Cf. Martin, Etudes sur le Timée, I
^- Easeignô déjà avant lui par un autre membre de Técole, Ilicétas de Syracuse.
*• M. Nourrisson.
'• Alov àicXcib; iTcpaYP^TCudr^o-aVf écrit- il.
Platon, t. ï. 11
plus ici ce demi-jour de Técole ionienne qui, sans laisser distinguer les détails^ permet au moins d'entrevoir les masses. C'est une nuit épaisse où il faut errer en trébuchant à la lueur vacillante de la plus courageuse et de la plus impuissante érudition. » En serait-il ainsi si les disciples de Pythagore avaient préparé, môme de loin, les pages si lumineuses du Théétète et de la Bépublique ?
Reste la morale pythagoricienne, qui a eu de tout temps assez bon renom dans le monde et pour laquelle M. Chaignet professe une admiration sans réserve. Mais où sont les textes précis qui autoriseraient une comparaison d'abord, et ensuite une conclusion positive? Dans son Histoire de la philosophie morale et politique M. Janet se borne à affirmer que « Platon emprunta peut-être au pythagorisme ce principe que l'homme est naturellement en guerre avec lui-même ». C'est peu, on en conviendra. Pour l'honneur de Platon, je voudrais mettre au compte de l'association pythagoricienne les bizarres utopies sociales de la République : du moins il est permis de croire qu'elle n'a pas été étrangère à cette conception du gouvernement des sages » à laquelle le disciple de Socrate a prêté l'éloquence de sa plume et l'éclat de son nom.
Jusqu'ici nous n'avons découvert dans les écrits de Platon que desjpoints de contact très éloignés entre ses théories et celles de Técole pythagoricienne : ne serait-il pas possible d'y noter en retour certaines dissidences? On lit dans la Vie de Marcellus par Plutarque que Platon reprochait vivement à Eudoxe et à Archytas de perdre et de gâter ce qu'il y a de meilleur dans la géométrie en l'obligeant à déserter pour les objets sensibles la région intellectuelle et idéale ^ Or le même grief est reproduit à la fin du vi° livre de la République, et une préoccupation analogue se fait jour dans un passage du livre Vil, où Socrate ajoute, après avoir rappelé les recherches des Pythagoriciens
1. Socrate tombe sous le coup du môme blâme, lui qui approuvait l'étude de la géométrie jusqu'à ce qu'on fût capable do « mesurer exactement une terre » (Mémorables, IV, 7).
sur la longueur des cordes sonores : « Nous adopterons leur opinion sur ce point et sur d'autres encore, s'il y a lieu, mais en observant avec soin notre* maxime, c'est-à-dire en veillant à ce que les jeunes gens que nous élèverons n'entreprennent point en ces matières des études qui demeureraient imparfaites et n'aboutiraient pas au terme où doivent tendre toutes nos connaissances », et plus loin : « Les hommes que nous nous sommes proposé d'interroger sur Tharraonie ne vont pas jusqu'à ne voir dans ces accords qu'un moyen pour découvrir quels sont les nombres qui sont harmoniques et ceux qui ne le sont pas, et l'origine de cette différence, — Tu parles là, réplique Glaucon, d'une étude vraiment sublime». *
11 semble que notre enquête soit maintenant achevée : il n'en est rien. Si nous ouvrons les écrits d'Aristote, témoin irrécusable, sinon toujours impartial, un second Platon va pour ainsi dire se révéler à nos yeux, et un Platon d'un caractère tout nouveau, dont les affinités avec certaines tendances caractéristiques du pythagorisme ne peuvent être contestées. « C'est dans la Métaphysique, dit à ce sujet M. Ravaisson, que nous trouvons encore et l'histoire la plus authentique et le jugement le plus sur du pythagorisme platonicien : c'est là que la théorie dont les dialogues nous représentent le mouvement et les formes se laisse voir enfin jusqu'au fond, dans le secret de ses principes et l'entraînement intime de ses conséquences :
Âpparet domus intus, et atria longa patescunt. »
Au sixième chapitre du livre I de la Métaphysique, Aristote ^^prts un résumé des tentatives encore si imparfaites des Pythagoriciens et des Ioniens dans les divers domaines de la pensai ajoute : «c A ces diverses philosophies succéda celle de Platon, d'accord le plus souvent avec la doctrine pythagoricienne,
^' Bipublique, VII, 530 E. — Rappelons également, pour ceux qui croient â l'authenticité du Politique, que l'auteur s'y moque de « ces habiles qui s'imaginent que l'art do mesurer s'étend à tout, et explique tout, aussi incapables d'ailleurs d'apercevoir la véritable distinction des choses que de renfermer dans leur unité essentielle tous les êtres d'une môme famille ».
mais qui quelquefois aussi a ses vues particulières et s'écarte de l'école italique. Les Pythagoriciens disent que les êtres sont à l'imitation des nombres, Platon qu'ils existent grâce à ce qu'ils participent avec eux : le nom seul est changé. Sur ce point que l'unité est Tessence par excellence et que rien autre chose ne peut prétendre à ce titre, Platon ne se sépare pas des Pythagoriciens i. Ce texte très précis en apparence à première lecture ne laisse pas que d'être assez embarrassant par les problèmes de tout genre qu'il soulève. « Faut-il en conclure» écrit M. P. Janet, que la théorie des idées n*est au fond qu'une théorie des nombres, ou que cette doctrine des nombres n'est que la traduction symbolique de la théorie des idées ? C'est un point qui nous semble insoluble, vu l'absence de données claires et suffisantes ». Nous croyons pouvoir être un peu plus affirmatif.
Faisons d'abord une première remarque et de la plus haute importance : en parlant de ceux qu'il nomme les Pythagoriciens, Aristote ne donne nulle part à entendre qu'ils aient imaginé et professé une théorie des idées : c'est toujours de nombres, et de nombres seulement qu'il s'agit : l'assertion opposée est une fable accréditée par les commentateurs des âges suivants^ parce qu'elle flattait le syncrétisme alors en honneur. Dans le chapitre même dont nous venons de transcrire un passage, Aristote explique nettement de quelle manière la doctrine platonicienne naquit du rapprochement des vues de Socrate et d'Heraclite : plus tard la publication de nombreux textes apocryphes faussement attribués à Philolaiis, à Archytas et jusqu'au poète comique Epicharme * fit seule croire à des critiques peu éclairés que le platonisme avait été enseigné cent cinquante ans avant Platon 2. De quel droit faire honneur d'une découverte aussi
1. Lorsque Pluton parle d'Epicharme, c'est, comuie l'antiquité tout entière, le poète comique qu'il a en vue, jamais le philosophe. Diogéne liaërce (III, 10. It, 14, 17) cite, il est vrai, comme appartenant à Epicharme dos vers où la théorie des idées est au moins implicitement contenue : mais dans un savant mémoire lu au Congrès des Sociétés savantes en 1876 M. Denis a établi que nous sommes ici en présence de textes apocryphes.
2. C'est ainsi qu'en exposant la doctrine pythagoricienne Sextus Empiri-
pitaie que la théorie des idées à des génies inconnus, au détrint d'une renommée consacrée par le témoignage unanime lies siècles? Tout au contraire, le pythagorisme peut être cité slvcc raison, ainsi que nous allons nous en convaincre, comme \a doctrine qui permet le mieux de mesurer la réaction du génie propre de Platon contre les influences extérieures.
Lorsque sur la foi de certains passages d'Aristote on rapproche Platon de Pythagore au point d'en faire son disciple et son oontiûuateur, on commet un double anachronisme, d'une part en allribuant au second de ces philosophes des vues qui ne furent jamais les siennes, de l'autre en mettant au compte de Platon des théories qui sous la forme où on nous les présente n'ont eu cours qu'après lui dans son école.
Se persuader que dans la Grande-Grèce, longtemps avant le grand mouvement intellectuel dont la Grèce proprement dite et Athènes en particulier furent le théâtre au v^ siècle, un système de métaphysique proprement dite avait pu se constituer de toutes pièces, c'est méconnaître les lois régulières du développement de l'esprit humain. La distinction entre le monde sensible et un monde idéal était impossible dans le cercle de notions absolument concrètes où se mouvaient les plus anciens philosophes grecs et que les Éléates ont les premiers essayé de briser. Avant Philolaiis, écrit M. Tannery, nul certainement n'a ^Dgé à faire des nombres ou la cause efficiente, ou la cause nialérielle, ou la cause formelle des choses, et Philolaùs lui-môme selon toute apparence ne s'est pas élevé jusqu'à une explicacaiion qu'on doit croire postérieure à la première con<'.eption de la théorie des idées : jusque-là cette formule, les choses sont ^f^ombres, pouvait tout au plus signifier que les choses sont constituées par des combinaisons en proportions définies d'éléments géométriquement figurés. J^ajoute que ce qui fait précisément 1^ faiblesse du pythagorisme, c'est de vouloir enchaîner dans le ^ime système et expliquer de la même façon les formes de la
^^^ {Xf 288) se sert des expressions mêmes qu'emploie toute l'antiquité en Priant du système platonicien.
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matière et les formes de l'absolu, les propriétés réelles d( êtres et les rapports mystérieux des nombres : de tels princS''' pes ne sont applicables que dans le monde des corps, et là mèin^' ils sont insuffisants pour rendre compte de l'existence de la moindre réalités II est donc très probable que cette théorie des nombres n'avait aux yeux des Pythagoriciens qu'une valeur symbolique ; et il est certain qu'elle n'a abouti entre leurs mains qu'à des essais enfantins de définition et de classification.
Les nombres considérés soit en eux-mêmes, soit dans leurs rapports jouissent de propriétés très remarquables, dont l'étude approfondie a suffi à la célébrité de plus d'un savant moderne. Mathématiciens et géomètres, Pythagore et ses disciples avaient découvert quelques-unes de ces propriétés, ce qui les avait amenés à rapprocher par voie d'analogies plus ou moins fantaisistes certains nombres d'une part, certaines notions ou certains êtres de l'autre ^ C'est en cet état que Platon a trouvé leur théorie, et s'il l'applique ou s'en inspire à son tour, il laisse deviner en maint endroit' qu'il y voit tout d'abord un intéressant jeu d'esprit, ce qui ne l'empêchera pas d'associer à son tour dans le Timée les applications des sciences exactes aux rêves les plus hardis de son imagination poétique. Mais en même temps il transforme et ennoblit cette tendance en lui assignant un rôle supérieur et cette fois vraiment fécond. Entre les idées confinées dans le monde intellectuel et les choses que contient
1. C'est le reproche que leur adresse déjà Aristote, Métaph,, XIV, 3, 1090 a 32. — « S*il y a quelque chose au monde d'évident, a dit un moderne, c'est que les propriétés des nombres sont purement mathématiques, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent s'étendre en aucun sens au delà de la sphère des calculs et des mesures sans que jamais il en puisse résulter un effet quelconque sur les objets calculés ou mesurés v.
2. Conformément à l'adage célèbre : Tcô ap:6{i(p icàvT' ènéotxe. « L'esprit de vertige ou d'ivresse qui s'empare facilement des esprits adonnés à l'abstraction fit franchir à l'école pytiiagoricienne tousles degrés qui conduisent d'une vue ingénieuse et vraie à l'absurdité. D'ailleurs il est difficile de dire aujourd'hui si elle avait commencé par être sage ou si elle le devint avec le temps » (Thurot).
3. Par exemple. République, VIII, 546. Il y reconnaît un peu plus de sérieux, Timée, 35 B.
le monde réel, entièrement séparé du premier, le nombre qui semble toucher à la fois à Tun et à l'autre de ces deux mondes lui fournira un trait d'union et un intermédiaire longtemps cherché. Celui qui écrivit, dit-on, sur la porte de son école : Que nul n'entre ici^ s'il n'est géomètre^ avait été conduit par une voie toute naturelle à envisager les recherches et les calculs mathématiques comme la préface des méthodes sévères de la dialectique, comme la préparation la plus opportune à la contemplation de Téternel et de l'immuable ^ : les nombres cessent d'être des principes pour se transformer en autant dlntroducteurs des idées. Il est probable même (bien que nous n'ayons ici d'autre garant que la parole d'Aristote 2) que Platon entré dans cette voie y a fait vers la fin de sa carrière un pas décisif en avant. Les Pythagoriciens avaient surtout envisagé les rapports du nombre et des choses : Platon essaiera de pénétrer les rapports du nombre et de l'idée. S'agissait-il pour lui d'enrichir sa théorie d*un développement nouveau, ou de lui donner une base scientifique qui jusqu'alors lui faisait défaut? le philosophe a-t-il eu l'illusion d'un progrès où nous serions plutôt tentés de découvrir une décadence ? Les textes uous manquent pour répondre à ces questions.
Ici se place au premier rang l'étonnante distinction des nombres idéaux et des nombres mathématiques 3, distinction qui
1. Entre tant de passages, bornons-nous à citer République^ Vil, 527 B, <)i la géométrie est définie ôXxov {^vixtj; icpb; àXr)Oeiav xal àicepyaoTixbv çtXoadçou
t Je ne parle pas ici de ces mystérieux «ypaça 66Y(iaTa que M. Ghaignet ^iifie avec tant de raison de terra ignota.
3. Tandis que ces derniers sont auii^XrjTol (XIII, 7), àSiaçopoi, et (quoique àiSt3xa\ àxtvT|Ta (I, 6) néanmoins TaÛTÔv â>; ev xal cô; ccTiEipa xb icXf^Oo; (Rép,, Vil, 525 A), les nombres idéaux au contraire, objet d'intuition, sont Ev IxoLa- Tov |i4vov (I, 6), où (tjjaSXtjtoI (XIII, 7), ce qui leur ôte leur véritable caractère samérique. }p\ ô{ioei6Et; (I, 991 b 24), ayant par conséquent chacun une sorte d'individualité ou de personnalité distincte, x^^^irzou oOx èv touo), Tcpûroi (XIIL 8), ^x<*^'^ÊÇ "PO irptStepov xa\ tb ûdxepov, etc. Plus on y réfléchit, et moins on voit, même en s'aidant des révélations plus ou moins véridiques d'Aristote, quelle place cette théorie des nombres a pu tenir dans la pensée et dans le système de Platon. « Die Idealzahlen sind vôllig sinnlos in dem Platonischen System, und darum ist es auch noch Niomanden gelungen, einen Sinn hineinzobringen » (Rose). De là cette protestation bien jus-
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portait eD germe, si nous en croyons certains érudits, les troi^ plus grandes découvertes de la science moderne, Talgè — bre, la géométrie analytique et le calcul infinitésimal. Qu9 Platon ait ainsi accru ou diminué les obscurités de son système» il sera toujours vrai de répéter à la suite de M. Fouillée ' : « Platon a eu tort d'abuser des symboles mathématiques : peutêtre même a-t-il fini par les prendre trop au sérieux : mais c'est là une erreur qui ne compromet pas sa vraie doctrine, la doctrine des idées. Le pythagorisme de Platon peut être chimérique : le platonisme véritable n'est pas atteint par la critique d'Aristote ; tant que Platon demeure lui-même, il est dans le vrai : quand il retourne à Pythagore, il est dans le faux. »
Mais cette déviation du platonisme, sur laquelle nous ne possédons d'autres documents que des textes assez obscurs épars dans la Métaphysique, fut-elle, comme on Ta cru longtemps, l'œuvre exclusive de son fondateur? Lorsque Platon mourut, l'alliage entre les anciennes et les nouvelles parties de son système était-il définitivement formé ? ou au contraire la transformation dont il avait en quelque sorte pris l'initiative s'est-elle poursuivie après lui, et bien au delà des limites qu'il aurait voulu lui assigner ? cette seconde hypothèse nous parait éminemment plus vraisemblable-.
Ce sont, à n'en pas douter, les premiers académiciens qui sont coupables, pour s*ètre précipités sans réflexion dans la route qui venait de leur être ouverte. Intelligences d'un rang infé-
tifiée de Teichmûller : « Âus dem alten geistcsstarken Pluto hat man einen elendenschwachsinni$^enPhantasten gomacht. der sinnlose Ëinbildungen seiner eigenen kraftvollen wisscnschaftlichen Erkeniitniss Tor^içezogen batte... Diejenigen, welche das Pythagorisiren des alten Plato so viel iin Munde fûhren, mogen sich im Stillen bekennen, dass sie keine Gedanken dabei hatten, die das Tageslicht vertragen konnten » {Liierarisehe Fehden, I, 239).