‹ La vie et l'œuvre de PlatonChapitre 97 sur 203 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Platon vieillissaut a-t-il été entouré, comme tel et tel savant d^ nos jours qu'il est inutile de citer, de Testime et de la vénération publiques? A-t-il jamais été de son vivant fêté par les siens comme Périclès, comme Alcibiade? On nous dit qu'Arcadiens et Thébains, émus par sa renommée, vinrent lui demander une constitution comme on eût fait en d'autres temps à l'oracle de Delphes : les Athéniens ses contemporains se doutaient-ils que ce rêveur, ce métaphysicien qu'ils rencontraient parfois absorbé dans sa méditation contribuerait éminemment à grandir Athènes aux yeux de la postérité? Toujours est-il que si longtemps la Fortune combla Platon de ses faveurs, ses dernières années ne furent exemptes ni de déceptions ni de chagrins.

Sur le terrain politique, il avait dû renoncer à réaliser la cité de ses rêves, et ses efforts pour gagner à sa cause les tyrans de Syracuse avaient abouti à une série d'échecs : au point de vue moral, son éloquence n'avait pas suffi pour retenir Athènes sur la pente de la décadence, et jusque dans le domaine réservé de la philosophie son autorité rencontrait plus d'une défaillance et provoquait plus d'une contradiction. Luiwiême, revenu de l'ivresse métaphysique de sa jeunesse, commençait à avoir des doutes sur la solidité de Tédifice bâti au

prix d'une si infatigable persévérance. Mais comment combler l'intervalle de plus en plus visible qui sépare ,1e monde idéal du monde réel ? Platon s'était initié au pythagorisme, et s'il faut en croire le témoignage d'Aristote, c'est à la théorie des nombres considérée dans ce qu'elle a de plus abstrait qu'il aurait fini par demander et la confirmation de sa propre théorie et l'explication de l'essence des choses. Voilà, sans doute, ce qui faisait dire au péripatéticien Âristoxène qu'à la fia de sa vie Platon laissa envahir graduellement sa doctrine par les obscurités du mysticisme.

Mais celui qui avait débuté dans la carrière par défendre la morale contre l'indifTérence frivole du plus grand nombre ou les dénégations audacieuses des sophistes devait demeurer jusqu'au bout fidèle à ce noble devoir. Au seuil de la vieillesse S ItqI yripao; oùSû, pour parler comme Homère, le disciple de Socrate, héritier jusqu'au bout des aspirations de son maître, conçut le projet d'un vaste ouvrage d'un caractère à la fois politique et moral, dans lequel, désavouant certaines erreurs et renonçant à des chimères diversement séduisantes, il affirmerait une fois de plus solennellement les principes auxquels il avait attaché son intelligence et son cœur. Je veux parler des Loisy ce délicieux ouvrage qui paraissait à M. de Sacy tranquille et doux comme une belle soirée. C'est l'œuvre d'un homme à qui la perte de ses illusions n'a rien ôté de sa foi dans le bien et dans le beau. Touchant spectacle que celui de Platon sur le bord de la tombe, retrouvant son ardeur de jeune homme pour combattre ceux qui osent nier Dieu, la Providence, le bien moral, l'âme et ses hautes destinées M

Si nous en croyons la tradition, il était encore occupé à revoir et à perfectionner cet ouvrage quand la mort vint le saisir ^ 11 lui avait été donné, ainsi qu'à beaucoup d'autres Grecs

1. Le lY* livre des Lois contient un passage (709 D-712 £) qui ne trouve son explication naturelle qu'à la condition d'avoir été composé après les deux derniers voyages de Platon en Sicile.

2. Aussi ce traité en douze livres a-t-il été appelé par M. Havet ce le catéchisme des hommes religieux en Grèce jusqu'aux temps chrétiens ».

3. Voici comment s'exprime un ancien : 'AfiiopOcaxouc aùtoùç xaTéXtmv

célèbres*, d'atteindre en pleine possession do ses forces et de son talent une vieillesse avancée : peut-être en fut-il un peu redevable à l'art pratiqué par Fontenelle et ses émules du xviu® siècle, si habiles, selon la piquante expression d'un critique, à économiser leur cœur tout en prodiguant leur esprit. Du moins celui qui dans le Gorgias et le Pkédon avait écrit des pages si éloquentes sur la vie à venir, sur la justice et la bonté des dieux devait plus que tout autre « s'enchanter de cette espérance », et voir approcher sans effroi l'heure qui marquait pour lui non l'anéantissement, mais la délivrance.

En quelle année Platon mourut-il ? Selon Hermann et l'auteur d'une biographie de Démosthène, en 3i8 ^ : selon la plupart des historiens, en 3i7. Suidas rapporte que le philosophe s'étant endormi à la suite d'un festin rendit le dernier soupir durant son sommeil % Cicéron qu'il expira la plume à la main ^, tradition qui dérive sans doute uni(}uement de la sollicitude avec laquelle il retouchait et, selon Tcxpression de Deuys d'IIalicarnosse, peignait et frisait sans cesse ses ouvrages ^ Le rôle pour ainsi dire cabalistique assigné à certains nombres dans l'antiquité ne nous permet guère de prendre au sérieux cette assertion de Sénèquc : ('. Hoc scio, Platoni diligentiaî suae beneficiocontigisse, quod natali suo discessit et annum unum atque octo-

wiwyxÊjfuiiivoy; |iri eviropiQ^Tac yp^yo'j Ôià Tf,v TsXeyrriv irpb; xb duvOeivai auTOu;. ~" Cf. Diogène Laorce, III, 37 : *'Ev'.o: çaT'.v on <ï>{Xiir7co; ô *07couvtioc touç N6|ioy; a-JTOv {WTéfpa'i'Sv ô'vxa; iv xr,pjj.

1- Citons notamment Xénophon, Simonidc, Sophocle et Diogcnc, qui atteignirent qualre-vingt-dix ans : Xènophane, Epicharme, Philémon, Isocraie et Zenon qui dépassèrent ce chiffre : enfln Selon, Thaïes, Ilippocrate etDémocrite qui moururent, dit-on, plus que centenaires.

2' Dans la première année de la i08« olympiade. — Cf. Diogène Laërco, ^« ^> et Athénée, V, 57. Les registres de l'école, où la date de l'entrée en fonctions des divers ûiaSo^oi a dû être religieusement consignée, nous apprennent que Xônocrate succéda dans la deuxième année de la 110* olympiade à Speuslppe, qui lui-môme avait conservé pendant huit ans la direction de l'Académie. Nous sommes ainsi ramenés à l'année 3i7.

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