‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 68 sur 203 · Dion, il · texte numérisé non relu

Dion, il

3. Ibid. : ToO Atcovoc twv X^ytov xoO nXiTOjvo; eanv ouoriva; uicotnretpovTOC* Si, dans cette phrase, on pouvait interpréter le mot X^yot par (( dialogues », on en tirerait la conclusion que quelques-uns au moins des écrits de Platon, et sans doute d'assez importants, furent de bonne heure connus en Sicile.

et de l'entendre. Il part aussitôt pour Athènes un grand nombre de lettres de la part de Denys, accompagnées de nombreuses sollicitations de Dion auxquelles s'ajoutent celles des Pythagoriciens d'Italie*.

Tout autre eût pu être flatté d'être l'objet de démarches aussi pressantes et aussi honorables. La première impression de PiatOQ, oo doit le croire, fut tout opposée, et rien n'est plus vraisemblable que les longues hésitations prêtées au philosophe par l'auteur de la septième lettre, avant qu'il se rendit à l'appel de ses amis et à la séduction de ses propres illusions. Pourquoi, faisant violence à ses goûts, eût-il quitté, pour redescendre dans l'arène politique, « ce temple des sages )),dont Lucrèce vantera plus tard l'inaltérable sérénité ? Pourquoi eût-il renouvelé une expérience dont il devait cette fois, instruit par le passé, prévoir et redouter Tinsuccès ^ ?

Il est probable que, dans Tentourage du philosophe, on lui reprochait vivement son Impuissance avouée à réaliser l'idéal politique dont son intelligence était éprise. Plus son imagination prêtait de grandeur et de stabilité à la cité fondée sur ses principes, plus il était mis en demeure de prouver qu'elle était autre chose qu'une séduisante utopie^ Or d'une part,

1. M. Duruy, dans son Histoire de la Grèce, n'a-t-il pas cédé trop aisénwnt aa désir d'établir un rapprochement ingénieux, lorsqu'il considère ce double appel de Platon « comme un hommage volontaire ou forcé rendu à l'opinion publique dont les philosophes étaient alors, comme ils le furent ^8 notre xYiii* siècle, les représentants et les organes. » Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que l'opinion publique no devait pas avoir ^n bien grand poids à la cour des tyrans de Syracuse ou mémo de Caprine de Russie.

2. De bonne heure la jalousie a essayé de donner une explication aussi peu honorable de ce second voyage de Platon en Sicile que du premier. Citons entre beaucoup d'autres textes Thémistius, Orat. XXIII, 285 G : 'Eict XP^iiuffi XXI xpaicéZi), et le mot railleur do Diogènc le cynique (dans Elien XIV, 33).— Les Pères de TEglise, ceux du moins qui nourrissaient le plus d'hostilité contre la sagesse grecque, ont accueilli sans la vérifier cette étrange accusation. TertuUien, traduisant à la lettre une phrase de Tatien (Dwc. contre les Grecs, 2) écrira : « Plato Dionysio ventris gratia venditatur » {Apologétique, 46).

^- On dit qu'il se trouva plus tard, .dans l'empire romain, des platoniciens assez épris de Tidôe du maître pour aller en tenter la réalisation au

témoin de la décadence des institutions athéniennes, ennemi-né du gouvernement démocratique, il est naturel que Platon ait cherché hors de sa patrie un terrain plus propice à ses projets de régénération sociale : de l'autre, en Sicile, à l'avènement d'un nouveau règne, il semblait que la guérison d'un seul homme, la tète du corps politique, suffit pour ramener la santé dans Tile entière *- Platon ignorait que Syracuse était depuis longtemps la proie de factions ardentes et sauvages, et Dion ne cessait de lui répéter que son ami Denys le Jeune partageait son propre enthousiasme pour la philosophie et se prêterait de lui-même à toutes les réformes. Quel temps plus fa- Yorable attendre ? ajoutait-il : hâtons-nous de mettre à profit les avances de la Providence. De son côté, Platon pour chasser les souvenirs importuns de son premier voyage, devait se dire : Denys l'Ancien était une âme fermée aux conseils de la sagesse par une longue habitude du pouvoir et Tabus invétéré du plaisir : son successeur est jeune encore et la philosophie peut légitimement espérer de faire de lui un souverain modèle ^. N'est-ce pas la situation de Fénelon, bien convaincu par l'évidence des faits qu'il n'y avait pas à lutter contre l'absolutisme de Louis XIV et travaillant avec d'autant plus d'ardeur à préparer à la France^ dans la personne du duc de Bourgogne, le gage d'un meilleur avenir ?

milieu de tribus encore barbares : l'expérience seule pouvait prouver à Platon ce qu'il y avait de chimérique dans ses conceptions politiques.

1. Plutarque, Dion, 11. G*est précisément ce qu'on lit dans la septième lettre (H28 B) : El îtoté tiç xà ôiavoTjôévxa irepi v6|jici)v te xal iroXiTeîa; àuoTe>£rv âicixeiprj<roi, xal vjv netpatéov eîvai * icetexaç yàp eva jiivov Ixavûc icavra èlcipT*^" ixévo; èffoipnrjv i^cL^, — Cf. Diog. Laërt., III, 21, et Thémistius, Orat. XXVII, 215 B.

2. N'y a-t-il pas dans le passage suivant des Lois (IV, 799 E) comme un écho des réflexions auxquelles Platon dut alors se livrer : « Législateur, dis-nous quelles conditions tu exiges et dans quelle situation tu veux qu'on te remette un Etat pour pouvoir te promettre du reste de lui donner de sages lois? — Donnez-moi un Etat gouverné par un tyran : que ce tyran soit jeune, qu'il ait de la mémoire, de la pénétration, du courage, de l'élévation dans les sentiments; et, afin que toutes ces qualités puissent servir au dessein que je me propose, qu'il possède, en outre, cette modération qui doit accompagner toutes les parties de la vertu ».

PLATON APRES LA MORT DE SOGRATE i83

Ces considérations et d'autres semblables triomphèrent à

\a &n des résistances de Platon, et laissant la direction de

V\cadémie, à un de ses disciples, Hermocrate, il s'embarqua

une seconde fois pour Syracuse accompagné de Speusippe,

son neveu. La fortune parut d'abord lui sourire. « Dès la

première rencontre, écrit Plutarque S on a pour lui des égards

et des honneurs étonnants. Â la descente de la trirème, il trouve

un char royal magnifiquement orné. Denys offre un sacrifice

comme pour l'événement le plus heureux de son règne. La

simplicité du repas, l'appareil modeste de la cour, la douceur

du tyran dans chacune de ses audiences font concevoir aux

citoyens de merveilleuses espérances de changement. Un élan

emporte tout le monde vers les lettres et la philosophie : le pa~

lais royal est semé partout de la poussière où l'on trace des

figures géométriques. »

Une transformation aussi prodigieuse était trop factice pour que cet heureux début pût durer longtemps. Denys le Jeune était une nature à la fois faible et violente, mélange de bonnes intentions stériles et de passions insatiables, faisant des coquetteries à la philosophie jusqu'à l'heure où de la théorie il fallait passer à la pratique. De plus, il fut aisé aux ennemis de Dion d'exciter la jalousie du tyran contre ce sophiste athénien plus puissant à lui seul et plus redoutable que ne l'avaient ^té jadis pour Syracuse les armées de Nicias et d'Alcibiade. On savait que Platon avait en Dion un fidèle protecteur : c'est contre ce dernier que se déchaîna l'orage. Quatre mois après Tarrivéedu philosophe ^, les intrigues de Philistc et de ses parti- 8^s aboutirent à jeter Dion en exil. La tyrannie de Denys D'eutdès lors plus de contre-poids, et Platon, qui ne se sentait pas en sûreté à Syracuse, n'attendait que l'autorisation de résiner Athènes. Mais le tyran redoutait des révélations im-

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