Cf. Eusèbe» Prép. évang.» XV
3. Nuits attiques, XIV, 3. Au premier rang de ces écrivains Elien plaçait Favorinus, qu'il cite avec la môme complaisance qu'Athénée.
4. On cite parmi les ouvrages analogues qui sont perdus un *r7tôfivY||ia IIXdtTtrtvoc, composé par Harpocration, élève du nôo-plalonicion Atticus, et une Vie de Platon par Zozime. — Dans ses Quœsliones Abulfaragianse, Roper a inséré une dissertation sous ce titre: De lïonaini vita Platonis.
doctrinarum Platonis : en troisième lieu Olympiodore, auteur probable, sinon certain de la Vie de Platon annexée à son commentaire du Premier Alcibiade, enfin un fragment anonyme qui n'est qu'une reproduction à peine modifiée de la rédaction d'Olympiodore *.
Sans doute six et huit siècles séparent ces divers auteurs du temps où vivait Platon : mais ils ont pu et dû se préoccuper de donner à leurs récits un caractère authentique et original par un recours judicieux aux travaux de leurs devanciers. Diogène Laërce , par exemple, ne nous affirme-t-il pas qu'il a recueilli avec un soin jaloux tout ce qui intéressait Platon ^7 II semble donc qu'il n'y ait aucune témérité à s'en remettre à leurs assertions.
Illusion commode, mais bientôt détruite I Qu'on pénètre au fond des choses, et Ton ne tardera pas à s'apercevoir de certaines divergences capitales, de certaines contradictions môme, et plus on avance dans cet examen, plus on se heurte à un manque absolu de critique. C'est de toutes mains que ces biographes ont pris ou reçu leurs matériaux, sans choix, sans discussion, sans contrôle. Olympiodore et son émule, en dignes néo-platoniciens, transforment Platon en une sorte de demi-dieu et font de sa vie un mythe où chaque événement, bon gré, mal gré, doit être le symbole d'une grande idée. Apulée n'est qu'un
1. En publiant pour la première fois cette biographie anonyme dans le 5» cahier de sa Bibliothek der alten Literntur und Kunst (1789), Heeren rapportait qu'elle avait été découverte en tète d'une Introduction à la philoso' phie de Platon, conservée dans un manuscrit du x' siècle, et il ajoutait : « Ad auctorem quod attinet, neque nomcn ejus opusculo praeûxum est, neque in ipsa scriptiuncula unde certum quid ,do eo constitui posait, quidquam occurrit : quanquam eum ex grege illo Ncoplatonicorum fuisse, qui primis post Christum natum sseculis orbcm terrarum inundabant, et omne genus scribendi et variag supcrstitiones et vana quibus indulget commenta de nu< merorum vi et ratione satis ostendant ». Un autre critique allemand
traite ce fragment de « bôchst verdachtig, ungriechisch und ungrammatisch. »
2. Voici ses propres expressions (IV, 1): Tôt ptèv uepi TlXàttùvo; ToaaOra >5v £t; TÔ SuvocTov r,{i7v oruYa^ayeiv çiXotcovu); 6ietXr,9a9c za Xey^tteva neçX xàvSpbc. On sait que ce compilateur nomme plus de quarante auteurs dont il s'est servi dans la rédaction de son propre ouvrage.
bel-esprit du temps de la décadence, etDiogèiie|Laërce, malgré une érudition incontestable, commet tant de méprises, tant d'erreurs notoires qu'on se défie involontairement môme de ses affirmations les plus vraisemblables ou les mieux établies ^ Montaigne disait finement de lui : « Que n*est-il plus étendu ou mieux entendu I »
Peut-être s'attend-on à rencontrer ici une discussion approfondie du mérite et de la valeur de chacun des écrivains cités en témoignage par ces divers biographes : mais outre que cette tâche entraînerait des digressions presque infinies, d'autres déjà^ s'en sont acquittés avec un soin si minutieux et une si réelle compétence que le sujet peut paraître épuisé, 11 y a d'ailleurs quelque péril à vouloir en ces matières trancher tous les problèmes à l'aide de quelques appréciations générales. Tel historien, véridique d'ordinaire, a pu se rendre coupable d'une grave méprise: tel autre, sans le moindre souci d'exactitude, a pu nous conserver une indication précieuse que rien n'autorise à rejeter. Aussi nous paratt-il préférable d'instituer un débat spécial pour chaque cas particulier, et partant, de nous borner ici à quelques réflexions.
Les anecdotes, cette menue monnaie de l'histoire, empruntent à' leur authenticité un prix parfois inestimable; mais il est superflu aujourd'hui d'insister sur ce qui manque aux recueils de ce genre que nous a légués l'antiquité. Il lui est arrivé plus d'une fois depuis Xénophon et Thucydide do traiter assez légèrement la gravité de l'histoire, même écrite par des contemporains. Nul n*a protesté contre le vers de Juvénal :
Quidquid Qrœcia mendax Audet in historia.
Dès lors qu'attendre de chroniqueurs frivoles, de compila-
1. Veut-on connaître le jugement de Schlcicrmacher sur cotte partie de l'œuvre de Diogcne Laércc ? II s'appelle « ein rohcs, ohnc ailes Urtheil zusammengeschriebenes Machwerk. »
2, Citons notamment Stelnbart, Plato's Leben (p. 4-31 : Quellen fUr Plaio*s Leùen.)
leurs plus avides d'amuser que d'instruire leurs lecteurs, surtout quand ces lecteurs de leur côté sont prêts à croire sur parole les plus flagrantes invraisemblances? « Partout des prodiges et des fables: c'était l'esprit du temps ; il fit d'abord la tradition, et la tradition fit l'histoire ^ »
L'antiquité hellénique aimait, on le sait, à traduire ses croyances par des légendes et à substituer aux faits de séduisantes allégories : telle fut l'origine de sa mythologie tout entière. Plus un personnage est célèbre, plus sont nombreuses les aventures accumulées sur sa tôte, les fables prodiguées sur sa vie; moins il a de points de contact précis avec l'histoire, pîus l'imagination se donne libre carrière^. Ce mélange du vrai et du faux, cette absence de tout critérium décisif permettant de distinguer sûrement entre Tunet l'autre, voilà ce qui jette le critique moderne dans d'étranges perplexités : tout accepter et tout répudier sont à ses yeux deux partis également déraisonnables; et par quel art divinatoire atteindre et s'arrêter à ce juste milieu qu'Aristote eût décoré du nom de vertu ?
Encore si l'érudit n'avait à se défendre que contre des inventions gracieuses ou plaisantes: mais il se trouve en présence d'insinuations perfides, d'attaques malveillantes. La rançon
1. V. GDusin. — Veut-on à l'appui un exemple dont l'analogie est incontestable? i< Les auteurs anciens se sont plu à charger la vie d'Hippocrate d*une foule de récits ou purement légendaires, ou tout à fait absurdes, et à transformer ainsi ce grand homme en personnage de roman. Dans la légende hippocratique, il y a doux parts, celle du vraisemblable, et celle du faux: dans cette dernière renchérissant les uns sur les autres, les biographes n'ont su éviter ni les contradictions les plus choquantes, ni les anachronisraes les plus évidents. Bref, aucun des monuments écrits où se trouvent les actions qu'on prête à Ilippocrate ne peut soutenir victorieusement répreuve de la critique. Il n'en est pas un qui offre le moindre degré do conûance et qui repose sur le plus petit fonds do vérité » (Daremberg, Journal des Savants, 1851). Ajoutons que le biographe moderne de Platon n'est pas tenu absolument à la même rigueur.
2, « Man wird sich doch wohl von dem Wahne Irennen niûsscn, als bosiissen wirwirklich eine Biographie des Platon, und nicht vielmchr nur einen biographischen Mylhus, der in gcschichllichor llinsicht genau so viel und 80 wenig bcdoutet, als irgend ein au den Nameii einos grosson iMaiines sich anschliessender Sagenkreis. » (Von Stein, Sieben Bûcher zur Geschichle des Platonismus, II, p. 178.)
obligée de la gloire, n*est-co pas la curiosité indiscrète des contemporains d'abord et plus tard de la postérité, n'est-ce pas surtout cotte jalousie qui se plait à rabaisser ce qu'elle désespère d'égaler? Bien avant nos temps modernes une littérature de troisième ordre, sans beaucoup de profit pour elle ni pour personne, a aimé à faire collection de petits travers en vue de diminuer le prestige des grands noms. Un ancien* Ta dit avec raison : « C'est le propre de la gloire d'avoir autant d'envieux que d'admirateurs. » Forgée par le dépit ou Tanimosité, propagée par la crédulité et l'ignorance, la calomnie ne tarde pas à prendre place dans l'histoire, et personne ne se présente pour faire justice de cette usurpation. Ces bons mots perfides sont répétés pour ce qu'ils ont de piquant et d'ironique par ceux même qui s'abstiennent d'y ajouter foi. On connaît l'étroite union du théâtre et de la vie publique dans Tantique Athènes ; or les poètes de la moyenne et de la nouvelle comédie ne sont que trop portés à livrer aux risées de leur parterre les philosophes, leurs inconséquences, leurs contradictions, et la malignité populaire prend à la lettre les boutades de ces censeurs improvisés. Platon n'a pas été épargné^ et quand plus tard nous aurons à apprécier son caractère, il sera nécessaire d'écarter maint témoin à charge pour cause d'incompétence ou de mauvaise foi. Disons cependant que pour n'avoir aucune base solide.
1. Sénèque, De vila beata. Ce mal commun à tous les peuples avait atteint dans la Grèce de la décadence les proportions d'un véritable fléau. Gicéron déjà fait cette remarque : u Sit ista in Graecorum levitate pervcrsitas, qui maledictis insectantur eos a quibus de veritate dissentiant » {de Finibus, II, 25). La calomnie finit même par devenir Tarmo favorite des écoles en lutte. Cf. Plutarque {Nonpossesuav. vivi sec. Epie. Il, 1086 D) et Athénée (V, 220 A).
2. Un de ses plus récents biographes, après avoir rappelé le témoignage de Speusippe, ajoute : a Daneben gehteinc trubere Strômung lier, entsprungen theils aus dom cinseitig strengen Urtheil politischer odor philosopliischer Gegncr, theils aus der ncidischcn Verkleinorungssucht personlicher Feinde, verslàrkt durch den Spott der Komodie, durch die herabsotzonden Urtheilo einiger Uistoriker, genahrt durch den eigcnthumlichen Hang der Griechen zur Fabelei und Fâlschung und durch die unermi'idlicho Anekdotensucht unkritischer Litcraten. n Au premier rang de ces «collectionneurs de rognures scandaleuses » briUe le compilateur Athénée.
INTRODUCTION ii
épigrammes et sarcasmes dans l'Athènes d'autrefois aussi bien que dans le Paris du xix® siècle n'en servent pas moins à jeter quelque jour surPétat de l'opinion. C'est ainsi, écrit Teichmiiller, que les étranges déformations subies par les images que réfléchissent certains miroirs nous éclairent merveilleusemeot sur les vraies lois de l'optique.
Toutes sommaires qu'elles soient, ces considérations permettent de mesurer les devoirs sérieux qui s'imposaient aux biographes modernes de Platon. En a-t-on toujours tenu compte ? 1] fut un temps, et ce temps n'est pas très éloigné de nous, où dans toutes les questions d'histoire ancienne la tradition reçue régnait en souveraine : nul ne songeait à lui demander ses lettres de créance. Les mêmes assertions se retrouvaient sous toutes les plumes, sans autre différence que l'esprit plus ou moins piquant dont on assaisonnait leur reproduction. Depuis un demi-siècle, la science est revenue de ses illusions. Une critique infatigable s'est donné la mission de porter partout la lumière : et pour ne parler que de la philosophie, tous les systèmes ont été étudiés, analysés dans les textes authentiques laborieusement restitués : au vague des connaissances antérieures ont succédé des notions précises, intéressantes quand elles s'accordent avec la science moderne, plus intéressantes encore quand elles s'en séparent ou la contredisent.
Mais par une anomalie étrange les biographies anciennes continuent, dans notre pays surtout, à jouir largement du bénéfice de la prescription. Pour excuser cette fâcheuse condescendance, avouons que jusque dans le domaine de l'anecdote les Grecs ont su se montrer artistes : leurs récits sont pleins d'attrait et à défaut de la certitude qui leur manque, certaines pages de leur histoire s'imposent en quelque sorte par un charme tout particulier. Aussi dès que la critique ne se croit pas autorisée à rejeter l'ensemble, elle se hâte de passer condamnation sur les erreurs de détail, sans cesser pour autant de les reproduire. Il serait temps cependant de procéder en ces matières à une révision sévère, inspirée uniquement par la
préoccupation du vrai. Que vaut chaque témoignage? Tel fait est-il démontré? Tel autre est-il vraisemblable? De sérieux motifs ne laissent-ils pas soupçonner ici Tignorance d*un compilateur, là l'enthousiasme aveugle d'un disciple, plus loin la malveillance déloyale d'un adversaire ? Pour trancher avec sûreté ces difficiles problèmes, ce n'est point toujours assez d'une connaissance raisonnée du monde hellénique, et de la pratique des vraies méthodes ; il faut en outre une sorte d'intuition dont un petit nombre d*érudits sont seuls capables ^
C'est ainsi que Tennemann écrivant sa Vie de Platon a mérité le reproche d'avoir tiré des données incertaines de la tradition une sorte de roman psychologique. Grote se fait l'écho docile de Diogène Laêrce et d'Olympiodore, sans en excepter les puérilités dont ils accompagnent leur récit. Steinhart' enfin conçoit le caractère de Platon d'après sa doctrine métaphysique et morale, et les yeux fixés sur cet idéal, admet ce qui le confirme, et rejette ce qui le dément. Il nous a tracé de la sorte une image éloquente et, à ne prendre que les grands traits, assez fidèle de l'illustre disciple de Socrate ; mais sa méthode n'est pas celle d'une critique absolument impartiale.
Après ces trois érudits et bien d'autres qu'il est inutile de passer ici en revue ^, nous abordons à notre tour la même
1. a Durch zwei Mittel ersetzt aile Historié die Mângel ihrer Quellen, ihre Verfâlschung und ihre Dûrftigkeit : durch Kritik und Divination. Beide sind Kunste zu denen man sich allerdings an Mustern bilden kann und dio man verstohen muss um auch nur ûber das, was geleistet ist, zu urtheilen : ohne Beruf und Erweckung Kann es Kcinem mit ihnen gelingen. » (Niebuhr)
2. Plato's Leben^ Leipzig 1873, ouvrage posthume du savant critique.
3. Citons toutefois à titre de curiosité : 1« La Vie de Platon^ écrite dès le milieu du xv« siècle par Guarini de Vérone pour Philippe de Milan et conservée manuscrite à la bibliothèque de Florence. Ayant promis à ce prince des éclaircissements sur les dates de la vie de Platon, il lui dit dans sa Préface: « Non contcntus autom promissa tantum reddcre, ut accumulatius hocîes alienum tibipersolverem, ejus virigenus, vitam ac nonnulla ad divina ejus studia pcrtiuentia coiijunxi. » — 2o La Vie de Platon escrile en vers frari' çais par Jean-le-Masle, Angevin, Paris, 1512, publiée à la suite d'une traduction et d'un commentaire du Criton, Cette vie ne comprend pas moins do 552 vers de dix pieds, composés avec toutes les licences alors autorisées par Tusage.
tâche. Aurons-nous le secret d*étre original sans dénaturer les faits, précis sans nous interdire des échappées à travers Thisioire de la société et de la civilisation d'Athènes ? Réussirons- BOiis à étendre sur ce terrain le domaine de ce qui doit être lenu pour certain? Trois points surtout fixeront notre attention : l'éducation philosophique de Platon, ses voyages à Tétraoger^ la fondation et les premières vicissitudes de son école. Traiter notre sujet d'une manière à la fois nette et sobre, en écartant les détails qui ne constitueraient qu*un inutile inventaire, en mettant en relief ceuiL qui ont une signification et une importance véritables, telle est notre règle et notre ambition .