‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 39 sur 203 · Gh · texte numérisé non relu

Gh

l'empire maritime d'Athènes, elle a eu sous sa domination constante cette lonie où sont nés les arts et les sciences de la Grèce *. Or au vu® et au vi* siècle le royaume des Achéménides était en possession d'une culture littéraire et scientiflque très développée, et d'une civilisation qui, sauf l'éclat de la poésie et de l'art, le cédait peu à celle de la Grèce. Le système religieux de la Perse se résume dans le grand nom de Zoroastre auquel la tradition, histoire ou légende, attribue l'honneur d'avoir restitué aux croyances nationales leur pureté et leur grandeur primitives. Je dis histoire ou légende, car Zoroastre, incarnation de la loi et du bien moraK est-il un être purement mythique ou un ancien sage dont la réputation vénérée servit à consacrer une réforme religieuse? Dans l'état actuel de nos connaissances, la question reste douteuse ^ : on ignore même la date à laquelle remonte la rédaction actuelle de VAvesta: M. Hovelacque regarde le texte actuel comme contemporain des Achéménides, tandis que M. Darmesteter ne le croit pas antérieur à la première moitié du iv® siècle de notre ère.

Chose assez étrange, le nom de Zoroastre n'apparaît nulle part chez Hérodote ni chez Xénophon. Pythagore passait auprès des Alexandrins pour s'être rencontré à Babylone avec le rénovateur du parsisme : on ne saurait rien concevoir de plus

1. Deux vers de Phocylide (sont-ils bien authentiques?) conservés par Dion Chrysostôme {Orat. LXXX) nous révèlent des relations établies dès le VI* siècle entre la Ilaute-Asie et les rivages grecs : « Une petite ville sur un rocher, mais bien ordonnée, écrivait lo poète gnomique, vaut mieux que l'extravagante Ninive. » — Voir Strabon, XV, 3, 23.

2. Pline et Plutarque s'accordent à reléguer Zoroastre dans une lointaine et presque fabuleuse antiquité. Le premier {Ilist. nal.y XXX, 2) dit en parlant de la magie : « Eudoxus qui intcr sapicntiie notas clarissimam utilissimamque eam intcUigi voluit, Zoroastrem hune sex millibus ante Platonis mortcm fuisse prodidit ; sic et Aristoteles. » Le second ne pouvait manquer de donner une place au réformateur persan dans son Panthéon, où figurent avec les cultes helléniques la plupart do ceux de l'Orient. Il le fait vivre cinq mille ans avant la guerre de Troie {Isis et Osiris, 46); son traité contre Colotès (1113 A) mentionne un livre d'IIéraclide de Pont intitulé Zoroastre. — Consulter le savant travail de M. de Ilarlez, professeur à Louvain : Les origines du Zoroastrisme {Journal asiatique, années 1879 et 1880), et la très récente élude de M. Barthélémy Saint-Hilaire (Journal des savants, 1892).

i06 LA VIE DE PLATON

imaginaire. Certains critiques ont voulu rapporter aux doctrines du mazdéisme, les uns le système philosophique d'Heraclite» les autres, comme M. Eugène Lévèque, celui d'Empédocie ; malgré certaine vraisemblance apparente, ces assertions ne méritent pas plus de créance ^ Sans doute aucune religion païenne n'a célébré en termes plus magnifiques la toute-puissance du Dieu suprême, aucune n'a plus vivement senti, plus hautement proclamé la perpétuité de la lutte entre le bien et le mal : mais une théogonie et une cosmogonie ne sont pas par elles-mêmes une philosophie-. Or dans VAvesta comme dans les Oupanishadsy\e mythe se substitue aux spéculations rationnelles, la liturgie à la morale. La Cyropédie est un roman si Ton veut: mais Xénophon connaissait la Perse, et il est d'autant plus frappant de voir dans ce livre Cyrus mourant s'inspirer exclusivement des pensées de Socrate. L'auteur du Premier Alcibiade, racontant qu'en Perse l'un des quatre précepteurs de l'héritier des rois est chargé de lui enseigner « la magie de Zoroastre, fils d'Oromaze, » interprète aussitôt ce mot de magie par (c culte des dieux ^ » Entre le platonisme et

l. Voir notamment M. Zeller, Philosophie des Grecs, (t II de la tradaetion française, p. 135, en note.)

3. Voici néanmoins comment s'exprime M. Perrot dans la Revue des Deux- Mondes (!*' octobre 1882) : c Leur pensée hardie (il s'agit des prêtres de la Glialdéc) a môme tenté d'expliquer l'origine et la nature des choses : quoique présentées sous forme de mythes, leurs hypothèses cosmogoniques ont peut-être été jusque sur les bords de la mer Egée provoquer le premier éveil du génie spéculatif de la race grecque : on croit en retrouver la trace dans les doctrines des plus anciens philosophes de l'école ionique. » — De même, après avoir analysé les tendances si originales et si profondes de la morale de Platon, M. Denis {Théories et idées morales dans raniiquiié, 1, 127), ajoute : « Platon n'a-t-il pas reçu quelque influence immédiate de la Haute- Âsio, et la doctrine de Zoroastre lui est-elle complètement demeurée inconnue ? N'y a-t-il pas des rapports de parenté entre les Ferouers de Tun et les Idées de l'autre ? Tous les deux ne considérent-ils pas la vie comme un comb:it dont le prix est plus haut que ce monde ? » J'ajoute : lorsque dans le Timée, après avoir décrit la formation de Tàme du monde par le Dieu suprême, Platon confie à des dieux inférieurs le soin d'achever l'œuvre de la création, ne se renconlre-t-il pas d'une façon surprenante avec un des dogmes du parsîsme ? Il est vrai, si nous en croyons M. Waddington, que les croyances de Zoroastre n'ont pris un caractère philosophique qu'avec l'apparition du manichéisme, c'est-à-dire au m* siècle do notre ère.

3. Alcibiade I, 122 A : 'Eorl Se toûto Oewv OepdcTcsia. — Cette mention isolée

PLATON APRÈS LA MORT DE SOGRATE i07

rciazdéisme, un seul rapprochement est possible : c'est la pposition d'une double âme du monde, Tune bienfaisante, 'SLiztre mauvaise, telle qu'on la rencontre au X® livre des I^ois. Mais tout tend à établir que même sur ce point la pensée de Platon est vraiment originale ^

Nous venons de parler de magie. Plus tard dans tout TOccîdent, Timagination populaire s'empara avec avidité de ce que Ton racontait des mages, de leur talent de divination, des évocations et des formules conjuratoires par lesquelles ils se vantaient de suspendre ou de modifier à leur gré le cours de la nature. Il est assez naturel que l'astrologie ait vu le jour avec les premières théories astronomiques en Chaldée, dans un pays où Ton adorait le soleil et les astres, et où des plaines immenses favorisent la contemplation et l'inspection du cieP. Dans les ruines des palais de Ninive on a trouvé en foule des tablettes plates et carrées couvertes de paroles et de prescriptions superstitieuses. Or de bonne heure la Grèce prêta roreille à ces étranges pratiques. Ainsi Pline affirme qu'un mage de la suite de Xerxès passionna toute la Grèce par son enseignement '.

Ailleurs on raconte que ce prince, en reconnaissance de l'hospitalité empressée qu'il avait reçue dans sa fuite chez le père deDémocrite, lui laissa à son départ des mages pour présider à l'éducation de son fîls^ : et quoique la date de la naissance du

de Zoroastre ne prouve d'ailleurs nullement que sa patrie, son époque et à plus forte raison son œuvre fussent connus à Athènes au temps de Platon.

1- Au témoignage de Diogène Laërce (mais quelle peut en être la valeur?), <ldn8 le premier livre du traité irEp\ çiXoao^tac; Aristote avait parlé des deux principes opposés que Ton découvre au fond du mazdéisme.

2- « In Syria Ghaldxi cognitione astrorum solertiaque ingeniorum anteceUttntj(Gicéron).

3* Hiit, nat.f XXX, 2 : « Hic maxime Ilostanes ad rabiem, non avidita- ^m modo scientiœ ejus Graecorum populos egit. » Les esprits les plus fer- "Q^ subirent eux-mêmes le charme, si toutefois l'écrivain romain est dans lô vrai quand il ajoute : a Gerte Pythagoras, Empedocles, Democritus, Plato, ad liaoc discendam navigavérc, oxiliis potius quam peregrinationibus susceptis. »

^- Philostrate (Vies des Sophistes, l, 10) dit que Protagoras s'instruisit auprès des mêmes maîtres.

philosophe ôte à cette assertion toute vraisemblance^ son nom, dans l'Egypte hellénisante comme plus tard durant tout le moyeu âge, n'en fut pas moins celui du chef d'une école de magiciens et d'astrologues qui donnèrent son nom à leur traité fondamental : Physica et mystica. Le mot même de mageSy dont on se servit d'abord pour désigner les prêtres de Zoroastre, n'était sans doute qu'une altération de leur nom national Mogh, Mogbed ; plus tard, malgré des différences évidentes, les prêtres chaldéens de Babylone qui pratiquaient aussi Tart des enchantements et des divinations furent confondus par les Grecs avec ceux de la Perse. En Assyrie la magie se liait de préférence à l'observation des astres ; la pensée se détournant de la terre, selon l'expression légèrement ambitieuse d'un contemporain, se transportait au ciel afin d'épeler dans ce livre aux lettres lumineuses les arcanes de nos destinées : voilà comment le nom de Chaldéens devint synonyme de tireurs d'horoscopes.

Il est à remarquer que le terme de « mages » n'apparaît qu'une fois chez Platon et chez Aristole : le premier l'emploie dans un sens figuré S le second* pour rappeler que ces interprètes de la sagesse orientale s'accordaient avec Empédocle et Anaxagore pour faire intervenir un bon principe à l'origine des choses. Cicéron parle à plusieurs reprises de l'art des Chaldéens ^, et sous les empereurs cet art conquit à Rome un tel prestige que tous les philosophes de quelque renom furent censés s'y être initiés. De là ces récits qui font de Pliton (comme avant lui d'Empédocle) un élève des mages, qu'il en ait rencontré dans ses voyages, ou qu'il ait vu leurs rites en honneur chez les Perses, alors maîtres de l'Egypte. Mais nulle part les anciens ne mentionnent et ne décrivent une philosophie proprement dite soit

1. République, IX, 572 E : 01 5ctvo\ pidtYot. — L'auteur de VAxiochus (37! A) met dans la bouche de Socrate une peinture du dernier jugement et du monde à venir, peinture qu'il dit tenir du mage Gobryas.

Page 1