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CE qu'était l'école de PLATON

Les hommes vraiment supérieurs n*ont besoin ni des éloges ni des applaudissements de leurs contemporains pour passer à la postérité. La trace lumineuse qu'ils laissent sur leur passage suffit pour qu'à une distance même de plusieurs siècles ils ne cessent pas d'attirer les regards. Mais à côté de ceux dont la carrière tout entière appartient à l'histoire, il en est, et le nombre en est grand dans l'antiquité, dont le rôle social, si marquant qu'il fût, ne peut plus être aujourd'hui que deviné.

Tel est le cas de Platon, professeur de philosophie. Sur la plupart des points qui nous intéressent, les renseignements précis dont nous serions avides manquent entièrement. Luimême, semble-t-il, est ici le premier coupable : ne garde-t-il pas en effet le silence le plus complet sur sa personne et sur son œuvre ? Dans ses écrits aucune allusion à l'établissement ou au régime intérieur de son école, moins encore à sa décadence ou à sa prospérité. Le mot d'Académie se rencontre une fois sous sa plume, mais comme au hasard. C'est au début du Lysis où nous voyons Socrate, préludant par une coïncidence curieuse aux destinées de la philosophie grecque, se rendre

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par le chemia qui suit les murs de la ville, de l'Académie au Lycée. Il est vrai que, donnant presque partout le premier rAle à son maître, Platon ne pouvait se permettre des révélations personnelles qu'au prix de graves anachronismes ^

D'un autre côté, aucun de ses contemporains n'a étudié, aucun du moins n^a peint en lui le chef d'école ^. La grande littérature ne compte en somme que peu de représentants dans la première moitié du iv® siècle, et le plus grand nombre des compilations historiques ou biographiques rédigées à cette époque ou dans l'âge immédiatement suivant a péri. L'éru* dition moderne est donc réduite à des conjectures inspirées, je n'ose pas dire justifiées, par certains récits d'une date postérieure. Aussi malgré l'intérêt exceptionnel du sujet, les historiens de la philosophie les plus autorisés, Zeller et Grote par exemple, consacrent à peine trois pages à l'école de Platon, tandis que d'autres auteurs se contentent d'une sèche mention.

Serait-il impossible de combler cette lacune, sans confondre â la légère des inductions légitimes et d'arbitraires hypothèses ?

Nous avons vu dans un chapitre précédent qu'il n'y a aucune raison sérieuse pour contester la présence de Platon ^n Egypte et en Italie.

Or le premier de ces pays était, nul ne l'ignore, la terre

^es écoles sacerdotales et des initiations mystérieuses, et les

Xivres Saints sont d'accord avec les écrivains du paganisme

yovLT décerner à la science égyptienne des éloges tout particu-

i. La septième des lettres attribuées à Platon, document précieux à plus d'an titre, quelle que soit d'ailleurs l'origine qu'on lui assigne, nous donne ou prétend nous donner sur d*autres points des indications minutieuses : de l'Académie, de l'école de Platon il n'est pas mémo question. L'autour de VAxiochus mentionne parmi les terreurs suspendues sur la tête du jeune homme « le Lycée, l'Académie, et les biltons dos gymnasiarques » (3G6 E). On sait que ce dialogue avait été placé par les anciens eux-mêmes au nombre des apocryphes : il date sans doute d*une époque voisine de la mort de Socrate.

2. Le silence de Lysias et de Démosthéne s'explique sans peine : en revanche on ne peut que s'étonner de celui d'Isocrate et de Xénophon. Platon, t. L 14

liers. « Sous la dénomi nation de Thot, que Champollion traduisait par « congrégation », les prêtres égyptiens fornaaient un véritable institut, une véritable académie... C'était le foyer de cette sagesse qui a étonné les nations et que les écrivains de tous les siècles ont saluée de leurs hommages ^ »

En Italie, à défaut du spectacle tout semblable que lui eût offert la société pythagoricienne au temps de sa splendeur, Platon dans la Grande-Grèce put en recueillir du moins le vivant souvenir. Ses propres paroles dans la République^ attestent qu'il connaissait et admirait cette réunion tout à la fois politique et philosophique, sorte de couvent où un petit nombre d'initiés était soumis à une règle de vie austère. 11 n'avait pas suffi à Pythagoredu silence imposé à ses disciples, de cette réglementation excessive complaisamment exposée par Âulu- Gelle : pour mieux protéger ses théories contre toute indiscrétion profane, il avait adopté un langage symbolique, dont il se réservait Tinterprétation, ne laissant au vulgaire que l'image superstitieuse.

Or l'expérience disait à Platon qu'il ne fallait transporter en Grèce ni la caste savante des prêtres de l'Egypte, ni les conciliabules secrets des Pythagoriciens. Le génie tout démocratique d'Athènes réclamait quelque chose de plus ouvert, de moins mystérieux; au lendemain de la conjuration des Quatre-Cents et de la tyrannie des Trente, de pareilles tentatives étaient condamnées à Tavance, et Platon l'ignorait moins que personne.

Devait-il en revanche, h l'exemple de ces sophistes contre lesquels il a épuisé tous les traits d'une mordante ironie, parcourir les villes et les bourgs de la Grèce? Ces pérégrinations oratoires, occasion sans cesse renouvelée d'ovations éphémères, ne sauraient convenir à qui veut faire pénétrer dans les esprits un corps complet et durable de doctrines. Construire à grands frais de rhétorique des périodes retentis-

i. Guiraud, Enryclopédie du xix* siècle. 2. X, 600 E.

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santés, émerveiller son auditoire par des assonances habiles ou des morceaux d'apparat savamment ordonnés, Platon assurément en était capable ; mais cet art stérile n'obtenait de lui qu'indifférence ou mépris K Faire luire la vérité dans les intelligences, fortifier au fond des cœurs les convictions qui éclairent et ennoblissent la vie, voilà aux yeux du disciple de Socrate le rôle par excellence du philosophe, voilà sa première ambition.

En outre, sa dignité ne pouvait s'accommoder de cette chasse à la jeunesse, comme il s'exprime lui-même, de ce trafic de la science, tel que l'avaient imaginé les Prodicus et les Gorgias, tel que le pratiquaient sans doute encore sous ses yeux leurs émules et leurs continuateurs : il lui répugnait de s'abaisser à une propagande où l'avidité personnelle ne se dissimulait qu'à demi sous de spécieux dehors. Socrate et Platon ' s'indignent l'un et l'autre de ces contrats entre celui qui donne et celui qui reçoit le bienfait de Tinstruction, contrats que nos sociétés modernes, établies sur d'autres bases, ont inscrits sans hésiter dans leurs usages et leurs lois. Ils enseignaient sans rétribution % sauf à accepter à l'occasion les présents de leurs amis ; mettre à prix son habileté dans la statuaire ou dans Téloquence était chose admise; mais spéculer sur la morale, faire de la philosophie parade et marchandise ^, passait alors pour illibéral au premier chef.

1. Il semble que dans quelques lignes de la République (VI, 499 A) Platon ait très bien défini son œuvre par opposition à celle des sophistes : « On n'a point encore assisté, dit-il, à des entretiens d'hommes vraiment libres «t vertueux, où l'on cherche la vérité avec ardeur par toutes les voies possibles, dans la seule vue de la connaître, où Ton no parle ni par esprit do convention ni pour montrer son éloquence, où Ton rejette bien loin tout ce <{m sent les vains ornements et la fausse subtilité. »

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