Composé, d'après Teichmûller, en
2. Euthydème, 305 B-307 G. Il est certain que l'expression dont se sert Socrate (priTwp tiç r, Trotr,Tf,; X<$Ya)v) est directement applicable à Isocrate. C'est ce dernier également que vise sans nul doute Aristote, lorsque dans les dernières pages de sa Morale à Nicomaque il juge avec tant de sévérité les sophistes qui se donnent comme maîtres es sciences politiques. Dans son Panhellénique Isocrate se plaint des moqueries dont le poursuivent les
RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS 31i
Mais passons de YEuthydème au Théétète : ni la satire ne paraîtra moins fine, ni le portrait moins ressemblant. « Quand un homme dont Tàme est petite, âpre et exercée à la chicane, est appelé à s'expliquer sur la justice et l'injustice, sur leur nature, sur ce qui les distingue Tune de l'autre et de tout le reste, il rend les armes au philosophe ; suspendu en l'air et peu accoutumé à contempler de si haut les objets, la tête lui tourne; il est étonné, interdit; il ne sait ce qu il dit, et il apprête à rire à quiconque a reçu une éducation supérieure à celle des esclaves ^ »
Tout cela, on en conviendra, ne témoigne pas d'une sympathie bien vive. Mais les choses vont changer. Sur ces entrefaites, Platon a achevé et publié sa Itépubliqne, et le succès de cette composition remarquable à tant de titres a ouvert les yeux à Isocrate sur ce qui sera désormais sa véritable mission -, Déjà dans son Busiris, il Fait campagne commune avec Platon contre les poètes et contre la mythologie ancienne, et cela en s'appuyant sur des arguments à peu près identiques. Plus tard, entrant dans une nouvelle manière et devenu le premier publiciste de son siècle, il va mériter, par l'élévation du style et des idées de son Panégyrique ', les encouragements et les éloges que Platon lui décerne dans le Phèdre. Le grand philosophe, lui aussi, semble s'ôtre converti. Le Gorgias et le Protagoras ont des railleries sanglantes contre la rhétorique du
jeanes gens qui fréquentent le Lycée. Un de ses amis, nommé Céphisodore, prit sa défense dans un livre que Dcnys d'IIalicarnasse mentionne avec éloge : chose à noter, l'auteur s'attaquait à Platon, le regardant comme solidaire de son disciple Aristote dans cette entreprise téméraire sur le domaine oratoire.
1. 175 B — D : o-(AixpQc êxeïvoc Tf,v ^'j'/''l^ **'' 6pi|iù; xal 8ixavix6;. On lit un peu plus loin, à propos de certains lieux communs de morale : o >.£Y6pi£vo; Ypaûv uOXoç (176 B) : serait-ce une allusion aux perpétuelles homélies d'Isocrate?
2. S'est-il reconnu pour un de ces petits hommes (àvOpwTiKTxoO devenus célèbres dans leur te^viov (comme nous dirions : dans leur cabinet) et jaloux d'emprunter à la philosophie la majesté de son nom, d'ailleurs semblables, selon l'expression sévère de Platon, à ces criminels qui s'échappent de leur prison pour se réfugier dans les temples? {République^ VI, 495 C).
3. TeichmûUer pense qu' Isocrate l'avait achevé dès 380. sauf à ne le publier que plus tard.
temps : quant au Phèdre, c'est tout à ^)a fois une rupture en règle signifiée par l'auteur à tous ceux qui trafiquent sans conscience de l'art de la parole, et une apologie de ce même art, ramené à sa vraie méthode et à son rôle glorieux ^ En plus d'un passage, Platon laisse percer le désir de fonder ou de voir se fonder sous sa direction une école d'orateurs philosophes; c*est la réputation qu'Isocrate avait déjà, ou du moins qu'il pouvait acquérir sans effort. De leur maître commun Socrate, le rhéteur disert avait appris à mettre les idées morales en première ligne. Platon lui en sait gré, dit M. Croiset, et en reconnaissance de celte bonne intention, il ne dit de lui qu'un mot, et un mot d'éloge.
Mais citons textuellement ce passage si curieux. Phèdre vient d'être prié par Socrate de faire part à son ami Lysias de leurs réflexions sur Téloquence et notamment de cette conclusion : « Celui qui n'a rien de plus précieux que ce qu'il a composé et écrit à loisir, en tourmentant sa pensée, en y ajoutant et y retranchant sans cesse, n'est-il pas juste de l'appeler, non philosophe, mais poète, discoureur et faiseur de lois ?» A quoi Phèdre réplique : « Et toi, que vas-tu faire? car il ne faut pas non plus que tu oublies ton ami ». — « De qui veux-tu parler !» — « Du bel Isocrate. Que lui diras-tu ? ou que dirons-nous de lui ? » — « Isocrate est encore jeune, mon cher Phèdre ; je veux néanmoins te faire part de ce que j'en attends. Il me paraît avoir trop de génie pour assimiler son éloquence à celle de Lysias, et il a une nature plus généreuse. Je ne serais nullement étonné si en avançant en âge il l'emportait dans le genre qu'il cultive au point que ses prédécesseurs paraîtront des enfants auprès de lui et si, peu content de ses succès, il se sentait poussé vers des occupations plus hautes par une inspiration divine. Car il y a dans son âme une disposition natu-
1. Déjà relevées par Quintilien dans l'antiquité (II, 15), ces variatioos d'un grand esprit n'étonnent point M. Barthélémy Saint-Hilaire. « A voir, écrit-il, remploi que l'on fait de l'éloquence devant nos tribunaux et devant nos assemblées politi({ues, les plus sages peuvent encore ressentir les mêmes perplexités et éprouver les mêmes hésitations. »
relie aux méditations philosophiques. Voilà ce que j'ai à annoncer de la part des dieux de ces rivages à mon bien-aimé Isocrate ^ ». On sent dans toute cette page, dit M. Perrot, une effusion, une chaleur que ne suffit point à expliquer la suite de la vie et des travaux d'Isocrate. Pour moi, je ne sais si je m'abuse, mais sous l'éloge il me semble entrevoir un avertissement.
Quoi qu'il en soit de ces diverses interprétations, quelques mots suffisent pour résumer, d'après Teichmiiller, les rapports entre Platon et Isocrate : d'abord une rivalité de tendances, engendrée par toute une série de froissements d'amourpropre; puis une réconciliation durable, fondée sur un rapprochement réciproque. Comme on a pu s'en convaincre, cette restitution (si ce terme archéologique est ici de mise) est fort habilement construite, et l'auteur des Literarische Fehden tire de textes presque muets des conclusions bien séduisantes.
Mais rhypothèse ne joue-t-elle pas ici un r(Me un peu excessif ? Lorsque Isocrate se sépare avec tant d'éclat des philosophes qui se perdent en disputes de mots, en controverses stériles*, n'aurait-il pas en vue au lieu de Platon, tel ou tel des socratiques imparfaits, et tout particulièrement Euclide et Técole de Mégare à laquelle est resté attaché dans rhisloire précisément le nom d'école éristique? Si ailleurs il frappe de sa réprobation « ceux qui professent l'art des débats politiques^ », ne
1. Phèdre, 278 E-279 B. — M. P. Girard {Uéducalion athénienne, p. 312) fait à propos de ce passage quelques réllexious bonnes à transcrire : « Cet art sur lequel Isocrate s'étend si complaisamment, qu'il défend contre ses ennemis, dont il s'efforce de montrer l'utilité et la grandeur, il rappelle sa philosophie, (le terme revient à chaque instant dans ses discours... Aux yeux des Grecs, philosopher, c'est avoir des idées générales et appliquer ces idées aux choses dont on s'occupe. Voilà ce que fait Isocrate. Il a des idées générales sur l'éloquence, qu'il croit faite pour conduire les hommes à la sagesse et au bonheur, et ce sont ces idées qui lui servent de guides, soit qu'il écrive, soit qu'il enseigne. C'est en cela qu'il est philosophe. »
2. OX u-p\ Ta; £pt5a; xuXtv5ov(X£voi (Discours contre les sophistes, 11) — ot iztpl ri; ?pi8a; Sta-rpîSovTe;, irpâytiara 7iap£-/eiv toï; ':z\r^(7 ii'!^o\jm ô*jva(xiv3t: (Eloge d'Hélène, 1).
3. Ottoù; iroX:Tixoù; Xo^ouç uiciax^^^l^vo^ {Contre les Sophistes, 5).
faut-il songer qu'à Platon, dans une cité et dans uo temps où les problèmes d'organisation et de réorganisation sociale préoccupaient tous les esprits? S'il mentionne <c les dialogues de discussion » parmi les additions introduites de son temps dans les programmes d'éducation de la jeunesse, ceux de Platon étaient-ils seuls alors à justifier cette définition ^ ? D'un autre câté, dans ces portraits de rhéteurs et de sophistes vaniteux, crayonnés avec tant de verve en plus d'un dialogue platonicien, pourquoi Isocrate serait-il visé plus personnellement que Théodore de Byzanco, ou Thrasymaque, ou Polycrate, ou tel autre de leurs émules ? Ne peut-on même pas découvrir plus d'un rapprochement curieux entre le logographe prétentieux désigné à mots couverts dans VEuthydème^ et le Calliclès mis en scène avec tant de verve et de vigueur dans le Gorgias composé selon toute apparence pendant la même période?
Puis toute la construction de TeichmûUer repose sur cette conclusion que le Phèdre au lieu d'être — comme le voulait Schleiermacher — le premier en date des dialogues de Platon, n*a pris place au contraire dans la collection platonicienne qu'à une époque assez postérieure. Or si disposé que nous soyons sur ce dernier point à lui donner gain de cause, nous n'ignorons pas que l'opinion opposée compte encore de nombreux partisans. C'est ainsi que des textes cités plus haut M. P. Girard a tiré une induction toute différente. Platon a débuté par féliciter Isocrate, sauf à substituer dans la suite à cette appréciation flatteuse d'assez âpres critiques. « Ce changement de ton fut sans doute amené par la vanité d'isocrate, de plus en plus insupportable à mesure qu'il avançait en âge, et par le dédain qu'il témoignait pour les subtilités de la philosophie platonicienne ; mais à l'époque du Phèdre aucun nuage ne s'était encore élevé entre les deux auteurs : Platon retrouvait chez Isocrate cette générosité de sentiment et cette prédilection pour la morale où se reflétait si exactement l'enseignement de leur
1. Voir sur ce point les thèses contradictoires de Bonitz (Platonische Siu- (iien) et de Ueinbardt (De Isorratis aginnlis).
commua maitre : peut-être aussi, comme on Ta dit, éprouvaitil d'autant moins de peine à le louer, qu'il sentait dans ce lettré à Tesprit fin, mais manquant de force, un talent incapable de lui faire jamais ombrage K »
En elle-même cette explication assurément n'a pas moins de vraisemblance que celle de Teichmuller : mais un critique, philosophe avant d'être érudit, se résoudra difficilement à considérer le Phèdre comme antérieur à YEuthydème. Il est vrai que SpengeP a cru trouver précisément dans la prophétie relative à Isocrate un argument qu'il croit péremptoire en faveur de la thèse de Schleiermacher. Pareille prédiction, écrit-il, n'est possible et raisonnable qu'autant que le talent d'Isocrate dans toute sa première ferveur pour l'enseignement socratique ne s'est point encore dessiné sous sa forme définitive : l'auteur de Y Eloge d'Hélène, ou même du Panégyrique et du Panathénaîque^ ne pouvait en aucun cas justifier de semblables espérances et en 387 l'illusion de Platon eût été sans excuse. Ce jugement est bien sévère et ce n'est pas ainsi, si nous en croyons Cicéron, que l'antiquité avait interprété le texte du Phèdre^. Pourquoi Socrate n'aurait-il pas réellement auguré de la sorte de l'avenir de son jeune disciple? et qui empêchait Platon de rappeler ce souvenir dans un dialogue où, attaquant les rhéteurs en général, il éprouvait le besoin de ménager un orateur de grand renom, en mesure de contribuer à son tour à la renommée et à la prospérité de l'école qui se fondait à l'Académie. En outre Isocrate était pour lui un allie précieux dans sa polémique contre Antisthène ^ aussi bien que contre les partisans du goût vulgaire. Il n'en faut pas davantage pour nous expliquer ce passage du Phèdre où l'éloge, tout flatteur qu'il puisse