‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 202 sur 203 · l'É LOCUTION · texte numérisé non relu

l'É LOCUTION

Reste un troisième critérium, si voisin du précédent qu'à certains égards ils paraissent se confondre : c^est celui que Ton tire de la langue et du style des ouvrages contestés. Voici comment l'apprécie un critique contemporain : '< Je conviens que ce genre d'épreuve est délicat et toujours contestable. Quelque différence que Ton aperçoive entre deux esprits, entre deux styles, comment pourrait-on la démontrer? Comment répondre à ceux qui refusent de la reconnaître et qui déclarent qu'ils ne la voient pas? Et pourtant comment se résoudre à sacrifier ces raisons de goût? Faire de la critique sans le goût, ne serait-ce pas comme si l'on voulait faire de la nïorale sans la conscience * ? »

C'est chose évidente que ce qui nous appartient en propre dans nos écrits, ce qui constitue notre individualité, c'est moins encore la pensée, laquelle souvent nous vient d'autrui, que Texprôssion dont nous la revêtons. On dirait autant de moules différents d'où le même métal sort avec les figures les plus variées : vérité admirablement saisie et rendue dans ce mot fameux de Buffon : Le style, c*€st r/iommc^. Bien plus il semble que dans les annales d'une langue chaque siècle ait sa syntaxe, son vocabulaire, ses coupes de phrase préférées. C'est ce qui a fait dire à un maitrc éminent, on possession d'une science vraimont mervcilleuso de l'antiquité: « Quiconque s'esthabitué par

1. E. Havf^t, Mémoires de P Académie des inscriptiojis. — Un critique aUemand contemporain, M. Ditlonberger, est encore plus précis : « \Vo ûber Echlheit oder Unecbthcit cines Schriftworkos entsrliiedcn Avcrdcn soll, da kann es keine zuvorliissigero Grundlage der Untcrsuchung geben, als oine gcnaue und eindringende Beobachtung des Sprachgebraucbes. » L'antiquité n'a guère connu que ce genre d'enquête, et Ton peut aisément se convaincre par Texemple de Denys d'IIalicarnasse qu'eUe y était très imparfaitement préparée.

2. « Der Stil vorhillt sicb doch zur Soele, wie die iiusscren Formen der Thiere und Pflanzen zu dem innerlicben Bildungsgesetz > (TeichmûUer).

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des lectures et des comparaisons attentives aux formes diverses derhellenisme suivant les pays et les âges, acquiert un sentimentque l'on peutconsidérer comme une des facultés du critique pour distinguer Tauthentique de l'apocryphe K » La rareté ou la fréquence de certaines particules a paru suffisante à tel critique pour flxer Tordre chronologique des dialogues de Platon, à tel autre pour discerner dans Thérilage d'Aristote les traités supposés. À un point de vue moins grammatical et plus esthétique, le cachet inimitable du maître et une saveur de terroir sur laquelle les fins connaisseurs ne sauraient se méprendre ne laissent aucun doute sur la provenance des œuvres les plus célèbres ^. Il eût fallu sans contredit un second Bossuet, à défaut du premier, pour écrire certaines pages des Oraisons funèbres ou du Discours sur l'histoire universelle.

Mais en est-il toujours de môme? Sont-ils nombreux, les auteurs dont on peut dire qu'il leur était inutile de signer certains livres parce qu'eux seuls étaient capables de les écrire? Puis comment s'y prendre pour appliquer un pareil critérium? Distinguer entre couleurs éclatantes est facile : de simples nuances sont loin d*étre aussi aisément saisissables ^. On peut

i. Egger, Journal des Savants, 1879, p. 468. — Pour ne citer qu'an exemple choisi parmi les plus simples, le Second Alcibiade est rendu suspect aux grammairiens par l'emploi simultané de {XY)§éy et piriOév, o05£v et oùOév. alors que les deux premières formes se rencontrant seules, ou à peu près, dans les dialogues authentiques.

2. « Es lasst sich erwartcn, dass es grade bei einem Schriftsteller wie Plate gelingen werde, die echten Kinder seines Geistes als solche zu erkennen und von Bastardproducten zu sondern, da seine hohe Originalitât, welcher die Grûndung einer durchaus eigenthûmlichen Spéculation und oinor ganz neuen Literaturgattung verdankt wird, den Stempel ihres Wesens jenen aufzuprâgen nicht vcrfehlt habcn wird. » (Schaarschmidt). — C'est ce qu'exprimait déjà Ovide en vers sans doute un peu flatteurs à son ami le poète Garus :

Ipso quoquo ut chartae titulum de fronte revellas,

Quid sit opus videar dicere posse tuum. Ouamlibct in multis positus noscere libellis,

Perque observatas inveniere notas.

(Ponliffues, IV, 13.)

3. Schlciermacher lui-même, qui passe, en ce qui touche PlatOD, pour avoir 1p premier engage la critique moderne dans l'examen desr preuves

Platon, l. 1. 32

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déliuir le style d'uu ouvrage : n'esl-il pas téméraire de vouloir ramener à quelques traits exclusifs le style d*UD écrivain *? de quel droit sl* serait-il imposé ou lui imposerions-nous l'obligation <le s'éiever constamment à la même hauteur, sans rester jamais en deçà ni s'avancer au delà de la ligne prescrite, de garder dans toutes ses composîtioDS une grâce» une noblesse ou une concision soutenue - ? N*est-ce pas un de ses premiers devoirs eu même temps qu'une de ses qualités les plus précieuses de savoir approprier ses expressions au sujet et aux circonstances ^

Uien par conséquent n*est plus hasardeux que de prétendre qu'un ouvrage n*est pas d*uu auteur, uniquement parce (ju'à une lecture rapide il ne parait pas digne de lui ^ C'est ainsi que l)enys d'Iialicarnasse s'appuie sur des règles à la fois très arbitraires et très mesquines, lorsque essayant de reconnaître les compositions faussement mises sous le nom des orateurs attiques, il assigne au style de chacun d'eux des caractères tellement nécessaires que tout morceau qui s'en écartera sera par là même déclaré apocryphe. Sans invoquer bien d'autres motifs, la jeunesse et !a vieillesse sont des explications toutes

iulernes, iruttiiche qu'une médiocre importance aux conclusions tirées du style, surtout en faveur de ruiithcnticitô. Qui empêchait un faussaire, écritil. de s'approprier, sinon le ^'enro entier de Phiton, tout au moins ses mots et SOS expressions? (Voir son Introduction, p. 27 et 3»).)

1. On sait que le style du IHaloijue des orateurs est un des arguments 1<'S plus forts invoqués contre son attribution à Tacite. Pour y répondre, ne suffirait-il pas de faire remarquer que cet écrivain Ta composé alors qu'il était jiïune encore et qu'il vivait dans l'étude et l'admiration de Cicéron?

2. C'est ainsi que procédait Denys d'Iialicarnasse dans son appréciation des écrits de Lysias (c. 10 et suiv.). La formule môme quMl a donnée de sa critique parait intéressante à transcrire : "Orav 6ia:ropâ) «spi r-.vo; t<ôv àva^Epoaévb)v eî; aCrov /.ovrov, xai \Lr^ piS'.ov r, [j.ot ôii Ttôv âXXcov (rr,|j.Ei(i>v Ti).T,OÊ; ejpîtv, £7ît Ta'jTTjV xaïaçÂ'jYd) TV àpSTf,v w; iiz\ 'î^r.^wv ty;v £iT"/diTr,v ' ^TceiToi ôîv {jlÈv al -/àptTi; al r?,; >i;s(<>; iïi'.xo^jjiîîv oox/dt; [jLOi Tf,v Ypa?T,v, tr,; A'^itîou Tg*/vr,; aCTr,v TÎO;|iat xai oloiv £■:•. izoppwripco raOrr,; <7x<>7:îîv i\i6\. 'Eiv fis (xr,S£(j.iav T,oovr,v V rfiï à?poo:Tr,v ô tt,; >.î;£(ii; yapaxrr.p ïyr,. fivvfOTiô) xai O^roTïTîvw |xf,7C0T* ov r. Avato'j ô )6yo;.

:;. Ast ne mlrouve pas dans le Criton la manière habituelle de Platon. Teicbmiilb'r y sij^nale uu i lan^^Mîïe de vieu\ a. « Comme si le philosophe, réplique M. .lanet, n'avait pas pu varier sa manière et déconcerter par la richesse de ses formes l'étroite admiration de ses critiques? »

prêtes quand il Tâut rendre raison des écarts ou des défaillances du talent K D'ailleurs est-ce que le plus bel arbre n'a que des Heurs pleinement épanouies, que des fruits également savoureux? De même les grands génies ont leurs bons et leurs mauvais jours, et c'est une manie fâcheuse des éditeurs et des commentateurs des anciens de vouloir que ceux-ci ne s'oublient jamais et demeurent toujours semblables à eux-mêmes, comme perpétuellement visités par le souffle de l'inspiration.

On voit par ces simples considérations combien dans la pratitjue l'application de ce critérium soulève de difficultés. Que de cas où un jugement définitif excéderait les lumières, parlant, les droits de la critique? Est-il, nous demande-t-on, un helléniste assez fin, assez consommé pour pouvoir déterminer avec précision le grec de Platon et pour affirmer que le style de tel dialogue n'est pas celui que Tauteur a l'habitude d'employer? Platon a tenu la plume pendant un demi-siècle, il a dû se créer à lui-même son vocabulaire philosophique ^ : le plus grand nombre des ouvrages de son temps qui pourraient nous offrir des rapprochements utiles sont perdus : dès lors comment s'autoriser de la présence d'un ou de plusieurs mots nouveaux, ou de quelque tour de phrase jusque-là inusité pour prononcer un arrêt d'exclusion ^ ? Eschine reprochait à Démosthène d'em-

1. Porphyre avoue que les écrits de Plotin, son maître, portent la trace du progrés et du déclin de ses forces physiques : Ta |j.èv yàp «pûTa êXaçpoTépaç è(rrl 8uva(i£fa); xol\ où^éico) iipô; eùrovcav àpxoOv ixé^edoc è*/ou<TYic> ta hr\ t^; (lior); ix$i(rs(i); Tux^vta to àxpialov tîjç Suvapiecoc êpiçaéve:, xal ïaxi irXrjv Toiv ^pa^écov rbXeeoTaTa, xk (lévToi TsXeviTaia ùçei|J.évTi; rfiri t^ç SuvâiJ,e(i>; yi^poiTCTai ( Vie de Plotin, 6).

2. Les anciens déjà avaient remarqué non sans quelque étonnemeni la fréquence des néolo^^ismes chez Platon (Diogène Laërce, III, 24). On lit en revanche chez E. Eggcr : a Socrate et ses disciples immédiats semblent avoir toujours parlé, sauf un petit nombre d'exceptions, le langage commun de leur pays et de leur temps. Les successeurs de Platon et d'Âristote n'eurent pas les mêmes scrupules. ».

3. On s'est appuyé sur les différences de poésie et de diction pour contester l'unité de main do VIliade et de VOdyssée : on est allé plus loin et on a prétendu par ce procédé retrouver les éléments divers qui sont entrés dans la composition de l'une et de l'autre de ces épopées. Celui des chants de VOdyssée qui contient le moins d'aTca^ etpT\iiéva en a 16 : le v« en compte 72, le i\* 60. Mais riu'en conclure?

ployer dans ses discours des locutions étrangères au pur atticisme : qui oserait se flatter de les y signaler aujourd'hui ?

A un autre point de vue^quelquos dons qu'il ait reçus de la nature, Platon a dû connaître et le progrès de la pensée et la p3rfection croissante de l'art. Aristote disait de ses dialogues qu'ils tenaient le milieu entre la poésie et la prose, et les anciens sont presque unanimes à constater que sa langue rappelle Homère^ au moins autant que Socrate. Est-ce à dire que la première ligue ou la première page venue de ses nombreux écrits doive à elle seule justilicr les appréciations les plus enthousiastes ? S ctonnera-l-on de l'imagination juvénile du Phèdre et du Lysis? devra-t-on ôtre scandalisé du ton particulièrement grave et solennel des Lois'! .\on sans doute. Mais en revanche '< que pourrait dire de l'authenticité des divers dialogues celui qui serait incapable de sentir la profonde différence entre le style des petits dialogues attribués à Platon et celui du Phédon, de la République et du Tintée ?- » Ksl-il naturel qu'un écrivain dont le style est célèbre par son éclat, sa richesse et son harmonie ait laissé tomber de sa plume les discussions arides et fastidieuses du Parménide, et que l'adversaire résolu des déclamations des sophistes ait à se reprocher la macrologie du Clitophon ? Aussi les défenseurs de la tradition n'ont-ils rien négligé pour donner le change sur ces trop visibles défauts ^

11 y a un cas toutefois où la présence de certains mots «sauf le cas d'interpolations ou d'adaptations postérieures^) trahit presque nécessairement une origine apocryphe : je veux parler

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