Voir notamment les premières pages du Grand Hippias
3. Diogène Laërce, IV, 2, dont on peut rapprocher l'auteur de la Vie anonyme : Tb yàp ji-n ii:\ pL'aOfj) C'.caTxeiv, r,6ixov ov, 7;po>To; e-jpev .L'exemple fut suivi par ses premiers successeurs, dont lf»s hofioraires furent prélevés uniquement sur la fortune commune, accrue de legs faits par des élèves ou des amis généreux. Il faut attendre le règne do Vcspasien pour voir les professeurs de philosophie d'Athènes recevoir un traitement du fisc impérial.
4. G^est l'expression même dont use Gicéron pour caractériser l'enseignement des sophistes : « Ostentationis et qusQstus gratia pbilosophari. »
Nous avons déjà parlé précédemment des nombreux moUrs qui détournaient Platon de recommencer par des voies identiques Tœuvre de Socrate. Il avait suffi à ce dernier, moraliste populaire avant tout, de répandre autour de lui]son esprit, et dans une certaine mesure sa méthode; Platon, aristocrate de naissance et de tempérament, orateur et métaphysicien, avait un système complet à exposer et à défendre contre des objections lesquelles, nous en avons la preuve, ne tardèrent pas à se produire. Et voyez les conséquences de cette diversité de vocation. Tandis que par la liberté de ses démarches et de ses paroles, Socrate s*est créé des ennemis publics que rien n'a pu désarmer sinon sa condamnation et sa mort, les vicissitudes intérieures et extérieures de l'histoire d'Athènes ne paraissent pas avoir troublé un seul instant la paisible carrière de Platon. En revanche, le premier a eu des amis dévoués et enthousiastes et il expire dans sa prison au milieu de ses disciples en pleurs : le second semblable à un illustre philosophe de notre siècle, lui aussi chef d'école, n'exerce sa supériorité intellectuelle qu'en provoquant des résistances, et sa vieillesse est attristée par des défections de plus d'un genre.
Si la démonstration qui précède est exacte, c'est bien une nouveauté que Platon tentait à ce moment à Athènes. N'est-il pas intéressant de se demander quel appui ou quel obstacle ses projets allaient rencontrer dans les habitudes et les mœurs de sa patrie ? Est-il vrai que son école soit une création sans rapport aucun avec le milieu social auquel elle était destinée? ou au contraire certaines conditions n'étaient-elles pas réunies pour préparer son succès ?
Pour trancher cette question, il n'est pas inutile de rappeler en peu de mots ce qu'était l'éducation publique chez les Grecs K Œuvre harmonieuse, comme tout le reste dans cette contrée privilégiée, elle embrassait l'homme tout entier, vi-
i. Pour tous les détails, voir le savant livre de M. Paul Girard, Léducation athénienne au y et au iv® siècle (Paris, 4889).
PLATON A L'ACADÉMIE 2t3
sanl à développer la grâce et la vigueur du corps, en même
temps qu'à donner à Tàme toute la perfection dont elle était
capable. Il nousparattou du moins il nous paraissait il y a fort
peu de temps encore chose fort naturelle d'assujettir à l'immo-
bililé, durant plusieurs heures du jour, la jeunesse de nos écoles
et de nos collèges, et d*obliger Tenfant à retrancher d'autant
pi us à l'activité physique, qu'il accordera davantage au travail
icà t.ellectuel : l'idée même d'un pareil système n'est pas venue
aixiGrecSy si amis cependant des choses de l'esprit. Ils eussent
ir^failliblement redouté déporter ainsi un coup funeste à l'équi-
l&bre nécessaire entre les deux parties de notre être.
Aussi, tandis qu'au vi* et au v® siècle nous voyons s'élever ^Ek grand nombre des gymnases publics, pépinière de futurs a.t.IiJèle8, à notre profond étonnement nos regards cherchent 01:1 vain dans les grandes villes de la Grèce des établissements permanents destinés à l'instruction de la jeunesse \ Sauf quelques prescriptions générales relatives à l'éducation élémentaire, l'Etat semble se désintéresser absolument de l'avenir de chaque citoyen. Il est vrai que Témulalion individuelle, libre de toute entrave, faisait des prodiges, et sans lycées ni Université, sans examens ni programmes officiels, Athènes a très bien su enfanter des Phidias et des Périclès, des Sophocle et des Aristophane.
Ainsi, que se passait-il ? Après l'enseignement primaire, l'enfant entrait en quelque sorte de plain-pied dans la vie publi- ÎU6: c"est aux pompes et aux fêtes religieuses, c'est aux entret'ens de l'Agora, c'est aux délibérations du Pnyx, c'est aux ''^présentations dramatiques, en un mot, c'est au commerce "^s hommes qu'il appartenait de compléter cette éducation
*• I^ans le recueil de Problèmes qui nous est parvenu sous le nom d'Aris- ^^* le philosophe se demande pourquoi depuis si longtemps la Grèce a coaluxïjQ de décerner des prix de gymnastique et non des prix de sagesse, ^oici 5a réponse : « D'abord il n'est pas sans péril do prétendre assigner *^^ Uomuies un rang pour la sagesse : ensuite il n'y a pas pour la vertu de Ttrcompense plus noble que la vertu elle-même »': belle pensée ainsi rendue par le poète :
Scilicet ipsa sibi virtus pulcherrima merces.
première. J'ai déjà eu occasion de le faire remarquer : le Grec n'est pas ce que nous appellerions volontiers un homme d'intérieur : ce qu'il demande à sa demeure, où rien ne le retient, où rien ne Tattire, c*est uniquement un abri pour la nuit et le repas du soir : la vie de famille ne vient qu'au second rang, bien après la vie de société. A Athènes surtout, foyer de lumières et centre par excellence de la vie hellénique, l'existence des gens d'esprit et de loisir était un cours perpétuel d'instruction. Ils n'avaient ni journaux, ni revues, peu délivres, peu ou presque point de bibliothèques : mais quel échange incessant d'idées, que de discussions animées ^ ! Quiconque est avide de connaître va où Tappolle le talent, où l'entraîne la vogue, ou simplement où l'attirent ses goùls. L'attrait du nouveau et l'amour de la controverse sont deux traits distinctifs de l'Athénien : aussi le voit-on accourir partout où il sait que doit retentir une parole éloquente, et cela quel que soit le sujet traité.
J'ajoute que dans la seconde moitié du v* siècle Socrate et les sophistes, quoique avec des vues bien différentes, avaient également contribué à mettre à la mode les controverses philosophiques ; et je n'en suis pas surpris. Un esprit capable do suivre dans l'assemblée du peuple Targumentalion d'un Périclès ou d'un Démostliène, et de prêter une sympathique attention aux moindres détails d'un drame de Sophocle et d'Euripide, ne devait pas être pris complètement en défaut en face d'une question de morale ou même de métaphysique *. <I>iXo'709ov;|i.ev àv£'j [i.aXa;cia;, s'écrie flèrement Périclès dans cette belle harangue que nous a conservée Thucydide.
Ainsi Platon, fondant son école, avait la certitude que son appel ne resterait pas [sans écho. Au reste n'avait-il pas reçu en partage, au dire de tous ses biographes, cette aptitude
i. La patrie d'Alcibiade ot de Socrate était la ville où l'on s'abandonnait le plus librement et le plus volontiers à ces <7'jX).oyo'. <7*/cXa<rrtxo{ dont Aristôle déplore l'absence partout où règne la tyrannie [Politique, V, 11, !313b, 4).
2. Surpris, peut-être mrin»^ secrètement contrarié par le merveilleux épanouissement do la spérul ilioii pliilu^onhique dans l'Alhènes de lV;rielés, liitln'î écrivait : « La môtaphysitiuo a eu sa raison d'être en Grèce. Ce peuple beureux, ricbe sans travail, avait le temps do rêver. »
comcnunicative, cette facilité dV^panchement qui sont autant de gages presque infaillibles do succès? Dans celte Grèce passionnée pour le beau langage, aussi curieuse de tout entendre qu'apte à tout comprendre et lassée enfin, il est permis de le croire, des élucubrations trompeuses des sophistes, les entretiens savants et éloquents tout à la fois de l'Académie étaient appelés à attirer Télite des classes éclairées. Aussi comme tant de professeurs célèbres de nos Universités au moyen âge, Platon a exercé de son vivant une sorte de royauté intellectuelle. Ce ne sont pas seulement, qu'on veuille bien le remarquer, des philosophes de profession qui fréquentent son école : toutes les carrières, toutes les conditions sociales s'y trouvent également représentées *. Eudoxus le mathématicien s'y rencontre avec Démosthène, Isocrate avec Phocion. Thémistius ajoute que pour avoir le bonheur d'entendre Platon ou accourait en foule môme de l'étranger ; ce n'est là sans doute que l'exagération maladroite d'un compilateur qui invente plus qu'il ne raconte; mais elle nous prouve tout au moins la haute idée que l'antiquité s'était faite de TÂcadémie naissante.
D'après certains textes ^ Platon aurait même débuté, à
'exemple de Socrate, par se faire entendre sur les places et
^^"s les portiques d'Athènes : mais il n'aurait pas tardé à se
cooraincre qu'un enseignement tel que le sien convenait mal
'^ roullitude légère et désœuvrée laquelle, en dépit de son
^?norance, entend être juge do tout. C'est alors qu'il fit choix,
^'"de l'Agora et cependant à proximité de la cité, du gym-
^^ cie TAcadémie, désigné à ses préférences et par la beauté
^ ^îic et par le concours quotidien de la population. Platon,
^ y établissant, ne faisait qu'user d'un droit accordé à tous
* '-^^Uoù; irivy Tcpo; jidtOr.aîv àîst/.xîto, nous dit 01yrnpio«lore, qui afOrme
. ^ns l'auditoire de Platon li^/uraient qu'-lquos Athônionnos avi-ir-s d'uno
^^fviction plus relevée et dès lors peu dispos^'-es à respecter les liiiiiU.'s
i^^u\>v^Si^g^ à leur sexe. Certains auteurs nous parlent rnérne de f,'nimos rev»j-
*^^^ ^es habits d*homme, pour so mêler, sans être remarqué^'S, à l'entou-
^«ift^- a\i philosophe.
-• Saint Jérôme s'accorde sur ce point avec Diogône Laërce.
210 LA ViE DE PLATON
et pour y réunir ses disciples, il n'avait besoin que de la tolérance des magistrats, nullement d'une autorisation expresse ^ Si l'on en croit la tradition, Platon n'aurait dès lors quitté l'Académie qne pour poursuivre en Sicile à deux reprises différentes|la réalisation toujours déçue do ses plans politiques. Mais le silence de l'antiquité n'a pas arrêté Tabbé Barthélémy. Au chapitre LIX du Voyage <t Anacharsis^ il nous montre le grand philosophe debout au milieu de ses amis sur le promontoire de Sunium. Une violente tempête vient de bouleverser les flots; puis le calme s'est fait. Sortant alors d'un profond recueillement pendant lequel « on eût dit que la voix terrible et majestueuse de la nature retentissait encore autour de lui », Platon expose dans un langage éloquent imité du Timée ses vues sur la divinité et sur la Providence. Ce récit est éminemment dramatique : le cadre est ici en parfaite harmonie avec le tableau, la scène avec les personnages, et quelque distance qu'il y ait entre la fiction la plus vraisemblable et la réalité, plus d'un écrivain s'est laissé aller à prendre cette page ingénieuse pour de l'histoire 2.
1. Nous lisons dans VEryxias (399 A) que Prodicus argumentant avec un jeune homme dans le Lycée, le maître du gymnase {à Yvit^aa^ap^o;) survint et le fit sortir, sous prétexte que ses discours, inutiles à la jeunesse, ne pouvaient être que dangereux. Pareil mécompte n'a pu arriver à Platon.
2. Un des grands poètes de ce siècle, Y. de Laprade, s*en est heureusement inspiré dans une ode qu'il a publiée lui-même sous ce titre : Suniiim» On nous permettra d'en transcrire ici quelques strophes :
... O divin Platon, fils des vieux sanctuaires Lorsqu'au fond de Téther vous sommeilliez encor, La muse vous nourrit des saints électuaires Et toucha votre bouche avec ses lèvres d'or.
Elle vous fit ainsi poète entre les sages : Tous les autres parlaient, et vous avez chanté ! La myrrhe au sein de Tor se garde après des âges : Tous vos enseignements vivront dans la beauté.
Je vous vois, ô vieillard, assis sous les portiques. Et marchant lentement sous les platanes verts. Et sur un lit d'ivoire en ces festins antiques Où coulaient ù la fois le nectar et les vers.
Là couronné de fleurs. 6 hiérophante, ô prêtre! Vous découvriez le seuil d'un monde radieux;
PLATON A L*AGADÉM1E 217
Les biographes anciens s'accordent à dire qu'après avoir longtemps enseigné à l'Académie, Platon se renferma plus tard dans l'enceinte de sa propriété voisine du gymnase ^ : ce qui signiGe sans nul doute qu'en avançant en âge il renonça graduellement à l'enseignement public, afin de se consacrer tout entier à ses véritables disciples.