SE REPORTER, POUR TOUTES LES CITATIONS
de Storm, à l'édition en 8 volumes de 1898 (G. Westermann) ; Eichendorff, à la 2e édition des OEuvres complètes, 1864 ; Heine, à l'édition Elster ; Môrike — Harry May ne; Uhland — Er. Schmidt.
INTRODUCTION
« Wer einen Dichter recht verstehen will, « muss seine Heimat kennen. Auf ihre stillen « Plâtze ist der Grundton gebannt, der dann « durch aile seine Bûcher wie unaussprech- « liches Heimweh fortklingt. »
Eichendorff, Dichter & ihre Gesellen. I. 1. 359.
A qui regarde une carte politique du Schleswig-Holstein, les deux anciens duchés se présentent de la façon suivante : le Holstein a l'aspect d'un triangle rectangle ; l'embouchure de l'Elbe, puis la côte de la mer du Nord en constitueraient l'hypoténuse ; l'Eider puis la côte baltique jusqu'à l'île deFehmarn d>une part, d'autre part une ligne droite joignant Fehmarn à Altona figureraient les deux autres côtés. Le Schleswig, au-dessus, représenterait assez exactement une figure rectangulaire, inclinée dans la direction Nord-Ouest et commençant au-delà de l'Eider, pour s'arrêter à la frontière danoise *,
Ces subdivisions politiques sont purement artificielles. En fait, quand, passant du Holstein en Schleswig, on franchit l'Eider, on n'a nullement l'impression de pénétrer en pays nouveau. Pour atteindre la réalité géographique, il faut lire la carte dans le sens de la longueur, et non en large. On aperçoit d'abord qu'entre les deux littoraux — côte baltique à l'Est, côte de la mer du Nord à l'Ouest, -une arête se dessine dans la direction Nord-Sud : elle est d'élévation très faible «
(1) Celle d'avant 1920.
(2) Les plus hautes cimes sont à l'Est de cette chaîne.
(point culminant : le Bungsberg 164 mètres 1), mais suffisante pour constituer une démarcation très nette 2. Cette sorte de colonne vertébrale légèrement déviée, cette ligne de partage des eaux est jalonnée approximativement par les villes de Rendsburg, Schleswig, Flensburg, Apenrade, Hadersleben, Kiel, Segeberg. Elle scinde la presqu'île en deux parties de largeur très inégale, et les collines qui en composent l'ossature serrent de bien plus près le rivage baltique que la rive occidentale. Elle-même s'amincit par places, par exemple le long de la Schlei, s'élargit au contraire au milieu du Holstein.
Quoi qu'il en soit, la péninsule, large môle, jeté entre deux mers, et appelé par les latins « Chersonèse cimbrique », est, du nord au sud, traversée, comme striée par trois bandes parallèles, trois régions essentiellement différentes : versant baltique, collines médianes, rivages de la mer du Nord, sont aussi dissemblables d'aspect que de caractère.
Des côtes profondément échancrées, hautes, à pic, fjords (Fôhrden) de nom et de fait 3, qui s'avancent très loin dans l'intérieur du pays, ouvrant de larges baies en forme d'entonnoir, précieux asiles pour les vaisseaux ; le long de la mer, des hêtraies, restes d'immenses forêts disparues et dont les branches, souvent, viennent tomber jusque dans les eaux bleues ;
(1) Au N.-E. d'Eutin.
(2) C'est l'ancienne moraine frontale du glacier immense qui descendait des monts de Scandinavie jusqu'en ces régions. Depuis la frontière danoise jusqu'à Flensburg, elle pique droit du N. au S., longeant de près la côte baltique, détachant quelques ramifications à TE. et à l'O. Ensuite, elle infléchit vers l'E. parallèlement au fjord de Flensburg jusque vers Sôrup, puis se rapproche du milieu de la péninsule, tourne au S. -S. O. en projetant au S. un contrefort, qui passe par Jôrl et meurt à Schwabstedt. Après avoir épousé l'extrémité O. de la Schlei, elle descend au S.-E. en vertes collines (les « Hûttener Berge ») puis elle tombe tout près de Kiel en formant la ligne de partage des eaux entre l'Eider et le bassin de la Schwentine. Finalement, elle rejoint, par le Lauenburg, en inclinant nettement vers l'E., la ligne de l'Elbe. Du plateau de Bornhôved part, dans la direction Neumùnster-Hohenwedstedt, un autre rameau qui se subdivise en deux branches pour constituer respectivement les éminences sablonneuses de la Ditmarsie septentrionale et méridionale.
(3) Creusés par les glaces en fusion (V. Engelbrecht, Boden und Landbau in Sch-H. mit Atlas, 1907).
en arrière, une eampagne vallonnée, où ondulent agréablement les bois. 1rs champs de céréales, les prairies, les jardins, et qu'entrecoupent des ruisseaux murmurants et des lacs aimables : tel nous sourit le littoral baltique, amène et presque trop doux — un peu comme les hexamètres de la « Luise » où J. H. Voss l'a célébré 1. Le sol marneux, d'un gris jaunâtre 2, favorise merveilleusement, outre les cultures 3, la croissance de toutes sortes d'arbres : hêtres, qui de plus en plus, supplantent les chênes pourtant nombreux, ormes, frênes, érables. Dans les forêts aux essences multiples, noisetiers et sureaux, prunelliers, framboisiers et ronces s'enchevêtrent et s'entrelacent parmi les fougères, les lierres et les mousses. Et tout un peuple de lièvres, de renards, de blaireaux, de chevreuils, voire même de daims et de sangliers, gîte dans les fourrés. Sur les lacs, qui se succèdent comme les grains d'un collier d'opales, flottent les nénuphars et les lobélias. Enfin les «knicks » les haies d'arbrisseaux étêtés 4 tous les quatre ou cinq ans, séparent champs et prairies et quadrillent le pays d'une façon originale. Le noisetier, le sureau et le prunellier voisinent avec les viornes dans ces barrières feuillues, plantées sur de petites levées de terre, et où chaxntent, l'été, mille oiseaux inlassables. Elle a souvent, cette côte fortunée, fertile, l'air d'un parc aux riches frondaisons, aux multiples pièces d'eau, aux pelouses frangées de mer très bleue.
Quel contraste, en revanche, si l'on s'élève jusqu'au plateau légèrement bosselé qui constitue la charpente de la péninsule ! — c'est la « Gee'st 5 », le royaume du sable, d'un sable
(1) Sur les descriptions du Sch. H. chez les poètes antérieurs à Storm, v. Detlefsen, Landschaftl. Schilderungen Sch. Hs. bei unseren Dichtern Prog. Glûckstadt 1899.
(2) Nous nous trouvons ici sur la moraine principale.
(3) Chersonesi Cimbricœ. . . Annales (1606), cap. II : « Fertilis enim hœc regio, et inter cœteras, animalium tam agrestium, quam domesticorum, piscium, frugum, sylvarum aliorumque fructuum proventibus uberrima est. »
(4) « Mit dem Buschmesser (explique Hambruch, p. 25) wird beim Abschlagen das Holz geknickt ».
(5) Etymologie : goos, gees ? c'est-à-dire l'aride, la déserte (?)
pâteux, ferrugineux, infécond, sans gravier, aggloméré dans ses couches inférieures en une masse dure et compacte ; tantôt mouvant, tantôt brassé par le vent en monticules et en dunes dont la blancheur aveugle. D'abord, en allant vers l'ouest, le dos-d'âne lui-même, qu'on appelle la « hohe Geest 1 » : une suite de terrasses chauves, stériles, où le silice, à tout moment, apparaît à vif. Des plis de terrain 2, souvent profonds, séparent et sillonnent les différents étages. Comme végétation, de la bruyère en longues étendues, des broussailles basses, des chênes rabougris 3, tout couchés par le vent d'ouest. De temps à autre, là où le sol ingrat peut être humecté par quelque filet d'eau, un maigre champ de seigle ou de sarrasin, ou quelque prairie chétive 4. Cà et là, épars, quelques monticules (Hùnengràber), où les populations préhistoriques enterraient leurs morts. Puis, si l'on appuie davantage vers l'ouest, c'est la « Vorgeest », l'avant-plateau, la « Haideebene », la lande proprement dite, plus nue, plus désolée encore que le haut-plateau, vaste désert où pas un arbre ne saurait accrocher ses racines, où l'enchevêtrement des sentiers, simples ornières qui s'entrecroisent, et quelques chaumières misérables, sont les seuls symptômes de vie. Par endroits, des tourbières désolées 5; ces anciens lacs desséchés où un peu d'eau noirâtre subsiste encore parfois, au milieu des herbes et des joncs, contribuent à donner à cette région sa tonalité roussâtre et triste. — Et pourtant, « hohe Geest » ou « Vorgeest », cette morne gri-
(1) Certains géographes (Keilhack) rappellent encore « Sandergebiet » par analogie avec les plaines sablonneuses de F Islande. Cette partie de la péninsule a été la première dégagée de glaces ; le sol, lavé de toutes les argiles et les marnes qu'il renfermait, s'est trouvé ne plus contenir que du sable. C'est au contraire sur le versant baltique que les glaces ont séjourné le plus longtemps.
(2) Creusés par les glaces en fusion.
(3) On les désigne sous le nom de « Kratt ».
(4) Dans certaines régions où l'arrosage est plus abondant, comme par exemple au S. de Tondern, les cultures — l'orge et la pomme de terre principalement — peuvent prospérer. De moins en moins, la haute « Geest » est un Sahara incapable de rien produire.
(5) Les plus vastes sont : le Reitmoor, le Vaaler Moor, le Kônigsmoor, le Wildes Moor, et le Himmelmor.
saille, à qui sait l'interroger et, dans ses détails, chercher un charme dont il faut violer le secret, décèle sa réelle beauté : soit qu'en hiver, la steppe s'étale devant nous, brune, infinie, tragique, avec son ciel bas, ses arbustes décharnés et squelettiques, et ses tourbillons de sable que le vent amoncelé en nuages, soit qu'en août elle s'étende, teintée d'une jolie nuance rose violacée, qui tranche sur le vert sombre des petits chênes, par la bruyère en fleurs dont l'odeur fine parfume l'atmosphère ; toute parsemée de campanules bleues, de scabieuses violettes, de tanésies jaunes et de genêts d'or ; toute bruissante du chant des alouettes et du bourdonnement des abeilles. Et dans ces broussailles fourmille toute une légion de lézards et de couleuvres à la robe tachetée, aux reflets métalliques, une armée de scarabées cuirassés d'or, de topaze, d'émeraude. Dans l'air qui tremble volètent des papillons aux bigarrures éclatantes et multicolores : le morio, le citron, l'argus bleu, le bombyx. — Il faut jouir de ces sites, tant qu'ils sont encore dans leur aspect intégral. Attaquée par le labeur moderne qui la défriche et la fertilise l, la lande de bruyère s'en va pièce à pièce 2. Et peut-être le jour est-il proche, où, comme pour la « Liineburger Haide », quelques artistes devront se grouper pour conserver à ceux qui les aiment quelques arpents de ces pittoresques solitudes.
Chevauchant la croupe médiane, le « Geestland », projette dans la direction occidentale nombre de bras, d'îlots et de presqu'îles 3, qui empiètent sur la troisième région : l'étroite
(1) Il existe, depuis 1871, un « Haidekulturverein », et tels sont ses efforts, qu'en 1904, il ne restait que 162.400 hectares de terrains non cultivés dans toute la presqu'île, soit 15,4 % de la superficie totale de la « Haideebene ».
(2) Déjà Kl. Groth, dans son «Quickborn » paru en 1852, se lamentait sur la disparition progressive de la lande (V. la pièce: « Goldbarg » ; 1,174).
(3) Husum se trouve ainsi sur une ramification de la « Geest », Garding sur un îlot sablonneux ; en tel autre endroit, comme entre Ballum et Hoyer, la « Geest » s'avance jusqu'au bord même de la mer. Tandis que, sur la côte orientale et sur le « Geestriicken », nous nous trouvions en terrain diluvial, apparaît au long du littoral ouest un sol tout différent : alluvial, postglaciaire, un substratum de sable et de mica, constellé d'im-
bande verte que forment, en bordure de la mer du Nord, les prairies grasses et plates de la «Marsch1». Lorsque, venant de Hambourg, on se dirige par chemin de fer vers la station danoise de Ribe, on a, à peu près constamment, du côté gauche, le même paysage sous les yeux : un continuel herbage, bien vert, riche, moelleux à l'œil ; au quadrillage des haies baltiques se substitue celui des canaux d'irrigation ; des myriades de bestiaux parsèment les' prés, à perte de vue, jusqu'à l'horizon immense, fermé par des digues derrière lesquelles on devine la mer. Ces pâturages, ce ciel bas, ces digues, cette lumière cuivrée, qui dore, qui vernit pour ainsi dire les objets — tout cela rappelle étrangement, à nos regards français, le paysage de Hollande, le Polder, tel que l'ont peint un Van Guyp ou un Paul Potter. Ces chevaux qui, crinière au vent, galopent au passage du train, ne sont-ils pas échappé- de quelque toile de Wouwermans ? Ces moulins haut perchés, dont les ailes tournoient, industrieuses et régulières, proviennentils de quelque porcelaine de Delft ? — Polder ou Marsch, deux noms pour un même terrain. De Hoyer à Wedel, avec une largeur qui oscille entre sept et vingt-deux kilomètr es, nulle part plus haute que cinq mètres au-dessus de la mer, souvent à son niveau même et parfois au-dessous, la Marsch s'étale, merveilleux ruban viride en lisière de la mer grise ; la Marsch, peuplée, non seulement par les ruminants placides sur le dos desquels viennent se poser les sansonnets familiers, mais par les chaumières ou les fermes, qu'on aperçoit, en vedette sur leur monticule. Métairies ou maisonnettes roses, un toit immense de chaume gris les coiffe, au sommet duquel niche la cigogne, « der Meister Adebar », comme on dit là-bas. Un rideau d'ar-
perceptibles débris de plantes et d'animacules, sur lequel, aidés par la marée, les fleuves nombreux dont l'estuaire est proche ont déposé un limon producteur de riches pacages.
(1) Marsch. Etymologie : meerisch, c'est-à-dire terrain gagné sur la mer. — V. témoignage de G. F. Schumacher, jadis professeur à la Gelehrtenschule à Husum.dans son livre «Genrebilder...» etc. 1841 i«Si elle est riche et luxuriante, la Marsch n'est point belle; d'ailleurs, comment ce qui est plat dans toutes ses parties peut-il être beau ? Ni les hommes, ni le pays. »
bres les abrite des vents froids do l'Ouest et du Nord-Ouest, — seul feuillage qu'on voie dans cette plaine qui n'a ni bois, ni cours d'eau naturels. Plus on monte vers le Nord, surtout l'Eider franchi, plus les prairies dominent, à l'exclusion de toute autre culture : on trouve, dans lé terrain alluvialholste, encore un certain nombre de champs de céréales, avoine, blé ou colza, ou de légumes ; mais toujours davantage, même en Holstein, la Marsch devient un immense parc d'élevage qui Verse à ilôts l'or à ses possesseurs 1.
La côte proprement dite a toute autre apparence, ici, qu'à l'est de la presqu'île. Plate et basse, elle est comme précédée d'un rempart d'îles, elles aussi terres d'alluvion : d'une part, l'archipel de la Frise septentrionale (Rom, Sylt, Fôhr, Amrum, Pellworm, Nordstrand), de l'autre, ces îlots verdoyants, qui émergent à peine au-dessus des eaux et qu'on a appelé « les yeux de la mer », les « Hallige ». Ces lambeaux de sol, loques arrachées au continent par les terribles raz-de-marée qui ont si fréquemment éprouvé ces rivages, ne sont que le sommet d'une sorte de plateau, d'une immense grève plane, que la mer recouvre seulement avec le flux : le « Watt 2 », tel est son nom. Les « Watten », eux aussi fragments de « Marsch » engloutis par ces mêmes raz-de-marée, offrent à mer basse l'aspect d'une plage sans limites, 'grise, couleur de vase ; on dirait un désert grandiose, qu'animent seules des pléiades d'animaux marins surpris par le jusant et auxquels les mouettes et autres oiseaux de mer donnent une chasse bruyante 3. De nombreux canaux (Priehlen), quelques uns très larges, d'autres facilement franchissables, coupent cette monotonie et scintillent au soleil : ils prolongent, en courant rapide, l'estuaire des fleuves et des rivières continentaux et procurent aux navires un chenal commode entre les ports et la haute mer. — Au printemps,
(1) 68 têtes de gros bétail par 100 habitants, dans tout le duché, en
(2) Watt, c'est-à-dire endroit que Ton peut passer à gué (durchwaten).
(3) Le « Watt » a déjà été décrit par le géographe Pythéas de Marseille (V. Hambruch page 68). Sach, p. 21 évalue sa superficie totale à environ 183.000 hectares, sur une largeur de 8 à 16 kilomètres.
le « Watt » connaît, lui aussi, le renouveau de la nature terrienne et quitte sa robe grise pour une belle teinte vert sombre, produite par les cryptogames qui y pullulent.
Lorsqu'elle est haute, la mer1, le long de la côte Ouest, « das Wattenmeer » est d'apparence grise, huileuse, peu mobile. On la dirait emprisonnée dans sa ceinture d'îles, de « Hallige » et de digues. Mais ces digues elles-mêmes sont la preuve que ce calme n'est pas perpétuel. Les tempêtes sont fréquentes, surtout aux équinoxes 2. Qu'une violente bourrasque de Sud- Ouest roule, par la Manche, des torrents d'eau vers la côte norvégienne; puis, que lèvent vienne à tourner, et du Nord-Ouest, refoule ces masses liquides contre la côte mal défendue de la Frise septentrionale ; qu'adviendra-t-il ? Enserrées dans un lit trop étroit, les eaux veulent un passage ; elles montent à l'assaut des digues, les arrachent, les submergent, envahissent ensuite tout ce qui se trouve en arrière : hommes, bestiaux, maisons, villages. Et ce sont d'effroyables cataclysmes, comme celui auquel déjà Pline l'Ancien faisait allusion 3, — (l'eau, disait un contemporain de Pythéas 4, a tué plus de Cimbres que la guerre), — comme celui dont on parle encore dans le pays sous le nom de « die grosse Manndrânke », la grande noyade, dans la nuit du 8 au 9 juillet 1362. Alors, Nordstrand
(1) On appelle « Haff » la mer, par opposition avec le « Watt » qu'elle laisse à découvert.
(2) Taine, Hist. Litt. Angl. I, 1, p. 5 : « Il faut voir la houle du nord clapoter au niveau du sol, blafarde et méchante ; l'énorme mer jaunâtre arrive d'un élan sur la petite bande de côte plate qui ne semble pas capable de lui résister un seul instant ; le vent hurle et beugle, les mouettes crient ; les pauvres petits navires s'enfuient à tire-d'aile, penchés, presque renversés et tâchent de trouver un asile dans la bouche du fleuve, qui semble aussi hostile que la mer. Triste vie et précaire, comme devant une bête de proie ; les Frisons, dans leurs lois antiques parlent déjà de la ligue qu'ils ont faite ensemble contre le féroce océan ».
(3) Le premier qu'on puisse dater avec quelque chance de certitude serait, d'après Eugen Trâger, celui de 333 ap. J.-C.,puis celui de 516, qui faucha six mille vies humaines, et celui de 819, qui détruisit deux mille habitations.
(4) Strabon (7,2) s'efforce de réfuter les dires d'Ephorus.quiavaitémis cette assertion.
et Pellwoim, jusque là solidaires, furent arrachées l'une de l'autre, la ville de Rungholt, (entre la côte actuelle et Nordstrand) et 30 villages avec leurs églises allèrent aux abîmes. Danslesdisi rictsd'Eiderstedt,d'EverschopetdeUtholm,lanier emporta les existences que la peste récente (1351) avait épargnées. Les bords de la Treene et de l'Eider furent ravagés. — Le phénomène se répète, avec une fréquence terrible, au cours des C\go.*. Au XIIIe siècle x commencecettesériesinistrequeles anciens chroniqueurs appellent « Friesische Elendszcit » et qui dura près de soixante ans. Il y en eut comme une réédition à la fin du XVIe siècle et au XVIIe : le 1er décembre 1615, on vit des vaisseaux transportés jusque dans les rues de Husum. Mais le comble fut atteint le 11 octobre 1634: cette nuit-là, la mer escalada les plus hautes digues, balayant tout dans sa ruée. Dans l'île de Nordstrand où elle creusa, sur la côte Sud, une immense baie 2, plus de six mille deux cents hommes, si l'on en croit les chroniqueurs 3, avec cinquante mille têtes de bétail furent enlevés dans l'espace d'une heure ; vingt-huit moulins et plus de treize cents maisons gisaient en ruines ; plus de huit mille hommes virent emportés leur pays et tout leur bonheur. Seuls, les clochers — à part six qui furent détruits — émergeaient du gouffre. Il n'y eut pas plus de deux mille six cent trentetrois hommes pour échapper au désastre. Et l'on se représente le bruit d'enfer des vagues en délire, des maisons qui craquent et s'écroulent, du tocsin qui sonne l'alarme, couvrant les meuglements des bestiaux affolés et les cris d'épouvante des habitants ; on s'imagine les scènes de panique à travers la nuit d'horreur, tandis que le vent fait rage et achève par l'incendie ce que les eaux ont laissé debout 4. Les années 1717, 1718,
(1) Meitzen,Wanderungen, Anbauu.Agrarrecht der Vôlker Europas... etc. II, page 4.
(2) Non loin de là, les eaux fouillèrent le littoral et en disjoignirent les « Hallige » actuelles d'Ockholm et Nordtrandischmoor
(3) Cf. G. P. Hansen, Friesische Sagen undErzahîungen. Altona. 1858.
(4) Sur la catastrophe de 1634, v. aussi la description de Peter Sax, le chroniqueur d'Eiderstedt, reproduite dans : Jahrbuch des nordfriesiischen Vereins, Heft 3, 104 et ibid. 1909-1010.., p 33
1 751 , 1 756, 1 791 et 1 794 amenèrent encore'semblable désolation. La catastrophe de 1 71 7 coûta à la Ditmarsie du sud quatre cent soixante-huit hommes, six mille cinq cent trente têtes de bétail et mille soixante-sept maisons. Sur la petite de Grôde, en cette même année 1717, l?eau arracha, dans le cimetière, les cercueils qui s'y trouvaient et qui vinrent battre les murs du presbytère ; quelques-uns même, — comble de terreur ■ — pénétrèrent jusque dans l'intérieur de la maison ! — Le dernier grand raz-de-marée a été celui du 3 au 4 février 1825 : là, les habitants de Husum purent voir la mer monter jusqu'à leur « Marché » ; mais les «Hallige» surtout, furent éprouvées : sur trois cent trente-neuf maisons qu'elles contenaient, soixantedix-neuf furent enlevées et deux-cent trente-trois rendues inhabitables. A Hooge, vingt-huit hommes furent noyés, trente à Nordmarsch-Langeness, dix à Grôde. Depuis ce jour, Norderoog fut déserté. Mais, sur les autres « Hallige », beaucoup d'habitants revinrent ; les horreurs vécues ne les avaient pas découragés.
L'atténuation considérable, sinon l'annihilation totale des effets du raz-de-marée est due à l'amélioration constante du système de digues. « Wer nicht will deichen, muss weichen ! » dit un vieux dicton. Ligués en associations (Deichverbànde) méthodiquement organisées, 1, les habitants de la Marsch n'ont pas à regretter les millions qu'aidés par l'Etat, ils ont dépensés pour se mettre en sûreté, eux et leur sol. Les digues sont toutes en terre 2, élevées de six à huit mètres au-dessus du niveau moyen de la mer ; leur largeur varie de quinze à quarante mètres à la base, de deux à quatre au sommet. Le pied est constitué par des amas de pierre ou encore des pieux : vers l'intérieur des terres, elles tombent à pic ; le profil au contraire
(1) 3 pour le Schleswig, 6 pour le Holstein, chacune sous la direction d'un « Deichhauptmann ».
(2) Tacite mentionne des digues romaines (pour des fleuves ou des lacs) Annal. IV, 22, Hist. V. 19, qui peuvent bien avoir été le point de départ et le modèle des digues essayées par les indigènes. — Meitzen, II, 7 mentionne que dès l'époque carolingienne, les Frisons avaient, comme constructeurs de digues, assez de réputation pour que les princes allemands fissent appel à leur expérience.
est incliné très obliquement du côté destiné à subir le choc des fortes marées. Des deux côtés, l'herbe les enveloppe comme d'une fourrure verte. Un système très perfectionné de vannes et d'écluses, de moulins et de pompes permet aux riverains d'introduire à leur gré l'eau dans leurs prairies ou de l'en chasser l. Depuis quelques années, on s'occupe aussi de protéger 1rs « Hallige », si souvent inondées, parfois même anéanties par les hautes marées. Ce n'est plus seulement la « Warft », la haute levée de terre sur laquelle sont plantées les maisons comme sur une redoute, c'est aussi une ceinture de pierre qui les cuirasse : avec des claies et des moellons, on a construit des sortes de jetées, des estacades 2, qui, découvertes au reflux, les rattachent à la terre ferme 3.
Ce que les Hollandais nomment « Polder », c'est-à-dire une prairie endiguée, les Frisons de la « Marsch » l'appellent un « Koog 4 ». « Deus mare, Frisius littora fecit » : l'adage latin exprime strictement la vérité. Non seulement, en effet, le Frison a conservé son domaine en dressant, au prix de beaucoup de peine et d'argent, les barrières destinées à tenir en respect les éléments ; mais il a créé, au cours des âges et sans se décourager devant les inondations sans cesse destructrices, toute une suite de nouveaux terrains, patiemment gagnés sur la mer. Rien que depuis 1860, l'Etat prussien a vendu deux mille deux cent cinquante-deux hectares de prairies neuves, d'une valeur de 2.000.000 1/2 de mark. Et l'on peut maintenant entrevoir le jour où toutes les « Hallige », annexées à la terre ferme, confondront la verdure de leur sol avec celle des prairies continentales 5.
(1) On appelle « digues d'été » (Sommerdeiche) des digues plus basses et moins fortes que les autres ; placées en avant-poste, elles résistent aux faibles marées d'été, mais sont franchies l'hiver.
(2) « Lahnungen, Buhnen. »
(3) Ainsi la Hamburger Hallig, Nordstrandischmoor, Grôde, Oland sont reliées au continent.
(4) Du verbe kuga, enfermer.
(5) L'élément principal, pour cette annexion, c'est le « Schlick », ce limon que chaque marée apporte avec elle : les fossés sont creusés, des claies sont préparées, où il viendra se déposer. Une couche se forme, assez
Quelle meilleure école que ce corps-à-corps perpétuel avec l'océan mangeur d'hommes, pour viriliser un peuple et l'attacher désespérément à son sol ? — Frisons de la « Marsch » qui ont chèrement conquis et sauvegardé leurs belles prairies — « Trutz nu, blanke Hans 1 », — pêcheurs dont toute l'existence se passe sur les quelques pieds carrés d'une « Hallig » dépour vue d'arbres, souvent coupée pendant des mois de toute communication avec la terre, (« de faste Wall »), sans poste, sans médecin 1, — et qui ne vivent que du produit du poisson. des coquillages, du lait, du beurre, des bestiaux qu'ils viennent, en barque, vendre au marché de Wyk ou de Husum 2 : comment ces hommes, sous leur ciel humide, au climat variable,
épaisse pour que s'y développe un cryptogame, la variété de conferve que les botanistes appellent : « conferva chtonoplastes ». Arrosé et propagé par chaque nouveau flux, le végétal raffermit, assure et agrandit ce premier sol. Lorsque la première couche est devenue assez haute pour que le flux ne le recouvre que peu de temps chaque jour, un autre végétal y apparaît : la plante grasse que les techniciens désignent sous le nom de « Salicornia herbacea », une sorte de serpolet, fort en soude et en iode. Ses rameaux multiples, dépourvus de feuilles, s'étendent sur le sable épaissi, s'allongent, maintenant le sol jusqu'à ce qu'ils l'aient recouvert comme- d'un gazon. D'autres plantes marines, algues, varechs, joncs, œillets et absinthes de mer, élyme des sables""(elymus arenarius), plantin maritime (plantago) ; aster cochléaire (aster cochlearia) s'y installent, évincent le serpolet. Finalement, dès que le terrain s'est suffisamment exhaussé pour que l'eau de pluie puisse adoucir l'eau salée qui l'imbibe encore, la « glyceria distans » et la « glyceria maritima » y croissent : elles donnent bientôt une herbe drue et riche, qui procure un foin très apprécié. Par l'enchevêtrement d'une nouvelle série de végétaux : statice des marécages (statice limonium), artemise maritime (artemisia maritima), armeria vulgaris (du celtique ar-mor : au bord de la mer), artemise maritime (artemisia maritima), le sol prend plus de consistance encore : alors, la partie est gagnée et il ne reste plus qu'à dresser une digue pour mettre définitivement à l'abri le nouveau « koog. »
(1) Quelques « Hallige » ne sont occupées que par une seule famille ; ainsi la Hamburger Hallig, Suderoog etSiidfall. — On cite, dans l'archipel, telle année où les soldats, venus en permission pour la Noël ne purent rejoindre leur corps que trois mois après, ou encore cette fin d'hiver de 1888, où Ton célébra dans une île l'anniversaire de Guillaume Ier, qui était mort un mois auparavant.
(2) Tous cependant ne sont pas pauvres et nous avons vu, seul occupant d'une « Hallig », un fermier qui avait rapporté des Etats-Unis plus
où les printemps viennent tard et les hivers de bonne heure, seraient-ils autres que rudes, graves 1, renfermés au premier contact, peu parleurs, épris des libres espaces ? — Toutefois, il faut se garder de trop généraliser et de confondre. Déjà, Kl. Groth 2 avait dit l'incroyable diversité des races qui se coudoient dans l'étroite limite de la péninsule. Gomme tout à l'heure pour agréger le sol des « Marschen », que d'apports, au fil des âges ! La péninsule compte au nombre des plus anciennes colonies germaniques 3. Elle est, dès les IVe et IIIe siècles avant l'ère chrétienne, le lieu de passage des Germains du Nord dans leurs migrations vers la Scandinavie. Dès 300 avant Jésus-Christ, on signale des Germains abandonnant le Holstein où ils s'étaient .fixés. Du Holstein descendaient fort probablement les Cimbres que Marius écrasa près de Verceil en 101 (av. J.-C.) Les Cimbres semblent s'être maintenus dans la presqu'île jusqu'au premier siècle de notre ère. A cette époque arrivent : en Hosltein oriental, les \Yarnes, anéantis dès 595 ; en Schleswig, dans la région située entre Schleswig et Flensburg, les Angles ; en Holstein, les Saxons. Mais, dès le IVe siècle, Saxons et Angles commencent à émigrer et vont coloniser le sud de la Grande-Bretagne. A partir du VIe aux VIIe et VIIIe siècles, ce sont les Jutes, qui, du Nord, s'infiltrent dans le Schleswig, dont ils envahissent le Nord et l'Ouest ; au VIIIe, venus de la Frise occidentale, s'adjoignent à eux les Frisons, qui s'installent au Nord de la Treene et dans les bassins de la Wiedau et la
de 100.000 mark et payait, pour la location de son île, un loyer très lourd à l'Etat prussien. — Sur la vie dans les « Hallige» , cf. J'ouvrage d'Eugen Triiger et le début du roman de J. C. Biernatzki, « Die Hallig ».
(1) Un vieux dicton est le suivant :
Der Dodt ist gewiss, uugewiss der Tach, Die stund auch niemand wissen mach, Darumb furchtet gott, bedenkt dabei, Dass jede stund die letzte sei.
(2) Westerm. Monatsh. Vol. 25, Dec. 68, p. 329 suiv.
(3) V. OttoBremer, Ethnogr.der germ. Stàmme,dans H. Paul, Grundr. der germ. Phil., III, 735 suiv. et A. Sach, D. Herzogt. Schl. in seiner ethnogr. u. nation. Entwickel., 3 vol. 1907, Halle.
Bredau. En Holstein, depuis le VIe siècle, se maintenaient des peuplades d'origine saxonne : Ditmarses dans la portion comprise entre l'Eider, la Gieselau et l'Holstenau ; Holsates, Wagriens et Stormares dans le reste du pays. Ces Saxons, peu à peu, et malgré l'émigration en Angleterre, s'étendaient encore en Basse-Allemagne et se renforçaient d'éléments thuringiens et franconiens. Au XIe siècle, l'élément slave passe, avec les Wendes, en Wagrie et à Fehmarn, et n'est éliminé, dans l'ensemble du moins, qu'au début du XIVe siècle au profit de l'élément saxon. Puis, tour à tour, des Westphaliens, des Hollandais, des Danois des îles s'établissent çà et là dans la péninsule. Des Juifs et des Bohémiens viennent encore augmenter cette Babel des races. Il faut donc se contenter de quelques remarques générales. ■ — Au physique, le spécimen ethnographique le plus tranché, c'est le Frison ; visage rond, front bas, grand nez maigre et courbe, le cheveu d'un blond fin et très clair, frisé dans la Marsch', l'œil d'un beau bleu limpide ; le corps bien charpenté, prédisposé à l'embonpoint. En revanche, le Bas-Saxon est généralement mince ; il a le visage allongé, les traits fortement marqués. Blond comme le Frison, il frappe moins que lui au premier abord. Le type brun, aux yeux noirs, avec le nez court et large, se rencontre plutôt dans le Holstein de l'Est. Enfin, on a remarqué que, sur la croupe montagneuse, la population est plutôt de moins grande taille.
Au moral, mêmes oppositions1. Kl. Groth, dans la page déjà citée 2, mesure tout ce qui sépare le Frison des « Marschen », avec son flegme un peu lourd, son goût du luxe et de la bonne chère, et l'homme de la lande, sanguin, avare et
(1) Chersonesi Cimbricse. . . Annales, cap. II ; « Qui eam (il s'agit de la Chersonèse cimbrique) incolunt, non minus corporïs robore atque virtute, quam animi generositate, quibus a majoribus suis Cimbris haud dégénérant, eximii sunt. Prseter alias vero virtutes unica hœc ut honestissima, ita etiam pulcherrima semper visa ipsis fuit, ut, cui promissis sese obligassent, omnino fidem prsestarent : unde proverbium Holstein Glaub apud posteros eorum nostra adhuc setate sedulo colitur et servatur. »
(2) Art. cit. ibid.
sobre, ou l'Angle, léger, mobile, rusé ; voire même, à l'intérieur d'une race identique, l'éleveur de l'Eiderstedt et le bouvier de Tondern ou de Lugumkloster — . « Quand on pense, dit quelque part Wilhelm Jensen 1, que c'est presque le même terroir qui a produit Storm et Hebbel ! » Il faut tenir compte aussi de ce que, depuis le IXe siècle de notre ère, la marche de Schleswig est le champ clos où deux peuples, deux langues, deux mentalités s'affrontent et se combattent, où les 340.000 Allemands, au Sud, cherchent toujours plus à gagner sur les 167.000 Danois du Nord 2. Pourtant certains traits communs se laissent, semble-t-il, discerner : et tout d'abord, chez tous, un sens très vif de la liberté 3. Indépendance politique, qui s'affirme dans la vieille et fière devise : « Lewwer duad as Slaav ! » L'épée au poing, jusqu'en 1459, les comtes de Schauenburg, plus ou moins délaissés par l'empereur allemand, combattirent jalousement pour leur liberté contre la maison de Danemark. Jusqu'en 1559, il y eut une république d'Eiderstedt et qui infligea de magistrales défaites à ceux qui voulurent porter atteinte à son intégrité 4. C'est seulement les armes à la main que
(1) Heimat-Erinnerungen, II, 507.
(2) V. Paul Verrier, la question du Slesvig, Alcan, 1917. — En Schleswig moyen et méridional, l'îlot danois principal se place dans le triangle Hoyer-Viôl-Flensburg.
(3) « Fri es de Feskfang, « Fri es de Jaght,
« Fri es de Strônthgang, « Fri es de Naght, « Fri es de See, de wilde See, « En de Hôrnemmer Rhee. »
(Ancien dicton bas -allemand cité par Liliencron en épigraphe de « Pidder Lùng », Nebel und Sonne, 19).
(4) Chersonesi. . . annales : ibid : « De Dithmarsia peculiariter hoc sciendum est, quod videlicet ejus incola?, ante nostra tempora, tam proprio quam hostium damno confidenter ad libertatem aspiraverint. » Le 17 février 1500, à la bataille de Hemmingstedt, 6.000 Ditmarses exterminèrent la cavalerie dano-holste du roi Jean de Danemark et du duc Frédéric de Holstein. V. Neocorus, I, 478 et I, 522. — Cf. Mûllenhoff, 11,13, 14 (N« X et XI), 17 (XV), 19 (XVII), 22, 31, 57, 58, 59 et suiv., 69 et
suiv.
le pays se laissa réannexer au Danemark en 1851 et il fit une belle défense avant de se laisser prussianiser, de 1865 à 1867. — Indépendance religieuse aussi 1 : le paysan reste toujours sur une certaine réserve vis-à-vis de son pasteur, ce qui ne l'empêche pas de croire dur comme fer, aujourd'hui encore, aux revenants, aux figures grimaçantes qui surgissent du brouillard le long des côtes, aux « femmes brunes » qui circulent, la nuit, le long des « knicks » ou qui font leur vacarme dans les maisons hantées. A mer basse, quand, le crépuscule tombant, on traverse la plage grise, immensément déserte et silencieuse, point n'est besoin d'une imagination bien vive pour voir passer les spectres, ou entendre les voix qui planent sur les abîmes. Chez beaucoup, on note, à côté de la tendance à s'émanciper vis-à-vis de la religion, un certain mysticisme i» un peu maladif, peut-être inspiré par les horizons sans limites 2. - La plaine, la lande à perte de vue, les prédisposent à se replier sur eux-mêmes, sur leur passé 3, à voir le présent comme écoulé et à construire avec les pierres du passé les paradis futurs. Souvent, une sorte de pressentiment (Vorahnen), chez le Frison surtout, en leur illuminant à l'avance tel ou tel coin d'avenir 4, les prédispose au fatalisme, à l'hypocondrie. — Indépendance, enfin, pour ce qui est des formes: gens de peu de paroles, ces hommes du Nord évitent, même entre intimes, les protestations d'amitié et l'exagération dans les manifestations de la politesse. Leur vie sensible est profonde ; la passion, lorsqu'elle les étreint, les bouleverse plus que d'autres, et le moindre paysan prend facilement la grandeur d'une figure tragique 5. Mais ces orages, ils les refoulent à l'intérieur d'euxmêmes. Il y faut revenir : un sentiment, entre tous, domine ces âmes et les dirige : l'attachement passionné au pays natal.
(1) Cf. Tibal, Hebbel, p. 5.
(2) « Rûm Hart, klar Kimmang » (Geraûmiges Herz, klarer Horizont), dit un proverbe frison.
(3) Cf. l'importance de la poésie du Souvenir chez un Hebbel et un Kl. Groth.
(4) Cf. récension du livre de Schûtze et des « Briefe in die Heimat » signée J. R. (Neues uber Storm, dans : Leipziger Zeitung, wiss. Beil. 1908 n° 13).
(5) Haym, Preuss. Jahrbucher VI, 178 (cit. par Tibal, Hebbel, p. 8).
Attachement à la terre, arrachée ou non à l'océan 1, attachement à ces champs et ces métairies qu'on se transmet de père en lils, ou par des mariages savamment calculés qui sont parfois l'occasion de luttes dramatiques ; attachement au terroir, auquel chacun tient de toute sa chair, par les liens infrangibles du souvenir ; attachement au terroir et à tout ce qui le rappelle : traditions locales, coutumes urbaines ou villageoises, fêtes, récits même qu'on se redit et se repasse de génération à génération 2, dont on est fier, et qui expliquent que « vertellen» soit là-bas un art ou excelle aussi bien le lettré des villes que le marin de la Hallig.
La langue d'ailleurs, la langue « platt », s'y prête merveilleusement. Mais peut-on parler d'une langue là où, comme pour les races, règne la diversité la plus bariolée ? Certes, la grande majorité, en Schleswig-Holstein, parle le « plattdeutsch », le haut-allemand restant confiné dans l'orbe des villes, plutôt rares dans ces pays agricoles. Pourtant, le bas-allemand est en concurrence, dès le Schleswig du Sud avec le danois, où plus exactement le«plattdânisch », ce dialecte danois que les Allemands appellent « west jûtisch 3 ». La ligne Hoyer-Tondern- Viôl-Flensburg est celle qu'on s'accorde généralement à fixer comme frontière aux deux langues. Au nord de cette ligne, le danois est la langue officielle, celle de l'église et des journaux4. Reste le frison, de plus en plus entamé par le danois et le basallemand : il résiste difficilement, à cause de l'excessive variété de ses patois : beaucoup de Frisons, ne se comprenant pas d'un village à l'autre, préfèrent user, même entre eux, du basallemand ou du danois. A l'heure présente, cet idiome, si
(1) V. Hermann Allmers : Das Marschenbuch.
(2) W. Lobsien, Erzàhlende Kunst in Sch-H. p. 8.
(3) Statistique du 1 *rdéc. 1905 : 89 % des habitants parlent l'allemand, 8, 9 %, danois, 1,2 % frison. La loi de 1876 a consacré l'allemand comme langue officielle : celle de 1889 comme langue des écoles, sauf pour l'enseignement religieux.-— Cf. F. de Jessen, carte linguistique du Slesvig,
(4) On le parle dans presque tout l'arrondissement de Hadersleben (80 %), Apenrade (75 %), Sonderburg (78 %), dans une moitié de l'arrondissement de Tondern (44 %).
curieux pour le linguiste, est cantonné dans les îles 1} les « Hallige » et une faible portion de Marsch 2.
A la variété ethnographique et linguistique répond, fatalement, la diversité des habitations. Pas plus que pour les langues ou les races, il n'existe ici de type absolu, « ne varieiur ». Les modèles diffèrent souvent d'une agglomération à l'autre 3, la ferme saxonne empruntant tel ou tel détail à la ferme frisonne, ou anglo-jute, ou réciproquement. — Signalons pour mémoire les misérables « Kathen » au toit de paille, tapissé de mousse et de bruyère, pauvres huttes perdues à travers la lande, et entrons dans la métairie saxonne. Pour y pénétrer, il faut d'abord traverser le « Kamp » : on entend par là une sorte de cour, plantée d'un rideau d'arbres destinés à protéger du noroît. Le bâtiment est en brique, jaune ou rouge, la façade quadrillée de poutres peintes en brun. Allongé, l'entrée tournée vers la rue, il groupe sous un seul et même toit, gens, bêtes et ustensiles, tout l'avoir du paysan. Le portail, depuis l'époque païenne, s'adorne de deux têtes de chevaux plus ou moins grossières, remplacées dans les contrées wendes par un vase ou une tête d'oiseau. La porte franchie, on entre, de plainpied, dans la « Diele 4 », l'aire rectangulaire au sol de terre battue, où, le long des murs, à droite les chevaux, à gauche les bœufs et les vaches sont alignés, la tête tournée vers l'intérieur 5. Au-dessus des râteliers court une sorte de galerie, d'estrade où couchent, la nuit, les domestiques. Les murailles sont garnies d'instruments agricoles, d'outils, de harnachements. — C'est dans la « Diele » qu'en hiver, on bat le grain,
(1) Encore faut-il en excepter Pellworm et Nordstrand.
(2) Entre Hattstedt et Rodenâs (au S. de Hoyer), principalement dans les paroisses de Fahretost, Ockholm et Dagebùll. Au total, le frison, actuellement, n'est plus guère parlé que par 15 à 20.000 hommes. — , V. Bremer, op. cit. 847 suiv. et Wenker's Sprachatlas.
(3) V. R. Meiborg. — Das Bauernhaus i. Herzogt. Schleswig, Bergas, Schleswig. 1896.
(4) Meitzen, 111,299, donne comme étymologie : dal (herab, unten).
(5) Les poulains, les veaux, les porcs et les oies sont généralement parqués dans des étables spéciales, tout de suite à droite et à gauche de l'entrée.
et c'est dans la plupart des régions une étape importante de l'année que le battage du colza. Là aussi sont célébrées toutes les fêtes qui viennent scander la vie rurale : baptêmes, noces, enterrements, fêtes de moisson. On y danse commodément, aux sons des violons et des clarinettes. — Au bout de l'aire, en général assez obscure, le « Flett 1 », le foyer, avec le plus souvent, de droite et de gauche, deux grandes fenêtres ; à gauche, un évier, et à droite, la table et les bancs où l'on s'asseoit pour les repas. L'ancienne métairie saxonne n'avait pas de cheminée, et la fumée se dispersait à travers l'aire, au grand bénéfice des jambons et des saucisses pendus au plafond. Le progrès est intervenu, et la fumée canalisée monte maintenant du« Flett » par les cheminées du toit. En arrière, au fond, face à l'entrée et quelquefois surélevées 2, — ce qui a valu à cette partie de la maison le nom de « Howand », — les chambres. Elles sont deux ou davantage, suivant la fortune du propriétaire. La chambre placée immédiatement derrière le foyer s'appelle « Dôrnse » ou « Dônse 3 ». De cette pièce, les patrons, par la lucarne qui donne sur l'aire, peuvent avoir l'œil sur tout ce qui se passe dans la ferme, et Justus Môser en 1767 4 faisait déjà valoir les avantages de ce dispositif. La « Wohnstube », c'est la pièce d'apparat, celle où l'on introduit l'hôte, l'étranger à qui l'on veut faire honneur et qu'on fait asseoir sur le canapé de moleskine, généralement recouvert d'une housse blanche. La gloire de la «Dôrnse», c'est le poêle, refuge des vieux à la saison froide. Il est en faïence ou en fer, à boules de laiton, avec un couvercle également en laiton où l'on peut mettre à cuire des pommes, des gaufres, ou à chauffer des gâteaux ou des pains d'épice. Fréquemment, les faces sont décorées de scènes bibliques. La « Dôrnse », à l'ordinaire, est sobrement meublée : c'est dans la « Wohnstube », dans la « Salle », comme
(1) V. Meitzen, II, 92, et III, 296 et suiv. Pour « Flett », Meitzen donne comme étymologie (III, 299) : Flôtz (Erdschicht), flaz (flach).
(2) Meitzen III, 300 : quelquefois, en Holstein et dans les « Marschen » du S. O, le foyer, comme d'ailleurs les chambres, sont placés sur le côté, sur le prolongement de la ligne où se tient le bétai .
(3) Dôrren : « trocknen », «wo man trocknen kann «.Meitzen III, [299.
(4) Patriot. Phantasien III, 37.
disent nos paysans français, qu'on rencontre ces coffres bruns rectangulaires, où étincellent de belles ferrures de cuivre et qui renferment, en hautes piles, le linge familial et les objets de literie. La « Wohnstube » des riches s'enorgueillit encore de lourdes armoires sculptées 1, de dressoirs en chêne ou s'étage la vaisselle de faïence ou d'étain, de bancs ou de chaises sculptés à plein bois. Un luxe consiste aussi à avoir, aux fenêtres de cette salle, des vitres de couleur. A côté, généralement à droite et à gauche, les chambres de maîtres. Dans un coin, le ou les lits à alcôve, véritables prisons fermées par des rideaux 2 ; une table, quelques chaises, un miroir — et rien de plus. Même enrichi, le paysan de ces contrées n'éprouve pas le besoin d'un logement luxueux. Millionnaire, il gardera sa ferme, lieu sacré de ses traditions et de ses souvenirs.
C'est dans le Sud des duchés, en Holstein et en Lauenburg, que la maison saxonne pure se serait conservée le mieux, à en croire les spécialistes. Dans le reste du pays, elle s'est mélangée à d'autres types, parmi lesquels trois seulement retiendront notre attention. Et d'abord, le type frison septentrional (Nordfriesisch), qui, lui aussi, groupe tout sous un toit unique ; mais ici s'attestent des préoccupations différentes. Dans la maison saxonne, en effet, l'aire est comme le cœur, le vaste centre de la maison. C'est par elle qu'on entre, c'est vers elle que tout converge ; c'est à elle que tout s'agrège. La maison frisonne, au contraire, en forme d'équerre et non plus rectangulaire, réduit la « Diele », et la relègue dans un des côtés de l'angle droit avec les écuries et les étables. Les pièces d'habitation y jouent un rôle au moins égal à celui de la « Diele », au fond de laquelle la métairie saxonne les rejetait. Elles s'alignent, à leur aise, le long de l'autre bras de l'équerre, qu'elles prolongent autant qu'il le faut. Elles ont leur entrée spéciale, qui est, somme toute, l'entrée même de la ferme. On y loge
(1) Beau spécimen dans « FOstenfelder Haus », qu'on a eu l'heureuse idée de réédifier, comme type de maison saxonne, à Husum même.
(2) Beaucoup ont encore, pendant du plafond une sorte de gland (Bettquast) destiné, paraît-il, à permettre de se relever une fois couché l
même parfois 1 les porcheries, les poulaillers, les celliers à pomme de terre, et jusqu'à des étables.
Le genre dit frison septentrional, qu'on trouve dans la Marsch. au sud de la Soholmer Au et en Ditmarsie, n'est, à tout prendre, qu^un compromis entre le genre saxon et celui qu'on appelle « anglo-jute » (anglisch-jùtisch). La maison frisonne septentrionale est surtout répandue dans la Frise du Nord, et dans la Marsch entre Hustim et Tondern. Dans tout le nord de la portion allemande de la péninsule 2, c'est la ferme anglo-jute qui prédomine, à l'état plus ou moins pur. Nullement ramassée comme la ferme saxonne, elle s'étale au contraire en trois bâtiments qui constituent trois côtés d'un carré ouvert, au milieu duquel s'étend la cour 3. La maison d'habitation, qui occupe tout le bâtiment du milieu, est nettement séparée de l'aire, des écuries, des étables, descommuns, auxquels sont réservées les ailes de droite et de gauche. Dans l'aire, les chevaux et le bétail ont la tête tournée vers l'extérieur et non plus vers l'intérieur. — En somme, extérieurement, c'est la métairie saxonne, mais étendue sur trois corps de logis au lieu d'être concentrée en un.
Enfin, quand on parcourt, en Schleswig-Holstein 4, la Ditmarsie et tout spécialement la presqu'île d'Eiderstedt, on aperçoit çà et là, dominant la plaine et tranchant sur le vert des prairies et des digues, de vastes bâtisses blanches, dont la charpente énorme porte un toit de chaume très haut, pyramide grise qui écrase la façade passée" à la chaux. La« Hauberg » ou « Heuberg 5 » : le nom — comme la construction elle-même — date du temps où la récolte de foin (Heubergen) était l'occupation principale des paysans de la Marsch . La « Diele » saxonne eût été trop vaste, eût pris trop de place sur l'espace nécessaire pour abriter les masses considérables de foin que la « Hauberg » emma-
(1) Meitzen III, 311.
(2) La Treene servirait ici à peu près de démarcation.
(3) Type : le Staatshof, dans la paroisse de Koldenbûttel (Eiderstedt).
(4) Car on en trouve dans toute la Frise (Meitzen III, 308).
(5) Type : le « roter Hauberg », près de Simonsberg (Eiderstedt). Cf. Propst Feddersen, Uber Eiderstedt, p. 121-122.
gasine. On l'a donc notablement réduite, et reléguée sur un des côtés du carré central ou «Verkant », large de six à huit mètres au plus, Au-dessus du « Verkant » montent, sous l'immense toit, les greniers à foin et à grain. Il est, ce « Verkant », la partie essentielle de la maison. Autour de lui s'allongent, généralement, quatre rectangles : celui de l'Ouest enferme l'aire, appelé dans cette région « Lôo,Lohdiele » ; ceux du Nord et de l'Est, lesétables et les écuries ; celui du Sud, le logement des propriétaires. Les locauxd'habitation sont les mêmes que dans la métairie saxonne, avec plus de luxe, parce que l'argent ne manque pas chez les éleveurs cossus de la Marsch. Mais, si l'aire est ici restreinte à des proportions minimes, où célébrer les fêtes? Où danser? Où banqueter? A cet effet, on a réservé parmi les locaux d'habitation une salle d'apparat confortablement chauffée 1 : le « Pesel » ou « Pisel », qui correspond à la « gute Stube » des autres fermes. (Chez les fermiers riches, le Pesel n'empêche pas l'existence d'une « Wohnstube »). C'est là que, de tout temps, on a exposé les morts, qu'on a fêté chaque cérémonie : il fut même une époque où l'on y rendait la justice2. Comme tous les édifices assis à même le sol spongieux de la Marsch, la « Hauberg » est posée sur un talus de terre appelé « Warft », qu'entoure un large fossé d'eau, la « Graft ». Mais peu à peu, avec l'extension toujours plus grande de l'élevage dans le pays alluvial, les greniers à foin deviennent superflus et les « Hauberge » cèdent la place, dans le Nord à la maison anglo-jute, dans le Sud à la maison saxonne.
Dans une même région, dans un même village, on trouve pêle-mêle ces divers types d'habitats, comme on y rencontre des races et des parlers dissemblables. Là où domine la maison saxonne, en Holstein et jusqu'à la Schlei, les fermes se groupent ordinairement en villages serrés, et capricieusement traversés de ruelles tortueuses. Au nord de la Schlei, au contraire,
(1) Une étymologie, qui d'ailleurs n'est pas scientifiquement prouvée, fait dériver « Pisel » du latin « pisalis » (Cf. franc, poêle) c'est-à-dire : chauffable.
(2) Meitzen, III, 308.
les agglomérations s'allongent et sont irrégulièrement distribuées : là, par hérédité, on considère encore la maison comme une chose provisoire et transportable. Dans l'Eiderstedt, les fermes jonchent les prairies, clairsemées, tout au plus groupées à quelques-unes ; sur le bord extrême de la « Geest », aux confins de la Marsch où elles allaient paître leurs bestiaux, mais dont elles craignaient les inondations, on trouve des colonies frisonnes, files de métairies alignées dans la direction Nord- Sud, de façon à avoir à l'Est le sable, à l'Ouest les pâturages 1. — La propriété est diversement répartie : en général, l'Est de la presqu'île, où, de longue date, s'est installée la chevalerie holste, est plutôt pays de grande propriété ; dans l'Ouest, et surtout chez les anciens républicains de la Ditmarsie, la terre est plus morcelée. — Les noms mêmes des localités changent avec les terroirs et sont souvent révélateurs de leur passé 2.
. . . Fin d'automne. Par un éclairage grisâtre, vaporeux, indéfini, on descend, du plateau sablonneux, par des chemins où le pied s'enfonce, vers la Marsch, vers la mer qu'on devine, plate, grise, fuyante, derrière le mantèlement des digues. Sous un immense pan de ciel plombé, les mornes étendues vertes fuient, infinies et silencieuses, et même les métairies rouges, qui s'abritent anxieusement derrière les digues, semblent se fondre avec les prairies, où régnent les demi-teintes glauques de Paul Potter. La digue franchie, c'est la grève incolore,
(1) Disposition très fréquente entre Husum et Tondern. La petite ville de Bredstedt offre un exemple remarquable de ce genre de groupement.
(2) On a remarqué que les terminaisons :-lev (Uberlassenschaft, devenue en allemand : -leben ; Hadersleben, Wassersleben, etc.), -sledl et -in g (•hem), qui désignent sur la croupe sablonneuse l'ancienne frontière avec les colonies wendes, indiquaient généralement les agglomérations les plus anciennes. Les dénominations en ~lund, -skov, -by, -vith correspondaient à d'anciennes colonies jutes ; celles en -ow, -Hz, et •in à d'anciennes colonies slaves. Les terminaisons frisonnes en -umy -ham, (v) = -heim sont spécialesàl'Ouest, celles en -biillet-butielk la Marsch et à la Frise septentrionale. C'est dans l'Anglie surtout qu'on trouve des villages en -by.
infinie, déserte ; émouvante symphonie grise, d'une indicible tristesse.
...L'été. Au-dessus de Schwabstedt, proche le village, se dresse une tour de bois. De la plate-forme, la vue est immense. Au Nord, la tache sombre, dramatique, que font les tourbières du «Wildes Moor» ; à l'Est, des champs enclos de haies, des bois qui montent doucement jusqu'à l'arête centrale de la presqu'île ; au sud, comme une série de lacs d'argent, rehaussant le vert des prairies, les eaux de la Treene, et celles de l'Eider large comme un bras de mer; à l'Ouest enfin, la mer, bande allongée et blanchâtre, à peine perceptible derrière les digues, et toute resserrée par la kyrielle des îles. Quand on lève la tête, une infinie étendue de ciel, d'où tombe, malgré juillet qui brûle, une lumière étrange, « cendrée, mais chaude, à la fois excessive et sourde, qui met en même temps beaucoup d'air et comme une vapeur autour des objets 1, » et les baigne d'autant de mystère que l'étrange éclairage d'hiver.
Paysages en mineur, paysages modestes, sans beautés qui frappent à première vue, mais qui justement obligent à ce qu'on les regarde de près ; paysages intimes et poignants, qui, une fois qu'on a pénétré leur âme, laissent au passant une singulière nostalgie....
Husum 2 ! Quand on arrive de Hambourg par la Marschbahn, c'est la première station, l'Eider franchie, après Friedrichstadt. Avec ses neuf mille habitants3, elle arrive la première, comme importance, parmi les villes de tout le littoral Ouest du Schleswig-Holstein. Après un passé souvent glorieux, la ville
(1) Fromentin, Les Maîtres d'autrefois, p. 241.
(2) Etym : Husaen (bro), Husahem (bro), c'est-à-dire : (Brûcke) an der Hâuserstàtte. (Sach. Geog. d. Prov. Sch.-H., p. 57).
(3) En 1905, 9.040.
chère au duc Adolf doit se contenter aujourd'hui de la réputation prosaïque, mais lucrative, de marchés à bestiaux considérable * pour l'Allemagne septentrionale. Elle n'est pas au bord même de la mer : un chenal, tout gris de vase à marée basse, l'en sépare : celui de la Husumer Au, long d'environ trois kilomètres. Mais la mer est là ; on la sent proche, on en perçoit le grondement, on en respire l'odeur de sel. Ce qu'on aperçoit d'elle, en quittant la gare, c'est d'abord le port, avec son paisible bassin où s'abritent quelques barques de pêches, un ou deux sloops chargés de bois et quelques bateaux charbonniers. Il eut, ce port, lui aussi, son heure de lustre : il donna asile, entre 1500 et 1520, à quarante grands vaisseaux armés sur place et, à la fin du XVIe et au XVIIe siècle, à des navires de tous les peuples du Nord 2. Des causes diverses : rivalités de villes (avec Flensburg, avec Emden) ; la misère paysanne dès la fin du XVIe siècle, la guerre de Trente Ans ensuite et les raz-de-marée, tout particulièrement ceux de 1634 et 1717, consommèrent une ruine que le blocus continental paracheva, et dont le trafic maritime ne se relève qu'avec peine à l'heure actuelle 3. On constate cette décadence quand, le port dépassé, on pénètre, par la Kràmerstrasse, sur le Marché, centre de la ville. D'abord, l'église, que Storm appelait, non sans raison, « une jaune et affreuse cage à lapins4 ». Sans exagération, nous dirons que ce qu'il y a de mieux en elle, ce sont les tilleuls qui l'entourent. Une époque « impie et terre à « terre,. . . abandonnée de toutes les bénédictions de la Beauté « et de l'Art 5 » avait jeté bas en 1807, l'ancienne église, svelte
(1) Le rapport était en moyenne de 30 millions par an en 1912.
(2) En 1641, le « Freiheitsbrief » pour Amsterdam indique comme passage entre la mer du Nord et la Baltique la route de Husum à Flensburg (cit. par Gertrud Storm I, 26). — Cf. la description de Husum en 1590 par II. Rantzau, YVestph. Mon. I, 56.
(3) Un poète humoriste, l'ancien bourgmestre Emmanuel Gurlitt, émet à propos du port les aphorismes suivants :
De Haben de de Fiskus hôrt,
is for de Stadt von grotem Wert, De harr ail langstens Weltverkehr,
wenn he en bitten natter weer. . .
(4) III, 175 et 175-176.
(5) lbid.
et charmante * (« elegantissimum templum » disait Rantzau 2). Edifiée en 1436, agrandie en 1510,'quelle impression ne produisait-elle pas, avec sa flèche 3 de 92 mètres de haut, son chœur à trois travées et, à l'intérieur, sa chaire splendide ? Au fond de la nef, un tabernacle de H. Brùggemann 4, sculpté en 1520 ou 1521, montait jusqu'aux voûtes et renfermait une admirable statue de la Vierge 5. De Brùggemann aussi, les splendides sculptures du chœur, dont un beau Saint-Georges 6 et peut-être encore un retable 7 et un ostensoir.
La large place, inégalement pavée et mélancolique, conserve encore une ceinture de vieilles maisons 8, aux pittoresques frontons en escaliers, aux façades blanchies à la chaux ou enduites d'une teinte pourpre que le temps a patinée. Elles datent en général de la Renaissance — la grande époque pour Husum — , tout comme leur voisin, l'Hôtel-de-Ville, bâti, en brique rouge frangée de blanc, par Peter Mastricht en 1601, dans le style que nous appelons « flamand ». De la place par-
(1) Commencée en 1436. V. R. Haupt, Die Bau-und Kunstdenkmàler d. Prov Sch.-Holst.. Kiel 1887-1889, p. 456 et Beccau, 165-182.
(2) Danckwerth « Newe Landesbeschreibung der zwey Hertzogthûmer Schleswich und Holstein.. » (1652) : « Der grôssesten und zierlichsten einer in diesen Landen ».
(3) Renversée par une tempête en 1602, elle avait été rebâtie, mais haute de 27 mètres seulement, par l'architecte Jùrgen Bahrenburg, la même année.
(4.) Sur Brùggemann, v. les monographies de Sach et de Voss. Longtemps on Ta cru enfant de Husum. Or il est né à Walsrode, dans la lande de Lûneburg et c'est seulement comme maître qu'il arriva à Husum. Œuvres principales : l'autel pour l'église de Bordesholm, transporté à la cathédrale de Schleswig sous Christian -Albrecht, une autre œuvre dite : le petit autel de Bordesholm (musée Thaulow à Kiel) et peut-être le retable de l'église de Segeberg.
(5) Sur sa destinée, v. Zerst. Capitel III, 176 (authentiqué par Haupt,
(6) Mentionné au début de « Renate », à la scène de l'église : V, 8 et suiv.
(7) Maintenant dans l'église de Schwabstedt : mais la paternité de B. paraît bien douteuse. (Sach op. cit. et Haupt, p. 508).
(8) Beaucoup, malheureusement, disparurent lors du grand incendie de 1852.
lent. à l'Est, des deux côtésde l'église, les deux rues principales de la ville : Norderstrasse et Sùderstrasse, encore originales avec leurs maisons basses, au pignon pointu, rouges ou vertes. Toutes, au rez-de-chaussée, sont précédées du caractéristique « Vorbau », une sorte d'avant-corps où, parmi les pots de fleurs, les vieilles femmes à lunettes cousent, et les vieux loups de mer, tout basanés, fument des pipes longues qui exhalent la paix l. De l'extrémité Ouest de la place, parallèlement au port, part la «Wasserreihe»; là encore, dans la rue étroite et sinueuse, de très anciennes maisons, curieusement bariolées, empiètent l'une sur l'autre à qui mieux mieux.
Sous l'Hôtel-de- Ville, un passage voûté, puis une ruelle entre les jardins conduisent rapidement au château. Ce « château » n'est plus aujourd'hui qu'une insignifiante bâtisse de brique ; mais ne dut-il pas jadis avoir grand air, aux XVIe et XV IIe siècles, avec ses sept tours, ses pignons richement décorés, sa porte monumentale? De l'intérieur, naguère somptueux, aujourd'hui nu, il ne reste que les cheminées, aux sculptures délicates, mais malheureusement mutilées 2, seuls débris de l'ornementation d'autrefois. Deux épaves subsistent encore, primitivement deux dépendances du manoir, qui maintenant l'écrasent de leur splendeur : le « Kavalierhaus » et le « Torhaus », toutes deux dans le style de la Renaissance allemande et joliment enfouies dans la verdure. Dès 1752, le château (bâti entre 1577 et 1582), était tronqué et endommagé. Le parc, le « Schlossgarten » s'il a perdu l'aspect du jardin français qu'il fut à l'origine, est encore d'un joli dessin ; ses taillis de charmes luxuriants, ses bosquets où se mélangent de plaisante façon les feuillages verts et rouges, offrent une ombre agréable dans cette plaine privée d'arbres. Dès qu'on a passé l'entrée gardée par deux lions de pierre (restes de l'ancien
(1) Il existe encore, devant certaines maisons, des « Beischlâge », sortes de rectangles en pierre finement sculptés, qui, avant l'apparition des trottoirs, permettaient aux habitants de s'asseoir devant leur porte sans être accrochés par les voitures qui passaient.
(2) Elles étaient, suivant Haupt, l'œuvre du sculpteur Henri Heidriter et avait été mises en places en 1614. ,
château), on arrive au buste de Theodor Storm, par Brùtt. Derrière le petit monument, une pelouse, égayée de fleurs champêtres, ondule en une fuite heureuse. Dans les allées, au bord des buissons de fuchsias, des enfants jouent, des oiseaux pépient, quelques promeneurs, le plus souvent seuls, viennent humer les odeurs exquises qu'exhalent les feuilles. — Le mercredi, toute cette paix est troublée par les meuglements assourdissants des bestiaux, dont la houle multicolore s'agite à côté, dans l'immense enceinte aménagée avec tous les perfectionnements modernes.
L'emplacement du château était, depuis 1494, occupé par un cloître, le cloître^St. Jùrgen 1. Abandonné dès 1527 par les moines, le couvent avait servi d'asile, jusqu'en 1571, à vingt-six pauvres, sous le nom de « Jûrgensstift 2 » ; à cette date, le duc Adolf de Gottorf (-1526-1586), désireux de faire édifier un château en ce lieu même, fit transporter l'hospice à l'endroit qu'il occupe encore, dans la Norderstrasse, et qu'il avait d'ailleurs occupé dès le XIIIe siècle 3. C'est en 1571, donc, que fut élevé, dans la manière Renaissance, le long bâtiment blanc4 qui fit place, en 1878, à l'hospice actuel. De petites chambres, séparées en deux rangées par un couloir étroit et sombre, abritent aujourd'hui encore les vingt-cinq hospitalisés qui filent ici, après les tourmentes de la vie, une vieillesse sereine et confortable. A côté, un jardinet où croissent, dans lin abandon plein de charme, mille fleurs violettes et jaune d'or. Non loin des chambres, c'est la cuisine, d'une propreté toute hollandaise, toute étincelante de cuivres ; l'on y rôtit, aux dates consacrées, les plantureux quartiers de bœuf, de veau ou de porc qu'offrent, de père en fils, de généreux donateurs. Le jour du règlement annuel de comptes, entre autres, on régale les pensionnaires, et les dames de la ville qui sont patronesses de l'hospice ne dédaignent pas de mettre elles-mêmes la main à la pâte. —
(1) St Jùrgen est la forme bas-allemande pour S'-Georges.
(2) Donation du duc Frédéric Ier.
(3) D'où le nom de cloître qui lui est resté.
(4) Celui qu'à célébré Storm.
Contiguë avec la cuisine, la chapelle, avec ses vieux portraits de prédicants 1 et, aux vitres, les noms des « Speisemeister » (gérants de la fondation) et des « Inspectoren » d'autrefois. Au premier, la salle d'honneur se pare d'un beau cartel Louis XV et d'un portrait du duc Adolf 2, vigoureux comme un Franz Hais.
Un cimetière attient au cloître St. Jûrgen, l'ancien cimetière, tout envahi d'herbes folles ; sous les tilleuls séculaires où Hermann Tast avait converti la ville au protestantisme, les morts dorment, au chant des oiseaux — et, parmi eux, dans le caveau de ses ancêtres, le plus glorieux des enfants de Husum : Theodor Storm.
(1) Haupt en donne la liste. (P. 456 suiv.).
(2) V. sa description par Storm dans les « Kulturhist. Skizzen » (Bôhme, Nachtragsband p. 133-134) et une reproduction [dans l'ouvrage de' Ghnstiansen, page 150.