‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 165 sur 203 · ARISTOTE · texte numérisé non relu

ARISTOTE

On a nommé plus haut Isocrate/que la tradition nous représente tantôt comme Tami, tantôt comme l'adversaire de Platon. Chose surprenante, rien de précis sur ce philosophe dans ceux de ses ouvrages que nous possédons, bien que certains textes attribuent à Isocrate une étude intitulée urkp IIXiTcùvo; et qu'une phrase de son Discours à Philippe ait paru faire allusion à deux des dialogues platoniciens les plus Importants. Comme on le verra plus tard, Térudit allemand Suckow a même prétendu fort à tort trouver dans ce passage un argument contre l'authenticité des Lois -.

A Speusippe et à Xénocrate, ces deux platoniciens par excellence, particulièrement qualifiés pour nous fournir des informations précises, s'applique de tout point le jugement sévère porté par V. Egger sur Théophraste : « Sa première lâche aurait dû être de dresser riiiventaire des ouvrages laissés par Aristote, de les classer, d'écrire l'histoire de leur composition, d*en établir soigneusement le texte, enfin d'en faire une édition modèle; il eût ainsi rendu à l'avance impossibles et les attributions mensongères, et les interpolations, et toutes les autres

1. Les éradits aUemands et français n'ont pas manqué à cotte tâche (Cf. Suckow, p. 137 et suiv. : Uberweg., p. 184 et suiv.) : mais il nous a paru utile tantôt de résumer en quelques lignes leurs longs commentaires, tantôt d'insister plus qu'ils ne Tout fait sur certains points d'une importance spéciale.

2. Voici comment s'exprime Isocrate {Disc, à PhiL, 84) : *0(jiosa); o\ toiovtoi T«v Xiyirtv axypoi rv^x^^oycriv ovte; toi; N<$pioi; %oà taï; IIoXiTeîai; taï; Cjtco twv 909t9Tûv ^eypaiiitévac;. Remarquons d'une part, qu'aux yeux d*lsocrate (to91(t- Tiqç et 9iX6ao?oç sont presque synonymes, et de l'autre, que le pluriel IloXîtetai vise d'autres traités encore que la République de Platon. L'histoire nous apprend que les troubles intérieurs d'Athènes et de la Grèce avaient alors dirigé du côté du problème politique l'attention de tous les esprits curieux (Voir Aristote, Politique, II, 7).

412 L'ŒUVKE DE PLATOX

tares dont la critique moderoe s'efforce aujourd'hui de purifier la collection aristotélique, et un pareil travail aurait servi de base solide à l'édifice Tutur de la science péripatéticienne. » Tout nous prouve que Speusippe et Xénocrate n'ont jamais songé, même de loin, à rendre à leur maître cet inappréciable service. L'avaient-ils du moins cité dans leurs écrits? Pour nous rapprendre, les fragments qui nous en restent sont trop insignifiants. La tradition attribue à Speusippe un Eioge de Platon : était-ce un de ces discours d'apparat, aux allures nécessairement un peu vagues et déclamatoires, qui étaient en usage dans les banquets traditionnels de Técole, ou une étude consciencieuse, à la façon des critiques contemporains? La première supposition est de beaucoup la plus vraisemblable, ce qui est de nature à atténuer nos regrets.

Mais Platon a eu comme élève, avant de l'avoir pour rival, un des hommes les plus illustres de l'antiquité. Je veux parler d'Aristote, dont les écrits sont en grande partie parvenus jusqu'à nous. Voilà un témoin dont la compétence ne saurait être discutée, et qui semble donner un démenti éclatant à l'axiome juridique : Testis unus, testis ntillus. Est-il possible en effet d'admettre avec Ast qu'Aristote, induit en erreur par des ressemblances apparentes ou des confusions intéressées, ait attribué à son maître des œuvres composées par des amis ou des disciples? Non seulement il avait vu et connu Platon, mais pendant plusieurs années il avait été un de ses auditeurs très assidus, sinon toujours très fidèles, et si d'autres étaient entrés plus avant dans l'intimité du philosophe, nul sans doute ne s'était initié de plus près à sa doctrine, nul n'en avait plus sérieusement approfondi, plus finement saisi les lacunes et les imperfections. En outre, au môme titre que Platon, Aristote est un génie universel qui a abordé tour à tour tous les problèmes et touché à toutes les sciences cultivées de son temps; et comme on l'a fait observer avec raison, il est platonicien là même où il s'efforce de ne pas l'êlre; ainsi, qu'il se montre docile ou rebelle à son maître, c'est toujours Platon qui lui sert de point de départ. Mais si admirablement placé qu'il fût pour nous raconter

LES TÉMOIGNAGES HISTORIQUES 4i:{

rhistoire du platonisme, il a été entraîné par son tempérament et par les Chrconstances à ne nous en laisser pour ainsi dire que la critique K

Hàtons-Dous d'ajouter que nous n'avons ni à exposer ni à juger le mémorable conflit philosophique qui mit aux prises les deux plus vastes intelligences de l'antiquité : dans Thisloire des idées, peu d'épisodes ont gardé une plus grande importance et provoqué un plus vaste retentissement. C'est avant tout, sinon uniquement, comme témoin autorisé de l'activité littéraire de Platon qu'Aristote a droit ici à toute notre attention. Or que le génie particulier des ouvrages platoniciens lui ait échappé, qu'il n'ait ni saisi ni goûté la révolution introduite dans renseignement et la diffusion de la philosophie par le dialogue socratique, nous n'en serons qu'à moitié étonnés : mais ce qu'il faut déplorer, c'est que parlant si volontiers et si fréquemment de Platon, il Tait si rarement cité avec cette précision que recherchent et qu'exigent les modernes. Le plus souvent, au lieu de reproduire le texte même d'un dialogue qu'il avait ou du moins qu'il pouvait avoir aisément sous les yeux, il préfère résumer ou développer à sa manière la pensée qu'il a en vue, traitant ainsi Platon comme tous les philosophes antérieurs, dont les opinions lui étaient évidemment mieux connues que les ouvrages ^. La plupart de ses citations sont des réminiscences de lectures étendues, qu'il introduit dans un intérêt de polémique. C'est un motif de plus pour regretter la perte des monographies, comme nous dirions aujourd'hui, qu'il avait rédigées sur certains points spéciaux de l'enseignement donné à l'Aca* demie *. Mais là môme sans doute on eût inutilement cherché

1. « Nicht die Treue eines geschichtlichen Refereaten, sondera die Einflicht eines philosophischen Dogmatikers » : voilà en quels termes parfaitement mesurés Âlberti caractérise les dispositions d'Âristote.

2. Platon tombe sous le coup d'un reproche semblable : c'est ainsi que visiblement familiarisé avec l'œuvre entière d'Hippocrate il ne mentionne Déanmoins aucun des traités de ce célèbre médecin.

3. Consulter la dissertation déjà citée de Brandis : De perdiiis Aristotelis lihrig de ideit et de bono. D'aprôs Plutarque (adv. Colot., 20) Âristote dans une étude spéciale intitulée Ta U/.aTcovcxà remontait jusqu'à Socrate.

41i L'ŒUVRE DE PLATON

soit une genèse complète et détaillée du système de Platon, soit un catalogue authentique de ses écrits.

11 est certain que dans ses grands traités ce ne sont pas seulement des expressions ou des phrases isolées, mais bien des pages entières qu'il consacre à exposer et à discuter les théories et la méthode de son maître : la polémique reparait partout, sous mille formes diverses, en morale comme en politique, en physique comme en métaphysique. Chose étrange, le Platon dont s'occupe Aristote didère par plus d'un point de celui que nous connaissons. Les dialogues n'étaient-ils que très imparfaitement connus, en dehors de quelques compositions plus générales et plus étendues que les autres? ou bien Aristote s'est-il plus attaché à recueillir les explications orales de Platon qu'à méditer ses ouvrages? a-t-il indiscrètement attribué au maître, pour peu qu'il y trouvât un avantage, les opinions de ses infidèles disciples? ou enfm Platon, pendant les quinze ou vingt dernières années de sa vie, a-t-il réellement tenté de donner une autre base et pour ainsi dire d'imprimer un courant différent à sa pensée ^? Il est probable que toutes ces causes se sont réunies pour amener cette divergence, si bien faite pour éveiller la curiosité des critiques et en même temps pour les jeter dans une singulière perplexité.

Quoi qu'il en soit, tandis que les commentateurs anciens, chose assez étrange, n'ont prêté aucune attention aux citations d'Aristote comme s'il était sans compétence pour parler de son rival, il n'est pas un critique moderne depuis Schleiermacher qui n'ait compris le rôle important qu'elles pouvaient et devaient jouer dans la (juestion platonicienne -. Je sais bien qu'un scepticisme poussé à l'extrême ne craint pas de mettre en sus-

1. G*est la Ihèso soutenue par Susemlhl (Die Genetische Enlwicklung der Plalonischen Ideenlehre, II, 2, p. o07).

2. Gitonâ en particulier Trendelenburg, Plaionis de ideis et numeris doctrina ex Aristotele illustrata, 182G. — Zeller, Plalonische Studien^ 1839. — Suckow, Die wissenschaftUche und kûnstlerische Form der Platonischen Schriften, 1855, p. 49-101. — Uberweg, Untersuchungen vber die Echlheit und Zeitfolge Plalonischer Schriften, 1861. p. 130-184. — Alberti, Uber Geist und Ordnung der Plalonischen Schriften, 1861. — Bonitz, Index Aristotelicus,

picion les écrits d'Aristote lui-même, à commencer par la Métaphysique^ et quand elle ne les rejette pas comme apocryphes, de les déprécier comme ayant été l'objet de remaniements et d'interpolations sans nombre. Ce n'est point ici le lieu de discu. tef des conclusions aussi téméraires, et lorsqu'on les prend dans leur ensemble, aussi manifestement injustes.

Il a paru opportun à Platon de rattacher à sa République le Timée d'une part et les Lois de l'autre, et cette circonstance a fait supposer bien à tort que ces trois savants traités appartenaient à une même période de sa carrière philosophique. Ce qui est évident, c'est qu'en ce qui les concerne, Aristote est aussi explicite que possible : non seulement il les cite, mais il en donne expressément Platon comme l'auteur ^ ce qui n'a pas empêché un professeur de Bordeaux, M. Ladevi-Roche, de refuser tout caractère platonicien au Timée, et un éminent érudit allemand, M. Zeller, de contester avec Suckow et Ribbing Tauthenticilé des Lois -. *

Ailleurs il arrive à Aristote de discuter une assertion ou une théorie de Platon que nous retrouvons aujourd'hui dans un de ses dialogues, et de citer dans un autre passage le dialogue lui-même : sans être aussi explicite que dans le cas précédent, le rapprochement de ces deux témoignages différents constitue indubitablement une très sérieuse garantie d'authenticité.

1. Le Timée notamment est cité vingt-doux fois, entre autres De l'âme, I, 2, 406b 16, Physique, IV, 2, 209b 11, etc. La Uépublique presque aussi fréquemment, p. ex. : Politique, IL 1, 1-Gla 4, Métorique, III, 4. 140Gb 32. Les Lois plus rarement, mais d'une façon non moins expresse. Politique, II, 1, 1266b 5, et 9, 1271b l; etc. Alberti, dans l'ouvrage indiqué plus haut, a discuté avec beaucoup de finesse le sens et la portée philosophiques de chacune de ces citations d'Aristote : il m'a paru inutile de le suivre ici sur ce terrain. Ces trois ouvrages de Platon sont ceux qu'Aristote a traités avec le plus de faveur : et cependant quel peu d'exactitude dans les citations ou les résumés qu'il en donne t

2. L'examen attentif de la République, et quelques indications très vagues venues de l'antiquité môme (par exemple Aulu-Gelle, XIV, 3) font supposer que les 10 livres qui composent ce traité ont été composés à des époques différentes et rapprochés plus tard dans une oeuvre unique. Uberweg. frappé de certaines assertions singulières du X« livre, est allé jusqu*î\ en mettre en doute Tanthenticité. Nous ne croyons pas devoir le suivre dans cette voie.

416 L'ŒUVBE DE PLATON

Ainsi dans ses Topiques \ ArislolD rappelle la (Jénnitioii du l'âme donnée par Platon : (( Ce qui se meut soi-même i»» et au XII* livre de sa Métaphysique * il fait cette réflexion : « Quelques philosophes, tels que Leucippe et Platon, veulent que le mouvement, et l'acte par conséquent, soit éternel, touterois sans s'expliquer sur son origine, sa nature et sa cause :... mais il est interdit k Platon de prendre pour principe, comme il le fait quelquefois, ce qui se meut soi-même : car l'âme n'a qu'une existence postérieure, contemporaine de celle du ciel. » Les premières lignes de cette citation font penser sans doute au Timée ^ : mais elles trouvent un écho encore plus immédiat dans les lignes suivantes du Phèdre * : « L'être qui se meut lui-même est le principe du mouvement, et il ne peut ni naître ni périr... et personne ne craindra d'affirmer que la puissance de se mouvoir soi-même est l'essence de l'âme. » En outre on lit dans la Rhétorique ^ : « Les épithètes, les mots composés ou étranges conviennent à ceux qui parlent le langage de la passion : mais on peut s'exprimer ainsi avec ironie comme on le voit dans le Phèdre. » Ces deux citations, rapprochées l'une de l'autre, montrent qu'Aristote connaissait notre dialogue et qu'il le considérait comme l'œuvre de Platon.

La même réflexion s'applique de tout point au Phédon, dont le titre se retrouve quatre fois sous la plume d'Aristote, et dans des passages où très certainement il a en vue Platon. Ainsi au milieu de la discussion à laquelle il soumet la théorie des idées dans sa Métaphysique ^ il dit : « On trouve affirmé dans le

Page 1