Voir notamment Protagoras 328 £. et Gorgias 449 B
2. On en citerait à peine l'un ou l'autre exemple dans les quatre livres des JiémorabUt, — « Dans la controverse, la contradiction elle-même soutient : si eUe risque de tous dérouter par ses interruptions, elle vous provoque en môme temps par ses arguments et vous complète par ses répliques. Il ne manque pas de gens qui, lutteurs assez passables dans un duel oratoire à courtes alternatives, se trouvent tout d'un coup perdus et décontenancés quand on leur ouvre un champ sans mesure » (Antonin Rondelet).
Initié par les pythagoriciens aux secrets de la théorie des nombres, il crut y découvrir Tintermédiaire qu'il cherchait depuis longtemps entre l'idée et la réalité, entre le monde métaphysique et le monde sensible, le moyen terme qui permettait de résoudre la redoutable antinomie du fini et de Tinfini, de la matière et de l'esprit. De là le tour plus austère, plus scientifique et, disons-le, quelque peu obscur que prit son enseignement, tandis que le Philèbe, le Timée et les Lois marquent une évolution parallèle dans son talent d'écrivain.
Ces divers motifs rendent assez vraisemblable ce que rapportent certains historiens de Tantiquilé, invoquant d'ailleurs à ce propos le témoignage de Speusippe et de Xénocrate, à savoir que Platon, l'élève par excellence de Socrate, n'avait pas hésité, à la fin de sa carrière, à inaugurer de véritables course Simplicius, transformant à la légère l'école de Platon en un auditoire moderne de Faculté, va jusqu'à nous montrer les élèves prenant des notes qu'ils rédigent ensuite, sans rien changer à l'obscurité énigmatique de tel ou tel passage *. Je crains qu'il ne se soit ici laissé induire en erreur par un rapprochement inexact avec l'école péripatéticienne où ces procédés tout didactiques ont dû être particulièrement en honneur ^
On comprend sans peine que sous cette forme nouvelle l'enseignement de Platon ait perdu de la popularité, ou si ce mot
4. Appelés par les commentateurs àxpoaaeiç, plus rarement Xi-yot.
2. In Phys.t 104 b : 01 IlXàtcovo; âratpol 7capaYev6|xevoi toîç aùtoO X6yoic ive- Ypa4'«vTo xà pr^OévTa alviY{iaTa>$b)c àç èppT^ÔTj. Le môme commentateur cite notamment une rédaction « sur le bien », œuvre d'Aristote, laquelle parait avoir existé encore de son temps : et c'est probablement un document analogue qu'Aristote lui-môme a en vue quand il allègue {de F Ame, 1, 2, 404» 19 Tct irspl çiXodoçtaç XeYÔpiexa. Suidas y fait allusion (I, 17).
3. Au début du !!• livre du traité De finibuSt Gicéron entre dans des détails assez curieux sur la méthode comparée des diverses sectes philosophiques. (Cf. Orator, ch. xxxiii.) — Gomme on Ta très justement fait remarquer, plus tard Técole d'Aristote sera non seulement un foyer intellectuel, un enseignement où se forment des esprits, mais un laboratoire d'études, un centre de recherches et de découvertes occupé à conserver la science acquise et à continuer Tédifice des sciences nouvelles, d'un mot comme s'exprime Gicéron dans le de Finibus, un atelier de tous les arts) omnium arlium officina.
De parait pas à sa place, de la renommée dont il était d'abord entouré.
Un trait rapporté par Âristoxène \ disciple immédiat d*Âristote, aurait un véritable intérêt s'il méritait entière créance. Un jour, raconte-t-il, Platon, exposant les bases de sa doctrine, classait au nombre des biens non seulement le bien suprême, rUn, mais encore la connaissance des mathématiques et de l'astronomie. Les auditeurs entendant un tel langage ne pouvaient revenir de leur étonnement : ils s'attendaient à ce qu'on leur parlât de l'un de ces prétendus biens humains, la richesse, la sauté, la force, en un mot, à ce qu'on leur dépeignit un bonheur merveilleux. Aussi lassés de suivre le philosophe dans ses déductions savantes, ils l'abandonnèrent les uns après les autres, sauf quelques rares fidèles, à la tête desquels se trouvait Arislole -. Veut-on maintenant savoir ce que peut devenir entre les xnains d'un compilateur sans critique, une anecdote brièvement contée par un de ses devanciers ? Qu'on lise le XXI® disc^ours de Thémistius^
Cependant, quelle qu'ait été cette transformation dans la xnéthode et le fond de la doctrine, ce serait une étrange erreur e se figurer l'Académie dégénérant peu à peu en une sorte d^
1. Harm. elem,, II. 30 (éd. Meibom). Rose a rapproché de ce récit quelques
lignes du PfUlèbe très voisines. D'après Diogène Laërce, qui cite Favorinus
C. tllf 31). il s'agissait dans cette circonstance d'une lecture publique du Phé-
^don. Cette version est très pou vraisemblable. A la suite de l'anecdote que
avions venons de rapporter. Âristoxène ajoute qu'il lui parait préférable de
suivre dans un traité l'exemple d'Âristoto, lequel annonçait à l'avance à
^eeax qui venaient l'entendre le sujet et le plan de ses leçons.
2. Pareille mésaventure, si nous en croyons Cicéron {Bruius^ lA, 191), ^tait arrivée à Antimaque de Claros, lisant en public sa volumineuse
Thébaïde. Seul Platon continuait à l'entendre : « Legam nihilo minus, s'écrie le poète, Plato enim mihi unus instar est omnium millium ». Et Cicéron ajoute: «Hecte». Platon ne pouvait-il pas en dire autant de son grand élève Aristote?
3. A entendre ce rhéteur, la campagne d'Athènes se dépeuplait pour grossir l'auditoire de Platon. « Platone in Piraeo disputante, ingénies ûebant hominum concursus non modo ex urbe descondentis populi, sod et ex agris ac vineis, atque argenti fodinis. Et vero tum cum illos de bono sermones haberet, turba ipsa vertigine quodam corrcpta sestuare tandem cœpit, scque e ccetu subduxit ut demum in consuetum gregem Platoni consessos illo redigeretur. »
cloître monastique. Sans doute Platon avait une trop haute idée et de la digoité de la science et de la vocation du philosophe pour permettre des divertissements vulgaires aux élèves dont il s'entourait deprérérence. S'il avait hérité de Socrateune facilité aimable à se laisser approcher, la plus franche cordialité n'ôtait rien à la gravité ni au sérieux de son enseignement ^ Un auteur ancien rapporte que le philosophe recommandait plus particulièrement trois clioses à ses jeunes amis : la sagesse dans l'âme, le silence sur les lèvres, la pudeur sur les traits *, et M. Chaignet développant une pensée d'Elien ' ajoute : ce Platon exclut du sanctuaire de la science le rire qui semble un oubli du respect et dissipe la force d'attention nécessaire au travail ». Les disciples ont eu garde d'oublier ces exhortations : car la comédie moyenne qui oppose leur attitude digne et aristocratique au laisser aller et à la grossièreté préméditée des cyniques, nous les représente « sans voix, sans mouvement, les yeux fixés à terre, méditant longuement ^ » Dans cette demi-satire, fait observer M. Gebhart, il y a un tableau expressif et vrai : l'Académie groupée autour du maître comme une assemblée de statues pensantes.
Toutefois le disciple de Socrate avait appris à mêler, selon le conseil des poètes, l'agréable à l'utile : il connaissait trop bien l'humeur athénienne pour ne pas chercher à retenir par d'autres attraits ceux qu'auraient pu décourager les aridités de la dialectique. Impossible d'attribuer une attitude systématique-
1. C'est ce qui ressort du portrait môme que nous en ont retracé les comiques du temps : qu'on en juge par ces vers d'Epicrate :
Ti nXaTwv Kal Stccvo-itticoc %aX Mevé6r,|xoc; icpbc tivi Nyv\ oiarptêoudiv ; icota çpdvriç, icoToc X<Jyoç AtspeuvâTai icapà totaiv ; (Athénée, II, 59 G.)
2. Boissonade, Anecdota grseca^ II, p. 468 : IlXàxcdv icapsxEXEvexo tqTc vcotc Tpîa TauTŒ è'xeiv * iiri [ièv Tf,; yvwixr,; ctopoavvTiV, itzi Se Tr,ç yXwttt,ç myTiv, éitl fia ToO icpoatono'j aXlGi,
3. III, 33 : np6T£pov èv 'Axaor,(i{a iir,8è yEXdio'ai è^oyaiav eTvai. (Cf. Diog. Laôrce, III. 26).
4. Athénée, II, 54, et un autre fragment d'Ëphippe dans les Fragmenta comic, grœc. p. 494.
ment rébarbative et morose à celui qui a écrit les pages plaisantes et badines du Phèdre^ et qui invitait avec tant d'insistance le laborieux Xénocrate à « sacrifier aux Grâces ». Pascal a raison : « On n'imagine d'ordinaire Platon et Aristote qu'avec de grandes robes et comme des personnages constamment graves et sérieux : c'étaient des honnêtes gens qui riaient comme les autres avec leurs amis. » Je n'en veux pas d'autre preuve que les banquets institués par Platon à l'Académie et auxquels il se faisait un plaisir de convier, en dehors du cercle de ses élèves, des hommes tels que Timothée et Isocrate ^ « C'était un moyen d'entretenir des rapports de confraternité et d'amitié entre les membres de l'association et de faire naître un esprit de corps propre à conserver la doctrine dans sa tendance et ses principes caractéristiques. Il y avait des banquets de cette sorte dans toutes les écoles, et Diogène Laêrce cite ceux des Diogé- Distes, des Antipatristes, des Panétiastes ^ » Nul ne sera surpris de voir la conduite de Platon susciter ainsi de tous côtés des imitateurs : la civilisation moderne elle-même a-t-elle rien imaginé de plus efficace pour rapprocher les hommes et cimenter leurs sympathies mutuelles? Au reste loin d'ouvrir la porte à de regrettables excès, ces repas académiques^ si cette expression peut être ici employée, se distinguaient, assure-t-on, autant parle charme tout attique et le ton relevé de la conversation que par la gaieté et Taffabilité des convives ^ L'exemple du Banquet^ si Ton passe sur certains traits où se trahit trop ouvertement pour nous modernes la licence de l'esprit grec, peut nous apprendre à quelle hauteur s'élevaient parfois de pareils entretiens^.
1. L'antiquitô nous a laissé sur co point de nombreux témoignages. Voir notamment Elien, II, 18, -- Athénée, X, 14 et XII, 547, — Diogène Laërce, II, 8. etc.