‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 90 sur 203 · M. Chaignet, Psychologie d" Aristote, p · texte numérisé non relu

M. Chaignet, Psychologie d" Aristote, p

3. On connaît là dessus le trait charmant rapporté par Cicéron {Tusc. V, 35) : « Timotheum clarum hominem Athenis et principem civitatis ferunt quam eoenavisset apud Platonem eoque convivio admodum delectatus osset. TÎdissetque eum postridie, dixisse : Vestrns quidem cœna' non solum in praesentia sed etiam postero die jucundœ sunt. »

4. Un érudit aUemand, von Wilamovitz, a môme fait sur l'origine de ce

Platon, t. I. 10

La préoccupation dominaale de Plalon, nous dit son biographe grec, était de se survivre à lui-même ou dans la pensée de ses amis ou dans le texte de ses écrits ^ Ne semble-t-il pas que ses vœux aient été doublement comblés?

Mes lecteurs savent déjà comment Platon fut conduit à ambitionner le rôle de Tondateur et de chef d'école r pendant près de quarante ans, sans jamais se lasser, il s*est appliqué à répandre ses doctrines, à leur assurer après lui un groupe patiemment formé d'interprètes et de défenseurs : tout autre emploi de ses hautes et merveilleuses facultés lui eût para moins noble et moins louable, et celui qui fut le premier écrivain de son temps et peut-être de Tantiquité entière n'a pas cessé de mettre au-dessus de tout le reste l'action immédiate de la parole. Le livre, dira-t-on, n*est-il pas Técho fidèle de la voix? oui, mais ce n'est qu'un écho, une image, el^tùkw, selon le mot même de Platon : il ne part pas aussi directement du cœur : il ne trahit pas au même degré les émotions d'une àme qui s'intéresse à ses idées, à ses convictions autant qu'à sa vie même, qui est fière de leur triomphe et s'indigne des hésitations, des oppositions auxquelles elles se heurtent. La parole s'accompagne de l'accent, du geste, du regard, et cet accent, ce geste, ce regard mettent celui qui parle en communication étroite avec l'esprit et le cœur de celui qui l'écoute. Voilà, aux yeux des anciens surtout, la véritable, j'allais dire la seule éloquence. Combien pâlit par comparaison l'action de l'écrivain sur un public qu il ne connaissait pas et dont il n'est pas connu? Sa pensée sera-t-cUe exactement saisie, judicieusement interprétée? N'est-elle pas comme livrée à tous les hasards? Ces

dialogue une hypothèse curieuse : « Ich kann es nicht beweisen, aber mich dûnkt es fast unmiltelbar cinleuchtend, dass das Symposion das Gredicht ist, in welchem der Thiasarch des frisch gcgrûndeten Musenvereins in der Akademie ein idéales Yorbild filr die Festmahie seines Thiasos zeichnet. » — Même sous les successeurs de Platon, qui demeurèrent invariablement fidèles à cette coutume du maître, les banquets de TÂcadémie avaient liea, selon Texpression d'Athcnèe, to 7iX£î<rrov cvexev àvÉo-ed); xod çtXoXoY^a;.

i. Diogène Laërce, III, 46 : *IlÇto*j {iVY)(i6(rvvov aÙToO XeticeoOat yj iv ^iXotç ^ £v ptêXotc.

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qu'il faut réveiller, c'est un spectacle oublié sur lequel il faut ramener nos yeux. Voilà la véritable initiation dialectique, faute de laquelle les plus belles théories courent risque de demeurer incomprises : pour porter des fruits les leçons du philosophe, à plus forte raison ses ouvrages, doivent s'adresser à un auditoire préalablement éclairé. Parmi les traités qui font la gloire d'Âristotc, en est-il beaucoup qui sauf pour des dialecticiens de profession, puissent être lus utilement en l'absence de tout commentaire? et si vraiment nous les possédons dans leur rédaction définilive, s'ils n'étaient pas destinés à subir une révision ultérieure, n'estil pas visible qu'en les composant le Stagirite n'a pensé qu'à ses élèves et aux exigences quotidiennes de son enseignement ^ ?

Evidemment Platon n'a pas eu des vues aussi sp(^ciales : si conformément aux déclarations du Phèdre, il a cherché ses premiers lecteurs dans le cercle familier de ses auditeurs *, la distinction qu'il marque en toute circonstance entre les données de Topinion et celles de la science, l'art achevé avec lequel il encadre les discussions les plus profondes dans des scènes tirées ou imitées de la vie réelle, la longueur inattendue de certains développements, le charme et Tillusiou répandus à dessein sur Tensemble, tout nous montre qu'il comptait sur quelques-uns au moins de ses dialogues pour gagner des adeptes à la philosophie en dehors môme des rangs de ceux qui faisaient profession d'être ses disciples. En prenant la plume Platon manifestement songeait à la postérité : autrement il n'eût pas travaillé ses écrits avec ce soin qu'atteste la tradition et qui le place au premier rang des modèles dans l'art d'écrire. Nous n'insisterons pas davantage sur un point auquel notre second volume nous fournira l'occasion de revenir.

1. Voir notamment le V" livre de la Métaphysique et la première moitié du XIK La question a été discutée par E. Zeller dans un article spécial : Vber den Zusammenhang der plaionisrhcn und an'stotelisrhen Schriftcn mil der personlichen Lehrlhiitigkeit ihrev Verfasser. {Hermès, XI. 84.)

2. Galien faisant allusion à certains passages des dialogues où le raisonnement est à peine esquissé, écrit : S jvT)6è; xb toioOto Tâ-/o; T<r> çiXovhtptù xa\ xaOttTcep ènl <Tr,{icia)v éTCtçépetv xol noiXi, 6ià xh Tcpb; xouc àxTixodra; rfiti ypaçe^rOat.

Il ea est de même d'une question bien autrement importante, et que Ton s'attend peut-être à voir traitée ici. Nous venons d'étudier par le dehors, si Ton peut ainsi parler, et dans son organisation extérieure renseignement donné à l'Académie : mais qu'était au fond cet enseignement? Quelles théories, quelles discussions psychologiques, morales, scientifiques y défrayaient les entretiens habituels du maître et des élèves ? Que pensait de la divinité, de l'homme et du monde ce philosophe si avide d'attirer auprès de lui l'élite des jeunes générations? D'un mot, en quoi consiste le platonisme ?

De telles recherches ne sont pas de celles auxquelles on peut toucher en passant et qu'il est loisible d'aborder et de terminer en quelques pages : ce qu'elles exigent, ce n'est rien moins qu'un volume entier, dont ce n'est point ici la place. Toutefois il y a lieu, ce nous semble, de résoudre dès maintetenant une question incidente d'un intérêt tout spécial, et d'ailleurs rattachée à ce qui précède par un lien des plus étroits.

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