‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 158 sur 203 · Uenys d'Halicarnassc, de Isonrate^ p · texte numérisé non relu

Uenys d'Halicarnassc, de Isonrate^ p

telle ou telle publication n'y figure pas? Or ce moyen de contrôle aussi commode qu'inTaillible, les scolarques Tavaient constamment à leur disposition, et ce seul fait, continue Grote, n'a pas seulement déjoué toutes les fraudes, il a dû même décou-i rager et désarmer à Tavance les faussaires qui évidemment ne pouvaient Tignorer.

Voilà, semble-t-il, des assertions singulièrement précises et> en apparence presque évidentes; en réalité sont-elles justifiées par les textes et les documents? Nous savons déjà qu'il ne s'est pas rencontré de Lycurgue pour donner une recension officielle des dialogues, à l'exemple de celle qui fut ordonnée pour les chefs-d'œuvre des grands tragiques. Du moins Speusippe et Xéiiocrate ont-ils mis à conserver tout à la fois la doctrine et les écrits de Platon la môme sollicitude dont les Pythagoriciens avaient entouré les enseignements de leur maître * ? Nullement. On a vu des écoles philosophiques se piquer d'une conformité absolue aux théories de leur fondateur, sauf peut-être quelques variantes plus ou moins heureusesqui n'allaient jamais jusqu'à en dénaturer la substance : ce ne fut point le cas de l'Âcadé mie. Qu'on nous permette de répéter à cette occasion le jugement de Th. H. Martin : « Platon a eu le malheur d'avoir dans ses premiers successeurs des partisans trop faibles pour défendre sa doctrine, assez présomptueux pour l'altérer, assez négligents pour la mutiler par l'abandon de quelques points essentiels, d'ailleurs assez peu intelligents pour ne pas en saisir TiJée véritable ^ » Ils veulent être fidèles, et sont infidèles, faute de cette pénétration supérieure qui avait permis à Platon do fondre dans son système les courants lès plus divers. Speusippe en particulier abandonne la spéculation pour se livrer aux recherches expérimentales ou pour tomber dans le pythagorisme ^ : bientôt la lutte qui s'établit au sein même de

1. Jamblique {Vie de Pythagore, 199) leur rend ce témoignage : Baupwtî^e^at ^i f^jÇ ç'jX^xtî; âxpt^eia.

2. Numéniii», un contemporain de ^larc-Aiirèle, avait écrit une dissertation lUpi TT); Tttrv WxaoTifiaïxrôv it-pl IlXarwva ô'.aorâTîw; (Eusèbe, Prép. étang., \\\).

3. Voir sur ce philosophe, outre la thèse latine de M. Ravaisson, quelques

l'école entre des tendances rivales ôtera tout prix à Tunité et à la persistance de la tradition.

Or, je le demande, comment ceux qui traitaient avec tant de légèreté les théories du maître se fussent-ils montrés jaloux de défendre son nom et ses écrits contre toute usurpation ? Pourquoi, si indifférents à son héritage philosophique, auraient-ils été pleins de sollicitude et de respect pour. son héritage littéraire? Nous ne savons que bien peu de chose de leurs propres travaux : mais rien absolument ne nous autorise à penser qu'ils avaient sérieusement feuilleté et médité les modèles platoniciens. Cranter est le premier, dit-on S qui ait songé à en commenter le texte, et on cite comme un trait saillant d'Àrcésilas, à côté de son admiration au moins apparente pour Platon, le fait qu'il possédait ses ouvrages ^.

Grote affirme que l'original de chaque dialogue était gardé si précieusement à TÀcadémie qu'il était interdit d'en prendre copie sans l'autorisation du scolarque. C'est là une assertion toute gratuite. Cicéron ' nous montre sans doute Crassus lisant le Gorgias à Athènes sous la direction de Charmadas : faut-il en conclure que ce dialogue ne se trouvait pas ailleurs? Non, mais bien que le grand orateur avait voulu en puisera la source même un commentaire particulièrement autorisé.

Les chefs de l'école étaient, nous dit-on, merveilleusement armés pour réduire à l'impuissance les tentatives des faussaires: mais dans la lutte il n'est utile d'être armé qu'autant que l!on sait et que l'on veut faire usage de ses armes. Des archives ont un prix inestimable pour la conservation des actes publics: à

pages remarquables de M. von Stein {Sieben Bûcher zur Geschichte des Platonismus» II, 142 et suiv.).

i. Cicéron, Âcad. post., I, 19, 34.

2. Diogène Laërce, IV, 3 : 'E<f)X£i Oautiaïîiv tov IIXdtTwva x«l xk ?i?>.:x ixéxTrjTO aÙToO.

3. De Oratore» I, 11 : « Platonis cum Charmada diligentius legi Gorgiam )) : ce que M. Waddington interprète comme suit : « L'orateur M. Crassus obtint par grande faveur du scolarque Charmadas de consulter sous ses yeux et d'étudier avec lui le manuscrit du Gorgias, Telles étaient les garanties qu'offrait alors aux érudits la collection conservée à TÂcademie. »

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UQe condition, c'est qu'on n*oublidpas de les consulter. Chaque fois que l'apparition de quelque dialogue sous le nom de Platon était de nature à provoquer le moindre doute, 11 suffisait, dit Grote, d'en référer aux scolarques, en possession de fournir toutes les indications désirables : le malheur est que ni lecteurs ni commentateurs ni éditeurs ne songeaient à leur en demander.

Nous avons vu que selon toute apparence aucune édition d'ensemble des œuvres de Platon n'avait été entreprise par ses soins et sous ses ordres. A quelle date, dans quelles circonstances ses dialogues furent-ils publiés après lui pour la première fois ? Sur ce point la tradition est absolument muette. Pour un de ses contemporains, le célèbre médecin Hippocrate, nous savons que la chose se fit tard et mal. La collection hippocratique, écrit Littré, a fait soudainement son apparition au grand jour de la publicité et cela dans un désordre extrême; aucun critérium en effet ne permettait de discerner Torigine de chaque traité. Il est probable que Platon eut un sort analogue, tout au moins qu'il en fut du philosophe athénien comme de nos grands écrivains modernes, dont les ouvrages, inégalement importants ou inégalement populaires, sont aussi dans une proportion correspondante fort inégalement réimprimés ; tel dialogue célèbre était déjà connu et répandu au loin, alors que tel autre demeurait presque ignoré. Néanmoins tout porte à croire qu'au plus tard au temps de la création des grandes bibliothèques une édition complète vit le jour à Athènes, par l'initiative et sous la direction de quelque familier de l'Académie ; ce qui le montre, c'est qu elle s'étendit sans exception à tout ce qui était sorti de la plume de l'illustre philosophe; travail qui évidemment ne pouvait pas plus être conçu que réalisé loin des lieux où Platon avait vécu et enseigné. Du même coup, nous avons la preuve indirecte que ce fut une édition posthume. En effet si Platon luimême avait pu être consulté, il n'eût apparemment pas cru ajouter beaucoup à sa réputation en publiant à côté de ses chefsd'œuvre des ébauches de jeunesse ou un travail aussi brusquement interrompu que le Critias. Ne soyons pas surpris de cette

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sortie de fétichisme, poussé plus loiu encore pour certains modernes à la mémoire desquels on n*a fait grâce d'aucune lettre, d'aucun billet, d'aucune phrase, d'aucune ligne signée de leur nom. Est-ce là le fait d'une piété véritable? ou plutôt n'est-ce pas un mobile très difTérenl qui poussait les héritiers d'Arislote à vendre pèle- mêle à Apellicon tout ce que le hasard avait fait tomber entre leurs mains, œuvres du maître et de ses élèves S simples notes et traités complets? que leur importaient les embarras presque inextricables qu'ils allaient préparer à la critique?

Quoi qu'il en soit, il est probable que la perpétuité de renseignement du platonisme à l'Académie, le renom universel du grand philosophe, l'industrie des libraires tenue en éveil par l'admiration, la reconnaissance ou la curiosité des disciples, l'Orient et l'Occident s'ouvrant presque simultanément aux influences helléni({ues à la fm du iv"" siècle, tout a contribué à multiplier avec les années les copies de Platon, tout au moins de ceux de ses dialogues ({ui avaient le plus rapidement atteint à la célébrité -.

La première édition à laquelle les textes conservés fassent allusion est contemporaine d'Antigone de Caryste, érudit du m*' siècle avant notre ère\ Sa date nous reporte immédiatement au grand mouvement littéraire inauguré par les créations des Ptolémées, et les détails dans lesquels entre à ce sujet Diogène Laërce ne peuvent que confirmer cette supposition. On sait eu effet ([u'afinde mettre de l'ordre dans les annotations si diver-

1. La critique moderne croit avoir reconnu dans la collection hippocralique à c.)lé de la main du maître celles de Tliossalus et de Dracon ses fils, de Polylje son gendre, enfin d'IIippocrate III et d'Hippocrato IV ses petitsfils.

5. Un fr.'jgmont du Phédon, récemment rapport») du Fayoum par M. Flinders Pétrie et édité par M. MaliatTy dans le 8» cahier des Cunmngham Me* moirs remonte au rèune du second des Ptolômées. Ce papyrus, dont les colonnes comptent assoz n'^gulièrement 22 Uî^nes, est ainsi antérieur de onze si»*^c!es au moins au célébro manuscrit d'Oxford, le véritable archôtypo de notre texte platonicien actuel.

'^. Diogône Laërce. III. 6) : "Attïp, w; 'Avrivovo; ^tj^îv, vswTTi èxîoOévTa tî t;; y/J:>.î o;aYvâ>va:, ;jit<rfP>v izi)-.: toï; xsxTY.jxfvot;.

ses que réclame un texte difficile, « les éditeurs d'alors avaient imaginé des signes particuliers dont chacun répondait à un genre particulier de notes et, placé à la marge du texte, avertissait le lecteur de recourir au commentaire K » Or voici ce que nous lisons dans Diogène, au livre consacré à Platon ^ :

<( Avant tout il ne sera pas hors de propos de donner l'explication de quelques signes originaux qui se rencontrent dans ses ouvrages. Le x indique les locutions inusitées ou figurées et en général les tours personnels à Platon : le double trait (>) ^ désigne les opinions et les doctrines qui lui sont propres : ie X entre deux points (x ) est la marque des locutions élégantes : le double trait entre deux points (>) indique les endroits que quelques auteurs ont corrigés : les passages que l'on supprime témérairement sont marqués d'un trait entre deux points (-r) : le sigma renversé entre deux points O) désigne les phrases à double sens et les transpositions de mots : par la foudre ( \|/ ) on indique la liaison des idées philosophiques : par l'astérisque (0><) l'accord des doctrines, et par le trait ( — ) les passages à rejeter. Tels sont les signes que l'on rencontre dans les ouvrages de Platon. Dans son traité sur Zenon, Ântigone de Qaryste prétend qu'à l'époque de leur apparition ceux qui les possédaient ne les communiquaient que moyennant salaire ».

Ces dernières lignes ont été interprétées en ce sens que l'édition en question constituait en son temps une nouveauté complète, quelque chose comme ce que l'on appelait à la Renaissance une édition princeps : il est bien plus probable que ce qui

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