‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 179 sur 203 · LES niBLlOTHlOQUES d' ALEXANDRIE ET DE PERGAME · texte numérisé non relu

LES niBLlOTHlOQUES d' ALEXANDRIE ET DE PERGAME

Pendant longtemps, nous l'avons vu, et jusque dans l'âge d'or de la Grèce la diffusion des livres avait été des plus restreintes, la profession de libraire à peu près inconnue. Mais quand les esprits se détournèrent des luttes politiques, l'érudilion tenue jusque là comme inutile ou comme suspecte devint pour celui-ci un passe-temps agréable, pour cet autre un sujet de légitime fierté. Surtout après que Socrate, Platon et Aristote eurent conquis pour ainsi dire à la philosophie droit de cité dans le monde, et mis à la mode les joutes sérieuses ou captieuses de la dialectique, ceux qui étaient ou du moins qui voulaient se donner pour les disciples de ces maîtres illustres cherchèrent à se procurer leurs ouvrages : et comme il arrive infailhl)lement chaque fois q\ie l'offre est inférieure à la demande, le prix des copies dut augmenter avec

1. Singulière i^poque en vérit'î que colle où nous assistons ainsi aux scènes les plus opposées I D'un côté, j'aperçois Eschino accusé d'avoir dérobé (•j7coîiaX>£<T6ai) à Xanthippe des dialogues composés par Socrate et s'attirant, pendant une lecture qu'il faisait de ses écrits à Méj^are, cette sanglante apostrophe d'Aristippe : lUOsv <Tot, /.r,<7aâ, TaCta' (Dio;?éne Laërco, II, G2). De l'autre je vois Pasiphon d'Erotrie si pou préoccupé de s'enrichir do la sorte de trésors usurpés qu'au contraire il niel ses propres compositions au compte dos maîtres dont il s'imaginait avoir reproduit le style et les idées.

2. Je passe sous silence un texte do Crantor transcrit par Proclus Un Tim, 24) et dans lequel Suckow à grand renfort d'interprétations subtiles et de conjectures plus ou moins plau8ii>les, avait cru découvrir une preuve contre l'authenticité du Critias, C'est qu'en clTet il n'a pas été difficilo à Susemihl de faire bonne et prompte justice de cette singulière argumentation.

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une assez grande rapidité. A elle seule celle circonstance suTfisait pour provoquer la fraude, singulièrement favorisf'e d'ailleurs par l'absence de tout catalogue officiel, si Ton peut ainsi parler, et de tout contrôle permanent. Admettons, s'il s*agit de Platon, que la bonne foi d'un Athénien n'ait pas pu t>lre facilement surprise : en sera-t-il de môme pour un habitant de Syracuse, de Corinthe oud'Ephèse? Telle falsification audacieuse, impossible au moins en apparence du vivant de Tauteur ou au lendemain de sa mort, devenait vingt ou trente ans plus tard la chose du monde la plus aisée. Le texte de Persée que nous avons cité plus haut est une preuve entre beaucoup d'autres des pièges que les machinations des faussaires tendirent de bonne heure au public érudit. Que sera-ce lorsque les circonstances se feront en quelque sorte les auxiliaires et les complices de la fraude? C'est là cependant ce que nous voyons se produire dans le monde hellénique, dès les dernières années du iv® siècle.

Au cours de sa mémorable expédition, Alexandre, avec ce coup d'œil qui distingue les hommes supérieurs, avait discerné non loin des bouches du Nil un site unique admirablement situé pour servir de centre et de lien commercial à trois continents. Devenus paisibles possesseurs de l'Egypte, les Ptolémées révèrent pour Alexandrie leur capitale un éclat intellectuel égal à son importance politique et à la richesse de son trafic maritime. Ils voulurent en faire une seconde Athènes assez opulente, assez lettrée, assez embellie des merveilles de l'art pour n'avoir rien à envier h la première : une ville grecque peuplée de temples, de propylées, de statues et de tableaux s'éleva par enchantement sur le sol de l'Afrique. Mais ce qu'il y eut de plus remarquable dans leur entreprise, c'est un projet auquel ne s'était élevée aucune des républiques delà Grèce. Réunir en un même lieu, sous le môme toit, dans le même splendide édifice les éléments dispersés de la science et de la sagesse humaines, ouvrir un asile vraiment princier à toutes les richesses intellectuelles de Tancien monde, fournir à des esprits cultivés les moyens de vivre dans une sorte d'intimité

quotidienne avec les plus brillants modèles, n'était-ce pas un procédé infaillible pour faire éclore des chefs-d'œuvre nouveaux ? Séduisante illusion. En réalité les efforts desPtolémées n'aboutirent qu'à retarder la décadence déjà visible de la littérature et des arts de la Grèce : tout au plus vit-on des compositions artificielles se substituer à une poésie inspirée, et des générations de savants succéder à des siècles féconds en grands génies. Le ypajjLfjiaTixo; jusque-là obscur et dédaigné hérite de toute Tintluence des scribes des vieux Pharaons.

Mais ce qui intéresse particulièrement notre sujet, c'est la vaste bibliothèque publique fondt?e par les souverains de TEgypte hellénisée. Sans doute quelques historiens * attribuent à Pisistrale Thonneur d'avoir le premier rais libéralement au service de tous une collection de livres réunis par ses amis: cependant le fait en lui-môme est douteux, et en tous cas les Athéniens en avaient perdu jusqu'au souvenir, après le pillage et l'incendie de leur cité par Xerxès. D'ailleurs entre l'œuvre du célèbre Athénien et celle des souverains de l'Egypte, quelle différence inévitable! Dans cet intervalle de trois siècles, quelle multiplication prodigieuse des richesses littéraires de la Grèce ! et comme si ce n'était point assez, les Ptolémées firent parcourir jusqu'aux régions étrangères pour satisfaire leur curiosité et celle des savants de leur cour. Les bibliothécaires avaient ordre d'accroître leurs collections par tous les moyens possibles : prières et menaces, faveurs et violences, ruses de la diplomatie ou exigences impérieuses de la force, rien ne fut épargné : mais on doit supposer que l'or surtout fit des merveilles. Pisistrate, dit-on, avait richement payé chaque vers nouveau d'Homère : les Ptolémées firent preuve d'une semblable munificence non pour un poète unique, mais pour tous les écrivains. Et (ju'on veuille bien le remarquer, ils ne furent pas les seuls alors à jouer ce rôle de Mécènes. Les Attalides de Pergame ne se bornèrent pas à se

1. Ainsi Aulu-GcUe (VI, 1) qui a le tort de se représenter un peu trop l'Athènes d'alors à l'image de la Rome des Antonins.

présenter partout aux Hellènes comme leurs dévoués protecteurs, à décorer ou à enrichir les sanctuaires les plus vénérés : ils se firent également une gloire d'attirer à leur cour des grammairiens et des lettrés, et Je les combler de faveurs. Eux aussi ils voulurent fonder une vaste bibliothèque, et Ton pense qu'ils ne songèrent pas à s^imposer les ennuis d'une enquête, chaque fois qu'on leur apportait un ouvrage nouveau signé du nom de Platon, de Démosthèneou d'Âristote, surtout s'il était prouvé que cet ouvrage ne figurait pas sur les rayons de la vaste collection d'Alexandrie. Au point de vue intellectuel et artistique comme au point de vue politique, Pergame fut par excellence un pont jeté entre l'Orient et le monde gréco-romain. Pour en revenir aux Ptolémées, quels résultats surprenants ! Tel écrivain ancien nous parle de 70,000 volumes : un second de 400,000*, un troisième, enchérissant encore, porte ce chiffre à 700,000 -. Supposons même que chaque ^lO.tov ne contînt selon l'usage qu'un chant d'une épopée ou qu'un chapitre de prose (ce que Plutarque veut désigner probablement par Tépithcte d'arXx) ; un total aussi prodigieux pour l'époque ne conduit pas moins à cette conclusion que tout fut admis indistinctement et sans contrôle. Aussi bien le zèle du collectionneur et la réserve prudente du critique marchent rarement ensemble, et un conquérant est bien autrement préoccupé de reculer sans cesse les limites de son empire que d*établir la parfaite légitimité de ses annexions. Que l'on compare ce qui s'est passé à la fin du moyen âge et au début de la Renaissance, alors qu'on savait si peu et si mal distinguer entre l'authentique et l'apocryphe, entre les illustrations de l'histoire littéraire et des écrivains du dernier ordre : la découverte d'un nouveau manuscrit ne soulevait pas moins d'cnthousiasnie que celle d'un royaume, et dans leur ardeur intempérante les érudits d'alors

1. Cf. S^nêq^ie. /'^r la trrinquiUit»^ d^; rdjne, IX. — .\ul'i-<;eil«-. Vj, 17 — Âmmicn >îarc»;lîiu. XXII, 10, <:tc.

2. C'est vers 'J20 qu^ CjUimaurj: à se former la biUioth«"que alexjindrine : mais c'est sous lMo!ém*;e \*h\\'\'hi\i'\i*i '2?' 2»7» 'j'iV.!' ; ril :oi j.; i^. -^r-ttA dével.'p;^'»'m«»rit.

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achelaient de toutes mains sans compter, sans choisir. Pendant la première moitié du \\\^ siècle, Alexandrie offrit le même speclacle.

Mais quelle devait ôtre et quelle fut en réalité la conséquence de cet empressement irréfléchi et de cette libéralité sans bornes ? 11 n'est pas difficile de le prévoir.

Galion * s'abuse manifestement quand il soutient que les débuts de la psendoffraphie datent de la fondation des grandes bibliothèques -. Depuis longtemps la rareté des manuscrits, Ijur lente et coûteuse transmission, Tinexpérience des copistes, rabsence de toute tradition littéraire positive, la reconnaissance des disciples faisant hommage à leur maître djs travaux entrepris sous son influence, la vénération qui entourait certains personnages plus ou moins légendaires^, et, motif moins avouable, les rivalités jalouses des écoles philosophiques avaient fait naître certainement plus d'un ouvrage apocryphe. Mais le même Galien a tout à fait raison quand il voit dans la générosité vraiment royale des Ptolémées et des Attalides la cause d'une recrudescence effrayante dans ce genre de supercheries. Et en effet, si l'on veut bien y réfléchir, fut-il jamais concours de circonstances plus propre à favoriser cette coupable industrie ? Du jour où les faussaires furent récompensés par des faveurs et des trésors, et non plus seulement par la satisfaction d'avoir ajouté à la gloire de leur secte, ou par le malin plaisir d'avoir fait des dupes, le nombre dut

1. Dénatura hom. I, kl : 1Ig\v to-j; év 'AXs^avôa-ia zz xai Flspvaa'o Ygvéaôai

Aaptoavsiv o'âp^ajjLÉvwv [/.'.«rOov t^ov xoîxi^6vt(ov a'JTOi; TVYYpa[i|ia TraÀaioO tivoç «vopô;, O'jTw; r,5Y) 7ro>.>.à '^rjoo); ÊutYpâ't^avTs; èxôjjiiJîov. Qu'un veuille l»icn le romai\iiuîr, ceci n'est pas un ouï-dire, une supiiosition j^ratuite, mais bien une afiir. nation positive.

2. Il suffit de rappeler ici entre tant d'autres Tbistoire do cet Onomacrile qui à la cour même de Tisistrate portait une main audacieuse sur les livres des anciens tbêologiens. — Sur ràxpi(Tta de Tantiquito, consulter les Pi^Aégoniènes de Wolf (p. Lxviii).

3. Sans parler d'Orpbôe, de Linus et do Muslv\ c'est ainsi que s'est créée toute une littérature de conirefaç.on autour da^i noms de Pylbaîçore et de Dé nocrite. Au te:np.s de Porphyre {Vie rie Piotin, 16) on continuait encore à faire passer des écrits tout récents pour l'œuvre de l'antique Zoroastre.

s'en multiplier presque à Tinfini : on a vu dans tous les temps l'esprit de contrefaçon se porter où il y a chance de succès et de proGt.

Les uns, poussant la{liardiesse ou plutôt l'audace jusqu'au bout, forgeaient de toutes pièces des ouvrages entiers qu'ils abritaient sans pudeur sous le couvert des illustrations de Tantiquitéy de même que certains sculpteurs inscrivaient le nom de Phidias ou de Praxitèle sur la base de la statue, œuvre de leur ciseau inhabile : supercherie, il faut Tavouer, d'un genre à part, bien différent de celui auquel nous ont accoutumés les plagiaires d'Occident, puisqu'il consiste à prêter aux hommes célèbres au lieu de leur emprunter. D'autres, afin de donner plus de prix aux manuscrits qu'ils rapportaient à Alexandrie, y interpolaient des passages et des chapitres entiers, ou encore, chose infiniment plus facile, effaçaient les noms des auteurs véritables pour en substituer de plus honorés ou de plus populaires. C'est qu'en effet les livres signés d'un nom éminent étaient achetés au poids de Tor à leurs heureux possesseurs : dès lors la tentation était grande de s'enrichir à l'aide de quelques traits de plume, et il n'est pas étonnant qu'on y ait succombé dans un siècle où tout contrôle sérieux était impossible. Ce n'est point ici une pure hypothèse : c'est un fait attesté par des textes nombreux et précis *. Bien des faussaires, écrit E. Egger ^, ont abusé du nom illustre d'Aristote pour accréditer de mauvais livres. Ammonius^ nous affirme que certains

l.Au texte de Galien cité plus haut nous ajouterons le Bmvani (Pré face, II, p. 128) : *Kv Ttji xatà toÙ; 'Att^Xo-j; ts xài IlTOAsjiaïxoù; fJafTiXéa; '/povm Trpb; àXXiqXou; àvtiçtXoTipLovjxsvov; -rtep'i XTrjTcti); PifiXîwv vj irepi xà; èTriYpaçâ? te xa\ dta- GÂtijaz aûxtôv T.p^aTo YÎyveaOat paoïoypyta toÎ; svexa toû XaSîîv ipyvpîov àvaçépoudiv a>; Toù; ^aaiXsa; àv£p<ûv âvoôçwv <rJYYpâlA{AaTa. — On lit dans Diogène Laërce (VI, 400) au sujet des écrits attribués à Ménippe : ''Ev.ot ôk xà pt^Xj'a aJroû ovx avToO clvai déXXà Atovucrou xal ZwTT'jpou toO KoXo^wvtou, oî toO îcaU^tv tvsxa YpdçovTc; é6îûo<jav aOtôi w; vj fivvaasvw oiaôfaOai, c'est-à-dire, comme le rend la version latine, « tamquam vcnditori idoneo ». — En en qui touche l'histoire, les tômoignafîcs d'Arrien no sont pas moins instructifs.

2. Histoire de la critique chez les Grecs, p. 185 de la nouvelle édition.

3. Ad Categ. f. 3 a : "OOsv Ttvk; -/pripLaTta-aCTOat ^o'jXotxsvoi èiciYpo'Ço^'^Ç auy- Yp(X{j.|jLata trf) ToO (piXoaoçou ovopiaTi -jrpoCTriYov. — Le gran 1 jour do la publicité iiioderue rend de pareilles substitutions à peu près impossibles : mais il faut

péripatéticiens, dans un but intéressé, mirent leurs propres compositions au compte de leur maître, si bien que presque au lendemain de la mort d*Aristote, la bibliothèque contenait quatre cent cinquante mille lignes de ce philosophe, entre autres quarante livres A' Analytiques et un nombre considérable de traités sur les Catégories^,

On ne traita pas moins généreusement Démocrite, dont Epicure avait fait un peu malgré lui la réputation -.

Il est facile de pressentir qu'en celte circonstance Platon dut avoir particulièrement à souffrir, et cela pour deux motifs : le premier, parce que ses écrits arrivaient à Alexandrie précédés d'une renommée éclatante, tandis que des siècles s'écouleront avant que les traités les plus j)rofonds d'Aristote soient appréciés à leur véritable mérite ^; le second parce que le dialogue socratique, ou Tauteur s*efface, où les théories les plus divergentes peuvent être soutenues tour à tour, où les objections s'étalent avec une sorte de complaisance, se prête merveilleusement aux spéculations intéressées dont nous venons de parler. Telle est, n'en doutons pas, l'explication la plus naturelle des apocryphes qui se sont glissés dans la collection platonicienne, et dont quelques-uns seulement ont été

convenir qu'aujourd'hui encore eUes auraient le pouvoir de transformer un éclitjc en succès : tant certaines renommées exercent do fascination I

1. De quelles ressources particulières les critiqu'is (£$r,Yr,Ta:) purent-ils disposer en cotte circonstance pour discerner Taulhcnlique de l'apocryphe? c'est ce dont les anciens ont malheureusement oublié de nous instruire. Voici en quels termes Ammonius justifie ses préférences pour l'exemplaire qu'il suivait : 'ExpîÔri èx tojv voT,{jiaT(i)v xai Tf,; ?pâ<j£6); xai tcô iei èv raîç ôtX).ai; TcoaYaaTsta'.; pLS(x.vf,«TO«i tovtoj toO ^t^Xtou tôv çiX6(to?ov. Philoponus rapporte d.î son côté qu'il eut à choisirentre deux livres de Calédories iy^fi\Qm(\ï\i attribués à Aristoto : 7:poT£Ti(ir,Tai os toOto (celui que nous lisons aujourd'hui) w; Ta;£i >^«î TupaYpLacri rXîovsxtwv xal iravTa'/o^ Tcatipa tov 'ApioPTOTê>.r,v xr,pOrrov. La pierre de touche n'est pas. on le voit, d'une sùrclé absolue.

2. Après avoir parlé dos prétendus ouvrages magiques de Démocrite Aulu-(iolle (X, 12) ajoute « inulta aulem videntur ah hoininibus maie soUertibus hujusmoili commenta in Democriti nomen data, nobilitalis auctoritatisque ejus perfugio ut^/ntibua. «

3. Notons toutefois qu'au dire du commentateur David l'Arménien, Ptolémée Philadelphe avait lui-m<;me rédigé àvavpaçriv vôv 'AptfftoTEXixôiv o-vy- Ypa;jLaàTot)v xal tôv {Htov aOto-j xal ttjv otdcOîffiv. Il est assez ?urpron;mt qu'aucun des Alexandrins n'ait fait à Platon pareil honneur.

LES TÉMOIGNAGES HISTORIQUES 4il

dès l'ère païenne découverts et signalés par la critique. Le premier venu d'entre les contemporains des bibliothécaires alexandrins n'était guère'capable de composer de toutes pièces le Minos ou VAxiochus, moins encore le Sophiste ou le Politique : au contraire, rien n'était plus aisé que de s'emparer de ces productions, sorties ou de l'école platonicienne ou de différentes sectes socratiques, pour en grossir témérairement l'héritage de Platon*. Ce qui est certain, de l'aveu général, c'est qu'aucune époque ne fut plus fertile en supercheries philosophiques et littéraires que le siècle qui suivit la mort d'Alexandre-. Mais ni les efforts et les ruses des faussaires, ni l'aide efficace qu'ils trouvaient dans l'émulation des villes ^ et des princes n'eussent fait courir à la science de dangers véritables si chacun eût été à la hauteur do sa tâche : les faux-monnayeurs ne commencent à devenir redoutables que le jour où l'autorité ferme les yeux sur leurs coupables agissements. La fondation des grandes bibliothèques aggrava, nous l'avons vu, le mal qu'elle devait supprimer : de telle sorte que si jamais raison décisive justifia l'intervention de la critique, et de la critique armée de toutes ses rigueurs, c'est bien la confusion Inévitable causée par l'accumulation hâtive de tant de manuscrits dans les dépôts d'Alexandrie. Mettre dans ce désordre un ordre sévère constituait une tâche immense, surtout pour des hommes qui

1. M. P. Janet, quoique fort peu porté à faire des concessions à la critique moderne^ n'hésite pas à penser que « de bonne heure on a d\\ fabriquer du faux Platon. »— M. von Stein écrit à son tour : a Les œuvres authentiques de Platon ont dû se répandre assez proniptement avec la renommée du grand philosophe : mais des éléments étrangers en ont altéré ou compromis réclat. »

2. Dans des temps beaucoup plus rapprochés de nous, des causes identiques ont produit des effets analogues. A pro})os de l'ouvrage paradoxal (Oe l'authenlicUé des Annales et des Histoires de Tacite, Paris, 1S90) dans lequel M. Hochart a essayé d'établir que ces deux livres sont l'œuvre do Pog;j;io, un critique a fait cette remarque : « Il est certain que l'intérêt d'argent qu'il y avait à découvrir des manuscrits d'auteurs anciens, le plaisir aussi de mystifier ses contemporains et la vanité de composer une œuvre assez belle pour être crue ancienne contribuèrent à des fraudes reconnaissables et depuis reconnues. »

3. Des cités telles que Smyrne (Strabon, XIV, G46). Delphes, Gorinthe voulurent avoir leur bibliotlièque publique.

t'k'l L'ŒUVRE DE PLATON

inaugurant en leur personne ces délicates fonctions de bibliothécaires étaient fatalement très peu préparés à les remplir.

Il est impossible, nous dit-on, qu'ils n'aient pas soupçonné la grandeur du péril et la multiplicité des pièges tendus à leur bonne foi. Vain espoir! les preuves de leur crédulité abondent : celles de leur jugement et de leur sagacité sont autrement rares *. Ils n'ont rien omis, rien négligé pour recueillir rhéritage entier des siècles antérieurs : en outre, nous le verrons, ils ont catalogué avec un soin minutieux et non sans un certain orgueil leurs innombrables richesses : mais ne leur demandez pas de discerner Ti vraie du bon grain, la pierre précieuse de la contrefaçon qui en simule plus ou moins habilement Téclat-.

Aussi bien, pour instruire de semblable^ procès, les érudits alexandrins n'avaient guère dans la plupart des cas d'autre critérium que des données vagues et insuffisantes. De tous les moyens de contrôle qui abjndcnt entre nos mains : possession des autographes, mémoires des contemporains, journaux et revues- de l'époque, existence de collections publiques et privées dont le répertoire est dressé de façon à faciliter les recherches, connaissance approfondie tant de Thistoire littéraire en général que du style, de Tesprit, et des doctrines de chaque écrivain ; de tous ces moyens quels sont ceux que possédaient ou qu'ont essayé de se ménager les critiques anciens ? Le plus petit nombre évidemment. Eprouvaient-ils ce besoin de tout

1. Cf. Bergck (Histoire de la littérature ffrecf/ur, I, 255) : a Das (îebiet der Literalur sowoit es jeuen Kritikern vorlag war so uniibersehbar, die Masse zweifelliafterSchrifton soungeheiierdass, wio viele auch ihrc Zcit und Kraft diesen miihsainen Studien zuwenden mochten, sic dochnicht im Staude waron,die Aufgabe {^enupjend zu lOseu » : jaj^einentque complète celui de M. von Stein : u Mehrfacli {^iebtdas Alterthum uns Gclepeiilioit, seine Gescbicklich keit in Einschiebung. seine Sorj^losigkeit in Zulassurrg des Unâchlen zu beobachten, aber selten oder nie finden wir Veranlassnng, bei der Ausscheidung des Aechten vonn Unacliten die Sicherheit seines ïactes, die Richtigkeit seiner Argumente zu bewundern. »

2. Après avoir raconté Tune des méprises dont ils furent victimes, Valentin Rose ajoute : <« En auctoritatem catalogorum veterum, quoium auctorcs, eliamsi veram rei rationem non ignorent, non critici partes agunt, sod bibliothecarii in tabulas rodigentis auctorum litulos codicibus inscriptos. » (Aristotcles pscudepif/raphua, p. 2i0.)

LES TÈMOIliNAiiKS IllSTOlUOUKS UU

éclaircir, de lout vérifier ([ui nous rend parfois (It^linntM h Texcès? alors surtout, sauf exceptions, nous soniiuos hinn plutôt en présence de beaux esprits dont la curiosité H^alnorho dans d'obscurs et inutiles problèmes, rebelles à toute t^x[)lii'ution précise.

Leur arrivait-il d'hésiter au sujet deTorif^Mned^uncnivraKe? ou bien ils s'en référaient docilement à lopinion commune, quelque erronée qu'elle put paraître, ou i)ien ils ju^'caient d'après leurs vues personnelles : dans l'un et l'autre (tas il noiiM est permis d'en appeler de leur sentence. L'iiomonymir, relativement rare dans les temps modernes, oîi olle. nst d'ailleiirn corrigée et atténuée par la diversité des prénoms \ était assez fréquente dans l'antiquité ^ : s'était-on mis «mi ^anle. contre les erreurs qu'elle devait entraîner ^'/ Plus (riin manusctrit avait dû parvenir à Alexandrie sans nom d'auteur ^ : qnejh* tentation que celle d'invoquer un caractère extérieur plus ou moins apparent, afin de l'attribuer à un nom célèbre plut^il qu'/i nii écrivain obscur? Ainsi de quelque cWi que l'on envisaf/e re problème, on s'apereoit bien vil*; de» diflicultés de t<iijt ^enre qui ont d«l en entraver la s^jlution.

Mais, pour nous Ix>rner au «sujet spécial d«; ce travail, M. Waddington affirme que dès leur arrivé", à Alexandrie-, le« écrits de Platon, merveill'rJJiïemf;nt prot'';.'és juhqtje la < ontnj toute intrusion fdcheus;, «^ Irouvèn-nt v «ouh I'j ^^auvr^orde d'une autre li^î^é^ de corjservalfî'jMï a'j-hi feavantJï et non m';în« capables que le* s-.olarque^'ie J'A^^îdémie de 'Jé^'/uvrir l'fe (lao des, s'il s'en prod'jivjil >*. R>piyr!o;i»t i'j ce q-je u'm\ ^r.htn pi/.cédemment étaLJi. k 't'4.\''Âr c-jt J" jç/:>fjd y.iï')' >',\,\iK Utr.n\.

Ut L'ŒUVRE DE PLATON

donné lui-môme aucune édition déûnitive de ses dialogues, et que ses successeurs jusqu'à la fin du iv° siècle paraissent avoir été fort indifférents à Tégard de ce précieux trésor. Maintenant les bibliothécaires des Ptolémées, juges à coup sûr peu autorisés en matière de philosophie, étaient-ils particulièrement qualifiés pour prévenir et découvrir dans ce domaine toutes les erreurs, de façon à faire d'une main sûre, au lendemain de la confusion à peu près inévitable de la première heure, le départ de Tauthentique et de Tapocryphe? Il est à tout le moins permis d'en douter. M. Waddington vante t ces grammairiens érudils et subtils qui savaient le grec sans doute, ces critiques délicats qui avaient étudié à fond leurs auteurs, et faisaient leur métier de connaître la manière et le génie de chacun d'eux. » Pour le succès de sa thèse, il eût été bien préférable qu'il pût nous montrer en eux, sinon des platoniciens, du moins des philosophes d'esprit et de profession *. Une enquête sur les vrais ouvrages de Leibnilz ou de Kant eût évidemment mieux convenu à Maine de Biran ou à Damiron qu'à Théophile Gautier ou à Philarète Chaslcs. Or à Tépoque dont nous parlons, non seulement il ne se produit à Alexandrie ni philosophie nouvelle ^, ni ouvrage de dialectique ou de métaphysique dont le souvenir ait survécu, mais aucune des nombreuses sectes alors régnantes n'y compte un représentant de quelque renom. Leurs chefs refusent, non sans raison, les honneurs du Musée et daignent à peine s'y faire remplacer par un obscur disciple. Tout au plus peut-on citer le sceptique Sextus comme ayant établi momentanément à Alexandrie le siège de son enseignement. Ceux-là même qui comme M. Victor Egger considèrent l'école d'Alexandrie comme

1. Les difficultés d'une pareille tâche croissent avec les siècles* et cependant avec quel succès le grand commentateur arabe d'Arislote, Averroës, ne s'en est-il pas acquitté en plein moyen-âge? « Bewundornswerlh ist der kritische Tact, mitdom er aus einem Schwarm untorgeschobener undpseudeponymer naturwissenschaftlicher Schriften diewirklich von Aristoteles verfassten herausfiniet und ordnet » (Freudentlial). Pourquoi? parce que c'était un esprit vraiment philosophique.

2. On sait que Pliilon le juif appartient aux premières années de Tére hrélienno.

LES TÈMOrC.NAGKS IIISTOIUQUES 4'm

une succursale ou une colonie du Lycée, déplorent Tétrangc et coupable ingratitude qui fit négliger aux Alexandrins Tœuvre du maître, auquel ils ne surent consacrer aucun travail de critique ni même de bibliographie. Quant à rencontrer dans l'Egypte alors un platonicien quelconque, il faut y renoncer. Pendant les deux derniers siècles de l'ère païenne, les Romains de distinction, savants et philosophes aussi bien que poètes et lettrés, affluent à Athènes : nul ne songea se rendre en Egypte si ce n'est pour satisfaire une vaine curiosité *. C'est qu'en efl*et on savait pertinemment qu'en aucun temps la philosophie sérieuse et les recherches métaphysiques, pas plus que la grande éloquence, ne furent en honneur auprès de ces esprits curieux, si Von veut, mais aussi frivoles que curieux et en tout cas, ignorants de toute distinction précise et positive entre les divers systèmes.

Afin de mieux nous en convaincre, passons en revue les collaborateurs officiels des Ptolémées, en commençant par celui même qui passe pour l'inspirateur de la grande bibliothèque d'Alexandrie, Démétrius de Phalère, disciple de Théophraste. On suppose qu'il s'est empressé de mettre à profit ses relations personnelles avec les scolarques athéniens pour procurer aux souverains de l'Egypte des copies en bonne et due forme de l'héritage littéraire de tous les chefs d'école -. Il devait notamment, nous dit M. Janet précisant la pensée de Grote, savoir d'une manière certaine qu'i\ l'Académie môme était le monument authentique et garanti de l'œuvre platonicienne. Y a-t-il

J. C'est ainsi qu'Ovide {Tristes, I, 2, 77) veut contempler en personne les merveilles que l'on raconte de la contrée du Nil,

2. « Gomment Démétrius n'oùt-il pas obtenu de son ami Théophraste des copies de ses livres et de ceux d'Aristote pour la collection qu'il s'était chargé de former? » (M. Ilavaisson, Essai sur la Métaphysique^ 1, 12.) Il ne faut pas oublier que celui dont Quintilion a dit: « Primus inclinasse eloquentiam dicitur, » était avant tout un lettré et un grammairien. Josèphe nous parle de la peine qu'il se donna pour rassembl >r autant qu'il était en lui tous les livres de la terre : « Si quelque part il entendait parler d'une chose digne d'admiration et agréable au roi, il cherchait à se la procurer. » Pareil empressement, pareille préoccupation est généralement peu compatible avec une jaste critique.

recouru ? L'hypothèse est séduisante, mais nous cherchons en vain un texte qui la confirme.

Après Démétrius se place Zénodote d'Ephèse, le célèbre (éditeur d'Homère et un grand homme, s'il faut en croire certains anciens. Pierron * a fait justice de cette réputation usurpée. Ce n'est pas lui faire tort, ccrit-il, que de contester à sa méthode toute espèce de valeur scientifique : c'est à peine si nous pouvons le tenir pour autre chose qu'un ignorant et un capricieux. Accordons à Callimaque son successeur d'avoir été un habile et gracieux versificateur, peut-être sans rival alors dans la poésie légère : mais quel intérêt pouvait prendre à la République, aux Lois^ à la Métaphysique^ je dirai même à toute discussion sérieuse celui qui avait constamment à la bouche le mot fameux : Mèyx P'.fiXiov, jyiyx xa/.6v? Eratosthènc et Apollonius de Rhodes nous sont mal recommandés au point de vue philosophique pour avoir écrit, le premier V Hermès, le second les Argonauliqties. Voilà cependant quels furent les prédécesseurs et sans doute les modèles d'Aristophane de Byzance qui doit nous occuper un peu plus longuement.

Les seuls mémoires de Denys d'Halicarnasse sont une preuve explicite et par là même singulièrement intéressante de la confusion qui régnait en matière de littérature oratoire sur les rayons des érudits du temps. Mais on n'éprouve qu'une médiocre surprise à constater que nulle part l'invasion de Tapocrypho n'a été plus menaçante ni plus funeste que dans le domaine scientifique et philosophique : Lcucippe, Démocrite et Aristote lui-même n'ont pas été moins épargnés que leurs devanciers Thaïes, Pythagore et Epicharme. Néanmoins quiconque songe aux ravages du temps se félicitera peut-être de ce que les bibliothèques do l'antiquité se sont ouvertes par un abus de complaisance à des écrits supposés, plutôt que de s'être fermées par trop de scrupule devant des ouvrages authentiques -.

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