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rence les plus sérieuses d'Isocrate, que trouvons-nous? Sontce de sérieuses et profondes méditations sur la nature de Tàme et sur ses hautes destinées ? Non, mais bien plutôt des lieui communs élégamment développés. Il y a plus : tout ce qui dépasse ce niveau, en somme assez modeste, est traité par lui jusqu'à sa dernière heure de rôveries de sophistes, de vains discours, d'éristique embarrassante et stérile, sans aucun profit pour les nécessités de la vie. Tout à l'heure il nous semblait assister aux entretiens de Socrate; maintenant nous croyons entendre Calliclès ou Tun de nos utilitaires modernes, fiers de proclamer que « les hommes qui se laissent guider par l'opinion sont plus d'accord entre eux et plus heureux dans leurs entreprises que les fanfarons de doctrine *. »
Considère-t-on maintenant le caractère? Mi>mes divergences à côté de certaines analogies. Platon est avant tout un esprit religieux pénétré de sérieux moral et d'ardeur scientifique, et si peu soucieux de paraître que, dans ses nombreux écrits, il n'y a pas une seule page où il nous parle en son propre nom. Isocrate au contraire est une nature orgueilleuse, vivant d'applaudissements, constamment tourmentée de l'appréhension qu'on ne rende pas une justice suffisante à la noblesse de sa diction et à la cadence de ses périodes. Inconnu au premier, le (( moi haïssable » de Pascal s*étale triomphalement chez le second.
Enfin il n'est pas jusqu'à ce culte exagéré de la forme que Platon n'ait dû condamner. Sans s'approprier entièrement ces réflexions d'un moderne : « l'abus d'aussi perpétuelles séductions de langage nous fatigue : on s'impatiente de tant d'efforts pour nous être agréable, et Ton irait plus volontiers au but qu'il nous désigne, s'il nous y menait par des voies plus cour-
1. Contre les sophistes, 4 : (jiôtXXov ôpiovooOvTaç xotX Tz'ksitù xaropQoOvTa; toùc Ttti; làloLiQ 7p(i)(i,£vou; t) tou; Tf,v iizi(TT-f]\Ly\v £;ceiv èiraYY£^^o(Ji£vov;. Or qui a plus fréquemment, plus ôloquemment insisté que Platon sur rinférlorilé uo Topiniqn (SoÇa) comparée à la lumière éclatante de la science (è7:i<TTifi|i7^? — ^ Ce qu'Isocrate traite avoc dédain de TspatoXoYÎa dans son Discours sur VAri' Hdo$is, ne sout-cc pas les spéculations cosmogoniquos de Pythagore et do Platon?
les et moins fleuries », Tauteur du Phèdre et du Gorgias a uue maaière difTérente et plus philosophique à coup sûr de produire la persuasion, et d'atteindre à l'éloquence. Les plus brillants , élèves d'Isocrate dans le genre historique, Théopompe et Ephore, loin d'égaler la profondeur et la pénétration de Thucydide, n'ont guère cherché dans le récit des événements qu'un prétexte à de brillantes amplifications et à des harangues pompeuses : comme à leur maître, l'esprit philosophique leur a entièrement manqué. On l'a dit avec raison, tout se ressent chez Isocrate du rôle mal défini d'un rhéteur qui avait emprunté aux sophistes leur talent et leurs finesses, tout en réprouvant leur scepticisme et leur dédain pour tout principe.
Ainsi par la complexité de sa nature, portée d'elle-même au hien et à la vertu, mais en môme temps dupe de son faible pour les périodes aussi vagues que sonores, l'auteur du Panégyrique avait, selon les circonstances, de quoi provoquer et l'admiration et le blâme de la part d'un juge tel que Platon. C'est l'histoire môme de ces sentiments divers, presque opposés, qu'a essayé^tout récemment de reconstruire un érudit très ingénieux en môme temps que très hardi dans ses conjectures, Teichmûller.
Si nous l'en croyons, Isocrate, alors simple logographe, se serait senti visé au moins indirectement dans les dialogues où Platon nous trace un portrait si vivant d'Hippias et de Protagoras; aussitôt il aurait riposté par la composition de son Discours contre les sophistes *. « Je voudrais, s'écrie-t-rl, pouvoir imposer silence à ces impertinents discoureurs - : car je vois que les injures n'atteignent pas seulement les coupables, mais tous ceux qui consacrent leur vie à l'étude de la philosophie. » Plus loin, il ajoute : « Et que personne ne suppose qu'à mes
1. Isocrate, ainsi qu'il nous l'apprend lui-même [Antidosis, i95), le rédigea vecjxepo; xa\ âxpias(ov, vers Tan 39B.
2. Dans un autre passaf^e, il les qualifie de n sophistes nouvellement éclos » (ot apTt Tôiv (Toçtatôiv àva^'jfSjievoi). — On sait ce que sera l'idée pour Platon : Isocrate ne voit dans l^At qu'une forme de langage, un type dôtermiiiû de compoKition ou dViloqiU'nc»^.
yeux la justice soit uae science qui puisse être enseignée, car je ne crois pas qu'il y ait un art capable de faire pénétrer la sagesse dans les âines mal disposées pour la vertu. » Dans YÉloge d'Hélène, composé vers la même époque, nouvelle protestation contre ceux « qui soutiennent que la valeur, la sagesse, la justice sont une seule et même chose; que nous ne tenons de la nature aucune de ces vertus, que l'éducation seule nous les transmet. » N'esl-ce pas là, selon une remarque déjà faite par Grote, une critique intentionnelle des doctrines et des écrits de Platon ?
C'est maintenant (toujours d'après Teichmûller) au grand philosophe de prendre sa revanche dans le Gorgias d'abord et ensuite dans YEiithydème \ A la fin de ce dernier dialogue, Criton raconte qu'il a entendu un jour ce propos : ci La philosophie mérite d'autant moins l'estime qu'elle ne rapporte absolument aucun profit. » — « Qui parlait ainsi? » demande Socrale. — « Ce n'est point un orateur, et je ne crois pas qu'il ait jamais plaidé; mais on dit qu'il sait fort bien le droit, et qu'il compose d'excellents plaidoyers pour les autres. » — « J'entends: c'est un de ceux que Prodicus plaçait entre la politique et la philosophie; ils se tiennent pour de très habiles gens, et se flattent de passer pour tels dans l'esprit de la plupart des hommes; mais ils s'imaginent que les philosophes seuls empêchent leur réputation d'être universelle, et dès lors ils se persuadent que s'ils pouvaient les décrier et les rendre méprisables, ils jouiraient sans conteste d'une gloire pleine et entière... Ces demi-politiques et ces demi-philosophes ne doivent prendre rang qu'après les philosophes et les politiques : et cependant ils se placent sans façon au-dessus d'eux. 11 faut avoir de l'indulgence pour leur vanité ^ »