‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 6 sur 203 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les chefs-d'œuvre de la philosophie, de la poésie et de Fart ne sont pas des abstractions isolées au milieu du temps et de l'espace. Le génie vient du ciel : mais qui dira ce que peuvent les circonstances extérieures pour favoriser ou comprimer, pour hâter ou retarder sa libre expansion ? L'homme même le plus intérieur, le moins curieux des choses du dehors tient par cent liens invisibles au sol qui le porte, au siècle qui Ta vu naître ; pour ne demander qu'à la méditation ou au raisonnement l'explication de l'énigme du monde, le métaphysicien n'en paie pas moins son tribut, comme tout autre, aux événements dont sa génération est le témoin on subit le contre-coup. Le philosophe semble n'être qu'une incarnation d'idées ; malgré tout c'est une figure vivante, surtout dans l'Athènes de Périclès et dans la Rome de César, où l'homme s'efface derrière le citoyen. De là l'indiscutable importance de la biographie dans l'histoire philosophique comme dans l'histoire littéraire ^

1. « Nous avons étroitement ani la biographie des philosophes à l'histoire de leurs opinions, convainca qa'en fait d'histoire rien n'est arbitraire et Platon, t. I. \

Mais les anciens ont-ils soupçonné toute l'utilité d'une më thode qui replaçant chaque tableau dans son cadre primitif lui rend ainsi à travers plusieurs siècles les vives couleurs d< la réalité ? Sans doute dans la décadence du génie grec, je voiî se multiplier les recueils biographiques; et des auteurs tels que Dicéarque, Héraclide de Pont, Aristoxène avaient sans doute compris à l'avance cette phrase de Cicéron : « En suivant un homme célèbre dans les aventures et les dangers de sa vie, on est agité tour à tour par l'admiration ou l'attente, la joie ou la tristesse, l'espérance ou la crainte ». A défaut de tant de monuments perdus, les Vies parallèles de Plutarque sont là pour nous apprendre jusqu'où est allé en ce genre le talent de l'antiquité. Seulement si Ton eût demandé à ces écrivains ce qu'ils avaient fait non pour charmer ou intéresser leurs lecteurs, mais pour expliquer la vie idéale par les incidents de la vie pratique el pour travailler à cette espèce d'anatomie intellectuelle que des écrivains d'élite ont élevée dans notre siècle à la hauteur d'un genre littéraire, il est vraisemblable que la question fût restée sans réponse. Dans le rapprochement étroit ou plutôt dans la confusion de la légende et de l'histoire, leur sens critique n'était pas assez aiguisé pour ne s'arrêter qu'à la vérité des choses et faire de la biographie, au lieu d'un roman plus ou moins piquant, plus ou moins agréable, ce qu'elle est devenue de nos jours, un ouvrage de patience, de scrupule et d'information infinie.

Il faut le reconnaître, les personnages marquants de Tantiquité avaient entièrement oublié de préparer les éléments de cette analyse personnelle où triomphent à si peu de frais nos critiques contemporains. Dans la période brillante de l'hellénisme, rien de moins apprécié, rien de moins pratiqué que ces révélations interminables, que ces confidences parfois singulièrement apprêtées qu'on appelle Journal intime ou Mémoires dou-

indifTôrent, ot qac les théories les plus générales dépondent plus ou moins du temps et des circonstances au milieu desquels elles naissent et se doTeloppent. » (Cousin, Fragments philosophiques, IX, 69.)

tre-iombe. Personne n'était assez infatué de soi pour croire sa gloire intéressée à ce que le moindre de ses faits et gestes fût retracé à la postérité. Tandis que l'auteur moderne oubliant le mot fameux do Pascal, le moi est haïssable, entre en scène aussi souvent que possible, et prend plaisir à mettre en relief son individualité, l'auteur ancien disparait en quelque sorte derrière son œuvre, sans nous laisser d'autre image de lui-même que celle qui se dégage à son insu de ses écrits : historien ou poète, il voit les choses d*une façon tout impersonnelle. Prenez \AnalHise de Xénophon et les Commentaires de César, ces autobiographies de deux grands capitaines : ce qu^elIes racontent, ce qu'elles célèbrent, c'est l'habileté grecque, c'est le génie romain. Thucydide nous affirme sa passion pour la vérité : comment en douter, quand on sait à quelle hauteur il s'élève pour juger les événements où il a joué un rôle et cette démocratie d'Athènes qui Ta puni d'un insuccès par Texil ? Il eût été mal aux philosophes de se laisser vaincre en désintéressement : aussi, quel que soit le nombre et l'éclat des systèmes qui se sont succédé en Grèce pendant trois siècles, le Discours sur la méthode est une confession qui n'a pas de modèle dans les annales de la pensée hellénique.

Si du moins nous possédions des lettres authentiques signées des grands noms de l'histoire politique ou littéraire I Dans l'abandon de l'intimité, chacun de nous quitte son masque d'emprunt et se révèle- tel qu'il est. Pour ne citer qu'un exemple, on sait l'heureux parti qu'un érudit ingénieux, M. Boissier, a tiré des renseignements épars dans la volumineuse correspondance de Cicéron. Mais dans le domaine épistolaire, surtout chez les Grecs, l'apocryphe abonde, et le critique effrayé renonce promptement à la tâche épineuse de dégager les parcelles de vérité ensevelies sous un pareil amas de fictions.

Voilà une entrée en matière peut-être bien longue pour une étude biographique sur le plus grand philosophe d'Athènes : elle ne sera pas inutile si elle a fait pressentir toute la difficulté de l'entreprise. Non que sur la vie de Platon les documents fassent défaut : il semble même que cette vie soit connue avec

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l'o^: trârî:her :^i divers problèmes, inutile de nous adres ser i I\i::«ri lui-niûaie. Il n'a rien épargné pour exposer às< fa;on les p:irties qu'il jug-rait essentielles dans sa doctrine, lei prin;ipes sur lesquels elle s'appuie, la méthode qui la justifie les •;ou séquences qu'il entend en déduire : en revanche sur si personne', sur son rMe. il semble s'être juré à lui-même de gar derle silence le plus absolu. A peine son nom se présente-t-il une ou deux fois sous sa plume : et là même où par la bouche de Tun de ses personnaires il parait faire un retour sur sa propre carrière ', l'allusion est si vague, si contestable qu'on ne saurait en inférer aucune affirmation précise : grammatid cet tant.

Sans doute un érudit allemand de quelque mérite, Teich* mullcr, s'est avisé de considérer les dialogues platoniciens comme autant d'essais polémiques {Streitschriften) remplis d'allusions aux personnages et aux événements du temps : allusions qu'il s'est appliqué à retrouver, il est vrai avec plus de persévérance et de hardiesse que de véritable succès. Au reste SOS découvertes fussent-elles inattaquables, elles seraient encore bien insuffisantes pour combler les lacunes des biographes ou redresser leurs erreurs, car ce que Platon a le plus scrupu- IcMisoinont ciidié,ce que ses successeurs et ses interprètes nous laisscîiit l(î plus ignonT, c'est précisément ce qui nous offrirait un iutérrl cxci^ptionnel, j(^ veux dire les influences qu'il a subites, les écoles dont il s'est fait Télève, et les circonstances qui

1. Ou II prôtcndu HaMHdoiito (|uo ilans une page célôhrc du Phédon, Platon nviiit raoïintô los plmsoH huccossîvi'm ilo son dôvoloppcinont phUosophiquc : iiiniH iino otudo atlontivo n'mUoriso nuUoiuont cotto conclusion.

oDi décidé de sa destinée ^ Il ne nous reste d'autre refuge que l'hypothèse sur les points où la possession de la vérité aurait pour nous le plus de prix.

Même silence, chose singulière au premier abord, chez les contemporains du grand philosophe. Socrate n'a pas seulement été entouré de son vivant d'amis et d'admirateurs : il a trouvé de nombreux et d'éloquents écrivains pour raconter sa vie et défendre sa mémoire : pareille fortune n'est pas échue à Platon, et je n'en suis point étonné. Le premier^ fîgure saillante, originale, bien faite à coup sûr pour piquer la curiosité, avait vécu constamment en public, sous le regard de la foule, activement mêlé au mouvement général des esprits : par sa fin héroïque il immortalise sa mémoire ; aussi son nom reste-t-il dans toutes les bouches. Le second, au contraire, étranger en apparence aux agitations de l'agora et aux luttes de sa patrie, s'enferme sous les ombrages de l'Académie au milieu d'un cénacle de disciples, tout entier à la contemplation philosophique et à l'enseignement de sa doctrine : Gœthe le comparait spirituellement h un pur esprit égaré sur la terre. Aussi après réflexion n'éprouvet-on qu'une demi-surprise à constater qu'il est à peine nommé par les grands hommes, politiques, orateurs ou historiens du temps.

Qu'était-ce que ce HepiSeiTuvov ou *Ey3C(à[j!.wv IlXàToivoç que nous voyons attribuer à Speusippe^? Simplicius qui cite deux fois '

1. Quelques-uns de nos lecteurs s*é tonneront de cette assertion en songeant aux Lettres habituellement publiées sous le nom de Platon. Il ne saurait entrer dans le plan de ce travail de les examiner ici Tune après l'autre, afin d'en déterminer avec précision le degré de valeur et d'authenticité : une pareille tâche réclame nécessairement une dissertation spéciale dont on trouvera les conclusions résumées dans notre second volume. Sauf de très rares exceptions, les critiques sérieux s'accordent aujourd'hui à les rejeter comme apocryphes. Il en est d'entièrement controuvées, d'autres paraissent l'œuvre de platoniciens instruits du rôle joué par leur maître ; mais on comprend que ces dernières elles-mêmes ne puissent être invoquées qu'avec une prudente résorve à l'appui des faits qu'elles attestent.

2. Diogène Laërce, III, 1 ;IV, 2, il. On sait qu'on appelait Tteptfietirvov le repas qui suivait immédiatement les funérailles et auquel assistait toute la famille du défunt.

3. Dans son commentaire du Traité du ciel, 470 > 27 : SevoxpiTT); év tû

une biographie de Platon par Xénocrate avait-il entre les mains une œuvre d'une irrécusable authenticité? Quel était l'objet de la dissertation d'Hermodore Ilepl IlXxTcdvo;? Autant de questions queTérudition contemporaine se pose sans les résoudre : toutes ces œuvres ont péri et cependant elles émanaient de témoins oculaires : Speusippe notamment, neveu de Platon, héritier de son patrimoine et, si cette expression n'est pas trop moderne, de sa chaire à Athènes, était désigné à l'avance pour servir de biographe au fondateur de l'Académie K

Reste Aristote : mais ce philosophe, si préoccupé dans ses divers écrits de combattre le système platonicien, daigne à peine nous transmettre deux ou trois renseignements biographiques sur le maître aux leçons duquel il avait, dit-on, assisté plus de quinze ans. Diogène Laërce cite à côté d'une Vie de Platon par Aristoxène *, son Eloge par un certain Gléarque : et ce qui prouve que Platon avait attiré l'attention des érudits de la période alexandrine, c'est la phrase suivante d'Aulu-Gelle ' : « Qui de Xenophontis Piatonisque vita et moribuspleraqueomnia exquisitissime scripsere. » Rappelons en passant les indications éparses sur cette matière dans Gicéron, Plutarque et Elien, et nous aurons la nomenclature à peu près complète des sources où ont puisé les seuls écrivains qui aient survécu*.

G'est d'abord Diogène Laërce, lequel consacre à Platon un livre tout entier, le III®, de son Histoire philosophique, honneur qu'il n'a fait à aucun autre, sauf Epicure: puis Apulée, dans le préambule qu'il place en tète de sa dissertation De habitudine

TCEpl nXaTtûvoc ptou, et 474 * 12 : SevoxpaTr,; èv toî; uepl toO IIXôtcovoc ptou YeYP<3(P^{^^vot;. Il est à remarquer qu'aucun écrit de ce genre ne figure dans le catalogue des ouvrages de Xénocrate.

1. Les anciens nous le représentent en possession de ce que nous appellerions volontiers « des papiers de famille », domeslicis instructum documentis,

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