Livre X, 607 B
2di LA VIE DE PLATON
losopbie. » On sait que cette dernière, de son côté, ne s'est pad crue toujours teaue à plus de ménagements.
En second lieu, la verve d'Aristophane s'est déchaînée avec autant et plus d'emportement encore contre bien d'autres personnages : que sur le moment leur amour-propre ou leur vanité en ait souffert, soit : je ne vois pas que leur prestige en ait été sérieusement ébranlé. Cléon a-t-il cessé d'être l'idole de la foule? Euripide a-t-il reçu moins d'applaudissements de ses nombreux admirateurs? Aristophane espcrait-il réellement ruiner dans la conscience populaire les dieux dont il exploitait avec tant d'irrévérence la légende et les aventures? On peut le croire, la pensée que ses pièces auraient pour résultat de conduire devant les tribunaux ses innombrables victimes ne lui est jamais entrée dans l'esprit. Ni dans Tantiquité, ni au moyen-âge, ni même de nos jours, la satire et la comédie n'ont demandé à être prises au sérieux, c'est-à-dire au tragique.
Socrate lui-même en était le premier persuadé. Il aimait le théâtre, cette peinture agrandie de la vie humaine : or, non seulement, assistant à la représentation des Nuées, il resta, dit-on, jusqu'à la fin, immobile et impassible, mais il se leva au lieu de rester assis, afin qu'étrangers et Athéniens pussent comparer à l'original vivant le masque de l'acteur et apprécier la ressemblance. Qui peut même dire s'il ne vérifiait pas à l'avance l'assertion de Diogène Laërce, ici sans doute l'écho de quelque écrivain antérieur : « En s'efl'orçant de dénigrer Socrate, les comiques souvent le glorifient involontairement et sans le savoir. » Et de fait, remarque M. Denis, il y a tel passage des Nuées qui est plus à l'honneur du philosophe qu'à son désavantage. Les véritables ennemis de Socrate, c'étaient les politiques ou soi-disant tels dont il avait mis à nu la trop réelle incapacité : sa mort, comme sa vie et son rôle, ne s'explique que si l'on tient compte des révolutions intérieures d'Athènes. Il fut une des victimes de la réaction démocratique qui succéda à la chute des Trente.
C'est qu'en eff'et on oublie trop que cette pièce des Nuées,
proclamée le chef-d'œuvre de son auteur * par plus d*un critique moderne, a reçu en somme un assez froid accueil du public athénien. Les spectateurs s'étaient-ils aperçus de la charge et faut-il considérer leur peu d'enthousiasme comme une protestation tacite? Ou bien, comme E. Egger le donne à entendre, ce drame, si éloigné qu'il soit de nos habitudes et de nos goûts, était-il encore trop raisonnable pour captiver Tauditoire ingénieux et mobile qui remplissait le théâtre de Bacchus? Toujours est-il que le poète essaya de refondre sa pièce, et que la seconde édition, la seule arrivée jusqu'à nous, ne reparut pas au théâtre. Etait-elle plus virulente que la première, où Socrate, d'après une conjecture de Ghiappelli, était représenté comme un rêveur, non comme un corrupteur de la jeunesse ? ou au contraire préparait-elle entre le pamphlétaire comique et le philosophe cette espèce de réconciliation et de bienveillance qu'atteste le Banquet de Platon ? M. Denis, qui pose le problème, finit par se prononcer contre cette dernière solution.
Quoi qu'il en soit, dans un temps où il n'existait ni librairie pour multiplier et répandre partout les copies d'une pièce, ni journaux et feuilletons pour en perpétuer le souvenir, il reste donc, pour ranger Aristophane parmi les complices à coup sur inconscients de Mélitus et d'Ânytus, le fait d'une représentation unique, donnée vingt-trois ans auparavant, et cela dans dans des conditions qui ne ressemblaient guère à un triomphe : par comparaison avec ce que nous éprouverions nous-mêmes, si l'événement appartenait à Thistoire contemporaine, la démonstration sera jugée peu concluante.
Tel était, n'en doutons pas, Tavis de Platon lui-même, et il sera toujours permis de souscrire à cette conclusion de M. Des- Chanel : « S'il était constant qu'Aristophane eût pu être considéré comme l'instigateur de la condamnation et de la mort de Socrate, Platon n'eût pas parlé aussi favorablement qu'il l'a fait de l'homme qui eût été, en quelque sorte, le meurtrier de son
1. C'était là du resto, les anciens nous l'apprennent, la prétention (rAristophane, lequel dans la parabase des Guêpes se vante d'avoir fait dans les Ntiées quelque chose d'éminemment neuf et original.
maître chéri : il ne nous les eût pas montrés tous deux buvant ensemble et conversant amicalement dans son Banquet^ peu d'années après la représentation des Nuées : il y aurait eu là une inconvenance morale et une invraisemblance littéraire qui eussent choqué également son esprit et son cœur^ »
Mais voici un second problème d'histoire littéraire non moins curieux que le premier.
Ce même Aristophane, nous dit-on, qui a si indignement travesti Socrate, n'a pas respecté davantage son illustre disciple. Qu'on prenne en effet dans son théâtre la pièce intitulée V Assemblée des femmes^ représentée en 391 ou 390 : on l'y verra parodier sur la scène un communisme qui rappelle par bien des côtés les aberrations inouïes du grand philosophe dans sa République, Il serait trop long de relever ici Tune après l'autre les analogies qui existent entre ces deux ouvrages; aussi bien, tant en France qu'en Allemagne, de nombreux critiques, et tout récemment M. Denis ^ se sont acquittés de cette tâche avec un plein succès.
Leur argumentation est séduisante; est-elle péremptoire? Nous ne le croyons pas. Qu'Aristophane ait imaginé lui-même de toutes pièces ces utopies sociales agrémentées de tant de joyeusetés rabelaisiennes, c'est ce qu'il serait bien difficile d'admettre; mais qu'il n'ait pu en trouver l'idée première que dans renseignement de Platon, c'est ce qui n'est nullement démontré'. Le communisme, a-t-on dit, est de tous les siècles, et Aris-
1. Etudes sur Aristophane, p. 154. — Cf. E. Mûller, Geschichte der Ktmst bei den Alten, I, 243.
2. La comédie grecque, 2« volume, p. 188-197. -— Au reste il y a entre les conceptions du poète et les théories du philosophe des divergences très appréciables. Que Ton examine, par exemple, en quels termes Tun et l'autre parlent de la souveraineté de la femme, de la communauté des biens» du mariage, etc.
3. Aux critiques qui invoquent à ce propos le texte du Timée (18 G) et l'affirmation d'Aristote M. Tocco répond : a Queste testimonianze non vogliono dire altro se non che il primo a discutero scientificamente le suddette riforme politiche fu appunto il filosofo ateniese, chi le ricavô come conseguenze necessarie del fine che assegnava allô stato. U che non es-
topliane qui avait jelé ud regard si perçant sur la société de son temps, a dû entendre plus d'une dispute violente causée par le lien et le mien. A un autre point de vue le Protagoras et le Gargias nous apprennent à quel point s'étaient multipliés à Atbènes les XaxidvîCovTe;, c'est-à-dire les hommes qui ne rêvaient que de l'imitation de Sparte: de plus Antisthène et les cyniques s'étaient chargés do traduire dans la pratique quelques-unes au oins de cespeuédiGantes théories. Nous ne sommes pas obli- 8 assurément de prendre au pied de la lettre les paroles du ur*, faisant honneur du mérite de l'invention à Praxagora, 1* instigatrice de cette révolution féminine. Le magistrat avaitîl peut-être déjà
Défendu de marquer les noms et les visages ?
Ce qui est incontestable, c'est que les caricatures préméditées d'Aristophane sont plus immédiatement et plus directetnent reconnaissables : s'il avait eu Platon en vue, il ne nous l'aurait pas laissé ignorer ^. Au reste, aucun scoliaste, aucun liistorien, aucun commentateur de Tantiquité ne lui prête cette io tention : c'est une conjecture dont les modernes ont été les premiers à s'aviser. Elle suppose d*ailleurs que la composition des quatre premiers livres tout au moins de la République est acàtérieure à 390 et ainsi à la fondation de l'Académie ^ : hypotfciLèse récente en face de laquelle hésitent encore la plupart des ci*i tiques.
D'autre part, que les satires d'Aristophane n'aient pas suffi
ï^our guérir Platon d'une illusion qui à nos yeux constitue une
^ortede scandale, nous n'en serons pas surpris : celui qui osait
^ïitrer en lutte contre la gloire d'Homère n'était pas homme à
clade che simiglianti idée abbiano potuto eziandio pullulare per intempeïanzadi proposili e vaî?hessa di novilà nelle agitazioni demagogiche. »
2. Je crois moins encore avec M. Fontane {Athènes, p. 227) que les chimères de Platon étaient directement visées dans les brillantes féeries des Oiseatix,
3. C'est ce qu'affirme M. Chiapelli dans sa brochure : Le Ecclesiazuse di Aristofane e la Repubtica di Platone, 1882.
se laisser déconcerter par les moqueries même les plus spirituelles d'uQ contemporain. La philosophie s'incliner devant les arrêts plus ou moins burlesques de la comédie ! A ses yeux quelle déchéance! Au reste, si j'en crois TeichmQller *, de toute manière il était interdit au philosophe d'en vouloir au poète dont la verve railleuse avait donné à ses rêveries humanitaires le plus vaste et le plus sonore retentissement.
Ainsi, malgré toutes les apparences contraires, Platon a pu croire qu'il n'avait à défendre contre les déclamations plaisantes d'Aristophane ni sa propre renommée ni celle de son maître : le manet alla mente repostum ne trouve ici aucune application. En revanche, que d'affinités électives, comme aurait dit Gœthe, entre le philosophe et le poète ! Une aversion égale contre la sophistique, même conception idéale du rôle assigné à la poésie et à l'art, même incurable défiance à l'endroit du gouvernement populaire. On raconte que Denys de Syracuse ayant demandé à Platon comment il pourrait se faire une idée exacte de la situation à Athènes, celui-ci se contenta de lui répondre : « Prenez et lisez les comédies d'Aristophane. » Le mot est-il historique ? je l'ignore : en tout cas, il est ingénieux : où trouver une peinture plus saisissante^ plus complète des mœurs politiques et sociales du temps ?
Il y a plus : quelle admiration ne devait pas éprouver Platon pour un écrivain de tant de verve, de tant d'esprit, si habile à marier, quand il le veut, l'élévation et la grâce familière, si attentif à garder je ne sais quelle finesse jusque dans les grossièretés calculées de son exposition * ? On citerait sans peine tel et tel journal contemporain dont un ou deux rédacteurs pétillants d'esprit ont assuré la fortune, chacun, ennemi ou ami politique, voulant lire à tout prix ce qui sortait de leur
1. Dans lo langage pittoresque de Térudit allemand le service inoubliable qu'Aristophane rendait à Platon, c'était « seine politischen Erfindungen an die grosse Glocke zu hângen. »
2. D'après Ghiapelli, Aristophane n'avait pas pour le talent de Platon une moindre estime : et c'est en s'inspirant des recommandations du philosophe que dans son Plutus (388) il aurait inauguré un genre nouveau.
plume. A cet égard, Aristophane peut être appelé tout à la fois le Voltaire» le Mirabeau, le Beaumarchais de son siècle. Sans doute les excès de langage et de hardiesse de la comédie ancienne n'étaient pas pour plaire à Platon : n'est-ce pas lui qui écrit dans les Lois ^ : « Nous interdisons à tout poète faiseur de comédies, d'iambes ou d'autres pièces de vers de tourner aucun citoyen en ridicule, ni ouvertement, ni par portrait, que 1^ colère ait inspiré ou non ces railleries ». Et cependant, quand il arrive au philosophe de mettre en scène un Protago- ''as ou un Thrasymaque, un Hippias ou un Calliclès, n'y a-t-il P^s dans son ironie élégante et discrète une imitation des meilleures pages d'Aristophane ? Dans VEuthydème un rapprochcttient attentif permettrait de reconnaître plus d'une réminiscence à peine déguisée du grand comique.
Lorsque Platon mourut, on trouva, dit-on, dans sa chambre
^"vec les mimes de Sophron le théâtre d'Aristophane dont il
^ vait fait son livre de chevet : certes la nouvelle n'a rien d'in-
"^raîserablable. Quant à Tépigramme platonicienne bien connue,
si flatteuse pour l'auteur des Oiseaux et des Guêpes % j'incline-
ï'ais avec Zimmermannà croire qu'elle est de Platon le comique.
Mais revenons à notre point de départ. Quelque sohition que
Von donne aux divers problèmes que nous venons d'examiner,
un fait demeure certain : Platon a fait une place à Aristophane
dans une composition qui passe auprès de quelques-uns ^ pour
son chef-d'œuvre, et il l'y rapproche à la fois de Socrate et du
poète Agathon, une autre des victimes de l'ancienne comédie ^.
Qvxel est son but ? S'est-il arrêté à ce choix malgré l'hostilité
ff^anifestée par Aristophane contre le sage d'Athènes, ou,