SON ROLE A L'UNION CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS
Après avoir montré ce que fut i' orfèvre, il nous reste à indiquer l'œuvre accomplie par Henri Bouilhet à l'Union centrale des Arts décoratifs, de 1873 à 1910.
Ici, le biographe précis que je m'efforce d'être se double d'un témoin qui, ayant été mêlé pendant près de trente ans de la façon la plus étroite à la vie de cette société célèbre, éprouve quelque crainte de se laisser entraîner à l'évocation de souvenirs personnels trop abondants ou qui sembleraient hors de propos. Elle est si mal connue, l'histoire de l'Union centrale, surtout pour l'époque de ses débuts, qu'il serait fort tentant, en vérité, d'en remettre avec exactitude les principales phases sous les yeux de la génération actuelle, en rectifiant les erreurs commises à son sujet. Ce serait, pour beaucoup, une leçon utile, à l'heure où se dresse, encore plus redoutable qu'alors, le danger qui menace l'art décoratif français ! C'est un chapitre qu'il faudra tôt ou tard qu'on écrive avec les développements nécessaires pour bien faire comprendre l'action exercée par l'Union centrale sur l'éducation du goût dans la société contemporaine, et le genre de services qu'elle a rendus ou ceux qu'elle aurait pu rendre. Mais, de ce chapitre, je ne détacherai aujourd'hui que ce qui a trait particulièrement à l'homme distingué qui fait l'objet de notre étude.
On sait à quelles sortes de préoccupations obéirent, dans les dernières années du Second Empire, les fondateurs de V Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'industrie. Les succès que notre pays avait remportés aux Expositions universelles, notamment en 1851, avaient ouvert les yeux des étrangers. Ceux-ci s'étaient dit : « La supériorité artistique de la France n'est pas simplement le résultat d'un don de nature ; ce n'est pas seulement affaire de territoire et de climat : c'est affaire d'études et de traditions. Le goût s'acquiert par le travail; les bons ouvriers s'obtiennent par l'enseignement du dessin. Il s'agit donc avant tout de créer des écoles et des
musées pour lutter contre la France ! » C'est ce qu'on fit en Angleterre, puis ailleurs, et le résultat des efforts de nos rivaux ne se fit pas attendre. Les progrès réalisés par eux en fort peu de temps furent signalés, on n'ignore pas avec quelle éloquence, par le comte de Laborde et par le grand écrivain Mérimée, dans des rapports admirables, qu'on aurait profit à relire, même à l'heure présente.
C'est alors qu'au milieu de l'indifférence générale du public français pour ces graves questions apparurent ces hommes d'initiative et de foi qui eurent l'idée de créer la nouvelle société à laquelle ils donnèrent pour devise le Beau dans l'utile. Ce n'étaient pas des politiciens en quête d'un tremplin pour s'élancer dans l'arène, ni des ambitieux guettant l'occasion de se produire : c'étaient de simples artisans de Paris, quelques fabricants du faubourg Saint-Antoine, ayant à leur tête un architecte-décorateur, nommé Guichard, tous gens de cœur et de dévouement, sortes d'apôtres passionnés pour l'art, et qui ne demandaient qu'à se consacrer, sans aucune arrière-pensée, pour leur seule satisfaction, à une cause grande et belle. Un article de leurs statuts disait : « Tous les membres du comité feront gratuitement les avances nécessaires à l'organisation de tout ce que celui-ci se donne la tâche de fonder. » Une somme de cinquante mille francs fut ainsi consacrée, de 1864 à 1870, à leur œuvre par ses généreux promoteurs. En ce temps-là, travailler pour la gloire était une de ces naïvetés dont certains enthousiastes pouvaient encore s'offrir le luxe sans redouter les railleries. Ces premiers créateurs de 1' « Union centrale des Beaux -Arts appliqués à l'industrie » eurent tout de suite l'intuition de la tâche immense à accomplir. Avec une audace tranquille, ils entrèrent dans le feu de l'action sans
perdre une minute, montrant une sûreté de coup d'œil étonnante à envisager toutes les faces du problème compliqué qu'ils ambitionnaient de résoudre. Quand on relit aujourd'hui leur programme de 1863, on admire avec quelle précision, quelle ampleur et quelle justesse ils l'avaient conçu. Leurs successeurs n'y ont rien ajouté. Reconnaissons même en toute iranchise qu'ils l'ont plutôt quelque peu diminué.
La guerre de 1870 n'interrompit qu'un moment leur effort, et dès 1874 la jeune Société reprenait son élan avec un comité composé de quelques éléments nouveaux, ayant comme président Edouard André, l'amateur bien connu, collectionneur émérite, et comme vice-président Henri Bouilhet, dont l'activité, l'esprit pratique et la puissance de travail allaient trouver largement à s'exercer dans cette noble entreprise. A côté d'eux, Louvrier de Lajolais, esprit ardent, lutteur énergique, entamait une rude campagne en faveur de la réforme de l'enseignement du dessin, et s'employait corps et âme à propager par tous les moyens les doctrines de la petite phalange qui aurait été galvanisée par l'exemple de cet entraîneur, si elle n'avait été animée du même feu sacré. En même temps, pour agir sur le public et former le goût de la foule, furent organisées coup sur coup les expositions de V Histoire du costume, en 1874, et de V Histoire de la tapisserie, en 1876, qui attirèrent par centaines de mille les visiteurs, véritable phénomène à cette époque. Henri Bouilhet s'y montra administrateur de premier ordre. Ce fut une manière pour lui de se faire la main en attendant les remarquables expositions technologiques dont il va être question plus loin.
Précisément à cette date se produisit un événement qui eut sur l'avenir de la « Société des Beaux-Arts appliqués à l'indus-
trie » des conséquences graves : je veux parler de la fondation de la Société du Musée des Arts décoratifs qui se dressa tout à coup avec des allures insidieuses de rivale en face de la première. Quel besoin avait-on de cette nouvelle association qui annonçait à peu près le même programme que son aînée, et comment avait-elle pu surgir, puisqu'elle paraissait faire double emploi ? De cette concurrence singulière n'allait-il pas résulter un conflit, en tout cas un malentendu, une dispersion d'efforts, par conséquent un affaiblissement dans les moyens pour arriver au but ?
Celui qui écrit ces lignes se doit à lui-même de fournir ici une explication ressemblant à un aveu, car le premier coupableen cette affaire, ce fut lui. Voici comment. En 1876, j'ignorais totalement l'existence de l'Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'industrie. Mon excuse est que j'avais alors vingtquatre ans. Je venais d'être nommé secrétaire de la rédaction d'une fastueuse revue, l'Art, et j'étais impatient de faire mes preuves. Or, ayant été envoyé en mission à Londres, j'y fus ébloui par les richesses du South Kensington Muséum. Cet admirable musée, n'était-ce pas à l'initiative privée qu'on le devait? « Pourquoi, me dis-je, ne ferions-nous pas en France ce qu'avaient su faire les Anglais ? » Avec une ardeur de néophyte, je demandai au directeur de VArt l'autorisation de mener une campagne et de provoquer une Souscription pour la création d'un South Kensington Muséum français. Tel fut le titre — détestable, il faut en convenir — sous lequel parurent nos premiers articles. Mon directeur, non seulement acquiesça à l'idée, mais se mit de la partie. Les adhésions ne tardèrent pas à arriver. Ce fut surtout dans le monde des grands collectionneurs de Paris qu'on répondit à notre appel,
et aussi dans l'aristocratie du faubourg Saint-Germain, parmi les ducs et pairs, les attachés d'ambassade mis en disponibilité par la République, lesquels cherchaient, en bons patriotes, un élément nouveau à leur activité. Ah ! que de visites il fallut faire avant de constituer notre comité de patronage, qu'accepta de présider le duc d'Audiffred-Pasquier ! Mais aussi que de paroles courtoises, que de précieux encouragements nous furent prodigués ! Le jeune duc de Chaulnes, vrai grand seigneur, simple, aimable, brûlant de marcher sur les traces de son aïeul, le duc de Luynes, ce brillant Mécène, nous écrivit une lettre éloquente, que je voudrais avoir la place de citer ici, et qu'accompagnait un chèque de 20,000 francs. Le marquis de Biencourt, le duc de Sabran, le comte de Ganay, Alfred Darcel, directeur du musée de Cluny, l'éditeur Didot, Paul Dalloz, du Moniteur universel, cent autres hommes distingués s'inscrivirent, et en quelques semaines, notre chiffre de souscription dépassa 100.000 francs. C'était un beau début. J'aurais souhaité que Gambetta se mît avec nous, pour bien marquer que notre œuvre planait au-dessus de la politique et s'adressait à tous les partis. J'allai le voir, mais ne rencontrai que Spuller qui, après avoir jeté les yeux sur la liste de nos premiers adhérents, me la rendit précipitamment, en s'écriant d'un ton bourru : « Je ne travaille pas avec les ducs ! » Il ne voulut rien entendre. Quinze ans plus tard, il se mit à sourire quand je lui rappelai cette boutade : « Aujourd'hui, fit-il, je vous répondrais : je travaille avec tous les bons Français ! »
Un jour, au cours de ces visites, je tombai sur L. de Lajolais, qui venait d'être récemment chargé des fonctions de directeur de l'Ecole à laquelle il fit donner lui-même le titre d'Ecole nationale des Arts décoratifs. Il me toisa avec ce
balancement des épaules qui lui était particulier, et tel que, dans l'impétuosité deson abord, on ne savait pas si c'était pour vous étreindre affectueusement ou pour vous terrasser. Avec sa barbiche grise, les cheveux courts, le teint haut en couleur, il ressemblait à un colonel en retraite :
« Ah ! c'est vous, s'exclama-t-il, qui faites la guerre à l'Union centrale, qui voulez nous supplanter, qui vous imaginez pouvoir, comme cela, créer en cinq minutes un musée sur le type du Kensington!... Laissez-moi rire! »
Il ne semblait pas en avoir envie. J'essayai de le calmer et le persuadai de la pureté de mes intentions, en lui confessant que je ne connaissais l'existence de l'Union centrale que depuis quelques jours à peine. Ma candeur le désarma, et, après m'avoir écouté, sa colère du premier moment fit place à un tout autre sentiment. Il vint, à quelques jours de là, nous trouver à la rédaction de l'Art. Ses collègues du Comité de l'Union centrale, dont il était un des membres les plus justement influents, avaient été par lui rassurés au sujet de notre souscription. Avec beaucoup de bon sens, il les avait convaincus que, loin d'être pour eux des adversaires, nous arrivions comme des alliés inattendus. L. de Lajolais nous apportait, en somme, l'adhésion précieuse de ses amis.
« Seulement, ajouta-t-il, changez votre titre; il est exécrable. A-t-on idée de cela ! Souscription pour la création d'un South Kensington Muséum français... C'est à faire fuir les mieux intentionnés !
— Mais quel titre adopter ? Préféreriez- vous celui-ci : Pour la création d'un musée somptuaire!
— Pas ça non plus ! »
Il réfléchit un moment, puis sa physionomie s'épanouit :
« Dites : Pour la création d'un musée des Arts décoratifs. Voilà le vrai titre qu'il vous faut, »
Ce fut un baptême heureux, et, bien que L. de Lajolais n'ait jamais songé à revendiquer ce parrainage, il est juste de lui en restituer l'honneur. L'expression vient de lui; elle a fait fortune et reste depuis universellement adoptée. A partir de ce moment, les membres de l'Union centrale Refirent aucune difficulté de se joindre à nous, et la « Société du Musée des Arts décoratifs » fut promptement constituée avec le duc de Chaulnes comme président. On choisit pour vice-président Henri Bouilhet, pour bien indiquer dans quel esprit d'alliance nous agissions avec l'Union centrale. En qualité de secrétaire général, je fus chargé de m 'occuper des premiers détails de l'installation. Nous avions conquis à notre cause le directeur des Beaux- Arts, le spirituel marquis de Chennevières, que je voyais presque chaque jour à cette époque, et qui nous fit la grande faveur de nous accorder la concession du Pavillon de Flore pour l'organisation de notre futur musée. Une aile entière du Palais des Tuileries ! Tous les étages de cette partie du monument qui borde la Seine, du pont des Saints-Pères au pont Royal ! On juge de notre joie. Déjà nous dressions des plans, nous disposions en imagination les splendides collections, dont de nombreux et généreux bienfaiteurs n'allaient pas manquer sans doute de doter promptement notre musée... Hélas ! nous étions loin du but !
Si je viens de me laisser aller à cette digression sur l'origine exacte de la Société du Musée des Arts décoratifs, que si peu de personnes, probablement, connaissent aujourd'hui, c'est pour bien marquer, dans ses nuances et ses demi-teintes, le rôle particulièrement difficile qu'eutà jouer Bouilhet auseind'un
comité directeur constitué dans les conditions qui viennent d'être dites, et où se formèrent deux courants très distincts, l'un venant de l'Union centrale, l'autre de la Société nouvelle. Les deux associations eurent beau consacrer, en 1882, leur fusion définitive sous l'unique titre d' Union centrale des Arts décoratifs, qui empruntait, dans un esprit fraternel à chacune d'elles la moitié de son appellation primitive, malgré tout et toujours subsistèrent certaines divergences de vues et comme une flottante ligne de démarcation entre ces éléments disparates. La cohésion manquait aux membres de ce comité, tous hommes distingués, assurément, et fort instruits, mais qui se trouvaient aux antipodes les uns des autres par leur situation sociale, leurs habitudes intellectuelles, leur manière de sentir et de goûter les arts. D'un côté, il y avait les représentants de la Société du Musée des Arts décoratifs, c'est-à-dire les brillantes personnalités mondaines, la fine fleur du faubourg Saint- Germain, des amateurs et quelques hommes de finance. D'un autre côté, étaient les gens de métier et d'étude, des fabricants, des critiques d'art, des professionnels, en un mot la bourgeoise et solide petite phalange sortie des rangs de l'Union centrale des Beaux-Arts appliqués à l'industrie, en minorité, il faut le dire, et un peu intimidée, au premier abord, par l'aristocratique contact, mais qui s'efforçait de rester fidèle à ses origines et à son drapeau.
Chacun de ces deux groupes avait ses tendances secrètes. Le premier, pour régénérer les arts et le goût en France, ne voyait que l'établissement du musée annoncé et promis au public. Il le fallait imposant et fastueux, dans un beau quartier, à la portée de la classe riche, celle des consommateurs. Le second joignait à la question du musée celles de l'enseigne-
ment du dessin, des concours entre artistes, des conférences, des expositions circulantes dans toute la France, enfin des encouragements pratiques aux producteurs. Dans le premier groupe, qui comprenait les serviteurs passionnés de la religion du bibelot, on semblait imbu de l'idée que les chefs-d'œuvre du passé suffiraient pour fournir tous les modèles nécessaires aux industries modernes. Dans le second, où dominaient les fabricants, on s'inquiétait plutôt des travailleurs, d'un musée qui serait fait surtout pour eux, ouvert le soir, en plein faubourg Saint- Antoine, très simple et commode ; on se montrait de ce côté plus précis et plus réaliste.
Ainsi, les membres des deux camps obéissaient d'instinct aux influences et aux affinités mystérieuses qui, dans toute assemblée, gouvernent les hommes souvent à leur insu. Les collectionneurs avaient leur idéal, les professionnels un autre, et quand une question de principe surgissait, sans qu'ils s'en rendissent compte la plupart du temps, ils se trouvaient séparés. On les eût à coup sûr étonnés en leur signalant les causes profondes qui créaient entre eux une ligne de partage d'opinions, car jamais n'éclataient de discussions de doctrines qui les eussent opposés ouvertement les uns aux autres, et divisés en petites coteries. C'est par le fonds des idées qu'ils différaient, et ils s'en apercevaient à peine, tant il y avait d'exquise urbanité dans leurs rapports, tellement ils s'appliquaient par des concessions réciproques à se maintenir dans une atmosphère de bonne compagnie. En vérité, c'était bien une « académie du goût » qu'allait devenir peu à peu le Comité de l'Union centrale des Arts décoratifs, et où le plaisir d'être toujours d'accord devait finalement amener à beaucoup de sacrifices. Mais, au moment de la fusion dont je parle, le
HENRI BOUILHET A L'ATELIER ENTOURÉ DE SES. COLLABORATEyïlS
Comité ne donnait pas tout à fait l'impression d'un lac paisible dont les eaux limpides n'ont plus rien du bouillonnement des torrents d'où elles sont descendues : il y avait parfois à la surface des entre-choquements de vagues, des coulées d'ondes plus sombres trahissant çà et là leur provenance, et qui gardaient un peu d'impétuosité et de couleur avant leur absorption définitive dans la masse ondoyante.
Henri Bouilhet lui, dans le Comité de la Société, représentait manifestement les idées de l'ancienne Union centrale. Ses prédilections restaient attachées au programme du début, plus vaste et de plus longue portée. Il ne croyait pas à la seule vertu d'un musée des Arts décoratifs pour provoquer l'évolution heureuse de nos industries et pour galvaniser la torpeur du public qui persistait à se contenter des plus affreux pastiches des styles anciens. Profondément pénétré des conseils donnés par le comte de Laborde dans son fameux Rapport de l'Exposition de 1851 — vrai livre de chevet à cette époque pour bon nombre d'entre nous — il aurait volontiers poursuivi l'application du système qui s'y trouve développé, du commencement à la fin de ses onze cents pages, avec toute la rigueur d'autoritarisme qu'il comporte. Puisqu'il n'y avait plus en France ni monarque pour donner aux arts l'impulsion vigoureuse qui manquait, ni l'influence d'une cour élégante pour régler les manifestations du goût ; puisque l'Etat, au nom du principe de liberté, érigeait désormais en maxime sa neutralité en ces matières, eh bien! pourquoi une association comme celle des Arts décoratifs n'aurait-elle pas essayé de saisir le gouvernail abandonné par des mains défaillantes? Dans ce cas, ce n'était plus seulement un musée qu'il convenait de créer, mais toute une puissante organisation capable^
de suppléer à l'inertie gouvernementale, de faire face aux dangers les plus immédiats, de combler les lacunes par trop désastreuses. Par ce moyen, à peu de frais et surtout par influence morale, son action se ferait sentir avec méthode partout à la fois, dans les milieux mondains, dans les écoles, dans les ateliers, dans les manufactures, à Paris comme en province, auprès des Chambres de commerce comme dans les musées, sur toute la surface du territoire. N'avait-on pas conquis déjà la collaboration des plus hautes intelligences, dans tous les milieux sociaux? N'était-on pas assuré des plus puissants concours dans les sphères officielles, dans les ministères, et au Parlement ! Il ne fallait qu'un plan de propagande nettement défini, et ce plan, il suffirait de l'emprunter au comte de Laborde !
A parler franc, je ne crois pas qu'une telle conception de l'effort à tenter, et qui reflète surtout les idées que nous étions quelques-uns seulement à soutenir, aurait eu la moindre chance d'être approuvée par le Comité de la Société du Musée des Arts décoratifs, si ce n'est peut-être entre les années 1878 et 1882, c'est-à-dire durant la période où la présidence appartint au duc de Chaulnes, puis, à titre intérimaire, au marquis de Chennevières et à Paul Dalloz. Il est vrai qu'alors on avait bien d'autres sujets de préoccupations, car on dut lutter contre maints assauts, et pour l'existence même de la Société. A partir du moment où Antonin Proust fut placé à la tête du Comité, ce fut un esprit tout différent qui dès lors l'anima. Vainement on avait pressé Henri Bouilhet d'accepter cette présidence. Il avait résisté aux plus affectueuses sollicitations, même à celles de son vieil ami Lajolais, qui, après ce refus, ne voulut plus paraître à l'Union, ce qui priva le Conseil d'un
guide excellent, aux allures d'enfant terrible parfois, mais qui était homme de caractère et de combat, voyant clair et de haut.
On crut évidemment faire acte d'habile diplomatie en confiant les destinées de la Société à un homme politique, car on avait besoin de l'appui des ministres et de se créer des intelligences au Parlement, En réalité, on se diminua. Les politiciens, en général, se servent d'une cause bien plus qu'ils ne la servent. Ils l'absorbent dans leur personnalité, et elle subit le sort de leur fortune, grandissant ou se rapetissant selon les hasards de leur succès du moment et selon le plus ou moins de prestige ou de considération qu'ils acquièrent. Devenant seulement l'auréole d'un homme, cette cause perd de son caractère propre et de sa force. Avec Henri Bouilhet comme président, l'Union centrale des Arts décoratifs eût conquis moins de panache, mais plus d'autorité. Elle n'aurait pas, cela est probable, réalisé les six millions de la fameuse loterie; mais d'autres horizons se seraient ouverts devant elle dans une orientation différente, avec un idéal plus rapproché de celui de l'ancienne Union.
Malgré sa situation au Parlement, Antonin Proust ne réussit pas à hâter l'installation du musée, pour lequel on cherchait toujours un local sans le trouver jamais. En 1881, il avait fallu quitter le Pavillon de Flore, repris par l'Etat, pour aller s'échouer dans un des côtés de l'ancien Palais de l'Industrie, aux Champs-Elysées. Ce n'était toujours que du provisoire. Les années s'écoulèrent en négociations laborieuses et inutiles, en projets tour à tour adoptés puis abandonnés. La question d'installation n'était guère plus avancée, lorsqu'en 1891 Antonin Proust fut remplacé comme président de la Société — à défaut
de Henri Bouilhet qui, cette fois encore, déclina la fonction — par Georges Berger. Celui-ci fut assez heureux pour voir enfin aboutir la convention longuement préparée avec l'Etat et qui permit, à partir de 1900, l'organisation définitive du musée et de la bibliothèque de l'Union centrale des Arts décoratifs dans le palais des Tuileries, au pavillon de Marsan. On avait mis vingt ans pour arriver à ce résultat.
Durant ce long espace de temps, la Société ne resta pas inactive, on le sait. Je n'ai pas à entrer ici dans des développements étendus sur les diverses phases de son histoire, ni sur les tentatives multiples par lesquelles elle s'efforça d'affirmer sa vitalité. Ce qu'il faut dire, parce que c'est une vérité que j'ai constatée, c'est que chaque fois que des paroles on passait aux actes, quand le « Comité directeur », à la suite de maintes délibérations, s'était prononcé pour l'exécution de tel ou tel projet, il se trouvait un homme, presque toujours le même, qui était chargé de conduire l'affaire dans tous ses détails, et qui la prenait en mains; cet homme, c'était Henri Bouilhet. La confiance qu'on avait en son savoir, en son activité, en son esprit lumineux et prompt était sans bornes. S'agissait-il de discourir ? Il cédait volontiers le pas aux autres. Le moment de l'action arrivait-il? D'instinct, chacun se tournait vers lui. Il devenait le chef véritable, d'un consentement tacite et unanime.
Ce fut surtout aux grandes Expositions technologiques organisées par l'Union centrale à cette époque que l'on put juger ce dont Henri Bouilhet était capable. Quelle somme énorme de labeur il y consacra avec un dévouement absolu et une virtuosité magistrale ! Ce n'était point, en effet, des entreprises faciles que ces expositions établies sur un plan complètement neuf, extrêmement ingénieux, et consacrées non plus à
des productions artistiques de tous genres, comme dans les expositions habituelles, plus ou moins chaotiques, mais exclusivement à une industrie à la fois, en prenant comme base la matière mise en œuvre. Bouilhet pensa avec raison que ce serait pour le public une leçon esthétique plus saisissante si on limitait la démonstration à des objets rationnellement classés par séries d'après la nature des matériaux dont ils sont constitués. Par cette méthode, il fit de chacune de ces expositions technologiques l'histoire complète d'une industrie déterminée, en montrant d'abord la matière brute, à titre d'échantillon, puis celle-ci transformée par la main de l'ouvrier, les outils, instruments ou procédés, et même, dans certains cas, les métiers en mouvement; puis venaient les dessins ou maquettes qui servent de modèles pour l'exécution des objets; enfin l'œuvre parachevée, ennoblie par le goût et sur lequel l'Art imprime sa marque souveraine.
C'est d'après ce programme que successivement Henri Bouilhet organisa, au Palais de l'Industrie, les quatre expositions suivantes :
En 1880 — Les Industries du Métal; En 1882 — Le Bois, le Tissu, le Papier ; En 1884 — La Terre et le Verre; En 1887 — Exposition récapitulative.
Il faut avoir vu de près la préparation de ces manifestations grandioses et remarquables, pour se représenter ce qu'elles exigeaient de soins et d'intelligence de la part de celui qui les dirigeait. Une fois le plan bien étudié et arrêté, il fallait agir avec une rapidité fébrile, car la concession du Palais de l'Industrie dans toute son étendue n'était accordée qu'à partir du
15 juillet, c'est-à-dire après que la fermeture du Salon annuel des Beaux- Arts eût laissé le terrain libre. L'installation devait donc être achevée en un mois à peine. On s'imagine le nombre de commissions qu'il y avait à mettre en mouvement, et dont il était indispensable queBouilhet suivît les travaux. Pour chaque industrie, on s'adressait aux personnalités les plus éminentes, aux spécialistes les plus érudits, et c'était un charme de voir avec quel entrain, quel zèle chacun apportait, à l'heure dite, l'appoint de sa collaboration effective et de sa compétence particulière. Quelles réunions d'hommes d'élite! Comme il y avait plaisir et profit à écouter, dans ces séances de comités, quelque illustre maître qui, dans la cordialité d'une atmosphère sympathique, où il n'y avait rien de solennel ni de gourmé, s'abandonnait parfois à une de ces improvisations savoureuses dans lesquelles les intelligences supérieures se plaisent souvent à livrer le meilleur d'elles-mêmes! On recueillait là de merveilleuses leçons. Parfois éclataient des controverses. Un jour, Charles Garnier, l'architecte de l'Opéra, était venu écouter en petit comité la lecture du Rapport général fait à l'occasion de l'Exposition de 1884 concernant les industries de la « Terre et du Verre ». Ce Rapport, dû à M. L. de Fourcaud, aujourd'hui professeur à l'Ecole des Beaux-Arts, chef-d'œuvre de dialectique vigoureuse et de haute critique, émettait sur l'influence de la Renaissance italienne des idées qui firent bondir le fougueux architecte. On eut toutes les peines du monde à le calmer. Mais que d'éclairs jaillirent durant ce rapide orage qui prit fin d'ailleurs au milieu des sourires apaisants !
Une autre fois — c'était encore à cette même exposition de 1884 — les jurys eurent à trancher une question un peu délicate. Parmi les œuvres exposées dans la section contemporaine
(car il y avait toujours, dans ces manifestations, à côté de la section rétrospective qui montrait l'histoire de chaque industrie, une section moderne), se trouvait un grand vitrail fort admiré et discuté, qu'on avait proposé pour une récompense exceptionnelle. Mais, si ce vitrail avait ses partisans, il avait également des détracteurs : ceux-ci reprochaient à la composition de manquer d'originalité, et même d'être copiée littéralement, pour la partie ornementale, sur une œuvre connue de style ancien. On discutait depuis assez longtemps sans résultat, chacun restant ferme dans son opinion, quand Henri Bouilhet arrive, sortant sans doute de quelque autre commission. Il écoute un instant, ne prononce pas un mot, sort pour revenir presque aussitôt avec un gros volume in-folio qu'il dépose ouvert, et toujours sans rien dire, sur la table du jury. C'était un recueil de gravures d'après de vieilles tapisseries. On l'ouvre, et qu'y trouve-t-on? Le modèle original sur lequel avait été copié exactement le vitrail en question. Du coup, la cause était jugée.
Cette scène curieuse m'est toujours restée dans la mémoire comme caractéristique du tempérament et des allures de notre cher président. Point de verbiage; mais l'acte décisif qui éclaire, tranche ou résout. Sa devise aurait pu être ; Droit au but.
Je n'entreprendrai point de suivre année par année Henri Bouilhet dans le rôle si actif de sa collaboration précieuse à l'Union centrale. Toutes les fois qu'il entrevoyait quelque entreprise utile à tenter, on le retrouvait avec ces qualités pratiques de direction et son besoin d'entrer dans le vif des choses. Rien ne lui pesa comme la longue période d'attente et d'indécision pendant laquelle la Société, en quête d'un local
pour le musée projeté, s'épuisa en projets avortés. Pour tromper son impatience, il s'occupa de réaliser tout ce qui fut possible de l'ancien programme de l'Union centrale tendant à stimuler l'effort des artistes de l'industrie et à trouver des formes décoratives nouvelles. Un atelier de moulages fut constitué, qui bientôt mit à la disposition du public une quantité de modèles choisis avec un goût parfait parmi les chefsd'œuvre de nos collections nationales. En outre, de nombreux concours furent organisés sous son impulsion entre les ornemanistes modeleurs ou dessinateurs, et aussi entre les meilleurs fabricants de Paris. Ils s'adressaient aussi bien à l'artiste qui imagine et crée une maquette qu'à ceux qui, dépassant le domaine du rêve, réalisent leur idéal dans une œuvre entièrement exécutée. Quelques-uns de ces concours eurent un grand retentissement et provoquèrent dans les ateliers d'orfèvres, de bronziers, d'ébénistes, de céramistes, de dessinateurs de tissus, etc., l'émulation la plus salutaire. Ils firent sortir de l'ombre un certain nombre de jeunes décorateurs qui leur durent le commencement de leur réputation. Comme les programmes étaient étudiés de telle sorte que les concurrents devaient, sous peine d'exclusion, ne présenter que des œuvres franchement dépouillées de tout caractère de pastiche, et se recommander par des qualités originales d'invention, on favorisait ainsi le mouvement d'affranchissement de nos arts du décor, ce qui était le but précis qu'on se proposait d'atteindre. Propagande anodine que tout cela ! dira-t-on peutêtre. Quoi faire de mieux? Quelques vives critiques s'élevèrent à un certain moment pour réclamer de la part de l'Union centrale une action plus énergique. C'était en 1894. Bravement, la Société organisa, cette même année, à l'École des
Beaux-Arts, un grand congrès auquel furent convoqués tous ceux qu'on supposa être en situation d'émettre une idée, un projet utile, une indication sur l'orientation à prendre. Rien n'en sortit.
Quand l'Union centrale des Arts décoratifs fut mise enfin en possession du Pavillon de Marsan pour y procéder à son aménagement définitif, et prendre là un nouvel essor, ce fut, on peut le croire, un jour d'immense joie pour tous les membres du Comité directeur de la Société, et surtout pour les rares survivants des bons ouvriers de la première heure qui avaient assisté à tant de péripéties avant d'atteindre à cette réalisation de leur rêve si souvent déçu ! Mais le plus heureux, à coup sûr, fut Henri Bouilhet. Avec quelle ardeur juvénile il se mit à travailler à cette installation compliquée ! Chaque jour, on le voyait arriver, d'un pas agile, grimpant aux étages, circulant allègrement dans les innombrables salles encombrées de matériaux, franchissant les amas de plâtras... Il prenait des mesures avec les architectes, les conservateurs des musées et de la bibliothèque, prévoyait la place de chaque chose, donnait des ordres nets et brefs. Ceux de ses collègues qui avaient aussi leur part dans la besogne s'émerveillaient de voir ce robuste vieillard de près de quatre-vingts ans fournir ainsi l'exemple d'une endurance vraiment extraordinaire et d'un pareil dévouement.
C'est que, pour Henri Bouilhet, l'œuvre de l'Union centrale, à laquelle il s'était donné de toute son âme, représentait quelque chose de mieux qu'une de ces entreprises vaguement philanthropiques ou sociales qu'on encourage par snobisme, qu'on sert par ambition ou simplement parce que cela est de bon ton. Lui, il y consacra bien plus que ses loisirs, des heures et
des heures du plus opiniâtre labeur, comme un mercenaire à la tâche, et cela pendant trente-cinq ans, avec un oubli si total de ses intérêts, une si complète abnégation qu'il ne semble pas qu'un pareil désintéressement puisse être surpassé. Il croyait à l'utilité de cette œuvre. Il avait foi en sa grandeur. A travers celle-ci il voyait la patrie elle-même dont l'Art est le patrimoine sacré et qu'à tout prix il fallait défendre.
Dans un discours prononcé par lui en 1880, il disait :
... Il ne faut pas l'oublier, c'est en propageant chez eux nos méthodes d'enseignement, c'est en s'inspirant des vérités que l'Union centrale a proclamées que les étrangers se sont armés contre l'industrie française.
C'est une ligue qu'il faut créer contre l'envahisseur. Pour ne pas porter les armes sur notre territoire, l'étranger n'en est pas moins redoutable lorsqu'il arrive avec les mains pleines de produits séduisants. Ce n'est pas trop de tous nos efforts, ce n'est pas trop du puissant appui de l'État pour repousser l'invasion.
Nobles paroles qui trahissaient les préoccupations du patriote et ses inquiétudes !
Henri Bouilhet, avec la pudeur farouche de ceux qui ne veulent tirer aucun avantage personnel de la cause à laquelle ils se sont voués avec amour et du fond du cœur, avait, on l'a vu, par deux fois refusé la présidence du Comité de l'Union centrale. Elle lui fut offerte une troisième fois à la mort de Georges Berger, en 1910. Pour le coup, il accepta. C'est qu'il se sentait arrivé au terme de sa laborieuse carrière, et qu'il pensait bien que le titre enfin accepté par lui ne pouvait plus être désormais considéré que comme un hommage suprême rendu à ses services passés.
Il mourut, en effet, peu de mois après. Pour tous ceux qui l'ont connu, pour tous ceux qui savent quelle fut en réalité sa tâche à l'Union centrale des Arts décoratifs, de 1873 à 1910, il
reste comme l'incarnation même de cette Société dont il fut l'âme vivante et l'un des chefs qui ont le plus de droits à la reconnaissance publique.
Lorsqu'on écrira dans cent ans l'histoire du style français à la fin du dix-neuvième siècle, Henri Bouilhet méritera d'y tenir une belle place à la fois comme orfèvre et comme l'un des plus perspicaces promoteurs de l'art décoratif dont nous voyons aujourd'hui l'aurore.
Victor CHAMPIER
GETTY RESEARCH INSTITUTE
G. DE MALHERBE & Imprimeurs