerciale, où il fit preuve des qualités les plus hautes. Le même bureau directorial, dans l'usine de la rue de Bondy, était occupé par les deux cousins, qui se tenaient assis en face l'un de l'autre : pendant un demi-siècle, jamais le moindre nuage ne vint gâter leur douce amitié. Entre eux, peu de paroles; ils n'avaient besoin que de se regarder pour se comprendre.

Ils se marièrent. C'est à peine si leur existence parut changée ; les deux familles habitaient l'une à côté de l'autre dans les vastes bâtiments de la fabrique, et vivaient discrètement dans la plus parfaite harmonie. Paul Christofle n'eut pas d'enfant, ce qui fut la grande mélancolie de sa vie. Quant à Henri Bouilhet, il avait épousé la fille du littérateur Saintine, l'auteur de nombreuses pièces de théâtre et de ces récits du genre sensible, tels que Picciola, qui firent les délices de la société du temps de Louis-Philippe et que l'Académie couronna. Elle fut l'ange de son foyer, une de ces femmes simples et bonnes, de ces mères idéales, intelligentes et dévouées, dont la vie s'absorbe tout entière entre l'amour de leur mari et celui de leurs enfants. Trois filles et un fils lui naquirent. C'était une famille délicieuse. Mon vieil ami Rossigneux, l'éminent architecte-décorateur, qui travailla beaucoup pour la maison Christofle, et qui vit grandir tout ce petit monde, m'a fait bien souvent le tableau de ce bonheur domestique dont il fut durant des années le témoin charmé et charmeur. Chaque été,

la famille Bouilhet désertait l'appartement de la rue de Bondy, et allait s'installer à Marly-le-Roi, dans la champêtre maison héritée de Saintine — parva domus magna quies — où, parmi les meubles et les livres poudreux laissés par le grandpère, semblaient flotter encore des parfums de bucoliques. Là, au milieu de la verdure et des fleurs, Henri Bouilhet venait, le soir, respirer les senteurs des lilas et des glycines. Goûtait-il pleinement le charme de ces rares moments arrachés à sa vie fiévreuse ? La plupart du temps, aussitôt après le souper, on le voyait se précipiter sur la serviette bourrée de papiers qu'il avait emportée de l'usine, afin de s'offrir encore, dans le calme de la nuit, quelques bonnes heures de travail supplémentaire. « Ce sont les seuls instants qu'on ait, disait-il, pour réfléchir avec tranquillité aux affaires sérieuses. Le reste du temps, le tourbillon nous emporte! »

Il m'a été donné de voir Henri Bouilhet, sur la fin de sa vie, dans le cadre aimable de cette intimité familiale; alors, ce n'étaient plus seulement ses enfants qui se trouvaient réunis autour de la table qu'il présidait comme un patriarche, mais toute une jolie collection de petits-enfants, dont les frais éclats de rire égayaient l'habitation de Marly-le-Roi. Il avait fallu successivement l'agrandir, l'ancienne maison du vieux papa Saintine, devenue trop étroite, et le modeste jardin d'autrefois s'était changé presque en un parc. Mais Bouilhet, qui ramenait toutes choses à l'idée fixe de sa besogne coutumière, y gardait son coin préféré, son « coin d'orfèvre », comme il disait, celui où il s'occupait de la culture des fleurs de pleine terre qu'il aimait à prendre comme modèles.

« Il n'y a que celles-là, affirmait-il, qui conviennent à notre profession, et à tous les arts en général. Au moins, elles ne

sont pas truquées ; elles gardent leur caractère originel et leurs qualités de terroir. C'est sain et franc. Ne me parlez pas de ces fleurs rares et tourmentées que la fureur de l'exotisme met à la mode ! »

C'est dans cette vie de foyer, au milieu des siens, qu'on pouvait vraiment apprécier l'homme qu'était Henri Bouilhet, la droiture de son cœur généreux, l'étendue et la solidité de ses connaissances, le charme de sa conversation nourrie de faits toujours précis, émaillée d'observations judicieuses ou de remarques savantes. Ce n'était plus l'homme un peu froid, d'un abord assez distant, sur la réserve, qu'on trouvait à l'usine ou ailleurs. Sa gravité habituelle semblait se fondre dans un sourire d'une singulière douceur. Sans être un causeur enjoué, qui se met en frais pour briller, il savait pourtant séduire, quand il le voulait, son interlocuteur. Il avait vu tant de choses et connu tant de gens célèbres, qu'il lui suffisait de puiser parmi ses souvenirs pour intéresser. Ce n'était pas son fort que les anecdotes et les descriptions pittoresques, mais, par le fond des idées, il s'imposait. Parler pour ne rien dire, pour lancer des mots à facettes, ou pour faire de l'esprit aux dépens d'un absent, cela lui paraissait inconcevable et le mettait mal à l'aise. Il avait en sainte horreur ce qu'on nomme le cabotinage. Par ce trait, on reconnaîtra qu'il était bien un homme d'une autre époque et qu'il n'avait guère les goûts « d'un Parisien du boulevard». Il restait le type de ces grands bourgeois d'autrefois, d'allure si particulière, et que la génération actuelle n'a pas connus. Depuis l'Exposition universelle de 1889, qui avait été l'occasion d'un de ses plus brillants succès d'orfèvre, Henri Bouilhet s'était placé à la tête des industriels ennemis de la routine qui s'efforçaient résolument

d'orienter les arts décoratifs français vers des horizons nouveaux. Contribuer à l'éclosion d'un art moderne, renoncer à l'imitation exclusive des styles anciens, devint une de ses idées favorites et le but de ses efforts. Ce n'est pas, d'ailleurs, un des traits les moins curieux du caractère de l'homme dont nous résumons ici la vie que son goût persistant pour les tentatives audacieuses et pour sortir des sentiers battus. Innover toujours et quand même semble avoir été sa règle, la tendance constante de son esprit. Chez lui s'alliaient, en un rare équilibre, deux qualités contraires, la prudence du commerçant et la hardiesse de l'inventeur. C'est à quoi est due, il n'en faut pas douter, la fortune des établissements Christof le. Supposons, un moment, le dosage différent entre ces deux facultés qu'eut Henri Bouilhet, c'est-à-dire un peu trop de prudence, pas assez de hardiesse : dans le premier cas, c'était la production de l'usine enlizée dans les succès avérés, et se bornant à rester fidèle aux premiers triomphes; dans le second, c'était commettre la grave faute de ne point tenir constamment en éveil l'attention du public par des créations nouvelles. Or, si, en matière politique, la devise est vraie qui dit que « gouverner c'est prévoir », il faut se rappeler que, pour les industries d'art, comme un dilemme redoutable reste toujours cette parole de Michelet : « Inventer ou périr ! »

Vainement, objecterait-on que, n'ayant pas réalisé de ses mains les orfèvreries auxquelles il est fait ici allusion, Henri Bouilhet ne saurait prétendre à un autre mérite que celui d'éditeur, et que c'est seulement sur ses collaborateurs : sculpteurs, dessinateurs, émailleurs, etc., que l'honneur doit en rejaillir. Nous touchons ici à la question qui devint un moment brûlante, il y a une vingtaine d'années, et dont on se servit comme

d'un brandon de discorde dans les ateliers parisiens afin d'exciter contre certains chefs d'industrie les colères des artistes, leurs collaborateurs. « De quel droit, disait-on, les patrons d'une maison d'orfèvrerie, de bijouterie, de meubles ou de céramique, mettent-ils leur marque, leur raison sociale sans autre désignation, sur les œuvres produites dans leurs ateliers? C'est frustrer ceux qui en sont les auteurs véritables de la part de réputation à laquelle ils ont droit. » — « Mais nos collaborateurs sont légion ! répondaient les intéressés. Pour faire un simple bracelet, on en compte parfois huit ou dix, depuis le dessinateur qui a eu la première idée jusqu'au plus humble ciseleur, » — Peu importe ! répondaient leurs adversaires. Nommez-les tous ! — La querelle s'envenima, prit des proportions inattendues, si bien que, lorsque l'Etat acheta, pour le Musée du Luxembourg, en 1892, le buste de la Gallia, à l'orfèvre L. Falize, celui-ci fut invité à inscrire sur le socle la liste des divers coopérateurs de l'œuvre. Il en désigna une douzaine. Sur quoi l'excellent critique Arsène Alexandre écrivit plaisamment : « M. Falize a oublié de nommer l'éléphant auquel il doit le bel ivoire dont a été fait le buste de sa Gallia! » La saillie fit rire, et, du coup, apparut le ridicule des exagérations de la campagne entreprise. D'un principe juste et équitable, on tombait dans l'impossible.

Certes, ce n'était pas un chef d'industrie comme Henri Bouilhet que pouvaient viser des revendications de ce genre. J'ai dit plus haut quelle aversion il avait pour toutes les espèces de cabotinage. Ce n'est pas lui qui eût jamais songé à se parer des plumes du paon, et à tirer vanité des œuvres d'autrui. Loin de se mettre en avant, il s'oubliait, et disparaissait en toutes circonstances, derrière la façade de la maison

Christofle. Un des premiers, il prit soin de mentionner sur les catalogues d'expositions les noms des artistes ou artisans ayant participé d'une façon quelconque aux œuvres dont il avait dirigé l'exécution. Même lorsque l'idée initiale lui appartenait en propre — et c'était souvent le cas, — il ne manquait jamais à cette règle. Il s'effaçait. N'est-ce pas de lui, cependant, qu'émanait l'initiative de cette résurrection des émaux cloisonnés à la manière chinoise qui fut si remarquée à l'Exposition de Vienne en 1873? N'est-ce pas également à ses recherches savantes qu'on dut le procédé du « damasquinage galvanique par incrustation » et celui du « guillochage électro -magnétique » obtenu par un cylindre en cuivre sur lequel est disposé un dessin à réserve et qui, mis en contact avec une pointe de platine communiquant à un électro-aimant, se trouve gravé électriquement? N'est-ce pas lui encore qui établit le premier projet de ces meubles si curieux, d'une richesse féerique, qu'on vit à l'Exposition de 1878, et dans l'exécution desquels figuraient les spécimens de toutes les ressources que l'art de l'orfèvrerie moderne possédait alors, comme ciselure, incrustation et damasquinure galvanique, émail cloisonné, émail translucide en couleur et bronze patiné ? Pour chaque exposition universelle, soit à Paris, soit à l'étranger, Henri Bouilhet s'ingéniait à présenter quelque nouveauté sensationnelle. On peut en voir le détail dans le courant du troisième volume de l'Histoire de l'Orfèvrerie française. Sans doute, presque toujours, ces pièces importantes étaient exécutées par les plus célèbres artistes. Mais qui en suscitait la création, qui les mettait en œuvre, si ce n'est lui, attentif comme un chef d'orchestre à conduire sa phalange de collaborateurs, qu'il conseillait, guidait et stimulait en inventant pour eux les ins-

truments dont ils avaient à jouer, c'est-à-dire les procédés d'une orfèvrerie scientifique prêtant à des effets nouveaux?

Dans son remarquable Rapport sur l'Orfèvrerie à l'Exposition de 1889, qui fait autorité, Lucien Falize a indiqué avec sobriété et justesse le rôle qu'a exercé Henri Bouilhet en tant qu'orfèvre novateur. « Il n'est pas seulement, a-t-il dit, l'associé de M. Christofle, le chimiste et l'ingénieur de la grande usine ; c'est l'homme de goût, le chercheur, dont l'esprit s'arrête aux moindres détails... Et Falize signale, en passant, une de ses idées les plus charmantes, « fraîche en son invention, surprenante et presque incroyable en sa simplicité de fabrication », laquelle consistait à imprimer directement les plantes les plus ténues et les plus fragiles dans le métal, à estamper sur une plaque d'argent ou de cuivre les nervures d'une feuille séchée, le gracile décor des fines graminées, puis à peindre par épargne avec des dorures, des argentures ou des patines de bronze, les couleurs des plantes. « Cette décoration nouvelle, ajoutait Falize, n'est pas un emprunt fait au Japon, c'est un retour à la nature, la grande inspiratrice, et nous signalons ce procédé curieux comme la découverte la plus nouvelle et la plus extraordinaire de l'orfèvrerie à cette Exposition. Du reste, la persévérance qu'apporte M. Henri Bouilhet à chercher des procédés pour décorer l'orfèvrerie est connue de tous ; il y a vingt ans qu'il s'applique à orner le métal ; il a été un des premiers à suivre le courant Japonais, il a osé cloisonner et émail- 1er les vases, alors que ce procédé était encore ignoré de ses confrères... Enfin, cette année, il est parvenu à appliquer à l'orfèvrerie le mode de gravure qu'emploient les graveurs en médailles... »

Il n'est pas besoin d'insister davantage et d'entrer plus

avant dans les questions techniques pour qu'on comprenne bien quelle place très grande occupe Henri Bouilhet dans l'histoire de l'orfèvrerie au dix-neuvième siècle, grâce surtout à ce don d'initiateur et d'inventeur qu'il eut toujours en lui. Ses confrères, qui rendaient justice à sa haute valeur, l'élurent à l'unanimité Président du Jury de leur classe à l'Exposition universelle de 1900. Il fut très touché de cet hommage, et il me semble entendre sa voix un peu tremblante ce jour-là, et comme étranglée par l'émotion, quand il se leva pour remercier.

« Messieurs, il y a cinquante ans que je suis orfèvre...»

Son allocution fut écoutée avec sympathie, mais ceux des membres du Jury qui voyaient Henri Bouilhet pour la première fois ne purent, à ce premier contact, se faire une idée de l'homme qu'il était. Comme toujours, il avait trop de réserve, il ne se livrait pas assez, il se retranchait derrière sa modestie incurable. Ce ne fut que lorsqu'on le vit à l'œuvre qu'on le jugea à sa mesure, et que les plus chauds témoignages d'affection et de respect lui furent prodigués. Ah ! ce Jury de l'Orfèvrerie de l'Exposition de 1900! Avec quelle ardeur et, j'ose dire, avec quelle conscience il poursuivit sa tâche sous le soleil de plomb, qui, durant les mois de juin et de juillet, changea en une gigantesque étuve l'espace où, de l'Esplanade des Invalides au Trocadéro, nous devions évoluer ! La mort a fauché depuis lors plus d'un de nos collègues : Armand- Calliat, Thesmar, l'Anglais Philippe, et combien d'autres!... Ceux qui restent témoigneront avec moi du sentiment d'admiration que tous éprouvèrent pour leur Président, pour son endurance à la fatigue, malgré ses soixante-dix ans, pour son érudition et les qualités merveilleuses de son jugement. Arrivé

le premier à nos réunions, il partait le dernier. Ce qui était surtout remarquable, c'est que, lorsqu'une séance s'était terminée sur une discussion un peu orageuse et confuse, on le voyait le lendemain, reprenant tranquillement l'ordre du jour au point interrompu, ouvrir ses dossiers grossis de documents suggestifs, de statistiques péremptoires, de notes topiques : il avait passé une partie de sa nuit à amasser pour nous de la lumière !

Qu'un tel homme n'ait pas reçu à cette époque la récompense que tous les bons juges, d'avance, lui avaient décernée, c'est là un de ces paradoxes qui ne saurait étonner quiconque sait de quelle étrange manière tombe la pluie capricieuse des honneurs à la suite des Expositions universelles, La croix de Commandeur de la Légion d'honneur qu'il avait méritée à tant de titres ne lui échut pas. De cette petite déception, s'il l'éprouva, notre ami ne laissa rien paraître; il avait l'âme trop haute. Simplement, il redoubla d'activité et de zèle pour les diverses besognes qu'il assumait et dont quelques-unes réclamaient son dévouement le plus désintéressé. Aucune lassitude n'apparut dans son effort quotidien, toujours égal.

Certes, parvenu à cette période de son existence, il aurait pu s'accorder quelques loisirs. Son cher fils André, qu'il avait associé à ses travaux d'orfèvre, et préparé de longue date à la tâche difficile de lui succéder, était désormais capable de le suppléer. D'autre part, son cousin. M, Paul Christofîe, après avoir ménagé à son neveu, Fernand de Ribes-Christofle, Ingénieur des Arts et Manufactures, la place occupée autrefois par son père, l'avait adopté à la fin de sa vie. Les deux chefs vieillis, ayant ainsi sagement assuré l'avenir, pouvaient donc en toute tranquillité abandonner les rênes. Mais Henri

Bouilhet n'était pas homme à se résigner au repos; jusqu'au bout, il resta le conseiller vigilant et toujours présent, ayant l'œil à tout, conduisant tout, allant d'un pas qui n'était nullement alourdi de son bureau de la rue de Bondy, jusque dans le dédale des ateliers, heureux quand il rencontrait sur son passage, parmi les ouvriers qui l'accueillaient d'un salut à la fois déférent et affectueux, quelque collaborateur d'autrefois, un de ces vétérans qui semblaient être pour lui comme un symbole, et l'incarnation, pour ainsi dire vivante, des établissements Christofle,

« Les établissements Christofle! » De quel ton Henri Bouilhet prononçait ces deux mots, avec quel mélange de respect et de fierté ! Ils résumaient pour lui, on le sentait, tout l'idéal réalisé de sa longue vie d'efforts, ce que sa pensée pouvait concevoir de noble et de grand, c'est-à-dire le succès obtenu à force de volonté, de droiture et d'honneur, des années de lutte opiniâtre, le prestige conquis à la maison créée par son oncle vénéré, enfin, quelque chose de mieux encore, peut-être, ou qui portait plus loin, je veux dire une œuvre de progrès pour l'art et pour l'industrie de la France !

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