Aristoxéne, llarm. élém., II
5. Diogène Laërce, IV, G. — Isocrate, au témoignage de Gicéron, disait aussi (( se calcaribus in Ephoro, contra autem in Theopompo frenis uti so- 1ère ». Il y a des mots qui font leur tour d'Europe, d'autres leur tour de France, d'autres enfin le tour de Paris seulement. Ceux des Athéniens, oo le voit, faisaient volontiers leur tour de Grèce.
6. nxâTCdv où r.poaUxo tov àvSpa. Stahr traduit : « Platon lui avait interdit son cours. » C'est une erreur : le vrai sens est le suivant : « Aristote n^
RAPiPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS 319
ea honneur à l'Académie, un faible même exagéré pour le luxe * n'était pas ce qui devait choquer le plus en lui : mais son peu de goût pour les allégories et les mythes répondait mal aux préférences marquées de l'auteur du Timée et de la Itépublique, lequel d'ailleurs n*avait pas été longtemps sans observer l'allure réservée, parfois même dissidente, d'Aristote. Pendant qu'au cours d'un entretien ses condisciples donnaient libre cours à leur enthousiasme, seul il s'abstenait d'applaudir, estimant sans doute qu'il se mêlait à ces brillantes expositions trop de symboles et trop de poésie : d'autres fois, après une discussion comme celles que rappellent le Théétète et le Philèbe, on a dû le voir, au milieu du silence général, signaler avec une liberté toute philosophique les lacunes ou les faiblesses de la démonstration, qui sait? peut-être même embarrasser le maître par quelque question captieuse ^. A des élèves aussi curieux on peut très bien ne pas refuser son estime, il est difficile que l'on éprouve pour eux une bien vive sympathie.
Le même phénomène s'est produit sans doute parallèlement chez Aristote. Il n'est pas impossible qu'au début il ait été séduit, comme tant d'autres, par les charmes d'une parole merveilleusement éloquente. « Transporté dès sa jeunesse au milieu de la société la plus polie d'Athènes, et lui-même le disciple le plus distingué de Platon, Aristote avait commencé par imiter son maître. Il avait pratiqué pour son compte cet art de la composition dont il devait indiquer tous les secrets dans sa Poétique^ dans sa Rhétorique et sa Réfutation des Sophismes.
lui revenait pas. » Comparer Texpression dont se sert Socrate dans le Phédon (97 B) en parlant des raisonnements et surtout de la méthode des prédécesseurs d'Anaxagore : Taûrot ovSapLYj icpovîepLai.
1. Diogène Laërce, V, 1. — Un critique allemand dit à ce sujet : « Weniger sein etwas geziertes Lispeln als der spottige Zug um den Mund war dem Platon missfâUig », et ce qu'écrit Scliuster de l'hôte de Philippe s'appliquait déjà certainement au disciple do TÂcadémie : « Es scheint fàst aU habe die Luft an den Hufen des Hermeias und Philipp schon den Stagtriten mehr zum Cavalier in der Wissenchaft als zum Typus des vertrockneten Scolastikers ausgebildet. »
î. Si nous en croyons Plutarque {adv. Colot.» 1115 B), le caractère d'Aristote n'était pas exempt d'une certaine jalousie.
Si nous avions conservé ses dialogues, nous pourrions refaire la genèse de ses idées et voir comment il s'est peu à peu écarté de renseignement platonicien pour devenir le penseur systématique et profond que nous connaissons seul. » Je laisse volontiers à M. Tliiaucourt^ à qui est empruntée cette citation, le soin de s'entendre avec Valentin Rose, qui déclare tout uniment apocryphe Tenserable des dialogues d'Aristote. Ce dernier critique, célèbre par ses audacieuses athétèses \ attribue également à des disciples du Lycée, plus amoureux d'érudition que de dialectique, les extraits ou les résumés des grandes compositions de Platon, présentés et admis jusqu'ici comme l'œuvre du maître pendant son séjour à l'Académie.
Pour en revenir à notre sujet, Aristote, doué d'une sagacité si perspicace, n'a pas tardé, lui aussi, à se convaincre de la divergence qui existait entre ses vues, ses tendances, ses habitudes d'esprit et celles de Platon. D'un côté, la contemplation, l'enthousiasme des vérités éternelles remplaçant les déductions sévères de la logique : de l'autre, l'expérience sensible, l'observation patiente des faits particuliers, une analyse précise, une application rigoureuse de l'art de raisonner: là une sorte d'indilférence, presque de dédain, à l'endroit des sciences naturelles, considérées comme le domaine propre de la vraisemblance, de la conjecture et du hasard : ici une vie presque entière consacrée à l'étude de la nature et tout particulièrement des êtres vivants. Or, Aristote avait un tempérament trop original, trop indépendant pour se plier malgré lui sans réserve à l'autorité d'aulrui ^ Il a donc dû, de bonne heure, manifester son dissentiment, peut-être même entrer en lutte, et en faisant sortir de cette résistance une philosophie nouvelle, il a,
1. Parmi les ouvrages communément considérés comme venant d'Aristote, Rose n'en conserve que dix-neuf d'authentiques, les vingt-sept autres ne sont pour lui que des apocryphes.
2. Dans un passage conservé par Philoponus, Proclus appliquait à l'attitude prise par Aristote en face de la théorie des idées ces paroles tirées, croit-on, d'un des dialogues de ce philosophe lui-même : o-açé^rraTa xsxpaY(*>C \Lr\ WvaaôaiTÔ) 66Yfx.aTi toÛtw oupLuaÔEÎv, xiv ti; aûtov orr,Tai 8ià çiXoveixtav àvTi-
h&tOQS-nous de le dire, bien plus dignement honoré le génie du disciple de Socrate que s'il n*eùt été qu'un imitateur froid, inintelligent et stérile, à la façon d'un Speusippe et d*unXénocrate.
Platon vieillissant n'a sans doute pas échappé à cette loi commune qui condamne le génie à se refroidir, si l'on ose ainsi parler, et à s'obscurcir dans Thiver de la vie humaine. Ne serait-il pas excusable si, comme Eschyle assistant aux glorieux débuts de Sophocle, ou Ck)rneille à ceux de Racine, il n'avait pas vu sans quelque secret dépit le lever d'un astre nouveau ? Cependant, proclamons-le à son honneur, dans toutes les traditions relatives à la séparation du disciple et du maître, c'est invariablement Aristote qui est désigné comme le coupable : c'est à lui qu'on reproche une ingratitude injustifiable ^ ; nul n*impute à Platon ni jalousie sénile, ni sévérité exagérée à son égard.
Mais que penser de ces traditions elles-mêmes et quels titres ont-elles à notre créance ?
Que le conflit des doctrines ait dégénéré peu à peu du côté du disciple dissident en polémique personnelle, et que cette polémique ait éclaté du vivant même de Platon, c'est un point sur lequel la concordance des témoignages ne peut guère laisser de doute*. Tous les chefs d'école en savent quelque chose:
1. Parmi les accusations dirigées contre le chef de son école, le péripatéticien Aristoclès n'en reconnaissait que deux comme légitimes. Voici la première : àxi rtxa^i(TTr\(Tt IlXdtTwvi (Eusébe, Prép. évang., XV, 793 B.) — Consulter Ëmmerich, De ingralo Aristoielis erga Platonem animo, Meiningen,
2, Citons entre autres Diog-^ne Laërce, Y, 2 — Thémistius (Scol. ad Analyt. post. 228 b) : MoropEÎTaiS'orixal Cûvto; toO FlXârcavo; xapTcpcoTara icepl tovTou ToO 86Y(i.aToc (il s'agit de la théorie des Idées) èvéo-cri à *Apt<rroT£XT); tw nXizTwvt — Tliéodoret (IV, p. 832, éd. Schulze) : *0 îs 'Api<rroTéXr,; ctt ^c3vtc nXcÉTCtfvi itpo^avco; àvTeTaÇato, xal tov xxtà tr,; 'Axa6r,pitotc àveSé^aro niXe^tov — Saint Augustin, Cité de Dieu, VIII, 12, etc. — Aussi ne saurais-je partager sur ce point l'avis de M. Victor E^jger (Revue internationale de l'enseignement, août 1890, p. 13G) : « De 367 à 347, Aristote resta à Athènes, disciple convaincu de Platon, écrivant à son exemple des dialogues d'an style élégant et soigné, racontant comme lui les merveilles du monde des idées, le néant du monde sensible : pendant de longues années la pensée d' Aristote sMmprégna ainsi de platonisme : elle se moula snr la
Platon, t. I. 24
iii LA VIE DE PLATON
leurs plus irréconciliables adversaires sont ceux-là même qu'ils dut le plus vivement, mais aussi le plus vainement, tenté de conquérir à leur système. Le philosophe qui dans ses divers traités a accumulé plus tard tant d*objections de tout genre* contre la théorie des Idées n'a pas attendu assurément la mort de son maître pour manifester son opposition. Comment trouverextraordinaire qu'à trente ans Aristote fût en possession des doctrines dont le développement constituera son système philosophique '^ ? Est-il étrange qu'à cet âge il ait eu conscience de son génie et que sa forte et vive intelligence ait été choquée de voir le platonisme osciller entre la poésie mal définie de son début et la sécheresse toute mathématique de son déclin ? La lutte, a-t-on dit, révèle la force parce qu'elle la réclame et l'excite : c'est par la polémique même que les idées s'accentuent, se précisent, se fortifient, s'étendent.
Mais, ne pourrait-on pas, s'est demandé récemment Teîchmillier,' découvrir dans lés écrits mêmes de Platon des traces irrécusables de cette polémique ? Dans ses discours, dans ses ouvrages le grand philosophe a-t-il pu garder le silence alors qu'en public sou disciple révolté le disséquait sans pitié' ? Sans doute Platon n'a pas, comme Aristophane et Démosthène, l'habitude de nommer en toutes lettres ses adversaires : mais il excelle à leur opposer à l'occasion une réfutation tantôt sérieuse, tantôt ironique. Consultons donc ses dialogues.
Ici comment ne pas songer tout aussitôt au Parménidey dont la première partie est consacrée précisément à battre en brèche la théorie des Idées à Taide d'arguments offrant presque tous
pensée du maître : elle se disciplina à son école, et il devint incapable de voir les choses autrement qu'à travers le système platonicien. »
1. Sclnvalbe, dans son étude sur le Parménide, n*en a pas compté moins de cinquante-quatre.
2. Pour emprunter aux temps modernes des exemples parallèles, rappelons que Spinosa a publié à 29 ans son traité De Deo et hominet et Schopenhauer à 31 ans son célèbre ouvrage : Die Welt als Wille und Vorstellung,
3. (( Plato wird aïs todt oder still duldend gedacht, wenn Âristoteles ihn secirt und die Eingcweide nach pathologischer Ànatomie priift ».
une analogie frappante avec ceux que développe Aristote ? C'est même là une hypothèse fort commode entre les mains de ceux qai, malgré tout, persistent à regarder comme authentique cette singulière composition: il n*y a plus, en effet, à se demander comment Platon a pu être amené à mettre ainsi au grand jour les côtés faibles de son système: il s*agissait pour lui de reproduire, sans doute pour en étaler à tous les yeux Timpuissaoce, les attaques imaginées par Tesprit critique de son sul> til disciple. Le malheur est qu'on en cherche en vain la réfutation dans la seconde partie du dialogue : et comme d'ailleurs d'autres considérations non moins décisives nous détournent d'attribuer à Platon le Parménide, nous aurons garde d'insister sur ce sujet.
Si nous OMXTons la Morale à Nicomaque, nous y trouvons Aristote en contradiction formelle avec son maître sur plus d'un point d'extrême importance. Platon, à la suite de Socrale, avait déclaré involontaire toute injustice, confondant la vertu avec la science, le vice avec l'ignorance du bien. Aristote, loin d'accepter cette théorie que dément la pratique quotidienne de rhumanité, non seulement montre que les actions commises sous l'empire de la joie ou de la crainte demeurent volontaires, mais encore analyse avec une précision inattendue les divers éléments qui préparent et constituent en nous l'acte libre *. Or, que lit-on au IX* livre des Lois^, au cours d'une longue discussion sur la légitimité et l'étendue du droit de punir? w Je soutiens que tous ceux qui sont injustes le sont volontairement: quoique quelques-uns par esprit de dispale ou pour se distinguer prétendent que si Tinjustice en soi est involontaire, la plupart des actions injustes sont volontaires. Telle est leur pensée, mais ce n'est pas la mienne. » Ce passage, di- TeichmûUer, ne trahit-il pas une réponse faite indirecte-
1. C'est là du moins la thèse que M. Franck a entrepris de démontrer contre M. Nourrisson (voir le Journal des savants, 1862). — La célèbre maxime : oùSel; èxùv xax6c ne se trouve nulle part réfutée avec plus de force que dans le III® livre de la Morale à Nicomaque (1, 1-8).
ment à un rivai ? Un peu plus loin * Platon n'a-l-il pas en vue l'argument que les philosophes, et Aristoto à leur tète, tirent des lois et de leurs diverses sanctions en faveur du libre arbitre ? Et cette phrase : (( Ce n'est pas ici le lieu de discuter sur les mots ^ », ne |s'applique-t-eiie pas de tout point à ceux qui, comme l'auteur de la Morale à Nicomaque et de la Rhétoriqtie^ se plaisent à invoquer la lexicographie et l'étymologie à Tappui de leurs subtiles distinctions ?
Passant à une autre question, nous nous souvenons que Platon considérait le bien comme la fin véritable et universelle de tous les actes humains. Aristote admet cette thèse ^. Mais frappé de la multiplicité des biens particuliers qui peuvent être ensemble[ou tour à tour l'objet de nos efforts, il rejette toute définition générale du bien *, entendu au sens que lui donne le VI« livre de la République. En quoi, demande- t-il avec une pointe visible d'ironie, en quoi sera-t-on meilleur tisserand, médecin plus avisé, pilote plus habile pour avoir, avec les yeux de l'âme, contemplé Tidée du bien ? Or dans ce même traité des Lois^ Platon riposte aux railleries de son rival, au point de sembler le prendre personnellement à partie : « Nous avons expliqué quel est le but où doit tendre l'art du pilote, du médecin et du général : reste à déterminer celui de Tliomme d'Etat. Supposons pour un instant que nous parlons à un de ces politiques, et demandons-lui : (( Et toi, mon cher, qui te piques de l'emporter en sagesse sur tous les autres, quel est ton objet? Quel est le but précis auquel tu tends ? A la supériorité intellectuelle ?... Or est-il pour l'éducation de l'esprit, une méthode plus exacte que celle qui nous rend capables d'embrasser sous une seule idée plusieurs choses qui diffèrent entre elles *? » Ainsi ce qui importe aux gardiens de TEtat, c'est de savoir
2. 864 Â. On peut même remarquer une frappante analogie d'expressions entre le maître et le disciple: ainsi 860 E et Elh, Nie, V, 110, 1135b 23, 86! Eet 1135 b 6, etc.