LES APOCRYPHES
Immédiatement à la suite du canon de Thrasylle, on lit dans Diogène Laërce * : « Parmi les dialogues on rejette d'un commun accord Midon ou t Eleveur de chevaux, Eryxias ou Erasistrate, Akyon, huit compositions à l'état d'ébauche *, Sisyphe, Axiochus, les Phéaciens, Démodocus^ t Hirondelle^ la Semaine, Epiménide : dans ce nombre VAlcyon parait être l'œuvre d'un certain Léon, comme le veut Favorinus au chapitre V de ses commentaires ^ »
Cette phrase mérite de nous retenir quelques instants. D'abord, elle établit d'une manière indiscutable le fait que l'antiquité a connu des « faux Platon, » et que par conséquent l'entrée de la collection platonicienne n'était pas gardée par une tradition assez précise et assez respectée pour décourager à l'avance toutes les tentatives des faussaires. Quand le mal fut constaté, il n'était sans doute plus temps d'y remédier : c'est ainsi que le texte des tragiques dans larecension officielle dressée à la suite du décret de Lycurgue et destinée à prévenir toute altération nouvelle, cantonait des interpolations en face
1. m, 62 : NoOs'jovtai tûv ôia).ÔY'«>v 6(jioXoyou{jl£vù);. L'auteur des Prolégomènes qui vivait à une époque assez posiérioure no mentionne plus parmi les dialogues supposés et reconnus tels que Sisyphe, Démodocus, V Alcyon et Eryj'ias{ce sont précisément, avec VA.rlochus, ceux qui ont été conservés). 11 y ajoute des DéfinUio?is ("Opoi) qu'on attribue, dit-il, à Speusippe. M. Ravaisson, dans sa belle thèse sur ce philosophe, s'oppose à ce qu'on mette à son compte des définitions dont la plupart n'ont aucun rapport avec les principes do Platon. — Parmi les titres de ces compositions supposées, il en est de si étranges qu'ils font penser à toute autre contrée plutôt qu'à la Grèce.
2. Je traduis ainsi le qualificatif àxÉçaÀoi. — Gomme le Sisyphe débute précisément par une intéressante introduction, il est probable que 17, qui précède est un signe numéral, et non la conjonction ou, ainsi qu'on l'a admis généralement jusqu'ici.
3. Suckow prétendait faire remonter k Favorinus la liste même des apocryphes : il est certain au contraire que Diogène n'invoque Tautorité du philosophe platonicien d'Arles qu'à propos de l'auteur présumé de l'Alcyon,
desquelles on demeura désarmé K Puisque le nom de Platon a figuré, ne fût-ce que pendant une période restreinte, en tôte de ces productions supposées, quelle sécurité nous offre-t-il quand il s'agit d'œuvres bien inférieures à celles que les critiques anciens ont ainsi frappées de leur réprobation?
Tout au contraire, répliquent les partisans de la tradition, loin que cette circonstance doive inspirer des doutes sur les écrits du canon platonicien, elle fournit un argument en leur faveur. L'élimination de ce qui était apocryphe a été faite, et bien faite, par les critiques de l'antiquité qui avaient à leur disposition tous les moyens désirables de vérification et de contrôle. Puisque ces dialogues, et ceux-là seulement, ont été condamnés d'une voix unanime, on doit en conclure que tous les autres avaient victorieusement subi la m<^ine épreuve et que leur origine platonicienne reposait sur des titres certains.
A aller au fond des choses, ce raisonnement nous paraît assez peu convaincant. Peut-on nous dire en effet à quel moment les dialogues dont il s'agit ont été mis sous le nom de Platon, ensuite par qui, dans quelles circonstances, et en vertu de quelles considérations ils ont été jugés et repoussés? Si le fait s'est produit depuis la rédaction des catalogues alexandrins, comme les érudits modernes inclinent à le croire, il n'en résulte évidemment aucune garantie particulière d'authenticité pour les écrits qui y avaient été portés. Admettons môme que ces apocryphes remontent plus haut -, et que les bibliothécaires des Ptolémées aient eu le mérite ou la bonne fortune de les
1. « Les savants commentateurs d'Euripûle accusent encore les acteurs de certaines altérations, quelquefois on se référant à des textes plus purs, parfois aussi par simple conjecture. Il faut croire que la mesure ordonnée par Lycurgue vint trop tard pour réparer le mal qui était déjà fait, et qu'elle n'empêcha i>as al)solument le renouveUoment des abus qîi'elle voulait supprimer » (M. Weil, Revue des études grecques, 1888, p. 8).
2. En voyant ces productions la plupart sans grande valeur (la même remarque s'applique à quelques-uns des dialogues qui ont longtemps passé pour autlientiques) traverser los siècles, alors que tous les écrits des successeurs môme les plus célèbres de Platon se sont perdus, on est port^ à croire que leur fausse attribution à Platon remonte à un© date assez ancienne, peut-être môme au iv« siècle. Mais ce n'est là qu'une conjecture.
découvrir au milieu de la foule immense des manuscrits accumulés entre fleurs mains : est-ce qu'une cause fortuite n a pas pu leur révéler Terreur du copiste ou la supercherie du faussaire, en dehors de toute enquête régulière et notamment de toute confrontation avec les autographes platoniciens, selon les uns, conservés à TAcadémie, et selon les autres, envoyés à Alexandrie?
Quoi qu'il en soit, de même que les critiques ne font aucune difficulté de considérer comme authentiques tous les écrits de Platon en parfait accord pour le fond et pour la forme avec ceux qui ont pour euxTautoritéd'Aristote, de même K. F. Hermann avait imaginé d'employer ces compositions reconnues apocryphes pour déterminer par comparaison celles qui contre tout droit ont été introduites par fraude ou se sont glissées par méprise dans la collection platonicienne *. Le procédé est malheureusement inadmissible, et s'il était mis en œuvre avec quelque sévérité, il aboutirait, on peut le craindre, à une sorte d'élimination en masse. C'est qu'en effet à côté des défauts qui les déparent, l'un ou l'autre des dialogues condamnés offre des mérites littéraires et même philosophiques par où il apparaît supérieur au ThéagèSy au Clitophon et au Minos, mérites tels que maint critique moderne a cru devoir le relever de l'ostracisme qui l'avait atteint. Afin qu'on puisse mieux en juger, nous allons passer en revue les écrits conservés, dans Tordre même où Diogène les a énumérés.
Eryxias. Ij Eryxias, véritable dialogue socratique sans élévation ni profondeur, mais gracieux et ingénieux dans quelques parties, roule sur cette question : A quelles conditions la richesse est-elle un bien? alors seulement qu'elle est entre les mains du philosophe, répond Socrate. La double méthode du sage d'Athènes, la maïeutique et Tironie, se trouve assez bien imitée: il serait en outre difficile de noter dans ces quinze
1. C'est qu'en effet, selon sa judicieuse expression, « es bedarf bel weitem nicht so sehr allgemeiner Kennzeichcn der Aechtheit aïs besonderer der Unàchtheit.»
pages une phrase ou une tournure en contradiction avec le style habituel de Platon. Il est vrai que sauf l'intervention soudaine de Critias *, copiée d'un passage analogue de VEuthydème -, on ne voit que bien peu dans ce dialogue Tart de Platon dans la conception et la mise en scène des caractères : M. Chaignet déclare la forme obscure, pénible, embarrassée : l'argumentation se compose d'une mosaïque de plagiats, dont les uns sont aussi maladroits que d'autres peuvent passer pour heureux ^ Notons un curieux passage ^ où est attribué aux Carthaginois remploi d'un papier-monnaie muni du sceau de l'Etat et tout semblable à nos lettres de change, et une déclamation contre le luxe athénien qui semble renouvelée de la 3' Olynthienne de Démosthène. Suidas nomme un Eryxias parmi les écrits dont il fait honneur àEschine, et en réalité notre dialogue n'est nullement indigne de ce socratique ^ Cependant certains paradoxes, celui-ci par exemple : « Ici-bas les plus sages sont nécessairement aussi les plus riches, » rappellent plutôt l'école cynique qui contenait en germe l'enseignement stoïcien.
Alcyon. Ce dialogue, rempli de dissertations fort peu platoniciennes sur des métamorphoses destinées à faire éclater la puissance des Immortels, trahit en outre son origine postérieure par une allusion à la bigamie prétendue de Socrate. Il est douteux que son auteur présumé * soit le même Léon que le disciple de Platon qui trempa dans le meurtre du tyran Cléarque : l'épithèle 'AxaSY);/.aïx6;, que lui donne Athénée, suppose une date plus récente.
Du Juste et De la vertu. De ces deux dialogues, que l'on croît appartenir au groupe des à/icpaXoi mentionné par Diogène, le