ARISTOTE
Les pages qui précèdent nous ont permis d'étudier Platon dans ses relations avec quelques-uns des plus marquants d'entre ses contemporains, dont il était à la fois rapproché par certaines aspirations communes, et éloigné par une émulation d'amour-propre ou une dissidence de doctrines. Il ne serait pas moins intéressant de l'examiner de plus près dans son attitude à l'égard delà génération nouvelle à laquelle il s'imposait avec l'ascendant que Tàge et Texpérience ajoutent au rayonnement du génie. Or parmi ses disciples il en est un dont la réputation surpasse, et de loin, celle de tous les autres, et sur la vie
1. Diogène Laërce, III. 8. En rovaDche la trentième des lettres dites socratiques reprociie à Isocrate de n'avoir pas épargné Platon dans les écrits qu'il adressait à Philippe.
2. La question vient d'être reprise et approfondie à un point de vue spécial par M. Diimmler. Sa brochure {Chronologische Beitrùge zu einigen piatonischen Dialogen aus den Reden des Isocrates^ Bàle, 1890) témoigne, comme ses précédentes publications, d'une romaniuable faculté de combinaison.
duquel à ce titre se trouve projetée une plus vive lumière. J*ai nommé Aristote.
Pour Platon c'est une gloire assurément d'avoir formé un tel élève : mais de quel prix n'a-t-il pas payé cette faveur du sort? La rivalité de ces deux grands noms se poursuit à travers les siècles : Platon Tavait vue éclater de son vivant, j'ose dire sous ses yeux. Essayons d'en retracer l'origine et les principaux épisodes, pour autant du moins qu'ils appartiennent non àThistoire philosophique, mais à la biographie de ces deux chefs d'école : aussi bien ce n'est pas là un des chapitres les moins curieux de la chronique intellectuelle de Tantique Athènes.
Sauf de rares exceptions, tous les écrivains anciens s'accordent à dire qu'Aristote né, comme on le sait, dans la ville macédonienne de Stagire en 383, vint à Athènes à Tàge de dixsept ans. Qu'avait été jusque-là sa jeunesse, que fut-elle dans la suite ? A cette question Athénée et Elien n'ont que des réponses peu édifiantes, heureusement nous ne sommes nullement tenus de les croire sur parole : autrefois, comme de nos jours, la calomnie s'est attaquée de préférence aux réputations éclatantes ^ Quoi qu'il en soit, à la date dont nous parlons, Aristote, possesseur d'une belle fortune et très disposé à en jouir, n'a pu manquer, dans une cité comme Athènes, d'attirer sur lui les regards*.
A ce moment, entraîné par les sollicitations de Dion, Platon était allé pour la seconde fois à Syracuse tenter la réalisation de ses rêves politiques. En l'absence du maître, ce fut, parait-il, Xénocrate qui fit au nouveau venu les honneurs de l'Académie: de là sans doute entre lui et Aristote cette amitié qui dès lors survécut à toutes les vicissitudes.
i. 0 Grosse Mœnner habon es tiberhaupt schlimm : da man sich mit ihnen nicht vergleichcn kann, passt man ihnen auf. » ((iœthe}.
2. Diodore de Sicilo (XV, 76) compte Aristote au nombre des personnages remarquables qui se produisirent sous i'archontat de Céphisodore (366 av. J.-C.)* Le jeune âge du philosophe n'est pas à lui seul une raison suffisante pour contester absolument cette assertion.
Platon n'en garda pas moins à son école pendant pr&s de vingt ans le futur auteur de la Métaphysique *, lequel de ce commerce prolongé devait retirer toute autre chose que Taffectueuse admiration dont son maître s'était épris autrefois pour Socrate. Ce n'est pas que ses heureuses dispositions pour l'étude aient été contrariées ou ses talents méconnus. Loin de là : Platon était le premier à rendre hommage aux aptitudes étonnantes de ce nouveau disciple :[il l'appelait tantôt « le liseur* », tantôt l'esprit de son auditoire^ », faisant allusion tour à tour à l'ardeur avec laquelle, pour mieux connaître le passé, il se plongeait dans les recherches d*érudition, et à sa facilité à s'assimiler les questions les plus abstraites. N'est-ce pas cet Aristote qui un jour où Platon au Pirée donnait une lecture publique du Phédon (d'autres disent du Philèbé), était demeuré seul à ses côtés, tandis que se dispersait graduellement le reste de l'auditoire, rebuté par une si savante dialectique*? Lorsqu'il rapprochait Xénocrate d'Aristote, le maître se plaisait à dire* que l'intelligence laborieuse, mais lente du premier, avait besoin de l'éperon, tandis qu'un frein était plutôt nécessaire à la nature vive et ouverte du second.
Cependant il y avait dans le disciple plus d'un trail peu fait pour plaire au maître ^ Si Ton tient compte de la distinction
1. Galien (Hist. phiL, 3) : 'ApioToréXT); IlXaxwvi Trivu tcoVjv ^p6vov avy^ioLyt' yovco;. Teichrauller croit même qii'Aristote a eu sur Platon une influence sembiablo à celle de Hegel sur Schelling : « Er brachte in Platon, môcbte ich glaubon, die dialektische Strenge und die systcmatische Richtung zum Uebergewicht. » C'est, il nous semble, aller bien loin.