‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 164 sur 203 · RARETÉ DES TEMOIGNAGES CONTEMPORAINS · texte numérisé non relu

RARETÉ DES TEMOIGNAGES CONTEMPORAINS

Comme nous l'avons dit au début de ce travail, l'histoire littéraire et philosophique repose essentiellement sur une tradition qui, une fois établie, s'est fait accepter d'autant plus docilement que le contrôle en devenait plus difficile. Malgré Téloignement des temps la tâche du critique serait assez simple, si dans chaque cas donné il pouvait remonter jusqu'à l'origine la chaîne des témoignages, sans que celle-ci se trouvât jamais interrompue. Mais quand il s'agit de Tantiquité, cette satisfaction lui est bien rarement accordée.

Certes, si les anciens avaientpressenti d'un côté les/{yrétentioDS et les exigeoces, de l'autre les hésitations etles doutesdela science moderne, s'ils avaient prévu avec quelle curiosité impatiente et inquiëtenous commenterions leurs moindres textes, ils n'eussent point refusé de donner une solution précise et définitive à tantdeproblèmes historiques qui nous tiennenten suspens. Seuls capables sur bien des points d'éclairer notre religion, ils ne l'ont pas fait. Les documents qu'ils nous ont légués sont

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La chose ne doit pas surprendre. On sait l'explication ingénieuse que M. Janet donne de notre foi au témoignage. Aussi longtemps que nous n'avons pas été trompés, une induction bien naturelle nous fait prendre la parole d'aulruî pour ce qu'elle doit «Hre, c'est-â-^lire p^ur Texiiression franche ci sincère de la pensée. I)e ni«*;me, si les anciens n*ont pas suspecté la tradition, c'est qu'ils n'avaient pas conscience de ses erreurs; s*ii.s sont si mal sur leurs gardes contre les manœuvres des faussaires, c*est qu'ils n'avaient eu que de très rares occasions d<; les surprendre en ilagranl délit d'imposture.

L'histoire de la philosophie, chose digne de remarque, parait avoir précédé celle de la poésie et de Téloquence - : seulement

\, (/OHt co qu'a Ma hi*'D mis en lumièro E. Egger dans son bel ouvrapfe. Kuai êur thixloirr Up la iritifjue chez las Grecs, dont une seconde édition a éto puMiée en 1886 après la mort d>! lautcur.

S. u r;Mh4!rhaupt ist dio OoBchichtij k«>iiior Wissenschaft sofrQh and se flifript nach allon Hichtungon liin Gegcnstand dor Forschung geworden, wi> die der rhilosnphio m (Bergck).

LKS TÉMOIGNAGES HISTORIQUES ^07

4 ses débuts qu'elle est vague et incertaine! Platon et Aristote s'intéressent Tun et Tautre à leurs devanciers : mais la filiation authentique des écoles et des doctrines semble leur être à peu près indifférente, sans doute faute de documents suffisamment précis pour la constater. Théophraste cherche à combler au moins eu partie cette lacune fâcheuse ^ ; toutefois les premiers auteurs de « successions de philosophes » (SiaSoj^ai) sont Mnésistrate de Thasos ^ et Sotion ^ tous deux du commencement du second siècle avant notre ère; or quand ces esprits curieux, quand ces laborieux compilateurs prirent la plume pour raconter la vie et énumérer les écrits des anciens philosophes, bien des confusions, bien des erreurs avaient eu déjà le loisir de s'accréditer.

Pour en revenir à Platon, accordons à M. Waddington qu'il est absurde de traiter le célèbre philosophe comme quelqu'un dont nous ne savons absolument rien, comme un homme ayant yécu dans un monde qui nous serait totalement inconnu : reconnaissons que c'est avec raison encore qu'il exige de certains érudits qu'ils acceptent le Platon de l'histoire, au lieu de s'en créer un dans leurs rêves : reste à déterminer si l'écrivain et le chef d'école nous sont assez connus pour couper court à tous les doutes, et rendre inutiles et vaines les conjectures même les plus ingénieuses et les mieux fondées des modernes.

On a vu que de tous les auteurs du iv"" siècle le plus muet sur Platon, c'était, ou peu s'en faut, Platon lui-même ^ : nous n'avons pas à rechercher ici les causes de ce fait, dont le plan

. 1. Dans UQ grand ouvrage en 18 livres sous ce titre : ^vacxal tb^on.

2. Cité par Diogène Lacrce (III, 47) dans un passage dont le sens n'a pas été compris par son traducteur Zcvort. — Ilormippe, disciple de Gallimaqne, avait essayé un classement chronologique des divers philosophes.

3. Cet auteur, né à Alexandrie, paraît avoir écrit de 200 à 175 avant Jér sus-Christ. Autant que nous pouvons en juger, il s'était consacré particulièrement à l'étude des premiers siècles do la littérature grecque.

4. Son nom n'apparaît que dans VApoloyie et le Phédon, où il se trouve amené par des considérations toutes personnelles, et c'est une singulière assertion que celle d'un moderne, affirmant que Platon a voulu ainsi conférer une sorte d'authenticité privilégiée à ces deux ouvrages.

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général dos dialogues ne donne qu*une explication manifeste* ment insuffisante '. Mais ce qui doit encore plus surprendre, et ce qui serait tout à fait étonnant et vraiment inexplicable si Ton supposait les ouvrages de Platon publiés et répandus dès s«>n vivant à plusieurs éditions, c'est le silence que gardent i leur endroit tous les contemporains. Qu'on y réfléchisse en effet. Telle qu'elle apparaît dans les dialogues platoniciens, la philosophie est bien encore la science universelle : elle ne comprend pas seulement une psychologie, une cosmologie et une théodioée. elle ne se limite pas aux problèmes fondamentaux de la dialectique, de l'esthétique et de la morale. Nous la voyons entreprendre des incursions prolongées dans le domaine de la politique, élaborer des codes et des constitutions, promulguer les récries d'une rhétorique nouvelle, toucher successivement à tous les problèmes de l'organisation sociale, à tous les ressorts de la vie morale, pénétrer dans les profondeurs de la terre. sVIever dans les régions du firmament.

Kn un mot les écrits de Platon, comme plus tard les traités d .\ristoSe. mais avec une supériorité indiscutable dans la ferme, offrent à tout esprit cultivé, de quelque côté que le portent ses goills et ses préférences, une lecture intéressante et instructive À la fois. Ajoutons que dans le monde philosophique pendant la première moitié du iv* siècle avant notre ère la réputation de Plaion ne pouvait guère avoir de rivale. Dès lors n'est-il pas naturel de se persuader que ses écrits supposés connus et très connus ont été transcrits, cités et discutés autour de lui comme ils le seront à Rome au temps de Cicéron et de Sénèque? Or c'est le contraire qui a lieu, à ce point qu'on dirait que personne en dehors de son école n'en sait ou n'en soupçonne rexislence.

Pareille indifférence s'explique, si Ton veut, chez Eschine et Uémosthèno étrangers à la philosophie proprement dite, et d'ailleursabsorbés l'un et l'autre dans dMpres querelles person-

I. Il e»t certain en elîet que sans mnn<iiior aux lois de la vraisemblance, SvVtuïe en plus iTun dialogue eût pu faire allusion à Platon, son élève, et uio'Us* UxHi$ esquisser ;\ l'avance à l'airle de ce que les anciens appelaient • <sv •»-:■«« •f'x ti^Htti son rôle philosophique vraiment exceptionnel.

Délies OU dans des luttes politiques d'un bruyant retentisse* ment. Elle se comprend déjà beaucoup moins de la part d'Isocrate et de Lysias dont Platon parle si volontiers, ici pour soumettre leur talent à une critique incisive, là pour leur décerner des éloges mêlés d'une malicieuse ironie. Comment ces deux orateurs, dont le premier tout au moins affecte des allures de dialecticien et de moraliste, n'ont-ils fait aucune allusion directe à des compositions qui les épargnaient si peu ? Notre étonnement grandit encore quand il s'agit de Fauteur de la Cffropedie, comme Platon au nombre des familiers de Socrate, et les anciens qui fort à tort sans doute ont interprété ce mutisme de Xénophon dans le sens d'une rupture formelle avaient en faveur de leur thèse les apparences de la vraisemblance.

Voilà pour les écrivains du temps dont les ouvrages ont survécu. Mais que pensaient de Platon ses nombreux condisciples aux leçons de Socrate, devenus un jour, eux aussi, chefs d'école, Aristippe, Antisthène, Phédon, Euclide, Eschine (pour no nommer que les principaux), les uns dont involontairement ou à dessein il a omis de parler, les autres qu'il a mis en scène avec tant de sympathie ou attaqués avec si peu de ménagement ? Comment ont-ils accueilli la fondation de cette Académie qui devait les éclipser et qui dès sa naissance avait sans doute jeté assez d'éclat pour qu'ils en prissent ombrage? Ont-ils eu en mains ses dialogues, tout au moins ceux dont la composition appartient à la première moitié de la carrière du philosophe ? En ont-ils tenté la réfutation, chaque fois que leurs doctrines s'y trouvaient spirituellement travesties ou énergiquement combattues ? Autant de questions dont la solution aurait pour nous un intérêt extraordinaire, mais auxquelles nous ne savons que répondre: pour cela il faudrait en effet posséder les écrits de ces divers philosophes, écrits irrémédiablement perdus, sans doute parce que dans l'antiquité les quatre grands systèmes qui seuls étaient représentés et enseignés à Athènes ont fini par absorber Tattention des lettrés comme du public. Il est permis cependant de penser que si leurs livres eussent contenu quelques asser<>

lions saillantes sur la personne de Platon, sur sa vie et sur ses ouvrages, le souvenir tout au moins s'en serait conservé, de telle sorte que les biographes, les commentateurs et les scoliastes n'eussent point manqué de nous en instruire *; le silence constant de Tantiquité donne à croire qu*au point de vue qui nous occupe cette mine où nous aurions tant aimé puiser ne renfermait que de maigres trésors.

Ce premier problème bibliographique en appelle un autre. Parmi les nombreux disciples que compta, dit-on, TAcadémie naissante, parmi ceux qui avaient approché Tillustre maître et entendu sa parole à coup sur prodigieusement séduisante , combien, lui mort, ont continué ces méditations philosophiques qu'il avait inaugurées et poursuivies ensuite pendant quarante ans avec tant d'éclat ! combien y ont trouvé à leur tour, à Athènes ou loin d'Athènes, réputation et célébrité ? Il faut nous résigner à l'ignorer : mais du vivant même de Platon, le soir venu, quand entretiens et discussions avaient pris fin, au milieu des divers groupes où s'en prolongeait Técho, quelles réflexions circulaient, quelles appréciations échangeaient non pas de futurs adversaires de la doctrine nouvelle, comme Aristote, mais ses partisans et ses admirateurs? Aucun sou. venir n'en a survécu, et cependant que ne donnerions-nous pas aujourd'hui pour posséder de telles confidences qui du même coup nous instruiraient à peu près infailliblement de Tordre dans lequel se succédèrent les différents dialogues, des circonstances qui en ont provoqué la composition, du rôle qu'ils jouaient dans l'enseignement du maître, enfin de Taccueil que leur firent leurs premiers lecteurs?

Or combien ce que nous savons de tout cela est peu de chose! Pour entendre parler de l'œuvre de Platon, il faut attendre une ou plusieurs générations après lui, et puisque ici comme en tout le reste la rareté des documents fait leur prix, noire plus importante préoccupation, comme notre premier devoir sera

1. C'est à dessein que je no m'arrôlo pas au ildôo;, pamplilel grossier el injurieux par lequel Antisthène se vengea, dit-on, de certaines attaques très vives de Platon.

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de nous attacher avec un soin particulier à recueillir et à mettre en lumière ces brèves et tardives attestations ^

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