‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 115 sur 203 · fiuiU attiques, XIV, S · texte numérisé non relu

fiuiU attiques, XIV, S

2. f< Non abfuisse ab eis motus quosdam tacitos et occultos simultatis et amolationis mutuse. »

voici. La parité des talents, l'égalité du mérite, même en l'absence de toute rivalité, créent cependant une apparence d'émulation. En effet, aussitôt que deux génies ou davantage s'illustrent dans le même art et acquièrent une réputation égale ou à peu près, leurs partisans les comparent et rivalisent pour les exalter. Voilà comment Platon et Xénophon, ces deux flambeaux de la philosophie socratique, ont paru rivaux. C'étaient les autres qui disputaient de leur supériorité. »

Après Aulu-Gelle, il est à remarquer que Diogène Lacrce * essaie de tenir la balance égale entre les deux prévenus, sî môme il ne préfère pas mettre celte rupture au compte de Xénophon : Athénée ^ au contraire, fidèle à sa tactique habituelle, en accuse formellement Platon, et quelle autorité invoque-t-il ? D'abord Hégôsandre, sans doute aussi empressé à propager la calomnie qu'incapable de l'inventer, ensuite Théopompe, de tous les historiens anciens celui dont Platon et les socratiques en général ont eu le plus à souffrir^; tout porte à croire que nous n'avons pas à chercher ailleurs Tauteur responsable de cette malveillante insinuation.

Il existe bien une lettre de Xénophon à Eschine, lettre plus ou moins injurieuse à l'endroit de son prétendu rival, auquel il reproche sa vénération pour les mystères de l'Egypte et l'illuminisme de Pythagorc*; mais un document si visiblement apocryphe ne mérite aucune créance, quoique Dacier s'en soit servi pour faire ressortir la haute vertu du philosophe ainsi outragé ^

1. III, 34 ; "EoiXÊ 8è xa\ Eevoçûv Tipb; autbv ^-/eiv oûx EÙ(i£vâ>c. — Cf. Hiraérius, VIII, 6.

2. XL 504 C et suiv. Ajoutons toutefois qu'au commencement du chap. 112, il emprunte à Favorinus pour excuser les deux disciples de Socrate la réflexion même que nous venons de lire dans Aulu-Gelle.

3. Bœckh l'appelle « omnium et hominum et civitatum calumniatorem maledicentissimum b.

4. AEfuTtTO'j r,paff6r, xa\ xf,; IlyOayipou TEpatwSo'jç (xo^ia;, wv rb icEpitrbv xal xh (JLT) [j.ôvi(jLov in\ ^(DxpaTEt yjXsflEv Ëpw; Tupaw-ôo; xal àvT\ Xitri; SiatTir)c Sixe- XtûT'.ç yaatpb; âfisTpou TpâuE^a. On sait que le séjour de Platon en SicUe lui a valu plus d'une ('«pigramnio de la part de ses contemporains.

î). « Platon, écrit Dacier, ne répond point à ces invectives, et ne dit pas un seul mot de Xénophon, en quoi on ne saurait trop louer sa modestie,

Ji. ARISTOPHANE

Nous avoQS cherché Xénophon chez Platon, et nous ne Y y avons pas trouvé : en revanche dans un de ses dialogues les plus célèbres nous faisons une rencontre bien propre à étonner.

En représentant ses Nuées sur le théâtre d*Athènes, Aristophane passe pour avoir le premier forgé les chefs d'accusation sous lesquels devait plus tard succomber Socrate. N'étaitce pas assez pour que Platon lui vouât une aversion égale à Taffectueuse admiration que jusqu'à son dernier jour il a professée pour son maître? Loin de là; sans que rien ne Ty oblige, il fait une place à Aristophane aux côtés de Socrate parmi les personnages de son Banquet^ en lui réservant, ou peu s'en faut, un rôled'honneur : et ce n'est pas là, au dire de la tradition» la seule marque de bienveillance qu'il ait donnée au poète comique son contemporain.

Ce problème moral mérite à coup sur d'attirer l'attention* Premier point à éclaircir. Comment s'explique la composition des hfuées ?

Le siècle de Périclès vit s'accomplir en Grèce une de ces évolutions irrésistibles qui décident de l'avenir intellectuel et Social d'un peuple. Une Athènes nouvelle s'infiltrait au sein de l'Athènes ancienne, et ceux qui regardaient les vertus et la gloire du passé comme inséparables des mœurs qui avaient firévalu alors se trouvaient entraînés dans une opposition implacable à l'esprit nouveau : une pierre arrachée leur semblait le prélude de la ruine de tout l'édifice. De ce nombre était Arist.ophane, impitoyable aux innovations qui dans rart,dans l'éduc^tioQ, dans la politique, prétendaient se substituer à des instit.utions consacrées en apparence par leurs bienfaits.

Qt ce fat peut-être ce qui aigrit le plus Xénophon : car la plus grande injure C|u'on puisse faire à un écrivain, ce n'est pas de dire du mal de lui, c'est fie n'en rien dire n {Les Œuvres de Platon, L p. 551).

Platon, t. L 19

A la tète du mouvement sont les rhéteurs, les sophistes et les philosophes : il n'en faut pas davantage pour que le comique athénien soit tenté, comme Rousseau, quoique dans un dessein tout différent, de mettre au compte des lettres, des sciences et des arts la corruption, ou si ce mot paraît excessif, la décadence dont il est le témoin. Avec tous les grands penseurs de sagénération, il poursuit de sa haine « l'enseignement sophistique et ses spéculations stériles, également dangereuses pour les croyances et la moralité, enseignement qui, au lieu de bons citoyens et d'hommes religieux, ne sait produire que de blêmes chicaneurs, des libres-penseurs athées, des hommes sans conscience et sans respect du droit * ». Inutile d'insister sur un sujet que tant d'écrivains remarquables ^ ont approfondi sous toutes ses faces.

Or, précisément en ce temps-L^, il y avait à Athènes un personnage étrange, qui se posait hautement en réformateur de la cité ries anciens usages, quand ils choquaient sa raison, ne trouvaient pas plus grâce à ses yeux que les récents préjugés. Tout en affichant une complète ignorance, il passait pour n'avoir pas son pareil dans l'art de manier les esprits, de provoquer et de diriger une discussion. Ses habitudes, sa manière de vivre, étaient plus bizarres encore que ses discours. Les remueurs d'idées ont eu dans tous les siècles le privilège d'exciter chez quelques-uns une opposition jalouse, chez tous une curiosité indiscrète. Celui dont nous parlons, dit M. Deschanel, « avait tout justement la popularité qu'il faut pour être mis sur le théâtre, et Toriginalitô moyennant laquelle on est aisément tourné en caricature ». La nature l'avait franchement disgracié et si, comme le pensaient les Athéniens, il fallait mesurer en lui la beauté morale à la beauté physique, on l'eût pris difficilement pour un modèle de vertu. Bref, en l'entendant, Aristophane a dû s'écrier : « Quel type de comédie ! » et ajouter en le

1. M. Zévort, Aristophane el so7i temps (Annales de la Faculté des Lettres de Caon, 4* année, n^ 1).

2. Donnons ici une mention spéciale aux deux volumes récemment publiés par M. Denis sur la Comédie grecque.

regardant : « Quel masque de sophiste I » La mine qui s'offrait à lui était si riche qu'en vain dans ses Nuées il a semé à pleines mains le ridicule : il n'a réussi, a-t-on dit, qu'à peindre un Socrate moins amusant, moins comique que celui de la réalité.

En second lieu, quelle tentation pour le poète d'exercer sa verve aux dépens d'un homme qui en toute circonstance prenait plaisir à interpeller, à aiguillonner, àgourmander ses compatriotes, à contraindre les plus fiers de confesser leur ignorance, enfin qui s'exprimait avec une liberté presque téméraire sur le compte des démagogues du temps t

Sans doute ces petits travers du caractère de Socrate (et qui nous dit qu'ils n'ont pas été particulièrement accentués au début de sa carrière ?) sont aujourd'hui oubliés, et il ne reste sous les yeux de la postérité que la grande image d'un homme dont la vie fut d'un sage et la mort d'un martyr. Mais les Athéniens de 423 pouvaient et devaient s'en faire une idée bien différente. Permis aux hommes pratiques ou prétendus tels, écrit M. Zévort, de ne pas avoir une foi entière dans ce Socrate dont nous avons fait un demi-dieu à distance, mais qu'ils coudoyaient chaque jour, et dont le parlage moitié sérieux, moitié cynique avait plus d'une fois exercé leur patience. N'arrivera-t-il pas à Caton lui-même * de le traiter, en plein sénat, de bavard et d'ambitieux ?

Certains scoliastes anciens prétendent qu'Aristophane n'aurait écrit les Nuées que pressé par Anytus et Mélitus, qui voulaient tàter les dispositions des Athéniens à l'égard de Socrate : anachronisme manifeste. A leur tour, des érudits modernes veulent que le poète, mis. lui-même à l'épreuve de la maïeutique de Socrate, ait eu à se venger d'une humiliation personnelle : hypothèse aussi inutile qu'invraisemblable. Comme on Ta très bien fait remarquer, Aristophane n'est ni le seul ni le premier qui ait attaqué Socrate : il s'est borné à ramasser des bruits courants et à prendre sa part dans le concert de l'opinion ou de Terreur publique. Tel Beaumarchais, dans le

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