‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 34 sur 203 · Le sentiment religieux en Grèce^ p · texte numérisé non relu

Le sentiment religieux en Grèce^ p

nité avait eue des vérités introuvables, et il s'unit de sentiment avec ceux dont elles avaient transporté Tàme ou excité l'esprit ingénieux^ ». Des théologies, voilà le nom vénérable dont se servaient les Grecs pour désigner ce qui subsistait des préoccupations intellectuelles d*un passé que Tabsence totale de moouments authentiques rend, pour nous du moins, si complètement silencieux.

Dans le Timée Platon a exprimé à sa manière, c'est-à-dire d'une façon spirituelle et charmante, son respect pour Tantiquilé. 11 s'agit de TEgypte, qu'il regarde comme préservée de tout temps, par une faveur spéciale, de ces convulsions matérielles ou sociales qui sdnt en quelque sorte la loi commune des nations. Voici le passage :

ff Solon disait que parfaitement accueilli à son arrivée en ^pte il avait interrogé sur le passé les prêtres les plus versésences matières, et reconnu que ni lui ni personne parmi les Grecs n'en savait, pour ainsi parler, le premier mot. Un jour, voulant engager les prêtres à s'expliquer sur l'antiquité, il entreprit de raconter ce que nous connaissons déplus ancien, Phoronée, Niobé, et, après le déluge, Deucalion et Pyrrha, avec tout ce qu'on en rapporte : il fît la généalogie de tous leurs descendants, et essaya, en supputant les années, de fixer la date des événements. Mais Tun des plus vieux entre les prêtres de s'écrier: « Solon, Solon, vous autres Grecs, vous serez toujours des enfants : il n'y a pas de vieillards en Grèce !» — « Que veux-tu dire? » repartit Solon. — Vous êtes jeunes par rintelligence, répondit le prêtre, car vous ne possédez aucune antique tradition, aucune connaissance blanchie par le temps 2. »

1. Aux yeaxde Maxime de Tyr, poésie et philosophie ont un fonds identi<rie et j&iUissent d*une même source. « Qu'est-ce que la poésie, sinon la philosophie, antique sous le rapport do Torigine, harmonique quant à la mesure, allégorique quant au fond des choses? Qu'est-ce encore que la phi- Wphie, sinon la poésie plus récente sous le rapport de l'origine, plus uniforme qaant à la mesure, et plus à découvert pour le fond des choses? » (Oiii. X)

1 Timée, 22 A-B. Oû^i&îav if^cTe'Si' àpx^^av axoY)v iraXatotv 56Eav o\ttk |iaOT)|tot

Il Q*e$t pas jusqu'au sévère Aristote» qui ne parle d'une science ancienne, dont il n'a survécu que de rares débris ^ Néanmoins ni lui ni son maître n'étaient allés dans cette voie au^deli de vagues réminiscences : ni l'un ni Tautre, si préoccu(>é$ cependant de recueillir, pour les discuter, les systèmes antérieurs, n'ont parlé d'une philosophie égyptienne ou orientale. Tous deux, évoquant les noms et les théories de leurs deranciers, d'un Thaïes, d'un Empédocle, d'un Pythagore, sont convaincus que la Grèce seule a le droit de les revendiquer *,

Mais à la fin du iv* siècle un changement soudain se produit, Les conquêtes prodigieuses d'Alexandre avaient fait ap- |uiraitre tout d*un coup aux yeux des Grecs un monde immonso» dont la civilisation, vieille de quinze et vingt siècles, d<^vail en im)K)ser d'autant plus que les qualités distinctives du gt^nie hoUônique allaient s'effaçant davantage. Eu pleine lumi^rt» de Thistoire, le siècle d'Alexandre ne se montre pas ttu>in$ ami du merveilleux que celui d'Homère : il est vrai qu'il se passionne de préférence pour l'extraordinaire et le fabuloux. Soit ressouvenir des contrées qui avaient servi de berr l'Iran à rhumanité, soit étonnement en face de ces monuments grandioses, de ces palais gigantesques, irrécusables témoignais» d antiques dynasties disparues, l'Orient attire tous les rejjanls : Timagination frappée repeuple ces cités ruinées ou à wmM disertes. Les prêtres égyptiens à la cour des Ptolémées, lo!i dialdôens à celle des Séleucides font sonner bien haut la «drosse de leurs premiers ancêtres, et de jour en jour, selon

^,*4vy nvXtùv ov6iv. Go passage et d'autres analogues justifient au moins en |NArli«> rii!4««trtîon de Glômont d'Alexandrie (Stromates, I, 15) : O llXdtTaiy i^Xfè't ^\\ a«^vvv«av qui touç 6ap6spou< e6pt<7XSTat.

|. .tMa^^V^iyur, XII, 8, I07i b 10 : Karà tb elxbç TcoX/axi; eOpYipLcvr,; et; to j\vj^.^^ K^anv); xji\ Té}(VT); xat ftXoaoçcac xal TcaXiv çdstpotiévcov xa\ raûrac xolq i\^^ ix««>i«»^ «Iav Xiî\)^ava iccpta<a(i5<r6at (ie)rp\ toO vOv.

:^. Ov^«Ak«ul UWloxundrie ajoute sans doute en parlant de Platon, immé- 4i;U%>iii«m; ^^sr^ h phrai^o transcrite dans une note précédente : {upivr,(i£vo< Vi\«^' .» %J^ tK^)[^ttx> TS icXilora xa\ ^cwai^Taxa tûv So^pLaTuv év papgxpoïc wi^>«w,.. >L.uiàli« i^r^UToa qu'il donne à l'appui de cette assertion ou sont 0^«^»^i^ lîMi^HilihllM» ou résultent des interprétations les plus forcées.

le mot de M. Uavet, on voit les Grecs accorder davantage aux exemples de ces aines du genre humain.

Peut-être la Grèce n'avait-elle pas entièrement oublié, môme au temps le plus glorieux de son indépendance, la communauté d'origine qui la rattachait à TOrientS peut-être, en dépit de ses prétentions à Tautocblhonie, se souvenait-elle d'avoir emporté jadis de la Haute-Asie des traditions poétiques et religieuses : du moins elle n'en avait gardé qu^une bien lointaine impression. Désormais cette croyance flottante va prendre corps et se traduire dans des faits, dont on précisera et le lieu et la date. Les plus célèbres auteurs grecs se virent attribuer des livres dans lesquels ils avouaient ou faisaient avouer à leurs maitres qu'ils étaient redevables de leur sagesse à des prêtres etàdes philosophes étrangers. Il semblait que la renommée, que Tautorité des sages, des législateurs, des philosophes recevrait une fâcheuse atteinte, si on ne les supposait initiés aux lumières qu'on accumulait à plaisir dans l'antique Orient^. Or « il est presque démontré que les anciens ne s'expliquaient la ressemblance des opinions et l'analogie des doctrines que par des rapports réels et personnels : là où l'on supposait les unes, on était conduit à imaginer les autres... Il était clair et certain pour eux que le grand mode de la communication des idées, c'était la communication personnelle et orale ^ )> De là les conjectures intéressées, les, insinuations habiles, les citations faus-

1- Nous en ayon» une preuve bien remarquable dans un passage célèbre des Pertes d'Eschyle. La reine Atossa raconte qu'elle a vu en songe deux femmes d'une rare beauté, parées, l'une, de l'habit des Perses, l'autre, du costume dorien : c'étaient deux filles de la même race, écrit le poète, c'étaient ^ sœurs. — En revanche je crains qu'il n'y ait beaucoup do subtilité ^ians cette réflexion d'un critique contemporain : « Pythagore selon les uns, ^arménide selon les autres, avait découvert l'identité de l'étoile du matin et de l'étoile du soir. Que peut-on imaginer de plus aimable pour exprimer Il communauté d'origine des spéculations grecques et orientales? »

2. Le fait fut affirmé non seulement de Solon, mais encore de Lycurgue cependant si foncièrement, si exclusivement Spartiate. — Cf. Diod. Sic, I, W. — Tout récemment dans son cours de démotique à l'Ecole du Louvre, if' Révilloud enseignait qu'aujourd'hui on sait avec certitude que Solon a ctlqaé beaucoup de lois d'Athènes sur celles d'Egypte. 3. M. Ghaignet» Pythagore, I, 46.

ses OU suspectes par lesquelles les Alexandrins tenlèrent de réparer le silence de rtiistoire, et de relier par une chaîne ininterrompue la civilisation grecque et celle des vieilles monarchies de rOrient. Le syncrétismede la décadence, en confondant toutes les doctrines et toutes les écoles, enlève du même coup aux idées grecques leur netteté originelle et leur caractère national : au lieu d'une véritode fait longtemps obscurcie et dont on retrouve enfin les preuves, nous sommes en présence d'une théorie forgée de toutes pièces et d'autant mieux accueillie qu'elle flatte également, quoique à des titres divers, la vanité des Grecs et des Barbares, des vainqueurs et des vaincus. L'exagération est poussée si loin qu'un Diogène Laêrce lui-même, quelque insuffisante que soit sa critique, fait entendre dans sa préface une protestation indignée. « On veut que la philosophie descende des Barbares : parler de la sorte, s*écrie-t il, c'est méconnaître la grandeur du génie grec^ »

Ces relations philosophiques entre la Grèce et l'Orient, que l'Antiquité avait d'abord pressenties sans les définir et plus tard affirmées sans en posséder les preuves, des savants modernes ont prétendu les exposer au grand jour de façon à défier toute contradiction. Une érudition colossale et un labeur infini ont été dépensés à établir que chacuu des systèmes antérieurs à Socrate répondait à l'une des théories cosmogoniques en honneur chez les divers peuples de l'Orient. C'est ainsi notamment qu'une série de dissertations de Gladisch, dans lesquelles des vues profondes se mêlent à des assertions téméraires, nous montrent dans Pythagorc la philosophie des Chinois', dans Parménide colle des Hindous, dans Heraclite celle des Perses, dans Ëmpédocle celle des Égyptiens, dans Anaxagore enfin celle des Juifs ^ Tout récemment un écrivain dont

1. Préface, 3 : AavOàvouat S'aOxoùc xk tûv 'EXXtjvcov xaTopOa>(iaTa... Bap^âpoic «pooaiCTovTc;.

2. Théorie déjà soutenue au siècle dernier par de Guignes dans un mémoire lu à rAcadémio des Inscriptions.

3. « Die Tier grand oigenthûmlichen llauptbildungen der Geschichte des alten MorgenUndes and der Geschichte der frQheren hellenischen Philosophie

les sciences philosophiques déplorent la mort prématurée, M. Teicbmûller, sans aboutir à des conclusions aussi précises, n*en avait pas moins mis au service d'une thèse assez voisine ses recherches infatigables, son jsavoir prodigieux, son tour d'esprit piquant et original.

Qu'à côté de divergences réelles des analogies existent, que sur certains points elles aillent bien au-delà de ce que les profanes en ces matières pourraient soupçonner, c'est incontestable : reste à se prononcer sur les conclusions qu'on a voulu en tirer.

Disons-le de suite : le premier, le plus utile résultat de cette vaste enquête philosophique a été de démontrer une fois de plus cette vérité trop oubliée par les Grecs de Périclès et par leurs admirateurs modernes : à savoir que la Grèce ne fait pas exception aux lois de l'histoire, que d'autres civilisations se sont épanouies antérieurement ou parallèlement à la sienne, et que son véritable titre de gloire est moins en général d'avoir inventé que d'avoir su par un éclectisme de génie choisir au dehors les éléments qu'elle pouvait s'assimiler, pour les porter ensuite à leur perfection*. Tout homme est héritier et tout homme est ancêtre, a dit un penseur de nos jours; qu'ils 6Q aient conscience ou non, « les descendants continuent l'œuvre commencée, développent l'idée entrevue, la pensée laissée i l'état de germe par leurs plus lointains aïeux ^. »

Au reste, il suffit d'un regard jeté sur la carte du monde ancien pour se convaincre que la Grèce a été en contact perpétuel ftvec l'Asie-Mineure, longtemps au pouvoir des Achéménides : ses nombreuses colonies ont noué des alliances commerciales ou politiques avec les monarchies de la Lydie et de la Phrygie, toutes pénétrées des usages et des croyances des peuples conquérants de la vallée du Tigre et de l'Euphrate. La race hellé-

sind je dio eine mit der andern dieselbi^çon. » (Gladisch, Einleiiung in das ^^tùndniês der Weltgeschichte, Posen, 1844, p. 9.)

!• C'est ce qne reconnaît explicitement l'auteur, quel qu'il soit, de VEpi' 'io'ui, parlant de la connaissance du ciel et des phônomènes célestes.

-. M. J. Soury, ouvrage cité.

njque, l'histoire en fail foi, lear a été redevable de rexcitation intellectuelle qui a fait naître ses premiers poètes, ses premiers historiens, et ce qui nous intéresse ici particulièrement, ses premiers philosophes. On peut, en effet, considérer aujourd'hui comme chose certaine que Técole d'Ionie n'a fait que traduire sous une forme abstraite des théories dissimulées sous le merveilleux de certaines cosmogonies antiques. Ce qui contribue à nous montrer dans Thaïes l'émule et peut-être l'élève des prêtres chaldéens, c'est qu'à leur exemple nous le voyons prédire d'abord une éclipse de lune, puis une abondante récolte. Mais la Grèce en a-t-elie moins le droit de réclamer pour elle les doctrines et la gloire d'Heraclite et d'Ânaxagore, de Pythagore et de Platon?

Quelques rapprochements éclaireront ici ma pensée.

 peine est-il nécessaire de rappeler que dans ce domaine de l'art où la Grèce a réalisé des prodiges, Lydiens et Phrygiens lui avaient frayé la voie. Parmi ces trésors que de persévérants et hardis explorateurs ont mis au jour sur tant de points divers : à Santorin, à Tanagre, à Mycènes, en Troade, que de choses trahissent une origine et même une fabrication étrangère! Qu'on lise attentivement les épopées d'Homère : constructions, vêtements, joyaux et parures ont encore un caractère oriental indiscutable. Mais qui donc s^en autoriserait pour nier l'inspiration originale des statues de Phidias et des frises du Parthénon * ?

Dans Tordre poétique il y a des traits de ressemblance frappants, résultant de l'identité des conceptions ou des habitudes intellectuelles, entre tel fragment de VIliade et telle page du Ramayana, entre la Théogonie d*Hésiode et certaines cosmogonies asiatiques, entre les fables d Esope et maint apologue

1. « Les Grecs ont ignoré ou volontairement méconnu l'influence qu'earent sur leur civilisation TAsie et TEgypte. Toutefois si certains éléments leur sont venus du dehors, les principes nettement formulés, la science des proportions» la beauté et Tunité de l'ensemble, le choix admirable des détails, en un mot, tout ce qui constitue la création n'en appartient pas moins aux Qrecs. » (Beulé).

devenu populaire en Orient : le drame d'Eschyle et de Sophocle, avec sa splendeur artistique et son élévation morale, la comédie d'Aristophane et de Ménandre, avec sa verve ici spirituelle et enjouée, là incisive et mordante, en sont-ils moins des fleurons inaliénables du génie athénien ^ ?

J'irai plus loin : la mythologie grecque offre des points de contact multiples avec celles de l'Asie et de l'Egypte, des éléments assyriens et phéniciens s'y sont introduits à plusieurs reprises, et cependant tous les systèmes qui ont cherché à l'expliquer dans son ensemble par des emprunts faits au dehors ont dû être abandonnés. Interrogez les archéologues : ils vous diront que deux divinités peuvent avoir des attributs semblables sans avoir un berceau commun ^.

Et l'on voudrait que la Grèce eût demandé aux nations de l'Orient, et de l'Orient le plus reculé, ses tentatives d'explication de l'homme et de Tunivers ! l'on voudrait qu'à une heure donnée, sans doute par l'effet de quelque heureux hasard, des systèmes philosophiques, c'est-à-dire les conceptions les plus abstraites, les moins aisément communicables, aient été transplantées de toutes pièces du fond de la Chine et de l'Inde à Samos, à Élée, à Éphèse ! Qui ne voit ce qu'une pareille thèse soulève à priori de contradictions ?

D'abord, comme Ta très bien fait voir M. Zeller, que Ton no peut éviter de citer en ces matières, s'il existait des rapports extérieurs et historiques entre ces systèmes que l'on croit frères, ce on devrait expliquer ce phénomène inconcevable que

1. Gomment ne pas être frappé de voir en Grèce le génie littéraire se développer avec une régularité si admirable, avec une conscience aussi claire de ses lois et de ses œuvres? et pour les amis des lettres grecques ({uol noble plaisir à contempler ainsi l'hellénisme dans sa simplicité sereine, au milien de tant de nations qui contrastent avec lui par l'immobilité de leur antique civilisation ou par leur persistante barbarie?

2. Il est à remarquer, selon l'observation très juste de M. Maury, que si la Cybèle phrygienne, la Diane d'Ephése, TÂpollon lydien, Tlsis égyptienne ont successivement acquis droit de cité en Grèce, « l'importation de ces types étrangers ne suffisait pas pour introduire dans la religion hellénique les idées mythiques qui s'attachaient à ces figures » (Histoire des religions de la Grèce antique, III, p. 258).

les diverses doctrines orientales ont pu aller d'Orient en Grèce, et prendre racine dans ce dernier pays sans se mêler les unes aux autres, en restant au contraire isolées et parallèles, de façon à produire exactement autant de systèmes grecs, et cela dins Tordre même qui répond aux rapports géographiques et historiques des peuples en question ^ »

Moins téméraire que quelques-uns de ses disciples ou de ses continuateurs, Gladisch l'avait compris, et plus il accumule les arguments, moins il se h&te de conclure^. I^s Phéniciens dont les relations s'étendaient de la côte Est de Tlnde jusqu'aux rives de l'Espagne, avaient réussi sans doute à rendre Tunivers entier tributaire de l'industrie des fabriques établies à Tyr et à Sidon ; mais les créations de la pensée no se transmettent pas comme celles de la main de Thomme : pour leur diffusion, elles ont un besoin impérieux de ce vêtement extérieur qui s'appelle le langage : or chaque langue est un dépdt dont les initiés ont seuls la clef. Un guide môme illettré peut vous raconter les origines d'une ville ou d'un temple, les particularités les plus saillantes de leur histoire : un système de philosophie ne s'accommode pas d'interprètes vulgaires. Ce qui peut se propager par les récits des voyageurs, ce sont des croyances populaires, des sentences morales, des proverbes, même développés à la manière orientale sous forme d'apologues, non des théories métaphysiques ^

Or, tout nous le montre, les Grecs étaient peu portés aux investigations philologiques. Hérodote a noté avec une diligente

1. Philosophie des Grecs, Introduction (page 34 de la traduction française).

2. « In diesem Dunkel genauer zu forschen» écrit-il, wird hier um so lieber Anderen tiberlasRen, je schwerer es scheint, darin ttbor Vermuthungen und Wahrscheinlichkeiten hinaus zu gelangen. i

3. Je trouve cette réflexion très bien présentée dans les lignes suivantes de M. Ziegler {Archiv fur die Geschichle der Philosophie, I, 23) : « So leicht religiôse Aosehauungen von solcher Allgemeinverstandlichkeit wïe die Lehre von der Seelenwanderung von Volk zu Volk (ibertragen werden kônnen, so Bchwierig, Ja geradezu unmôglich dûrfte dics bel wirklich philosophischen Gedanken, die sich nur in und mit dem ganzen Ideenkreis, in und mit dem ganzen Sprachschatz des fremden Volkes erfassen lassen, selbst fUr die Qebildetsten und Hôchststehenden in Jener frûben Zeit gewesen sein, n

exactitude les indications, vraies ou imaginaires, qu'il tenait des prêtres d'Egypte ; il ne parait pas avoir cherché à pénétrer le sens des inscriptions gravées sur les murs des temples ou les parois des tombeaux, et pour les Grecs, même après Alexandre, cette langue des hiéroglyphes a toujours eu quelque chose de barbare. Dion Chrysostôme et d*autres auteurs parlentd*une traduction indienne d'Homère: il n'est nulle part question d'une traduction grecque des Védas ou du Ramayana. « L'œuvre des Septante, dit M. Ilavet, est très probablement la première traduction qui ait été Faite d'un livre quelconque. Aucun peuple chez les anciens, pas même chez les Grecs, n'était assez curieux de pénétrer dans la pensée des autres peuples pour aller jusqu'à étudier patiemment une langue barbare et jusqu'à traduire mot à mot des livres où tout lui était étranger ^ m

Donc avant Platon, et même au temps de ce philosophe, la philosophie orientale^ si toutefois il en existait une, n'avait que la tradition orale pour se révéler à la Grèce: or, cette tradition, chacun le sait, est exposée à d'autant plus d'altérations qu'elle doit se perpétuer pendant un plus long intervalle et s'éloigner davantage de la contrée qui lui a servi de berceau. Les analogies, les rapprochements curieux poursuivis par Gladisch jusque dans le dernier détail appellent nécessairement une autre explication.

Cette explication, heureusement, se présente d'elle-même à qui veut réfléchir. Dans tous les siècles et dans tous les pays, l'humanité n'offre-t-elle pas certains traits permanents, les mêmes facultés, des préoccupations morales à peu près identiques, le même besoin de s'expliquer l'énigme du monde,

i. L'auteur ajoute en note : « Je pense que c'est une pure illusion de croire que les Grecs dans tout TOrient aient formé de grands ateliers de traduction pour s*approprier la science orientale. On ne peut appuyer cette asserUon que sur un témoignage sans autorité, celui de George Syncelle (p. 271), qui ne parle d'ailleurs que d'Alexandrie. » Le seul exemple certain d'une traduction dans la littérature classique nous est fourni par Thucydide, lequel dit en parlant d'un message du Grand Roi intercepté par les AUiéniens : Tàc |ùv êiccoroXàc |ieTa')fpa4^ot|Jievoi ix xûv 'Aaovp^cov Ypsii-tiOTcov ÂvcYVfi»9av (IV, 20).

la même intelligence, limitée dans son horizon et cependant avide de comprendre Tinfini ? Pour tout dire d'un mot, ces ressemblances qu'on étale sous nos yeux sont intérieures et non extérieures, psychologiques et non historiques '.

Gladisch voit dans sa théorie une démonstration irréfutable de la Providence^; il est séduit par le spectacle de ces peuples qui, dès l'origine des temps, se transmettent l'un à l'autre le flambeau de la science, selon la comparaison si justement admirée de Lucrèce :

Et quasi cursores vitai lampada tradunt.

Il y a, ce me semble, quelque chose de plus frappant encore dans cette manifestation aussi décisive qu'imprévue de l'identité du genre humain, dans ce fait que l'homme, par cela seul qu'il est homme, se montre partout et en tout temps préoccupé des mômes problèmes et agitant ces questions d'origine et de fin qu'une philosophie récente voudrait lui interdire, sous couleur de perfectionnement et de progrès. Or les solutions fondamentales sont en petit nombre: en matière de métaphysique, on Ta fait remarquer avec raison, Toriginalité absolue est un fait excessivement rare, pour ne pas dire introuvable. Si donc à travers le temps et Tespace certaines conceptions paraissent se faire mutuellement écho, cela prouve uniquement qu'elles répondent mieux à la nature des choses et aux aspirations de l'esprit humain; si de plus nous voyons chez des peuples bien différents les mômes principes engendrer les mômes consé-

1. Pour expliquer entre nations éloignées des rapprochements non moins curieux sur le terrain de la littérature et de l'art, on est réduit de même à invoquer « cette unité immortelle et universelle de l'esprit humain, lequel est le môme en tout temps et en tout pays et, procédant selon des lois im muables, produit des œuvres qui se ressemblent, parce qu'elles portent pareillement l'empreinte de sa nature uniforme. )>

2. « Der Schauplatz der Weltgeschichte kônnte denn nicht mehr erscheinen wie ein unûbersehliches Kirchhof der hingeschiedencn Vôlker and grossen Mânner, denen blos Grabschriften zu setzen die Geschichtsforschung den traurigen Beruf batte, sondern dio Leben und Arbeiten der Vôlker wurden erkannt werden als zusammenhângende Ringe einer einzigen grossen Kette der Entwicklung, als fortlaufende Stufen hinauf zum Aitare des Christenthums ».

quences, et des écoles parallèles se greffer sur les mêmes enseignements, c'est qu'une seule et même logique préside de part et d'autre aux règles du raisonnement. Changez un arbre de pays, il ne changera pas de nature, sa croissance sera plus oa moins rapide, sa sève plus ou moins abondante, mais de son tronc sortiront les mêmes rameaux. C'est ainsi que des usages semblables, que des lois communes se rencontrent dans des centres de civilisation absolument séparés K

Pour avoir méconnu ces vérités fort simples, maint historien de la philosophie ancienne s'est égaré en d'étranges et insoutenables hypothèses. Mais cette démonstration passerait pour incomplète, si, l'histoire en main, nous ne faisions toucher du doigt l'invraisemblance de l'opinion qui réduit les plus illustres philosophes de la Grèce à n'être que les disciples, presque les copistes serviles de la Chine, de l'Inde, delà Perse et de l'Egypte. Tel est l'objet des pages qui vont suivre.

Cette argumentation comprend deux parties distinctes. On peut d'abord établir que, sauf l'Inde, aucun des pays dont il vient d'être parlé n'a été le théâtre d'un mouvement philosophique égal ou comparable à celui de la Grèce. Au commencement de ce siècle, en l'absence de tout document authentique, cette assertion n'était qu'une présomption plausible; aujourd'hui la publication et l'examen de textes chaque jour plus nombreux ont transformé cette présomption en certitude. Jadis l'Orient était pour nous un monde inconnu: on devait to surpris que rien ou presque rien n'eût transpiré de sa gloire: mais l'admiration s'abritait derrière cette ignorance mime. Désormais il faut compter avec la réalité. Or il est visible qnedansla haute Asie la science n'a jamais cessé d'être ou lus ou moins étroitement à la religion, comme dans

1> Après avoir rappelé que ranalogie des croyances et des erreurs n'autorise pas plus à conclure à une parenté historique entre deux races 9^6 celles des vertus et des vices, Hitter ajoute : a Die Elemente der iDttsehlichen Denkweise sind ûberaU dieselben, und die innere Einheit dfir measchlichen Art verbindet die Vôlker genauen als ihre âusserlichen BerShrangen und Verh&ltnlsse za einander. »

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rinde, ou inféodée à des applications pratiques, comme en Babylonie et en Chaldée. Tandis |qu*un des traits distinctirs du Grec, c'est co don de généralisation etde déduction qui constitue l'esprit scientifique, Tinfériorité de l'Orient, en dépit de connaissances patiemment accumulées pendant des siècles, se trahit par l'absence à peu près totale de logique, de dialectique, en un mot, de méthode.

En second lieu, qu'est-ce que l'histoire nous apprend des relations établies entre la société hellénique et les races qui l'entourent? De ses témoignages résulte, comme on va s'en convaincre, l'invraisemblance absolue d'une action profonde, durable, exercée par l'Orient avant le règne d'Alexandre sur la pensée hellénique.

Cette double démonstration nchevée, on sera conduit à cette conclusion importante et pour l'histoire de la pensée grecque en général et pour celle du platonisme en particulier: c'est sur l'horizon de la Grèce que s'est levée pour la première fois dans toute sa netteté d'abord et plus tard, au temps de Platon et d'Aristote, dans toute sa splendeur la lumière de la philosophie.

B. UInde

La Chine ancienne ne nous arrêtera qu'un instant. Ce qu'elle nous offre, ce sont surtout des recueils de maximes morales, politiques, administratives et même économiques; ici toute renommée pâlit devant celle de Lao-Tseu, et cependant rien de moins aisément intelligible, rien de moins vraiment philosophique que la doctrine de ce sage qui eut, dit-on, le mérite de restaurer au milieu d'un siècle de confusion intellectuelle la notion d'un Etre absolu à l'action duquel est soumise la création tout entière. Quant aux essais que peut revendiquer dans les lettres chinoises la science spéculative, ou ils sont d'importatation étrangère, comme le panthéisme des brahmanes, ou comme certaines rêveries sur le rôle et le pouvoir des nombresy ils ne rappellent que de loin les théories de Pythagore, et en tout cas ne lui ont pas servi de modèle.

En passant de la ChiDe àTInde, nous touchons au seul pays de l'Orient capable d'ôtre mis en parallèle avec la Grèce. Lorsqu'il y a cent ans rintelligence du sanscrit vint brusquement décbirer le voile qui cachait à tous les regards les richesses littéraires de l'Inde antique, il y eut chez les savants et les érudits autant d'enthousiasme que de surprise: l'auteur présumé du Uahabharata, Vyasa, parut plus grand qu'Homère lui-même : \a nouveauté a toujours ce privilège d'exercer un irrésistible attrait. C'était bien en effet une civilisation inconnue qui venait de se révéler, appuyée sur un développement plusieurs fois séculaire et d'une fécondité en harmonie avec la végétation luiuriaote de ces régions tropicales. Aussi dans la première ardeur de l'exploration et de la conquête, on crut avoir retrouvé les ancêtres de notre race, les plus anciens initiateurs cle rhumanité ^ Depuis on est revenu à des idées plus justes, et la méprise n'est plus possible : mais l'Inde n'a pas cessé d'attirer l'attention et de provoquer les recherches.

Reparlons ni des hymnes védiques où éclate avec tant de force l'exaltation du croyant, ni de ces épopées où hommes et choses sont peints en traits si gigantesques. Comparée, non saos raison, à un immense laboratoire de symboles et de métaphysique religieuse, l'Inde a eu, elle aussi, sa philosophie laquelle, dissimulée d'abord à l'ombre du sanctuaire, a conquis graduellement une sorte d'indépendance : et s'il est vrai que la littérature soit le reflet fidèle des mœurs et des habitudes intellectuelles d'un peuple, il semble qu'à une époque lointaine la société hindoue, depuis les castes les plus humbles jusqu'aux plus élevées, se soit universellement passionnée pour le grave problème de la destinée humaine.

Après un premier âge presque exclusivement théologique *, nous voyons se produire un panthéisme où Brahma^ substance

*• Dés 1802 Anquetil-Duperron publiait en France sa Theologia et philo- *^Aw indica.

2. Voir le savant livre de Bergaigne intitulé : La religion védique. Le Rigyéda contient fort peu de métaphysique : cependant on y lit une page singulière (X, 129) qu'on pourrait croire détachée de la Logique de Hegel. Platon, t. I. 7

d8 LA VIE DE PLATON

et matière des choses, est conçu comme l'âme suprême, enfantant le monde par un de ses désirs; à ce premier système s'ajoute ou plutôt s'oppose une physique atomistique et corpusculaire, puis une dialectique oix la scolastique indienne, abandonnant la réalité pour les excès de la spéculation la plus intempérante, dépasse de bien loin en subtilité les logiciens du moyen-âge, enfin dans les Védantas un commentaire plus ou moins métaphysique des principes posés dans les Védas ^ De tels documents attestaient Teiistence d*un mouvement intellectuel confus sans doute, mais'puissant et incontestable, en face duquel M. Renan n'hésitait pas à écrire : « La philosophie hindoue me parait du nombre des grandes choses qui grandissent tous les jours », et on pouvait lire dans la première édition du Dictionnaire des sciences philosophiques: « La Grèce doit beaucoup à l'Inde qui Ta devancéede plusieurs siècles... Sans doute ces doctrines ne tiennent pas dans Platon la place suprême qu'elles occupent dans la philosophie sanscrite : mais le point de vue est absolument le même, et quand on songe que la langue dans laquelle Platon écrit vient de l'Inde ', que les dieux populaires de son pays en viennent également, on peut croire que des croyances philosophiques lui sont venues de cette source, bien que certainement il ne la soupçonnât pas. L'identité de pensée est manifeste sur un principe essentiel, et ici encore s'en référer au hasard, cejserait fermer les yeux à la lumière ». Le Clerc avait écrit auparavant : « Si Platon ne pénétra pas jusqu'à rinde, il en connut du moins la cosmogonie et les principales croyances, comme le prouvent les nombreux rapports de ses livres avec le Védam^i le Sha^^tah. »

Cependant peu à peu des appréciations plus saines et plus modérées se faisaient jour. Tout d'abord, à quelle époque placer l'apogée de la philosophie indienne? Estelle antérieure ou postérieure à l'ère chrétienne? L'Inde, on a pu s'en convaincre, n'a jamais recherché, jamais connu l'exactitude de l'histoire:

i. li^ Revue des cours littéraires (25 novembre 1865) a publié un très intéressant résumé des leçons do M. P. Janet sur la philosophie de llnde. 2. Cette théorie, on le sait, n'a plus cours aujourd'hui.

même à l'heure présente, après un siècle et plus de discussions , les savants ne sont rien moins que fixes sur la date à assigner aux plus importants monuments de sa science et de sa littérature K En second lieu, dans ces interminables élucubrationsd'un génie si peu semblable à celui de notre Occident, que d'incohérences, que de mystères, et qu'on est loin de la précision et de la netteté grecques ! Parlant des Oupanishads M. Barthélémy Saint*Hilaire en faisait naguère l'aveu : « L'historien de la philosophie peut y jeter un regard, mais nous les donner comme modèles et nous recommander le peu de métaphysique qu'elles contiennent, c'est pousser l'indulgence beaucoup trop loin... Lorsqu'on a derrière soi la philosophie antique re« présentée par Socrate, Platon et Aristote, pour ne citer qu'eux, et dans les temps modernes la philosophie de Descartes, il faudrait être bien modeste pour s'imaginer qu'on puisse profiter en quoi que ce soit à l'école de l'Inde brahmanique ou bouddhique '. » C'est qu'en effet, qu'il s'agisse de métaphysique, de géométrie ^ ou d'histoire naturelle, il sera toujours vrai de redire à la suite du même auteur : « Dans les annales de l'intelligence humaine, la science n'a véritablement commencé que chez les Grecs pour s'accroître depuis eux jusqu'à nous. C'est la Grèce qui a ouvert la première cette admirable et sûre carrière où nous ne faisons absolument que la suivre, bien que

1. D'après M. Halévy, les Védas et à plus forte raison toute la littérature qui s'y rattache n'auraient été transcrits sous leur forme actuelle qu'après l'expédition d'Alexandre. On y avait vu d'abord l'élan spontané d*un peuple jeune laissant naïvement déborder son enthousiasme. Bergaigne^qûi a approfondi plus que personne cette otranj][e poésie, la considère comme le produit d'une caste sacerdotale déjà experte et pourvue d'un rituel des plus compliqués. — Quant à la philosophie, un critique contemporain déclare que l'Inde n'en a pas connu d'autre que le Védanta, le Sankhya étant resté à l'état de formule figée et stérile. Sir William Jones faisait remonter le code de Manou à 1300 ans avant J.-G. On est beaucoup plus prés de la vérité, écrit M. Barthélémy Saint-Hilaire {Journal des savants, février 1889), en indiquant le second siècle de notre ère comme l'époque approximative où la rédaction d'abord en prose a été versifiée.

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