CHAPITRE PREMIER, L'Enfance
Du « St. Jùrgens Stift », au lieu de continuer vers l'est le long des chaumières vêtues de tuiles de 1' « Osterende », dans la direction du « Mûhlenteich1 », si l'on retourne vers la place du marché, au débouché de la Norderstrasse, l'une des premières maisons rencontrées sur la droite frappe par son unique étage, son perron étriqué entre deux petits tilleuls, ses arcades de style néo-grec, qui jurent avec le style septentrional des maisons voisines. Cette modeste demeure, dont la banalité fait tache et la signale ainsi au regard, est celle où naquit, dans la nuit du 14 au 15 septembre 1817 2, au milieu d'un violent orage, Hans Theodor Woldsen Storm 3. Présentement, il nous est assez difficile d'imaginer son aspect
(1) Il n'en subsiste plus, depuis 1860, qu'une petite rivière (la Mûhlenau) enserrée entre deux remblais de chemin de fer.
(2) Les registres de l'église portent : le 15 septembre. Mais la mère de Storm assurait qu'il. était venu au monde le 14, avant minuit. Elle était, disait-elle, mieux placée pour le savoir que le vieux pasteur ! (Nachgel. Aufz. inédites, Gertr. St. I, 24.)
(3) Hans, parce qu'il était de tradition chez les Storm d'appeler ainsi le premier né ; Woldsen, parce que le nom allait s'.éteindre avec le grand-père (mort en 1820). G. S. I, 5.
en 1817, tant elle a subi, à plusieurs reprises, de transformations 1. Aussi bien, son intérêt pour nous est mince ; Storm n'y vécût pour ainsi dire pas, avant l'éveil de sa conscience. Dès l'été de 1821, en effet, la famille allait s'installer ailleurs 2 .
Comme on n'a qu'une mère, on n'a, généralement qu'une « maison de famille », celle qui nous fournit, pour la vie.de sensations, d'images, de souvenirs, de joie de vivre et de force d'âme. De l'autre côté du Marché, dans la « Hohle Gasse » qui, parallèlement à la place, descend au port, s'élève, de nos jours encore, la demeure vaste et d'aspect triste que, sous le nom de « la maison des grands-parents », Storm a fait entrer dans la littérature 3. Lui-même nous en décrit très fidèlement l'extérieur : « A rencontre de la maison pater- « nelle 4... et des autres maisons à pignon de la ville, elle « tournait vers la rue une large façade ; du milieu de cette « façade, un imposant perron de pierre, au-dessus des caves, « faisait saillie. Nul « Pesel » sombre, nulles chambres d'accès « difficile ne s'y trouvaient ; les fenêtres donnaient, ou bien « sur la rue claire ou, par derrière, à même la verdure, sur la « cour et le jardin avoisinant ; même les pièces situées dans « les deux greniers inférieurs recevaient le jour par une suite « de spacieuses fenêtres percées dans 1© fronton, qui, avec « son couronnement de volutes en grès, s'élevait du milieu « de la maison ». Par malheur, ce fronton, trop lourd, avait déjà été supprimé quand les Storm y vinrent habiter ; disparu aussi, par ordre d'une police tracassière, et lamentablement mutilé, le perron imposant, bien proportionné, qui donnait belle apparence à l'ensemble5. L'intérieur était simple, mais confortable. Au rez-de-chaussée, séparées par un cou- Ci) G. S. I. 30. — On y travaillait encore en août 1912.
(3) V. neuf u. ehedem III, 169. L'occupant actuel, Mr. Fr. Emil Storm, négociant, a su, quoique n'appartenant pas à la famille du poète, conserver très pieusement tous les souvenirs.
(4) Il s'agit de la maison que Storm appelle « maison de la bisaïeule » et qui s'élevait sur le port.
loir blanchi à la chaux, deux belles pièces, dont le plafond, encore actuellement, ^'enjolive de bouquets, de flèches et de lyres. Par un escalier de bois sculpté, dont le dessin et l'ornementation rappelle assez ceux des maisons patriciennes de Lubeck, on montait et on monte encore au premier. A gauche du palier, la salle claire où l'on retrouve aujourd'hui le poêle de jadis et le piédestal qui supportait une statue d'Hygie l. La déesse de la santé, en grandeur naturelle se dressait, toute blanche, une coupe dans sa main tendue. A <ôté d'elle, il y avait une armoire à glace en acajou, au fronton décoré de vases dorés et de guirlandes 2. Dans la salle voisine, également large et donnant aussi sur la rue, étaient accrochées au mur les vues gravées des principaux ports de France par Joseph Vernet ; un grand'père les avait rapportées d'un de ses voyages 3. Au-dessus, deux étages de greniers complétaient l'habitation.
Du jardin, où Storm, enfant, a joué de si longues heures, il ne reste plus à l'heure présente qu'une bande minuscule étranglée entre les murs voisins. En 1817, il s'étageait encore en deux parties : une partie basse, où « entre des massifs « aimables, parmi les tiges de jasmin, s'érigeait une statue « de Flore, sculptée en bois 4 », puis une sorte de vaste terrasse où Ton accédait par un escalier aux barreaux multicolores. « Là, on voyait encore les plate-bandes raides, tirées « au cordeau, l'allée large qui les séparait, parsemée de « coquillages blancs ; des deux côtés, des plantes vivaces, « avec leurs fleurs bleues ou blanches, aux étamines jaune « vif, d'autres, avec de fins pompons rougeâtres ou des fleurs « comme découpées dans du papier transparent, telles qu'on « n'en trouve plus que dans de vieux jardins ; non loin, des « œillets jaunes et rouge sang s'y épanouissaient en exhalant « leur suave parfum d'été 5. » Une charmille de tilleuls ter-
(2) lbid. <,
(3) Encore aujourd'hui est accrochée dans le même salon la vue du port de Cette.
(I) III, 172. Sur les aventures de cette statue, v. G. S. I, 34 . (5) III, 172.
minait l'allée. Les arbres fruitiers \ croissaient aussi, et parmi eux un poirier vénérable, au pied duquel la vieille grand'mère aimait à s'asseoir pour revivre ou raconter sa jeunesse l. A gauche de l'entrée, un magnifique érable s'étalait, dont les branches atteignaient presque le toit de la maison- et ombrageaient un minuscule pavillon 2. Enfin, séparés de la maison par l'entrée des voitures, il y avait, donnant sur le jardin, d'anciens magasins et comptoirs, dont le père de Stoim avait fait son cabinet de travail 3.
La maison avait été construite en 1777 par l'un des bisaïeux de Storm du côté maternel, le sénateur Friedrich Woldsen (1725-1811), l'un des derniers « grands négociants » de Husum4. Il l'avait bâtie et aménagée pour son fils Simon Woldsen B, né en 1754. et lui aussi-négociant et sénateur, qui l'occupa jusr qif à s;j mort, en 1820. « Ils y ont vécu, — dit Storm, i n par « lant de ses ancêtres, tous nés et morts à Husum, — comme « négociants et sénateurs, ou, lorsqu'ils s'étaient tournés « vers l'étude du droit, comme bourgmestres ou syndics de « leur ville natale.6. C'étaient des hommes considérés et bien « pensants, qui, au cours du temps, firent, en mainte façon, « profiter de leur force et de leur fortune, leurs concitoyens. « Par là, ils s'étaient solidement enracinés au pays natal. « Dans mon enfance encore, il n'y avait presque pas de fac mille parmi les artisans les plus capables, dont un des o grands-parents ou parents n'ait été au service des nôtres : « que ce soit sur leurs navires, ou dans leurs usines, ou « dans la maison elle même 7 ».
Si, du père de sa mère, Simon Woldsen, le petit Theodor
(2) III, 177; cf. G. S. I, 34.
(3) Mentionné dans « Ùnter de m Tanncnbauni », I. 170. Aujourd'hui, une cloison coupe cette longue pièce et en fait deux bureaux contigus. - (4) G. S. I, 52. 11 était brasseur.
(5) Désigné dans le tableau généalogique dressé par G. S. I, Beil. I, sous le nom de Simon II. c
(G) Le père de Friedrich Woldsen, désigné par G. S. sous le nom de Simon I, fut lui aussi commerçant, rt en outre bourgmestre de Husum. 11 vécut de 1696 à 1765.
(7; V. les Nachg. Auïz. dans G. S- i. 36.
ne conservait que l'image très vague qui peut subsister dans un cerveau de trois ans à peine 1, quel souvenir n'a-t-il pas gardé de celle qui l'accueillit dans ce vieux logis où elle vécut jusqu'en 1854, sa grand'mère maternelle, Magdalena Woldsen ! Ce fut un bonheur pour Storm, et qui influa grandement sur sa formation d'artiste, que de pouvoir suivre, par cette survivante qui aimait à se raconter, le fil qui rattachait sa propre génération à celle des habits à la française et des robes à paniers. Magdalena Woldsen, la délicieuse « Grossmiitterchen » de « Von heut ' und ehedem » était très ordinaire comme intelligence, de l'aveu même de son petitfils 2, mais d'une grande bonté et d'un caractère éternellement gai. Ce dont Storm jeune homme se souvenait avec un enthousiasme ému, c'étaient ses récits, l'hiver auprès du poêle de faïence, ou l'été dans le jardin, sous le vieux poirier. Récits de famille, où elle se passionnait à exhumer le passé ; sans doute, sa mémoire <. hancelante lui faisait bien confondre quelquefois les époques et les personnes, mais qu'importe ? les dates avaient beau être brouillées, le petit-fils attentif n'en revivait pas moins la vie patriarcale d'une époque de grâce et de sensibilité 3. Devant son imagination précoce ressurgissait le Husum d'avant le blocus continental : les
(1) Unter déni Tannenbaum I, 197-198. Sur l'origine des Woldsen, Y. les Xachg. Blatter de St. publiées dans Deutsche Rundschau de Nov. 88. D'après St., un nommé Woîd aborde à Husum sur un vaisseau des Hallige, au 17e siècl*e. Il devient régisseur de la propriété qu'on appelle « das rote Haus », à Arlewatt (un quart de mille au N.-E. de Husum) et fonde ainsi la famille Woldsen. — Une autre version (Christiansen, p. 31, en note, la donne comme légendaire) fait mourir Wold dans la catastrophe marine de 1634 ; et c'est son fils en bas-âge, Ingwcr -N'onnensen; qui, dans une auge de bois, est sauvé, nouveau Moïse, dans FArlau,en face du « rotes Haus » dont il devient plus tard le bailli. Le fils d'Ingwer, Aug. Friedrich, né en 1672, est le premier Woldsen installé à Husum. — Enfin, G. S. I, 15, fait comme Christiansen, venir Woldt Xommerscji à la suite du raz-de-marée de 1634. Mais Woldt aborde, ici, à Rôdemis, au S., de Husum. Son fils, Ingwer Woldsen, est régisseur d' Arlewatt et ce sont ses frères, Christian-Albrecht et Aug. Friedrich qui viennent s'établir à Husum.
(2) A Kuh, 13 août 73.
(3) G. S I, 52 et V. hcut ' III, 180-183.
processionnels cortèges de l'antique « Schtitzengilde », vieille de plus de deux siècles 1, les merveilles de la splendide « Marienkirchc », avec sa profusion d'admirables sculptures et d'autels magnifiquement ornés 2 ; ou alors la chronique de la famille : les fêtes somptueuses données dans la maison du bisaïeul ; quelque aventure drolatique comme celle du petit Simon (l'un des oncles de Storm), avec sa voiture attelée de chèvres qui broutaient toutes les fleurs du jardin 3, ou quelque épisode tragique, comme l'assassinat de cette aïeule, criant d'une voix suppliante à son meurtrier : « Heinrich, Heinrich ! laisse-moi donc vivre ; qu'est-ce que je t'ai fait4 ? » Dès le début, Magdalena Woîdscn s'était prise d'une passion spéciale pour l'aîné de ses petits-fils 5 ; le moindre caprice de l'en fo ut était satisfait, et elle dépensait des trésors d^ingéniosïté pour favoriser ses jeux. Et quand la tempête d'équinoxe réveillait les enfants endormis, l'ouaillant portes et fenêtres et faisant craquer les meubles, c'est chez « grand' mère», que lui descendait, pieds nus, en chemise, pour s'aller couler dans un lit hospitalier 6.
Comme le grand'père, la grand'mère remontait par son lignage à toute une série de commerçants à perruque et à souliers bouclés. Son père, c'était le négociant et sénateur Jochim Christian Feddersen 7, providence des pauvres et fds lui-même (1740-1801) du négociant et sénateur Berend Feddersen 8. Quant à sa mère, Elsabe Feddersen 9, née
(1) Cf. Beceau, Anhang, 219 suiv. Elle existait depuis plus (le 200 ans à ce moment, puisque le due Adolf en 1019 ne fit qu'en confirmer les statuts
(2) InSt. Jurgen II, 7.
(3) V.heut'/.. III, 181.
(4) Bôhme, Nachtr. 130. (Kult. Skizzen.) ' (5) G. S. I, 37.
(0) G. S. I, 53. Cf. « Sturmnacht », VIII, 220-227.
(7) Celui-là même que V. neuf... nous présente en habit brun chocolat, III, 157.
(8) Dans leur généalogie, les Feddersen retrouvaient lo chancelier saxon Johann Bcycr, celui-là même qui, à la Diète d'Augsbourg, le 25 mai 1530, donna lecture de la fameuse « Confession ».
(9) Elle vécut de 1711 à 1829. Ernst Esmarch, père de Constanze,
Thomsen, c'était une femme de haute intelligence, que Storm jusqu'à douze ans eut la chance de pouvoir connaître. Belle encore, malgré ><is 7 1 ans quand naît son arrière petit-fils, très aimée et très vénérée par tous les siens, elle était, à cette époque encore, celle dont la lueur rayonnait sur toute sa famille 1.
Sa petite-fille Elsabe Feddersèn, fille de Magdalcna Woldsen, et mère du poète, Lucie Woldsen 2, eut longue vie, • lie aussi. Jusqu'au bout, elle garda, malgré les treize enfants à qui elle donna le jour, un aspect étonnamment jeune3 et surtout la jeunesse des yeux, ces admirables yeux bleu-gris. étranges, et qui donnaient à sa physionomie ce « je ne sais « quoi de clair, de lumineux, qui éveille l'amour » dont s'enthousiasmait, quand il la vit, Môrike 4. Mais, à voir le beau portrait qui nous a été conservé d'elle5, la régularité même de ses traits n'es! pas exempte de froideur6. Nous sommes loin ici de « Frau Rat », la mère de Gœthe, toute débordante de tendresse ; sans que Storm ait voulu jamais accuser sa mère 7, il racontait à ses enfants 8 qu'il n'avait jamais reçu d'elle aucune marque extérieure de tendresse, et, pis encore, à son ami Hcyse 9, qu'à 6 ou 7 ans, un jour où elle s'était montrée particulièrement affectueuse pour lui, il avait cru qu'elle voulait le tuer ! Cette absence singulière de sensibilité était compensée chez elle par un bon sens très clair, qui resta entier jusqu'à sa mort, par une certaine jeunesse d'esprit (résultat peut-être de l'insouciance) et un réel sens artistique,
dans une lettre, nous la montre en 1818, malgré ses 76 ans, aussi vaillante de corps et d'esprit que sa fille. (Chronik der Faniilic Esmarch, Altona. 1887, p. 75).
(3) à Kuh, 13 août 73. Cf. à Keller, 6 sept. 78.
(4) S. \V. VIII (Erinnerungcn an E. MÔrike), 187. Cf. G. S. I, 344.
(5) V. G. s. l, ici» verso.
(6) G. S., 1, 1G0 bis.
(7) Au contraire, il parle, par ex. à Keller, -20 sept. 79", de l'intacte fraîcheur de cœur qu'elle a gardée jusqu'à sa lin (id. à Kuh, 13 août 73).
(S) à Kuh, ibid. -— G. S., I, 50.
(9) G. S., ibid, lettre à Heyse, du 27 mai- 8&
un besoin particulier d'avoir autour de soi des choses aimables et belles l.
Ce bon sens vigoureux, cette jeunesse de caractère et surtout ce goût, cette soif de beauté, ce sera là, semble-t-il bien, l'apport maternel dans l'individualité de notre poète. A l'inverse de ce qui s'est passé pour Gœthe 2 et pour tant de grands hommes, c'est de son père qu'il semble tenir la richesse de sa sensibilité. Et d'une sensibilité inquiète, portée à voir partout des ombres menaçantes. Storm eût pu s'appliquer à lui-même ce qu'il écrivait un jour à sa mère 3 : « Si seule- « ment notre père, avec son âme profonde et. aimante, était « capable, quand un vrai bonheur s'offre à lui, de l'accepter « et de le cultiver tel qu'il est, avec joie et confiance ! Mais « je ne le sais, certes, que trop bien : tout nouvel événement, « même le plus beau, ne lui occasionne que du souci ; son « esprit, porté à ratiociner, ne réfléchit qu'aux suites malheu- « reuses, qui, par le concours de telles ou telles possibilités, « peut-être les plus lointaines, peuvent en résulter pour ceux .« qui lui sont chers. » — Autre singularité, mais dont n'a pas hérité le poète : c'était un cœur très profond que Johann- Casimir Storm, mais qui se serait cru perdu, s'il avait fait montre de son émotion. Ce faux bourru, qui gémissait, bouleversé, à la seule évocation du nom de sa mère, qui s'était caché dans une cave lors du premier accouchement de sa femme, qu'on ne vit plus une seule fois rire depuis la mort d'uiie de ses filles, tenait à se donner les dehors d'un insensible. « Il nous aime tous, écrivait le poète 4, et cependant, il « nous a souvent fait souffrir, nous et sa femme. » Il habitait à quatre maisons de son fils aîné, tout près aussi du plus jeune : or, en neuf ans, raconte Storm en 1873 5, il était allé, en tout, deux fois chez chacun d'eux ! Et, l'une de ces rares fois, ayant voulu, à table, porter un toast à ses enfants, il
(1 ) à Keller, 18 février 79 et à Kuh, 13 août 73.
(2) Wedde (Th. St. p. 7) fait ressortir l'analogie d'origines, patriciennes, entre Gœthe et St.
(3) B[r.i.d.]. H[eim.], 21 janv. 58.
(4) à Kuh, ibid.
(5) Ibid. Cf. St. à Pietsch, 5 janv. 67.
fut si trouble, que Theodor, bien vite, se mit au piano pour dissimuler sous de fougueux arpèges l'attendrissement du vieillard l.
On le vénérait dans la région, à plusieurs lieues à La ronde, car. avocat d'affaires, réputé autant pour sa science juridique que pour son honnêteté « virginale » et pour sa façon nette d'envisager les questions, il avait sauvé5 à une époque de crise agricole^ l'honneur et le bonheur de quantité de paysans. Comme le confiait à son fds ce batelier d'une Hallig, « on « disait du bien de lui, msfis pas quand on était en sa pré- > née. » Absolument fermé à Tari, passionné au contraire d'ouvrages de politique et d'histoire, il avait, à 84 ans encore, gardé une partie de ses affaires 2. Député par ses concitoyens aux Etats de Schleswig à une époque critique, de 1831 à 1848, « de oie Storm », sut, au printemps de 1846, lorsque le représentant danois Lorenzen demanda qu'on mit sur le même pied les langues danoise et allemande, se lever et quitter la salle en manière de protestation 3. Pourtant, cet homme si droit, un peu lourd, fermé au rire et à l'humour, qui ne voyait, pour venir à bout de la vie, que le travail et l'énergie résignée, ce père excellent qui, de sa fortune laborieusement acquise, aidait constamment ses enfants sans se préoccuper de savoir à qui il donnait le plus 4, tenait à dissimuler son cœur généreux sous des apparences bizarres. Extérieurement, c'étaient ses longs cheveux noirs, restés tels jusqu'à sa mort en 1874, et que jamais il ne put se décider à faire couper plus long que d'un doigt 5. Il refusa mordicus de jamais lire aucune œuvre de son iils, sauf « Lena Wies » : mais ses enfants et petitsenfants croient savoir qu'il s'en délectait en cachette 6. Sa famille se souvient de certains soirs où, au milieu d'un récit, brusquement il s'interrompait, et, avec un simple « bonne
(i) G. S., ir, 139.
(2) à Kuh, ibid.
(4) à Kiù% ibid., Cf. à Pietsch, 5 janv/G7.
(6) G. S., 13. II. , p. 181 (note).
nuit ! » quittait la salle, précédé de son chat comme d'un solennel et noir majordome l.
Evoquer ses souvenirs d'enfance, c'était la passion de cet homme, pourtant peu loquace. Il était né à Westermùhlen, dans l'arrondissement de Rendsburg ; sa mère, Brigitta Claus, était fille du pasteur du village voisin, Hohn, et son père, le meunier Hans Storm était fils de Hans Storm également meunier. Le moulin appartenait depuis environ deux siècles à la famille. Par ce côté, Storm descend de paysans, et de paysans bas-saxons, tandis que les commerçants et juristes du côté maternel étaient issus de souche frisonne. Le père de Brigitta, le pasteur Claus (1729-1796), qu'on a cru longtemps d'origine slave 2, était en réalité un -Hanovricn, de Moringen, comme son père qui y fut d'abord « Licenciatsadjunkt », puis « Amtseinnehmer 3 ». — Johann-Casimir Storm, renversé dans son fauteuil, les yeux clos, la voix douce, racontait l'enchantement de ses années d'enfance 4, parmi les champs et les forêts ; il rappelait les oiseaux pipés au collet, les poissons attrapés à pleines mains, les prairies traversées pieds-nus. Puis, on refaisait avec lui les années d'école de Rendsburg, la « Gelehrtenschule » de Husum, les études de droit à Heidelberg sous le vénéré Thibaut ; (à Heidelberg, J. H. Voss l'avait reçu, pipe à la bouche, en robe de chambre et en bonnet de nuit 5); et, finalement, l'installation à Husum, en 1814, comme secrétaire du bailli von Le ventzow, jusqu'à son mariageen 1816, avec la fille du sénateur Woldsen.
De cette union, Storm, à beaucoup près, n'avait pas été le seul enfant. Il eut douze frères et sœurs 6, tous nés après
(2) St. lui-même paraît admettre, avec des réserves, cette opinion qui a tout l'air d'un racontar de village. Car on se fondait surtout, pour voir en Claus un Polonais émigré, sur sa prédilection pour les grenouilles rôties, mets abhorre en Sch.-Holst ! (St. à Kuh, ibid.).
(4) à Kuh, 13 août 73.
(5) G. S., I, 20. Cf. Erinn. an Môrikc VIII, 178 et préface de Storm à la chronique familiale d'Esmarch.
(6) G. S., I, 55, dit : onze, Storm (à Kuh, ibid.) douze.
lui, dont cinq ne vécurent guère au-delà d'un an. Trois fils ■ Johannes, Otto et Emil, trois filles: Hélène, Lucie et Câcilié i furent ses compagnons d'enfance. La vie ne manquait pas dans les vénérables appartements de la « Hohle Gasse » A côté de la famille directe, il y avait encore toute la série tes oncles et tantes, parmi lesquels deux surtout paraissent avoir gagné l'affection du petit Storm : la tante Elsabé Woldsen*, qui fui. rieuse et charmante, comme une autre mère pour lui., jusqu'au jour où elle épousa (1825) Ernst Esmarch *, l'ami intime de son frère. Longtemps après, le poète se revoyait pleurant à chaudes larmes derrière la voiture qui allait l'emporter. Ensuite, l'oncle-gâteau, celui dont Storm sût idéaliser dans « Unter dem Tannenbaum » la silhouette qui n'avait rien de « précisément poétique 4 », sous les traits de « l'oncle Erich » : Ingwer Woldsen. A quarante ans 5, Storm gardait de lui un souvenir attendri et auréolait d'une gloire la mémoire de l'excellent homme, qui savait non seulement donner, mais donner avec délicatesse.
Ce n'est pas tout. La « gens » patricienne ne s'arrête pas aux parents, aux membres de la famille proprement dite. En font partie aussi, et partie intégrante, ceux qui lui donnent le meilleur de leurs années et de leur force : les serviteurs. Tous le cocher Thoms «, le scribe Clausen *, et surtout la sœur de Lena Wies, la fidèle bonne de Theodor, qui, de longues années, prit un soin fidèle de son enfance s et « qu'il aima jusqu'à la mort », vivaient la vie de leurs maîtres, aimaient, leurs enfants comme les leurs. « C'étaient là, dit Storm », des rap-
(1) Célébrées : Hélène, dans la poésie « Einer Toten », VI il, 211; Lucie dans la poésie « Lucie », VIII, 210. " '-
(2) Sœur de Lucie Storm (née Woldsen), et morte le 28 nov. 73.
(3) G. S., I, 41 . Cf. St. à Esmarch son beau-père, lettre écrite tout de suite après le décès, le 28 nov. 73.
(4) B. H., 19 déc. 58. * +
(5) B. H., ibid.
(6) V. unter d. Tannenbaum, I, 176. Cf. B. H., 19 déc. 58 et Lena Wies, III, 144.
(7) B. H., ibid.
(8) L. Wies, III, 144. Cf. G. S., I, 44.
(9) Unt. d. Tannenb., I, 197-198.'
« ports dé mutuelle confiance ; chacun était fier de l'autre
« et cherchait à se montrer digne de lui ; c'était comme un
« legs que les parents transmettaient à leurs enfants ; ils se.
« connaissaient tous, par delà la naissance et la mort, car ils
« connaissaient également le caractère et la race des jeunes
« qui naissaient, et ceux des vieux qui les avaient précédés. »
Ainsi s'affirmait, dans le temps, la solidarité de toute la race, et, dès le berceau presque, la destinée individuelle du poète s'élargissait de tout ce que contenait d'inconnu ou de connu celle de ses ancêtres. Plus tard, il expliquait son attachement au sol natal, son inaptitude complète à s'acclimater en d'autres lieux, par ce fait que ses ascendants, de père comme de mère, avaient vécu pendant des siècles sans sortir de leur ville, ou à la campagne, dans leurs résidences héréditaires. Il était né avec cette conscience, il avait grandi avec elle. A Husum, il avait respiré une atmosphère de traditions familiales, toutes respectables. Le nom même de ses aïeux était associé à celui du bon vieux temps où son arrière grand-père, le vieux négociant Friedrich Woldsen, faisait tous les ans abattre pour les pauvres un bœuf de la Marsch x. On se représente assez facilement les premières années de sa vie, dans la vieille maison de famille. « Dans tous les coins et sur toutes « les dalles s'étendaient les ombres des choses passées ; de « tous ceux, qui naguère y vécurent et y moururent, une « trace était restée ; nous, qui étions de leur sang, partout « nous rencontrions cette trace et elle nous donnait le sentice ment d'appartenir à une grande lignée ; car les morts aussi « en faisaient partie. Et même, quelques-uns d'entre nous « prétendaient savoir que la vie de ces morts n'était pas « encore tout à fait finie, et que parfois, la nuit ou dans la « solitude de midi, elle cherchait à se manifester à leurs petits- « neveux ; là-haut, dans la pièce située derrière la -salle où
(1) à Morike, Nov. 54.
« étaient encore accrochés les Vernet gravés du grand'pèie, « on entendait . par moments, disait-on, un équivoque remue- « ménage ». Au-dessous des mansardes du magasin, on conservait la « Totenlade », une sorte de caisse grise, triangulaire, qui, lorsque quelqu'un mourait dans la maison, servait pour l'exposition du corps ; et le cocher comme le scribe, qui couchaient dans ces parages, assuraient au petit Theodor que, plusieurs nuits avant chaque décès, ils entendaient distinctement le « Totenlade » descendre de ses pieds en boule les marches abruptes de l'escalier 1.
Les greniers surtout 2, qui, sur trois étages superposés, occupaient toute la partie haute de la maison et tenaient dans les récits grand-maternels une place considérable, recelaient mille vestiges d'un « passé plus riche », où l'enfant aimait, déjà, à se réfugier. C'étaient, dit Storm lui-même3, comme des « jardins du passé », tout parfumés de l'odeur combinée de la lavande et du fruit de l'églantier. « Avec une convoitise toute frissonnante », l'enfant en explorait les poussiéreux trésors : meubles hors d'usage, le grand fauteuil à oreilles où le grand-père Woldsen avait exhalé son dernier soupir 4, le « cheval hygiénique » qui permettait à l'excellent homme de prendre de l'exercice sans se déplacer, l'armoire où la grand'mère, à l'avance, avait accroché son propre linceul, mais surtout certaine autre armoire aux marquetteries multicolores,, d"es tiroirs de laquelle l'enfant extrayait les perruques et les nœuds de soie, lès coffrets remplis d'éventails ou de manchettes de dentelle, — « toutes les amusettes d'une époque passée qui y étaient ensevelies comme dans un cercueil. » Là, dans l'ombre silencieuse où l'on n'entendait que le travail des xylophages dans le vieux bois vermoulu des armoires, ou le pas prudent et imperceptible d'un chat qui, "solitaire, montait et descendait les marches d'un escalier, voisin, le petit-fils revivait l'existence des ancêtres qa'il n'avait
(1) Kult. Skizz., Bôhme, Nachtr. 108.
(2) V. heut III, 177. Malheureusement, le grand incendie de 1852
fit, là et dans toute la maison, de terribles ravages.
pas connus. « Mais quelquefois aussi, dit-il, la poussière de « caducité qui montait de toutes ces antiquailles me saisis- « sait d'une telle angoisse, que je m'enfuyais soudain, en couce rant ; puis je descendais à toutes jambes l'escalier ; ou, « mieux encore, je me laissais glisser le long de la rampe, pour « revenir bien vite au pays des vivants K »
Le dimanche, dans ce milieu où tout, jusqu'aux prénoms 2, se transmettait de père en fils, une immuable tradition3 voulait qu'enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants allassent, en famille, prendre le café chez l'arrière grand-mère Feddersen. Elsabe Feddersen habitait à quelques pas de la « Hohle Gasse », sur le port, à l'angle de la « Schiffbrùcke » et de l'étroite « Twiete » qui s'en détache encore aujourd'hui. Les « Zerstreute Capitel » nous décrivent, sous la rubrique : « Im Urgrossvaters Hause 4 », la façade peinte en gris et surmontée d'un pignon pointu dont l'extrémité supportait, comme ornement, un vase de grès. Dans le bâtiment d'arrière, qui donne sur la Twiete 5 se trouvaient: en bas, le Pesel, obscur, pavé de dalles, et au-dessus, la fameuse « salle 6 », où s'étaient réunis les aïeux, perruque en tête et l'épée au côté, pour leurs fêtes et leurs- séances récréatives', où l'on se réunissait encore pour les cérémonies ou agapes familiales 7. Lorsqu'on y était arrivé, par un escalier tournant, aux barreaux de chêne sculpté garnis de corail, on était frappé par ses vastes proportions 8. Aux murs, où fleurissaient orne- Il) III, 178.
(2) Certains noms, en effet, sont héréditaires dans la famille : Hans pour les aînés (V. St. à MÔr., nov. 54),Theodor, Elsabe, Lucie, Friedrike, (Gonstanze l'est devenu). Cf. Im Saal II, 305.
(3) G. F. Schumacher dans ses « Genrebilder aus dem Leben eines 70 jâhrigen Mannes » (1841) se moque, avec la rancune de quelqu'un qui s'est ennuyé à Husum, de cet emploi consacré, inéluctable, des dimanches après-midi : « la piété l'exigeait, dit-il, dût-on être à moitié mort à force de bailler : on n'imaginait pas qu'il en pût être autrement » (p. 277).
(4) Particulièrement III, 156 et suiv.
(5) C'est le seul reste, aujourd'hui, de l'ancienne maison.
(6) Bien délabrée aujourd'hui.
(7) III, 155 et suiv. Cf. SOhne des Sénat., VII, 284.
(8) Environ 25 pieds de long sur 20 de large.
monts el boiseries délicates, des gravures d'après le Gucrchin étaient accrochées sous des paysages dé Berghem ; peut-être aussi, quelques Ghodowiecki leur tenaient-ils compagnie1, avec leurs scènes intimes et doucement attendrissantes.
1 >'avanee, on savait que le café serait, servi, avec les mêmes rites, dans les traditionnelles petites tasses rondes et que la cafetière de porcelaine trônerait sur le même plateau décodé de, bouquets de roses2. Toutefois, en été, la réunion n'avait plus lieu dans la patriarcale demeure toute parfumée de réséda, mais dans le jardin. « L'arrière grand-mère Feddersen, « écrit Mlle Storm 3, possédait un jardin à petite distance de « sa maison, le long de l'Husumerau 4. Un kiosque, entouré « d'une galerie, et reposant sur pilotis, s'avançait au-delà « du bord de l'Au qui passait au pied ; un chèvrefeuille le « tapissait. Des fleurs démodées, qu'on ne trouve plus aujour- « d'hui dans aucun jardin, y fleurissaient et y exhalaient leur a senteur.» Ces fleurs, le poète les a chantées dans une strophe de la pièce « Frauen-Ritornell 5 »: « Jacinthes musquées! « vous fleurissiez jadis dans le jardin de la bisaïeule ; en ce « lieu exilé du monde, si loin, si loin, si loin là-bas ! »
Choyé, mûrissant au soleil de cette affection peu démons- Irative, mais sûre, le petit Storm fut-il l'enfant « chétif, « silencieusement replié sur lui-même » que se plaisait à imaginer Wilhelm Jensen 6 ? — Nullement, si nous en croyons la grand-mère Woldsen, quand elle évoquait certain « petit chenapan », hissé sur un âne qui, finalement, l'avait dépêché au milieu des plates-bandes du jardin 7. Ou bien, le même mauvais sujet grimpait au sommet de la maison, puis se laissait couler jusqu'en bas à l'aide d'une corde enroulée sur une vieille poulie. Sur les toits, on se poursuivait entre camarades, autour des cheminées 8. Quelles
(4) Cf. Sohno cl. Sen, VII, 284-285.
(5) VIII, 271. cit. par G. S., I, ibid.
(6) Heimat-Erinnerungen, chap. II.
(8) G. S., I, 46. Cf. Aquis subm., III, 205.
parties dans les vieux bâtiments en ruines qui attenaient à la -maison de la « Hohle Gasse 1 ! » Et, dans ces jeux, ce n'étaient pas toujours les garçons, comme « Hans Rauber2 », les plus enragés ; si nous en croyons «Von Jenseit des Meeres3 », les petites filles y jouaient parfois le rôle de boute-en-train et se montraient les premières à jouer aux « soldats et aux voleurs 4 », à grimper aux arbres et à risquer les sauts les plus fous 5. Storm a dû jouer beaucoup, et volontiers, avec de petites fdles, ne serait-ce qu'avec ses sœurs ; d'où viendrait, sans cela, la petite Elisabeth d' «Immensee 6 », la Jenni de « Von Jenseit des Meeres », la Lisei de' « Pôle Poppenspaler » ? Avec une semblable petite camarade, sans doute, Storm petit garçon faisait, à certains dimanches d'été, le chemin de Friedrichstadt au « Staatshof », une ferme à peu de distance de Koldenbuttel 7. Car on ne restait pas toujours à Husum, à jouer dans la maison ou ses dépendances, ou à cueillir des crocus sur les pelouses du château, au « Schlossgraben 8 ». Les citadins ne dédaignaient pas à cette époque, par une salutaire réaction sur l'esprit casanier d'antan 9, les parties de campagne organisées en bande, à la belle saison. Qu'on allât prendre le café au « Staatshof » ou à une ferme voisine10, ou canoter sur la Treene à Schwabstedt 11,. Storm a certainement pris part à plusieurs de ces joyeux pique-niques, où presque toujours figure, comme chef de chœur, un vieUx monsieur 12 qui a de l'esprit.
(1) Cf. I, 241 et « Ein Bekenntnis », VIII, 113-114. Ils provenaient de l'ancienne sucrerie de Simon Woldsen, qu'avait ruiné le blocus continental. (Cf. à Kuh, 13 août 73.)
(6) V. surtout I, 7.
(7) Auf d. Staatsh., I, 69.
(9) G. F. Schumacher, op. cil., 277.
(10) Auf d. Staatsh , I, 82 suiv.
(11) Angelika, I, 290. — Z. W. ai. Wasserfreude, V, 277 suiv.
(12) Immensee, I, 9. — Angelika, ibid.
Au printemps et à l'automne, deux fois dans l'année, la l'oin> se tenait près du château : bras dessus, bras dessous, les lycéens déambulaient, en phalanges bruyantes, parmi la Fouie poussiéreuse en extase devant. les chevaux de bois1. L'hiver venu, changement de distractions: patinage sur le < Mii nient eich a », et, quand l'âge en fut venu, leçons de danse, en famille d'abord, entre soi, puis, deux fois par semaine, plus solennellement, dans la salle de l'Hôtel de Ville. Chaque séance, à elle seule, constituait un événement. Enfin et suit out . la fèl e de Noël. Ce n'est pas sans cause que Storm, dans ses letl res, s'appelle, à tant de reprises, « das alte Weihnaehtskind ». Dans combien n'a-t-il pas décrit les souvenirs embaumés que lji laissaient les Noëls de son enfance ! Il se grisait de ces réminiscences, et il les a fixées de façon définitive dans la nouvelle qu'il leur a toute entière consacrée : « Unter dem Tannenbaum ». A en juger par ces témoignages, ce qu'appréciait l'enfant, expert déjà à savourer son plaisir, c'esl moins peut être l'arbre aux branches vertes, toutes scintillantes de paillettes d'or, de réseaux argentés et d'œufs rutilants, moins les cadeaux et les gourmandises, que l'atmosphère même de la fête : les préparatifs, l'air de mystère qui, quinze jours d'avance, flotte dans la vieille maison, l'arôme des « Futjen », des gâteaux bruns, qui monte des cuisines ; puis la joie générale du grand soir où tous s'épanouissent, parents et enfants ; la vieille maison est en liesse, les cuivres sont astiqués à blanc, les dallages reluisent, la flamme de la lampe semble, ce soir-là, plus claire que d'habitude ; à chaque instant la grand-mère, les domestiques, affairés, passent en météores ; puis entrent, timidement, les petits mendiants couverts de neige, qui viennent quêter leur part de ces réjouissances ; enfin, comme l'orée d'un monde enchanteur, s'ouvrent les portes qui conduisent à la salle d'en bas, et les petits yeux s'éblouissent devant l'arbre, dont l'odeur de sapin brûlé exalte le cœur de tous, — « l'arbre « qui flambe, avec ses petites oriflammes de clinquant, ses
(1) Auf d. Univ., II, 115. .
(2) Ibid., 102 suiv.
« filets blancs et ses œufs dorés, suspendus dans les branches « sombres, comme des rêves enfantins 1. »
Parmi cette alternance de jeux insouciants et de fêtes familiales, s'écoulaient, lumineux et paisibles, les jours de l'enfant. Dans la monotonie apparente de cette existence, il enregistrait toute une profusion d'impressions et de souvenirs. Depuis le déménagement de 1821 qu*i avait ramené les siens au vieux logis des Woldsen, deux événements paraissent avoir laissé dans cette âme naissante une trace d'effroi. En premier, le raz de marée de 1825; quand il écrira le finale de « Carsten Curator » et celui du « Schimmelreiter », Storm' aura encore devant les yeux la vision d'épouvante qui terrifia ses sept ans à peine sonnés. — Ensuite, en 1829, la mort de sa petite sœur Lucie, qui les quitta dans sa sixième année. Longtemps après 2, Storm revoyait avec ses yeux d'enfant la fillette blonde « ni douée, ni belle », qui avait accompagné son premier âge ; le banc, où, livre en main, elle s'asseyait pour apprendre laborieusement, loin des jeux de ses camarades ; le petit lit qu'elle partageait avec lui et où ils sommeillaient joue contre joue :
« Un souffle de paix enfantine, chantait 1^ poète, m'arrive encore de « ces temps qui ont passé .
« Une fin survint ; — un jour, elle tomba malade, et, des semaines, « elle resta plongée dans la fièvre ; puis elle mourut : les syringas étaient « en fleur.
« Il faisait du soleil; je sortis, je courus dans les champs et je pleurai « tout haut ; puis je revins, silencieux, à la maison. Vingt ans et plus, « certes, sont écoulés depuis; à combien d'autres objets mon cœur « s'est-il attaché ! »
« Sa mort, dit Storm formellement 3, me donna l'occasion « de ma première poésie. Je courais tout en larmes, dans les « alentours du « Mùhlenteich » tout en la composant, et je « m'en rappelle encore ces deux vers enfantins :
« Und der Totenkranz umwindet « Jetzt ihr engelgleiches Haar. »
(1) Unt. d. Tannenb., passim et spécialement I, 175-179. — B. H., 19 déc. 58. — Cf. Gertrud St., Weihnachten bei Th. St. ( « Meerumschlungen >> ).
(2) Lucie, VIII, 210. Cf. B. HM 7 déc. 62.
(3) B. H.s 7 déc. 62.
Ainsi, à neuf ans, la première grande douleur de sa vie ^cherchait à se traduire par le vers, « dans un milieu où perte sonne ne pensait à la poésie 1. »
Dès l'âge tic 1 ans. on avait conduit Storm, de force, à un petit cours dirigé par une vénérable dame, Madame Amberg. Stylée par un secrétaire de son père qui lui avait persuadé que, plus il crierait, plus tôt on le retirerait de ce lieu de souffrances, la victime, avec une belle obstination, remplissait la Siiderstrasse de ses hurlements. Mais, chose étrange, l'imposante institutrice, loin de lui en vouloir de cette rébellion, lui marquait au contraire une préférence mal dissimulée 2.
Lorsque son fils aîné eut neuf ans, Johann-Casimir Storm, observateur dévot des usages familiaux, voulut que, comme lui, Theodor entrât à la « Gelehrtenschule » de Hustim. Or Storm lui-même a avoué 3 que l'école « ne lui a jamais rien « appris de convenable. » Toute son éducation, la culture de son esprit et, beaucoup plus encore, raffinement de sa sensibilité, d'où les tenait-il ? Ni d'un maître, ni même de la famille directement 4. « Car, écrivait-il plus tard 5, jamais un « contact intime ne s'est établi pendant ma jeunesse entre u moi et mes parents ; on m'a peu éduqué. » D'instruction religieuse, nul vestige chez lui ; jamais, de toute son enfance, personne ne lui a parlé de christianisme ni des choses de la foi. Sa mère et sa grand'mère allaient à l'église, rarement ; son père n'y allait pas du tout ; quant à lui, jamais on ne lui a demandé d'y aller. « Mais l'air de la maison, ajoute-t-il, « était sain G. Je suis donc en cette matière absolument neu- « tre : je n'ai aucune croyance qui me soit venue de mon « enfance ; là encore, par conséquent, j'ignore ce que sont les « crises. Une chose m'étonne parfois : c'est qu'on puisse atta-
(1) D'après un carnet des derniers jours de St. (G. S., II, 128).
(3) à Kuh, 13 août 73.
(4) Sur l'inculture à cette époque en Sch.-H., v. Kl. Groth S. W. III, 294 et Hebbel, Briefw. V, 41. — Do Wchl, Th. St., 23-24.
(5) à Kuh, 13 août 73.
(6) Ibid.Cî. au même, 24.fév. 73.
« cher de l'importance à la croyance ou l'incroyance d'un « homme quant à l'origine première ou la destruction finale « des choses. » — Non, Storm le dit lui-même, et l'on ne saurait mieux l'exprimer : « Je ne sache pas que jusqu'à 18 ans, « quelqu'un... ait exercé une influence sur moi ; par contre, « les lieux m'ont impressionné fortement: la lande1..., le « jardin solitaire de mon arrière grand'mère, le « Rittersaal » « du château de Husum, couvert d'antiques sculptures, etc., « la Marsch2 aussi, toute proche de la ville, et la mer, surtout « la plage à marée basse, si magnifiquement déserte 3 ».
A cette nature originale et impressionnante, qui fut son aime mère, Storm a royalement payé sa dette, en l'introduisant dans la littérature allemande, depuis « Ein grùnes Blatt » jusqu'au « Schimmelreiter ». Déjà, écolier, il allait souvent passer le dimanche à Hattstedt, chez son ami Ohlhues, dont le père était pasteur. Les deux camarades partaient de Husum le samedi après-midi. Pour gagner le petit village frison, situé à une lieue environ au nord de la ville, ils avaient à traverser un fort morceau de lande, et Ohlhues avait toutes les peines du monde à faire avancer son compagnon, perdu dans la contemplation des scarabées et papillons rares qui fourmillaient parmi le bruyère odorante 4. « C'est là un des lieux sacrés de ma jeunesse », écrira, près de cinquante ans après, l'auteur d' «Aquis submersus 5 ». — Comme tant de ses héros, il a été le promeneur solitaire, qui, armé d'un filet à papillons, ou d'une boîte à herboriser, part des journées entières rêver, quelque temps qu'il fasse, à même la plaine, au fil de ses pensées.
v Au nombre des joies de ma jeunesse, dans mon pays où la vieille « Gelehrtenschule » ne nous étranglait pas trop l'intelligence, figuraient
(1) Cf. la poésie « Abseits «, VIII, 192, et les nouvelles : I,'203 et 205 ; II, 111-113 ; VI,85suiv. ; 111,208 et 267, et surtout : I, 99 suiv.
(2) Cf. Auf d. Staatsh., passim ; et: IV, 4 suiv., VI, 85 suiv. et « Der Schimmelreiter », passim.
(3) Cf. « Die Stadt », VIII, 194 et « Meeresslrand », VIII, ibid.
(4) Aquis Subm. III, 203-204. Cf. B. II., 19 oct. 00 et StN. à Kuli, 13 août 73.
(5) A. Subm., 203.
« les promenades à pied hors de la ville, en rase campagne. Certes, on n'allait point, comme en d'autres lieux, par champs et par forêts, on « allait même rarement par champs et buissons ; car, vers le sud, s'allon- « geait la Marsch avec sa vaste surface de pâturages, coupés par des fossés « pleins d'eau ; en revanche, dans la direction du nord, à l'est de la côte « de Frise septentrionale, monte la Geest sablonneuse, sans forêts ni « arbres, avec, par rares places seulement, des buissons de prunelliers « ou d'aubépine, au dessus des petites levées de terre qui séparent les divers « champs les uns des autres Cependant, mon âme d'enfant trouvait là,- (f à sa suffisance, de quoi repaitre ses regards, et un mystère qui la stimu- « lait : au dessus du sable, au bord du chemin, les ichnémones passaient « en fusant, les belles cicindèles vertes ou cuivrées passaient en volant ; « on longeait de temps à autre des ébouli? de sablières, au jaune étince- « lant, et l'on y discernait les sombres orifices qui mènent aux nids « inaccessibles des mottereaux. Quand on grimpait par-dessus et qu'on « piétinait, de là-haut, la croûte desséchée du sol, les sveltes oiseaux « sortaient en bruissant, l'un après l'autre, de leur trous, et souvent ils « se répandaient en essaim pullulant dans l'air, tandis qu'au dessus « d'eux, de gosiers infatigables, retentissait le champ ininterrompu des « alouettes.
« Mais, là où, dans mes après-midi de liberté, je me sentais le plus v attiré, ce que, maintenant encore, malgré tout son charme d'isolement « magique, la forêt la plus frissonnante ne peut remplacer à mes yeux, ft c'est la lande, dont, à l'époque, la végétation brunâtre de steppe recou- « vrait encore, dans cette direction, d'immenses étendues 1. »
Ce que Storm a écrit quelque part d'un vieux solitaire 2, cela est vrai de lui, toute sa vie : « La lande était pour lui un « lieu familier,... parce qu'il y trouvait, suivant son expres- « sion, l'asile indispensable où il se reposait de la vie humaine». Et nous verrons, au cours de son œuvre, le reflet de ses innombrables promenades sur la digue : on domine la Marsch, vert tapis si doux au pied et au regard ; de belles fermes la parsèment "et les églises sont visibles de loin au-dessus des toits de chaume ; les canaux étincellent au soleil, les alouettes s'égosillent dans le ciel immense, tandis que toute la plaine retentit du meuglement des bœufs multicolores 3.
Voilà les vrais maîtres de Storm. Mais la liste n'est pas complète. Storm a reçu beaucoup de sa ville natale. La
(1) Zur Chronik v. Gricshuus (1883-1884), VI, 85.
(2) Eine Halligfahrt, IV, 28.
(3) Auf d. Staatsh, I, 57 suiv. — Eine Halligf., IV, suiv.
poésie des pierres, des ruelles vénérables, des vieilles maisons à pignon, cette poésie que, de bonne heure et seul avec quelques gens du populaire il a comprise, il en subsistait, vers 1820, beaucoup plus que les débris actuels. Avant que le grand incendie de 1852 n'eût consumé dans la petite cité tant de curieuses façades « en escalier », et avant que le chemin de fer « n'eût allongé ses serres vers elle *• », à chaque pavé, dans le vieil Husum, le passé répondait aux curiosités du flâneur. Non seulement les vieilles maisons et l'antique « Rathaus » pointaient leurs hautes toitures, comme encore aujourd'hui, vers le ciel ; mais, par exemple, la tour de l'ancienne geôle, la « Frohnerei » se dressait encore le long du « Kuhsteig 2 », et l'enfant avait pénétré — avec quels frissons, on le pense — dans le cachot où avait j idis été enfermé l'assassin de sa bisaïeule 3. Il avait aperçu, dans sa stalle isolée à l'église, le dernier bourreau de Husum 4. La nuit tombait, et l'on croyait apercevoir des barabandes de fantômes et entendre gémir des spectres dans les rues sans lumière, le long des bâtisses hantées 5. Quels émois délicieux pour l'enfant, précédé de sa petite lanterne qui jetait sur toutes choses des lueurs douteuses !
Ce n'étaient pas seulement les choses muettes de la petite ville qui lui parlaient, le formaient. C'étaient aussi les gens. Beaucoup plus que les bourgeois, ces probes et simples artisans, qui recevaient le petit patricien comme leur fils, et avec qui son père veillait à ce qu'il gardât le contact 6 : tourneurs mécaniciens comme le sera son Paulsen, boulangers comme le père Wies, forains peut-être comme les époux Tcndler. « J'ai « connu plus d'un travailleur, dira Storm dans une de ses « dernières nouvelles 7 ; sous le toit de l'un d'eux, j'ai même « été, enfant, un hôte hebdomadaire ; et pour mainte chose
(2) Ruelle située à l'cxlrêmité N. de la ville.
(3) Bohme, Nachtr. (Kult. Skizzcn), 130.
(4) Ibid., 129.
(5) L. Wies, 111, 138-139.
(6) IV, 37-38 et 39. Cf. III, 3.
(7) Ein Doppelgunger, V, 1G2. Cf. Pôle Popp., IV, 37.
« qu'aujourd'hui encore je compte parmi ce «pie je sais de « meilleur, je me sens son obligé, à lui et à sa brave femme. » En de paisibles causeries, sur les bancs sous les tilleuls, l'enfant puisait, à côté de connaissances utiles, des exemples de travail, d'honnêteté, de haute générosité ; dans ces « murs étroits », il respirait un air tout tonifié de noblesse morale 1.
Sans compter les originaux, nombreux dans ces pays du nord 2. Quand une tempête du nord-ouest menaçait, on voyait apparaître à la plus haute des lucarnes, en haut du pignon de l'Hôtel de Ville, le visage rubicond de « l'Amtschirurgus », un barbier qui, pour se consoler du naufrage de sa fortune et de sa raison, se livrait, dans les greniers du « Rathaus » où on L'hébergeait, à l'élevage et au dressage des rats. Du haut de son perchoir, il se proclamait, à chaque occasion, prince héritier de Prusse, tout en déversant mille malédictions, l'ingrat ! sur les hauts dignitaires municipaux qui le logeaient. Lui aussi, Hans Schmidt 3, le décavé, semblait descendu d'un conte de fées ; ainsi Peter Runtum le tambour, et Jasum Pingel le sonneur, que leur tendresse pour le « schnaps » conduisit à une fin précoce ; Jùrn Mehlbùdel, long comme un jour sans fin, et Holden Kiwiet, petit et maigriot, figurants obligés de tous les marchés hebdomadaires 4.
Dans cette ambiance, l'imagination de Storm travaillait, courait la poste. Déjà, elle s'attisait, rien qu'à feuilleter les illustrations de Kolbe pour Y « Undine » de Fouqué 5. Plus encore, elle se surchauffait aux récits dont elle était constamment repue. Ils faisaient concurrence aux récits de la grandmère Woldsen, ces contes de « Hans Rauber », le camarade de jeux, qu'on écoutait dévotement, aux soirs d'automne. On s'asseyait sur l'escalier du grenier ou, mieux encore, on s'accroupissait tout au fond d'un vieux tonneau et l'on s'y calfeutrait, loin du monde, avec l'éclairage fumeux et fantas-
(1) L. Wies, III, 144-147.
(2) G. S., I, 70 suiv. (d'après Nachg. Aufz. de St.).
(3) 11 figurera dans P. Poppensp., IV, 91-92 cl 97-98.
(4) (i. S., ibid.
(5) à Eggers, 20 nov. 55.
tique d'une vieille chandelle l. Alors, dans une manière de lanter'ne magique, défilaient, devant l'enfant extasié, avec leur éternelle fraîcheur les vieilles légendes populaires : la candide Schneewittchen, et Frau Holle qui secoue son édredon de neige, et le lutin frison, Niss Puck, qu'ils avaient de leurs yeux vu, un jour, par un écrasant midi, grimacer à la lucarne du grenier. — 'Mais la « Scheherezade » de ses jeunes ans, celle qui le passionnait bien plus que les hâtives lectures des romans de Spindler ou des drames de Schiller dévorés au grenier, sur le « cheval hygiénique » du grand-père Woldsen, celle qui « portait en elle une source inépuisablement jaillissante de récits », c'était Lena, la fille du boulanger^Wies, avec son pauvre visage grêlé et ses beaux yeux bruns, — ces yeux qui, a pu dire Storm 2, « font partie des étoiles qui ont éclairé « mon enfance. » Là, le soir, les vaches une fois traites, tandis que la mère filait au rouet et que les pommes qui se doraient au four répandaient dans la modeste salle une odeur appétissante, Lena Wies contait. « Et comme elle contait ! — En « plaît, comme en sourdine, avec une solennité recueillie ; « et, que ce fût la légende du cavalier fantomatique sur son « cheval gris, ■ — on le voit, les nuits de raz-de-marée, sur les « digues, et, quand un malheur menace, il pique dans la brèche « avec sa haridelle ; — que ce fût une histoire vécue par elle- « même ou lue dans le journal hebdomadaire, ou glanée « ailleurs, tout prenait dans sa bouche une empreinte partice culière et, comme de. mystérieuses profondeurs, surgissait « en pleine vie devant ceux qui l'écoutaient. Souvent, la vieille « mère passait la main dans son rouet qu'elle arrêtait, ou « Johann Wies, de son coin, hochait la tête en nous regar- « dant avec un béat clignement d'yeux ; et en même temps, « l'horloge faisait son tic-tac et, de la paroi du poêle, mon- « tait le chant des grillons. Parfois, aux soirs d'automne, — « et c'est alors que c'était le plus beau, — on entendait aussi, « de loin, le bruissement des tilleuls qui, là-bas, de l'autre « côté de la rue, se dressaient derrière la palissade d'un jardin.
(1) Gcsch. ans d. Tonne, préf. II, 214-216.
(2) L. Wies, III, 140.
« Qu'il était loin., alors, là-bas derrière, le monde de tous les «•jours et iout ce qui s'y rapporte ! Dans les pauses, certes, « on ne faisait pas li des pains d'épiccs et des pommes au four ; « mais quand même, je ne resf ais guère en repos et Lena é1 ait « aussi inépuisable que moi insatiable ; derechef, elle joignait « les mains, et, la tête légèrement penchée en avant, elle com- « mençait une nouvelle histoire en tournant lentement les « pouces. x » Cependant il fallait rentrer dans la réalité, c'està-dire à la maison. Chaque fois, même désespoir ; et le dernier quart d'heure se passait toujours en marchandages avec Lena « pour voir s'il n'y aurait pas" encore le temps d'au moins « une toute petite histoire 2. »
Enfin, l'enfant et le jeune homme, qui ne connaissait, de naissance, que le paysage un peu âpre de la Marsch et de la lande, devait,. de bonne heure, avoir la révélation d'une autre nature, et . en même temps, de la terre et ceux qui en vivent. Chaque année, à l'automne et quelquefois l'été tout entier 3, la famille se transportait aux Edens d'enfance de Johann- Casimir Storm, à Hohn et à Westermûhlen. « Rien qu'à ce « nom, écrira le poète l'a-nnée même de sa mort 4, seiève en « moi tout un paysage idyllique de forêts et de moulins. » Le moulin, c'est celui de Westermûhlen, celui des Storm et dont Hans Storm, frère du père de notre poète, avait pris la direction. On y arrivait après cinq lieues environ à travers un &rand morceau de lande dénudée. Quel contraste quand, tout à coup, la voiture s'engageait sous l'ombre fraîche des arbres, et qu'apparaissaient, enfouis dans la verdure, le petit village d'abord, le moulin ensuite, avec sa roue où l'eau perlait 5 ! Les chevaux trottaient, le cocher claquait du fouet, les roues.
(2) Ibid., 144. — « Plus tard (continue St.), lorsque moi-même j'ima- « ginai et écrivis de semblables récits, je lui envoyais tel ou tel de mes « livres, et elle disait en souriant que c'est d'elle que j'avais appris eet « art.» (III, 143).
(3) à Kuh, 13 août 73. Cf., G. S., I, 74 et 79.
(4) Nachg. Aufz. G. S., I, 7G.
(5) Ibid. — Un incendie a malheureusement anéanti le moulin, récemment, nous dit-on (1913).
- 28 refaisaient crisser le gravier humide ; puis la maison surgissait, longue, Lasse, blottie sous les chênes immenses et précédée de tilleuls 1. Sur le seuil attendaient les deux grands-parents, puis, plus tard, l'oncle Hans Storm, paisible et affable, qui fumait sa pipe en regardant venir ses voyageurs 2. Puis, l'existence rustique commençait, et, par cette vie de forêt, si neuve pour le petit habitant d'un pays sans arbres 3, Storm avait conscience de se réenraciner au sol de ses aïeux paternels. Mêmes chasses aux grives dans les bois tout proches avec l'oncle. La veille au soir, sous les tilleuls, on avait tresse des collets en baguettes de saule et des coulants en crin de cheval. Dans le jardin, tout constellé d'arbres fruitiers et embaumé de roses cent-feuilles et de lavande, se trouvait un rucher, enclos de haies. Par-dessus la porte en planches qui le fermait, le petit citadin, à l'un de ses premiers séjours, eut un matin la vision radieuse de ce monde inconnu pour lui 4 ; et depuis, « même plus tard, dit-il, à la main de mon oncle ou « d'un cousin plus âgé que moi, je n'y ai pénétré qu'avec une « impression de recueillement, comme si je m'approchais d'un « charmant secret de la nature 5. »
Toute une kyrielle d'oncles et de tantes, de cousins et de cousines, habitaient dans le voisinage. « Tous les grands « paysans à la ronde, écrivait Storm à Morike 6, étaient mes « oncles ou mes cousins ; ils habitaient ces vieilles fermes « saxonnes à peu près analogues à celles du Miïnchhausen « d' Immermann, confortables, et qui maintenant encore éveil- « lent dans mon imagination les plus agréables souvenirs. » A côté de Westermiihlen, sur le « Vordamm », la ferme de la vieille tante Gude dressait ses murs rouges aux volets
(1) Décrite dans « lm Schloss », I, 141 suiv.
(2) Nachg. Aufz. G. S., I, 76. Cf. la poésie « Westermuhlen », G. S., I, 81.
(3) à Kuh, 13 août 73. Cf. (et c'est St. lui-même qui y renvoie) la poésie « Waldwcg », VIII, 227-228.
(4) Cf. Ein gf. Blatt I, 103 suiv. ; et aussi « Abscits », VIII, 192 et « GricshUus », VI, 09 suiv.
(6) De Postdam, nov. 54.
blancs ■. parmi les prairies, les bosquets, les chênes séculaires, A une heure de là; on allait en lunules à l'idyllique village de Hohn, manger des petits pains tout chauds chez l'oncle boulanger, Heinrich Storm, ou, br.as dessus, bras dessous, avec l'oncle el toute [a jeunesse, on parcourait le village2. Là même, sous les I illeuls immenses, avec, par derrière, un jardin tout Henri, l'oncle Ohem 3 avail sa ferme. Il avait épousé la plus jeune sœur du père de Storm, « Tante Lene », beau carac- « tère, écrira Storm à Pietsch 40 ans après4, féminin jus- « qu'aux moelles, et l'une des femmes à qui mes regards d'en- « fant s'étaient attachés avec admiration. » Couple excellent, d'une bonté délicate dont le poète citait maint trait émouvant. Et souvent, par la suite, il a dit le mérite de tous ces paysans « capables, riches et pour la plupart intelligents », avec qui ses parents et lui gardèrent toujours des relations très chaudes 5.
On imagine, après de pareilles vacances, la mélancolie des rentrées à la « Gelehrl enschule ». L'aspect seul de la sinistre construction où elle s'abritait 6 aurait donné le frisson à de plus zélés. Le double fronton en escalier, très haut, qui couronnait l'édifice vieux de plus de deux siècles 7 quand Storm y entra, ne parvenait pas à égayer la désolante façade. Parmi les murs épais, blanchis à la chaux, les fenêtres avaient été distribuées sans générosité, et les lucarnes des étages supérieurs se trouvaient presque aveuglées par le toit de tuiles noirâtre qui les surplombait. Une porte étroite, pauvrement ornée, un seuil de pierre usé, conduisaient aux deux étages où »
(1) Elle a peut-être aussi fourni quelques traits à « Im Schloss » (G. S., I, 83).
(3) Sur l'origine du nom et de la propriété, v. G. S., I, 83. Des « Ohem » sont encore les principaux propriétaires du village, aujourd'hui. A côté de l'ancienne ferme, une nouvelle a été bâtie.
(4) 28 mai 66.
(5) à Pietsch, ibid.
(6) Derrière l'église, dit Rohweder (Aus der Jugendzeit Th. Sts, 532) , en bordure de la Sûderstrasse, là où est actuellement lç jardin de la « Warteschule ».
(7) Bâti en 1586. (Rohwodor, ibid.)
se succédaient, en bas, les deux classes inférieures, « Quarta » et «Tertia», en haut les deux classes de « grands », «Secunda» et « Prima ». Peu avenantes, ces salles scolaires ; surtout les deux d'en haut, éclairées par un jour avare, et si basses que les élèves, facilement pouvaient inscrire leur nom à même les solives du plafond 1. « Ils étaient tout à fait dépourvus d'or- « nements, ces vieux locaux, raconte Storm dans ses « Zers- •« treute Capitel 2 » ; tout au plus, çà et là, une carte pendait- « elle au mur, achetée sur le produit des amendes. Nous ne « connaissions ni la beauté des statues des dieux grecs,- ni « d'autre part ce césarisme qui consiste à mettre l'image du « souverain régnant sous les yeux de la jeunesse qui monte, « comme un menaçant symbole de l'Autorité. En revanche. « au-delà de l'étroite ruelle, d'ans la cour de l'ancien pres- « bytère, il y avait en ce temps-là un puissant châtaignier, « dont les branches, par-dessus la rue, atteignaient jusqu'aux « fenêtres de la « Tertia » et de. la « Secunda » contigûe. Com- « bien.de fois, quand, dehors, régnait le printemps, mes pen « sées prenaient leur essor par-dessus Nepos ou plus tard « Ovide, et s'en allaient tourbillonner là-bas, avec les abeilles, « autour des fleurs dont les calices blancs jaspés de rouge, « jaillissaient de la claire verdure des jeunes feuilles ! » — Un fait, d'ailleurs est symptômatique : la « Gelehrtenschule » n'avait point de salle des fêtes ; mais, par contre, elle possédait un cachot, sis dans la pointe extrême du pignon sud, et, partant, absolument torride en été 3.
Storm fit la quatrième classe en 1826 4 ; en 1828, il passa dans la troisième, en 1831 dans la seconde, en 1834 dans la première où il resta jusqu'en 1835 5. — Il fait l'effet d'une ironie, ce titre de « Gelehrtenschule », si l'on pense aujourd'hui à l'instruction qui s'y donnait 6. L'esprit semble bien
(1) .T. Rohweder, art. cit., 530 suiv.
(3) Rohweder, 533.
(4) Rohw., 534.
(5) G. S., I, 94. — L'école n'avait que 4 classes.
(6) Détails dans Rohw., 534 et G. S., I, 90. (Rohweder, prof, à Husum, mort en 1905.)
en être resté aussi soc. aussi formel qu'il Triait en 1798 quand G. F. Schumacher l, à contre cœur, y enseignait. L'histoire ancienne « jusqu'aux grandes invasions, d'après les Meikwiirdige Begehenheilen <lo Bredow », les « exercices « de mémoire d'après les « Lehren der Weisheit.und Tugend » de Wagner» . voire même les conversations en danois dans le petil livre de Tobiesen « N. B. en laissant de côté les pas-sages qui peuvent 6hoquer»(l) — tout cela enseigné, sans vie, par des maîtres : « Rektoren, Correktoren, Subrektoren, Collaborât oren », qui, comme celui de Fritz Basch 2, si on leur met sons le nez une tige d'avoine et un pied de sarrasin, répondent : « Ceci est la betterave, et sur l'autre végétal croît « sans doute l'utile pomme de terre ! » Aussi Rohweder, professeur lui-même, trouve-t-il bien indulgente l'appréciation de Storm, et bien dure pour les programmes modernes quand il leur décoche ces traits : « certes, notre table, à l'école, « n'était à cette époque, garnie intellectuellement que d'une « bonne nourriture bourgeoise. Nous ne connaissions pas « encore cette salade mélangée de toutes sortes d'herbes « qu'on sert — laisse-toi gaver, oison, ou meurs ! — aux « malheureux enfants d'aujourd'hui. Je n'ai jamais pu man- « ger de caviar, et Dieu merci ! on ne m'a jamais forcé à en « manger au nom de « l'instruction égale pour tous » ; cette « belle théorie n'enchantait pas encore notre jeunesse 3. » Storm n'a pas de rancune. Quand, même, il est bien forcé d'avouer, par exemple, que la poésie allemande était encore traitée « comme article de luxe » : les poésies, extraites de la « Miniaturbibliothek der deustchen Classiker » d'Hildburghausen, et toutes de l'époque « des perruques et de la poudre », sont apprises exclusivement pour exercer la mémoire, dit le rapport annuel de M. Jessen, professeur d'écriture et de calcul 4. Résultat : à sa sortie de première, il « connaissait bien Schiller », un peu de Wieland, beaucoup de Bùrger, de
(1) Op. cil., 285.
(2) VII, 17. Confirmé comme « vécu » par G. S., I, 91.
(3) Amtschir, III, 128.
(4) Rohw., 534. — Cf., VIII, Erinn. an Mtfr., 169, et G. S., II, 234
Hôlty et de Seume 1, mais il « tenait encore Uhland pour un Minnesànger du moyen-âge 2 » ; il n'avait jamais eu la curiosité de lire « Hermann und Dorothea », ni la « Luise » de Voss, qui se trouvaient dans la bibliothèque de sa mère 3 ; et, des romantiques, il n'avait jamais vu qu'un portrait de Tieck, aperçu par hasard sur la couverture d'un cahier d'écriture ! - Pour se venger de l'écrasant ennui d'un pareil enseignement, l'.école buissonnière, de connivence avec son frère Johannes et l'ami Ohlhucs 4 ; et quelques tours joués, en première, au malheureux « Collaborator 5 ». Quant à savoir quel élève fut Theodor Storm, nul document, jusqu'ici, n'a pu nous l'apprendre. A en juger par tout ce qu'il ignorait lorsqu'il en sortit, il semble bien qu'il* n'y ait pas appris grand' chose : « il me manque absolument le talent d'apprendre », écrit-il à Emil Kuh le 13 août 1873. Mais surtout, on ne lui apprit pas à apprendre, et c'est comme poète seulement, confesse-t-il, qu'il connut le véritable travail. « On dit des « jeunes chevaux, disait-il au soir de sa vie fi, qu'il leur faut « maigre ration pour donner ce qu'ils peuvent donner. Est-ce « également vrai des hommes ? »
Au sens de Storm, le meilleur, au gymnase' de Husum, c'étaient les loisirs fréquents laissés aux élèves 7. La moindre fête, le moindre cortège, la foire du printemps et celle d'automne, tout était prétexte à vacances. Grâce à cela, l'enfant pouvait, en vagabondant»dans les vieilles ruelles de la ville ou sur la lande, en jouant dans les greniers de la maison familiale ou sur les digues, en écoutant les contes de ses intarissables pourvoyeurs, enrichir, bien autrement que par les livres-, ce trésor intérieur de sensations, d'émotions, de souvenirs, où, plus tard, il puisera à pleines poignées ; et ainsi s'édi-
(1) L. Pietsch, loc. cil., p. 102. col. 1.
(2) III, 128, Cf., lettre à Litzmann (Litzmann, Geibel, Hertz, 1887, p. 18.)
(3) L. Pietsch, Th. St., cine Lcbehsskizze, p. 102.
(5) Cf. « B. Basch », VII, 16-17 et « Der Herr Etatsrath », VI, 199.
liaient en lui ces sentiments qui ont Fait sa gloire : la compréhension profonde et le culte passionné de l'âme des choses : âme du paysage, âme de sa ville natale et de sa famille âme du peuple, avec le regret intense et nostalgique du passé.
Rien d'étonnant, donc, si, dès ce moment, cette richesse tend à déborder. Le 17 juillet 1833, à 16 ans 1, il inscrivit sur un carnet sa « première » poésie (en réalité sa seconde au moins), poésie d'amour, où s'accuse très forte l'influence de Schiller 2. D'autres suivirent, sur ce même cahier, dont la description ligure au début d' « Ein grimes Blatt 3 » : « C'é- « tait un vieux livre, une sorte d'album, mais long et mince « comme un livre de prières, avec des feuillets d'un papier « grossier et jaune. Il l'avait, pendant ses années d'école, « fait confectionner par le relieur d'une petite ville, et « traîné, par la suite, partout avec lui. Des vers et des « annales biographiques y alternaient, tels qu'ils' étaient éclos « à la suite d'événements extérieurs ou intimes... C'étaient, « pour la plupart, des historiettes insignifiantes, ou, à vrai « dire, même pas cela : une promenade au clair de lune, « l'heure de midi dans le jardin de ses parents en étaient sou- « vent tout le sujet ; dans les poésies, il fallait passer par « dessus mainte aspérité et mainte rime fausse. » — Quand donc le poète s'accuse, comme ■• Primaner » en 1835, de « quelques péchés commis avec la Muse 4 », il y a déjà deux ans qu'irgriffonne des vers, sans préjudice de ceux qu'auparavant il a pu ne pas oser fixer par écrit.
A l'automne de 1835, il prit part pour la dernière fois à la « fête solennelle d'éloquence », qui était le « grand jour » de la « Gelehrtenschule ». Sans doute alla-t-il, comme ses camarades Messieurs les élèves de Première, porter, de maison en maison, les invitations à la cérémonie. Suivant l'accueil qu'on y recevait sous forme de vin et de gâteaux, les maisons étaient clas-
*{l) Lichtenstein, Progr. 13 (a vu le manuscrit). — G. S., I, 132 dit: le 17 août.
(2) Hermann (Walter), Th. St» Lyrik, 3.
(3) I, 97. Lichtenst. confirme, de visu, tous les détails donnés par Storm. (Prog., 13.)
secs en « grasses » et en « maigres » : on les répartis;- ait à l'ancienneté... Il eut la fierté de faire pour la première fois acte officiel de poète, en s' inscrivant pour un discours en vers sur le solennel programme, où on lisait le nom de chacun des orateurs avec le sujet qu'il traitait ; mais l'annonce évitait la banalité : « notre vieux recteur, dit Storm,... savait, « par des nuances subtiles, donner, même à ces choses-là, un « air avenant. En effet, tandis que le premier « parlait » sim- « plement, le second cherchait déjà à « développer », le troi- « sième «approfondissait», le quatrième « s'étendait sur »; « et ainsi chacun faisait son possible suivant son tempérament « particulier. A moi enfin, que me restait-il, moi qui avais, dès « cette époque, commis quelques péchés avec la Muse? Gela « va de soi, je «chantais »:« Matathias, libérateur des juifs», « tel était le titre de mon poème, que le recteur m'avait rendu « sans correction et en ajoutant, avec un sourire, « qu'il « n'était pas poète ». Je ne veux pas le cacher, un petit frisson « d'orgueil me parcourait, à la pensée d'une situation aussi « exclusive, et il se peut bien qu'à ce moment, j'aie porté de « quelques lignes plus haut ma tête d'enfant. »
« Et enfin le grand jour vint 1. Tandis qu'au dehors,
« devant l'église, on dressait les baraques pour la foire de la « Saint-Michel, en haut, dans la salle de notre Hôtel de Ville, « la séance solennelle d'éloquence battait déjà son plein. « L'orchestre d'amateurs posté le long des fenêtres avait déjà « rempli quelques entr'actes avec des valses et des scottisch « appropriées ; mais maintenant, c'est une marche solennelle « qui commençait, et mon cœur battait : car je l'avais com- « mandée comme ouverture à mon « Matathias »... Tout à « coup, un dernier accord héroïque, et, là-haut, j'étais au « pupitre, dans la salle muette, au-dessous de moi le public « plein d'attente. Comme à travers un voile, je vis encore Les « amateurs essuyer avec leurs mouchoirs le bec de leurs cla- « rinettes ; un regard vers le plafond me montra au bord de « la lucarne le visage luisant de l'Amtschirurgus »... puis :
« Fils de Juda, vengez la honte de vos pères !» Malheu-
(1) III, 128-129. Cf. G. S., I, 95 suiv.
« reusement pour le Lecteur, le poème est perdu, et ma mets moire est incapable de remédier à ce dommage ; toutefois, u je puis assurer que ma lecture lui . sans accidents, menée ;">
« bonne fin. » Difficile entreprise ; l'orateur, en H'IVI . avait reconnu dans la salle une paire d'yeux bleu myosotis qui le fixaient avec un tendre intérêt H avaient provoqué l'année précédente, dans sa déclamation « un temps d'arrêt nullement prévu, qui resta inintelligible au reste de l'auditoire. »
« Ton étoile sombra. L'astre de Juda resplendit d'un
« nouvel éclat, et auprès de ton tombeau brûle une glorieuse
« torche funéraire » Ce furent, ajoute le poète 1, mes der-
« nières paroles en faveur de Matathias »... — Ce fut aussi son adieu officiel à la vieille école de sa ville natale.