‹ La vie et l'œuvre de Theodor StormChapitre 23 sur 49 · AE.S · texte numérisé non relu

AE.S

(4) G. S., II, 239-240. Le 6 janv., avait été célébré, au château, Fanniversaire de Reventlow. W. Jensen avait envoyé quelques strophes pour la circonstance (v. G. S., II, 238-239) : il y soulignait plaisamment ce qui séparait les trois amis (Petersen étant le 3°), tout en les réunissant.

(5) A IL Kruse, 24 févr. 86 : «. . . Mais mes quatre filles (c'est-à-dire le souci que j'ai de leur bonheur) me forceront bien à me défaire, si pos- « sible, de ma confortable villa, pour émigrer à Kiel ou au moins à la « ville. . . »

(6) A Karl, 24 févr.

« leurs femmes... » Langage identique à Wilh. Jensen * : « J'y trouverai (à Husum) plus de gens dont je puisse avoir « quelque bénéfice, qu'ici, où je n'ai personne : rien que ma « bibliothèque et moi, moi et elle. Puis, à Husum, il m'est loice sible, l'hiver, d'aller .voir une comédie qui m'intéresse, et « aussi de diriger un morceau, soit à ma chorale qui, sous le « nom de « Theodor-Storm-Verein », s'est magnifiquement « épanouie, soit dans un concert. En outre, j'y serai, comme « citoyen d'honneur, exonéré de toutes contributions com- « munales 2 : or celles-ci s'élèveraient, pour moi, à un millier « de marks environ. La seule question, c'est de savoir si je « pourrai me débarrasser de ma maison d'ici. Je crois aussi « que l'air de ma jeunesse me fera du bien ...»

Mais le poète ne devait pas revoir vivant sa chère « ville grise ». A peine rentré à Hademarschen, douleurs et insomnies le harcelaient à nouveau 3 ; il se sentait las et triste, et la joie ne lui revenait qu'aux jours, trop rares, où il pouvait travailler un peu. Parallèlement à 1' « Armesunderglocke », il poursuivait la rédaction de ses souvenirs de jeunesse, — là encore, se réfugier dans le Passé, n'était-ce pas le meilleur des adoucissants ? — et, quand il appelait une de ses filles pour lui lire la page qu'il venait d'écrire, elle remarquait la fatigue de sa voix, l'amaigrissement de ses traits. Sa curiosité d'esprit se maintenait entière, et, au milieu des plaintes résignées sur son incapacité de plus en plus fréquente à tout travail, sa correspondance mentionne des lectures d'Otto Ludwig 4.

Jamais il n'avait désiré avec autant d'ardeur le retour du printemps, dont il s'imaginait — illusion de poète! — qu'il lui ramènerait les forces perdues. Lorsqu'enfm le renouveau, tardif cette année-là, se fut définitivement installé, il se mit

(1) Jensen date cette lettre (qu'il donne dans ses Heim-Er. 512; cf. G. S., II, 240) de 1887.

(2) D° à E. S., 16 fév. 88 et 24 févr. à Karl.

(3) Dans les pages qui suivent, nous utilisons de très près l'art, de G. S. : « Aus Th. StB letzten Stunden », West. Mon. 1904, tome 97, p. 132 suiv.

(4) « Die Makkabâer » (19 mars à Elsabe), a Der Erbfôrster » (5 avr. à la m.)

à planter, dans son jardin, des fleurs, dos roses surtout, et des arbres, dont, aux bonnes heures, il espérait encore recueillir les fruits. La saison s'avançait, dans des alternatives d'espoir et de désespérance : et les siens, souvent, le surprenaient en contemplation douloureuse devant la photographie de son Hans bien-aimé, sur son lit de mort, comme Rudolf de « Viola Tricolor a devant le portrait de sa première femme! — Au fond, le beau temps n'apportait aucune amélioration à un mal incurable. A la Pentecôte, sur son désir, Ernst et toute sa famille se joignirent à leurs hôtes habituels, les Emil. Ce fut encore un des derniers complets bonheurs du malade que cette présence de son frère, de son fds, de leurs femmes, et surtout de son petit-fils Hans, à qui il prodiguait caresses et gâteries 1. Tous redoublaient d'affection envers lui, sachant qu'ils allaient bientôt le perdre. Avec Ernst, il s'était, pendant ces quelques jours, entretenu du sujet qui l'obsédait : la mort, l'au-delà. « Nous étions, raconte Ernst 2, assis dans le jardin, sur un banc. « Même à ce moment-là, il se sentit incapable d'aller plus loin « que le doute, le « je ne sais pas si je périrai tout entier, « ou si ma personnalité survivra. » Il était, quant à lui, et si « déplaisante que lui fût cette conviction, persuadé que la « mort marque l'anéantissement de notre personnalité. » — ■ Avec les siens, de plus en plus, il revenait sur l'angoissant problème. « La pensée m'épouvante, disait-il 3, de l'éternelle « monotonie de ce jour et de cette nuit perpétuels. Ne pouvoir « plus rien savoir de vous, ne plus pouvoir prendre part à ce « qui vous afflige ou vous enchante, ne plus pouvoir vous assisce ter de mes conseils et de mon aide, voilà ce qui est épou- « table. »

Ses forces tombaient peu à peu. Dans le jardin, tout retentissant de ramages d'oiseaux, il regardait avec ravissement fleurir sa glycine, éclater ses roses — les roses de Gonstanze — , l'épine-vinette se muer en buisson ardent, encadrée par la

(1) Dans sa dernière lettre à E. S. (écrite le jour même du départ d'Ernst et des siens), St. exprime sa joie d'être grand-père (23 mai 88).

(2) Lett. privée du 28 déc. 1903.

verdure sombre des sapins. Mais il était si faible qu'après chaque sortie, il restait dix minutes à haleter dans un fauteuil avant de retrouver le souffle i. Il savait ses jours comptés ; aussi cherchait-il à donner le change à son entourage, conseillait à Gertrud de voyager, envoyait Dodo à Greifswald, chez des amis. De travail, il n'était plus question, bien qu'il écrivît le 21 juin encore, à sa fille Elsabe : « D'esprit, je suis toujours le même. » Une des dernières lettres qui soient de sa main — peut-être la dernière — recommande à sa fille de faire à une malheureuse aveugle le plaisir de rester deux jours auprès d'elle.

Un des derniers soirs de juin, seul à la maison avec Gertrud, il l'emmena au jardin, et là, sur un banc, sous les sapins, dans le crépuscule parfumé de résine et rafraîchi par une petite pluie fine qui glissait sur les feuillages, il lui fit ses adieux en pleurant abondamment. Le 30, pour la dernière fois, il descendit voir ses fleurs ; le soir même, il disait à un ami 2 : « Moriiurus sum. » Il put encore, le 1er juillet, suivre avec intérêt la lecture du roman d'Andersen « O Z » ; mais, à la fin de la journée, ses pensées s'embrumèrent et il commença à délirer 3. Le lendemain, la conscience était revenue : il fallut lui continuer le roman entamé, tandis qu'il regardait avec envie, dehors, le beau soleil. L'arrivée de son fils Karl, dans la soirée,' opéra comme une résurrection : il redevint lui-même, écouta avec avec joie les récits de son cher « Musikant », causa avec animation, plaisanta, s'amusa à contrefaire le rire d'un voisin.

Ce fut le dernier feu 4. Une heure après, il ne reconnaissait plus ceux qui l'approchaient. La nuit se passa en souffrances atroces : le lendemain matin, le médecin le jugeait perdu. Dans la matinée, il demanda un crayon et du papier, mais il ne trouva

(1) A Esm., 18 mai ; à Lisbeth, 11 juin ; à Kruse, 12 juin: à Elsabe, 21 juin 88.

(2) Le Dr. Wachs, propriétaire à Hanerau (G. S., II, 244).

(3) Dans son délire, il appelait souvent « Dange » (nom familier qu'il donnait à Gonstanze).

(4) Cf. Lett. de Frau Do à E. S. (4 août 88) et à W. Jensen (Heim.-Er, 11,512).

pas la force d'écrire; l'après-midi, ses traits s'étaient déjà métamorphosés. Un moment seulement, il réussit à articuler : Gedanken ! Gedanken ! Gedanken ! « Ce furent ses dernières paroles. 11 reconnut encore, malgré ses souffrances et la paralysie qui l'envahissait, son fils Ernst et sa fille Lisbéth accourus è son chevet ; puis l'agonie commença, mais il semblait qu'il ft'eût pas perdu connaissance. Quand apparurent successivement le lendemain 4, ses autres enfants, Lucie, Elsabe et Friederike, que son regard de mourant avait paru jusque-là chercher dans la chambre, il sembla s'en rendre compte. Peu à peu, les souffrances s'éteignaient avec sa vie, son visage retrouvait la paix: à quatre heures trois-quarts, il eut l'air de rassembler son énergie pour embrasser d'un suprême regard les siens groupés autour de son lit, puis sa tête retomba sur l'oreiller, et, après un faible soupir, il rendit l'âme, et ceux qu'il aimait purent redire la parole de son frère Emil au moment où expirait leur père : « Wir haben ihn gehabt. »

Trois jours plus tard, le samedi soir 7 juillet, à quatre heures, entrait dans la gare de Husum le train qui ramenait la dépouille mortelle du poète K Sous une pluie battante, tandis qu'au ciel couraient de gros nuages sombres, comme si la nature eût voulu porter le deuil de celui qui l'avait admirablement chantée 2, un cortège dont la tristesse contrastait avec celui du 14 septembre de l'année précédente 3, conduisait à la crypte familiale le plus glorieux des enfants de la cité. — « Auch bleibe der Priester meinem Grabe fern » : nul pasteur ne prononça sur la tombe de Storm les dernières prières, et nul ad e liturgique ne vint « démentir ce qu'il avait toujours été.» Mais les cloches sonnaient, — ces cloches que son « Arme- Ci) Le billet de faire part était ainsi libellé : « Heute Nachmittag 4 3/4 « Uhr entschlief nach langen schweren Leiden mein Mann und unser . Va- « ter, der Amtsgerichtsrath Theodor Storm. Hademarschen, den 4 Juli 1888. « - Die Wittwe und Kinder des Verschiedenen.- Die Beerdigung findet « vom Marschbahnhof in Husum ans statt am Sonnabend, den 7 Juli, « Xachmittags 4 Uhr. » .

(2) A. Biese, Niedersachs. 15 sept. 99, p. 371.

(3) Art. de la « Nord-Ostseezeitung » (de Kiel), 10 juillet 88 et de la « Dte Presse » (de Berlin), 15 juillet 88.

siïnderglocke » eussent immortalisées, — tandis qu'il descendait dans « l'éternel silence ».

En quittant le vieux cimetière St. Jûrgen après les obsèques, s'en revenaient, par la Norderstrasse, deux amis du poète, dont l'un murmurait à l'autre * les vers qui terminent « Zur Chronik von Grieshuus » :

Auf Erden stehet nichts, es muss vorùberfliegen ; Es kommt der Tod daher ; du kannst ihn nicht besiegen. Ein Weilchen weiss vielleicht noch wer, was du gewesen ; Dann wird das weggekehrt, und weiter fegt der Besen.

(1 ) Qui nous Fa raconté.

CONCLUSION

« Ich aber fûhle, dass ich lange noch leben « werde, viel langer, als der Leib, den ich « jetzt mit mir umherschlcppe. . . »

St. à Pietsch, 26 décembre 73.

Il apparaît opportun, avant d'apprécier définitivement Storm pour le quitter ensuite, d'essayer un résumé, à grands traits, de sa théorie -très cohérente -de la nouvelle \ telle qu'elle se dégage de son œuvre en prose.

Storm part d'une conception nettement déterministe de l'univers. Tout se conditionne, dans un monde où nulle Providence n'intervient ; rien n'est isolé, ni dans le temps, ni dans l'espace : détails d'un paysage, détails d'un ameublement se tiennent, s'enchaînent, et agissent sur les hommes qui évoluent au m.heu d'eux, comme ces mêmes hommes ont pu aKir sur eux. Ainsi du reste : ainsi l'homme procède essentiellement du milieu et du sol qui l'ont vu naître ; ainsi le passé suivant la formule leibnizienne, est « gros » du présent qui lui-même est «gros» de l'avenir. (Présent, passé, avenir, termes de convention qui déguisent une réalité unique). Fils de la glèbe natale, l'individu ne l'est pas moins de ses ancêtres, porte comme un héritage leurs tares, leurs vertus, souvent même leur chance ou leur malechance. Il se sent dominé, souvent

(1] Pourlathéoriedulyrism ,v. le résumé d'Herrmann, op. cil., 311 suiv.

même anéanti, par son propre passé. Son avenir est en grande partie écrit d'avance, et, comme pour toute chose ici-bas, son aboutissement, c'est le néant. Sujétion quasi-totale, caducité universelle, que de pathétique en ce bas monde ! Il s'ensuit qu'on ne saurait guère parler de « responsabilité morale », en matière d'actions humaines ; bien souvent, nous apportons avec nous un caractère tout fait, que la vie ne modifie pas de façon sensible, et presque une existence toute faite, Il n'y a pas d' « élus », comme le veulent les religions : il n'y a que des hommes qui se débattent contre l'épouvantable destinée.

Prisonniers denos ascendants, prisonniers de notre ambiance, nous sommes également prisonniers de nous-mêmes ; et d'abord de nos propres sens. Cette réalité profonde, qui se cache derrière et sous les phénomènes, libérée des entraves de temps et d'espace, nous sommes incapables d'en avoir une perception directe. De ce monde nouveau, mystérieux, qui nous fascine d'une attirance magique et qui est le vrai réel, nous, pauvres atomes perdus dans cet univers mal fait où nous nous trouvons horriblement seuls, nous n'apercevons, par réfraction, à quelques moments privilégiés et par fulgurances passagères, que des éclairs. Le fantastique n'est pas autre chose que l'aperception momentanée de cette réalité supérieure. Même le paysan qui voit, avec son optique spéciale, les « sortilèges » du « Hofbauer », Bulemann devant qui s'allongent les chats vengeurs, Johannes le peintre à qui trois démons barrent la route ou les valets de Hauke Haien qui regardent une carcasse de cheval prendre vie et galoper sous la lune, même ceux-là entrebaillent, un moment, la porte du royaume éternel et mystérieux, discernent, dans la révélation d'un instant, le grand secret, le jeu des forces éternelles qui mènent le monde.

L'individu, strictement tributaire de ce qui l'environne dans le temps comme dans l'espace, est perpétuellement aux prises avec l'omnipotente Nécessité. Cette Nécessité, constamment elle se répète : à travers les siècles, mêmes hommes, mêmes événements réapparaissent. On ne refait pas le passé, c'est évident ; mais le passé, à tout instant, se réédite lui-

même .C'est là encore un des aspects profondément tragiques de la vie. Aussi, dans l'universel engrenage, nul rouage n'est-il indifférent : l'incident le plus menu peut déclencher les plus formidables cataclysmes : dans le jeu des destins comme dans un paysage ou un « intérieur » de peintre flamand, l'infiniment petit exprime et produit souvent ^infiniment grand. Rien donc n'est complexe comme la cinématique et la dynamique, comme le jeu capricieux des forces, dans ce sempiternel combat que nous menons tous, contre les fatalités qui nous gouvernent, en nous et hors de nous. — Hors de nous, contre les coalitions de l'Erreur, de la Superstition, contre ces mille aspects du Mal (individuel ou collectif) par où éclate à nos yeux l'imperfection humaine et l'absence d'un Dieu qui nous conduise.—Au dedans, contre une ou des passions, généralement héritées de quelque devancier : alcoolisme, irascibilité, folie du luxe, ou toute autre ; ou alors, contre la passion dominatrice entre toutes : l'amour. L'amour, qu'est-il autre, sinon précisément la conscience que notre vie actuelle est insuffisante, le sentiment qu'a le héros de la médiocrité où il végète, et la nostalgie frénétique d'une existence différente, incarnée dans l'être aimé ? Aspiration analogue à celle qui, comme une sorte de démon intérieur, nous ramène, à tout moment, vers le passé, autre, lui aussi, que l'insupportable présent. —Suivant sa trempe, suivant les forces d'amour qui le soutiennent, (et aussi, suivant les époques du talent de Storm), l'homme succombe ou triomphe, disparaît ou se résigne. Sur cette planète, jouet de forces aveugles, rien n'est là pour garantir la victoire de l'individu supérieur, des chefs qui, peu à peu, arracheront l'humanité à l'ornière où elle se morfond : artistes, constructeurs, ou simplement âmes d'élite. La plupart n'échappent pas à un engloutissement prématuré. Parfois cependant, (et surtout dans la dernière moitié de l'œuvre du poète), un succès, au moins partiel, leur est possible dès cette terre, une action sur ce qui nous garrotte, nous perd : l'humour, l'art, autant d'étapes vers l'affranchissement; malgré l'absence • d'une divinité secourable, les forces d'erreur perdent du terrain devant l'Amour toujours plus puissant, et le pro-

grès s'affirme vers une humanité meilleure et émancipée.

La nouvelle stormienne ne fera pas autre chose que s'efforcer, toujours plus, de reproduire aussi fidèlement que possible cette vue déterministe de la vie humaine. Devenue la forme la plus parfaite du poème épique, sœur du roman et du drame et leur égale, elle n'est plus la Cendrillon de jadis qui se contentait, comme thème, d'une « aventure exceptionnelle et séduisante 1 ». Plus le poète mûrira, plus elle affrontera les grands problèmes de la vie, plus elle s'appliquera à décrire, en tous ses aspects, le conflit de l'individu contre la Nécessité aux mains de fer, et, parmi ces aspects, celui qui préoccupe le plus les contemporains de Storm : le duel de la personnalité éminente avec la collectivité obtuse et routinière. Au cours des années, elle s'élargira, dans le temps comme dans l'espace. Elle utilisera, bien vite, ces facteurs économiques, géographiques, pathologiques, moteurs importants dans l'activité des hommes. Du passé immédiat, du passé « d'hier », elle rebroussera la route des siècles jusqu'à des âges lointains, danslagrisailledes temps. Ce recul aura l'avantage de lui apporter, comme héros, des hommes exceptionnels (exceptions, en effet, ceux qui, brisant leurs chaînes, ont tenté un essor vers la liberté), comme événements, des faits qui vont au-delà du vraisemblable. Mais sous ces êtres et ces aventures extraordinaires et retentissants, on retrouvera, toujours, l'homme universel, la vie sans cesse pareille à elle-même. La nouvelle, par là, voisine avec la tragédie, dont elle ne s'interdit aucun des grands effets : péripéties, prologues, vastes récits, catastrophe finale. Mais, tant par l'ampleur des sujets traités que par ses développements aux proportions agrandies, c'est vers le roman qu'elle tendra surtout, le roman dont il ne lui manque plus, les dernières années, que le nom.

Au centre, un conflit, autour duquel s'organise le reste. Par cette disposition encore, la nouvelle stormienne imite la vie, dominée ainsi par une préoccupation unique, vers laquelle

(1) Maupassant, préf. de « Pierre et Jean » (1887).

tout converge. Tout s'y lie, tout y concourt à l'effet d'ensemble : de moins en moins il n'y a de « reste »,de superflu. Le plus futile objet, le moindre animal, un arbre, prennent valeur de symbole ; les parties d'une description sont cohérentes, fondues, se commandent l'une l'autre ; le plus petit coin de paysage est explicatif ou provoque un état d'âme. Tels les tableaux de maîtres d'Amsterdam ou de Harlem. Un prétendu « hors-d'œuvre » historique joue son rôle'dans ce microcosme, où chaque élément agit et réagit sur les éléments adjacents. La nouvelle devient ainsi une marqueterie parfaite, dont toutes les pièces s'encastrent parfaitement les unes dans les autres ou, plus exactement, une symphonie où l'accompagnement et le chant exécutent de continuels chasses-croisés. Image aussi exacte que possible de la réalité, la nouvelle nous présentera toujours davantage des hommes rigoureusement dépendants de leurs aïeux, de leur passé, profondément enracinés au terroir et au temps qui les ont vu naître, et tous plus ou moins tributaires de leurs semblables et davantage encore de leur propre caractère. Elle nous montrera ces hommes régis, modelés par une causalité implacable et multiforme, mais tentant de lui échapper : par la résignation d'abord, puis par la création artistique, par l'humour, par la tendresse, par la lumière. D'où plusieurs conséquences : au point de vue social, plus de classifications, entre âmes égales dans la souffrance ; au point de vue moral et, par suite, au point de vue technique, le Bien et le Mal n'ont plus absolument la valeur que leur attribuait la mentalité chrétienne, puisque l'être humain arrive en général au monde avec sa destinée toute faite : d'où l'urgence d'une motivation minutieuse ; les notions de « faiblesse » et de « force », elles aussi, ont légèrement dévié, puisque, de plus en plus, le « faible » c'est-à-dire le résigné, aspire à l'évasion, se regimbe. Par suite, dans les œuvres de la période finale, plus « frisonnes 1 », plus rudes, les personnages d'hommes supplantent les femmes, autrefois prépondérantes ; les lutteurs, les bâtisseurs, se substituent aux dilettantes de naguère. Ces créateurs de valeurs nouvelles sont

(1) W.Deetjcn, op. cit.

souvent gens fort paisibles, et même humbles d'allures : P « Amtcliirurgus », une pauvre fille comme Lena Wies triomphent, là où le « Schimmelreiter » ou Rolf Lembeck sont broyés.

Ceux-là en effet dominent la vie : ils y apportent l'indispensable rayon de poésie, sans laquelle elle ne vaudrait pas d'être vécue. Dégager ce rayon, voilà la tâche du poète. Mais il y a de la poésie éparse partout, même chez un bossu, même chez 1' « Etatsrath » Sternow, et le laid moral ou esthétique peut devenir poétique, c'est-à-dire touchant ou saisissant, sous la main transformatrice de l'artiste. En ce sens, on peut dire qu'il n'existe à proprement parler ni sujet prosaïques, ni sujets poétiques. Il n'existe non plus ni sujets spécifiquement dramatiques, ni sujets spécifiquement comiques. Au moindre coup de vent, une situation se retourne et, de pathétique, devient amusante, ou inversement. Les tours et retours de cette fortune si versatile, ses sourires ou ses coups de foudre inexplicables, la réaction de l'individu sur son propre destin, voilà la substance de 1' « action » dans la nouvelle stormienne. Toujours au dernier moment, même au cours de l'affabulation la plus sombre, jaillit quelque ultime jet de lumière, bref météore avant l'effroyable nuit de la grande catastrophe terminale. Ou alors, c'est d'un abîme de désolation que surgit, inopinément, la flamme qui ramène la joie. Aussi Storm ne conçoit-il point de création poétique sans le condiment précieux entre tous : l'humour. L'humour qui, dans les premières œuvres surtout, offrait au héros malmené par les ondes mauvaises les hauts-plateaux d'où il les surplombait malgré tout, l'humour permet au poète, identifié avec son porte-parole, de se tenir en quelque sorte au-dessus de l'aventure même qu'il raconte, d'y intervenir le moins possible, de conserver la véritable « objectivité épique ».

Quant au récit lui-même, comme cela arrive dans la vie de tous les jours, il est provoqué par un hasard : rencontre, trouvaille, nom jeté dans une conversation. Un narrateur, quelquefois plusieurs, mêlés à l'aventure ou l'ayant connue par un tiers (« Ich-Erzâhler » werthérien ou « Er-Erzâhler » plus désintéressé) remplissent la fonction du chœur dans la tragédie antique et tantôt fusionnent avec les personnages de Pa.ffa.bula-

tion. tantôt s'en détachent. Ils nous content leurs souvenirs: souvenirs parfois falots, parfois très nets; le plus souvent confus et flous au débui . puis peu à peu mis au point par le Bujet qui parle, cnmmenous l'éprouvons quotidiennement. Ces réminis cences sont fragmentaires : elles ue réapparaissent pas forcément dans l'ordre où elles ont été enregistrées. La nouvelle suivra cette marche Jalonnante, irrégulière. Elle aura des I rous -comme notre mémoire, — des gouffres d'ombre entre quelques « points lumineux ». (Elle pose ainsi, dès l'abord, une Bérie d'énigmes qui piquent la curiosité du lecteur). Et, comme la réalité s'enchevêtre à tout instant dans nos rêves et réciproquement, ainsi le narrateur stormien, dont l'état habituel eSl intermédiaire « zwischen Traum und Wachen », va etvient constamment du présent au passé, anticipe sur les événements, prend plaisir, dirait-on, à anéantir ces chimères creuses que sont les appellations de présent, dépassé etd'avenir.Au départ et au terme du conte, l'étreignant comme l'étau brutal de la \ ie journalière, le « cadre », destiné, quelle que soit sa nature : « chronographique ! » ou topographique, à mettre en valeur le tableau, par harmonie ou par contraste avec la tonalité d'ensemble. Il faut relever, pourtant, dans la dernière « manière », une tendance à se rapprocher du roman en diminuant les abîmes qui béent entre les sommets éclairés, et à suivre l'ordre réel des faits.

De par sa nature môme, la nouvelle, relation de faits périmés, ne peut nous donner des choses qu'une vision indirecte, par l'intermédiaire d'un ou plusieurs hommes, tous victimes de leurs sens imparfaits, de leurs préventions ou de leurs mémoires fragiles. Puisque nous-mêmes n'atteignons ordinairement la réalité, même banale, que de seconde main, puisque de la réalité supérieure nous ne percevons que des Bchèmes le plus souvent trompeurs, puisque ce sont presque toujours les effets que nous voyons et très rarement les causes, comment la nouvelle pourrait-elle prétendre à nous donner l'image immédiate des choses ? Tout comme elle n'a décrit, du passé, que certaines cimes en pleine lumière, les seules que

(1) Riemann, Gœthes Romantechnik.

nous puissions entrevoir; des faits, matériels ou psychologiques, elle ne donnera en général que le contre-coup, la répercussion. D'un drame, nous verrons tout juste ce qu'on peut deviner par la serrure d'une porte ou dans une obscurité quasi-totale ; d'une conversation (combien brefs et rares, les dialogues chez Storm !) nous n'entendrons que des éclats de voix, sans plus : une suite d'événements ne nous sera connue que par un narrateur plus ou moins fidèle, par des racontars qui déforment les faits, par une lettre ou un parchemin souvent illisible, un tableau plein d'énigmes.

S'agit-il de nous hausser jusqu'au plan supérieur, jusqu'aux grands lacs inconnus où baignent les grandes réalités qui échappent à notre conscience ? Jusqu'à ce royaume des suprêmes contingences où il n'y a plus ni temps, ni espace, ni catégories d'aucune sorte, où les bêtes et les choses ont une âme et une vie semblables aux nôtres ? Là encore, on n'accédera que par voies indirectes : et ce sera le rôle du symbole que de traduire, en un langage qui parle à nos sens, ce que nous pouvons deviner de cet univers suprasensible. Suggérer, plus encore qu'exprimer; derrière le phénomène laisser entrevoir des régions infinies et remplies de mystère ; sous les mots eux-mêmes laisser pressentir tout un monde immensément riche, contraindre par là le lecteur à collaborer à la création poétique en s'efforçant de préciser ce que le poète aura laissé dans l'ombre : en cela consistera le véritable talent, déjà dans l'art nouvellistique comme dans le lyrisme.

C'est donc tout un monde que la nouvelle stormienne, un monde merveilleusement complexe, rigoureusement organisé, et copiant, jusque dans la moindre de ses cellules, l'agencement même de l'univers. De ce mécanisme subtil et puissant, il y a loin à la nouvelle de jadis, simple « délassement » entre deux œuvres sérieuses, « représentation rapide d'un événement exceptionnel avec des revirements inattendus 1 ». Egale au roman, sinon en dimensions, du moins en dignité, supérieure au drame dont le public se désafïectionne, elle repré-

(1) Gœthe, Eckerm., I, 328-

seule la forme la plus « évoluée » du poèhie épique moderne, celle qui exige de l'auteur les qualités les plus hautes, l'application la plus soutenue, le talent le plus complet. Elle est le résumé et l'aboutissement de tous les autres genres.

Le 15 septembre 1898 l] le duc Ernst-Gûnther de Schleswig- Holstein, assisté du ministre von Koller, présidait, au « Stadtpark » de Husum, la fête d'inauguration d'un buste de Storm. Chœurs par le « Theodor-Storm Gesangverein », discours de Ferdinand Tônnies, professeur à l'Université de Kiel, allocution du bourgmestre : on se demande si l'auteur de « Fur meine Sôhne », peu friand de pareilles pompes, eût apprécié beaucoup des hommages aussi officiels. Cette Allemagne-là n'était pas la sienne.

A ces cérémonies tapageuses, il aurait, soyons-en sûrs, préféré la gerbe fraîche et odorante 2 qu'en pleine guerre, pour son centenaire, le 14 septembre 1917, trente-trois poètes sont venus déposer sur sa tombe. — Et d'abord, Hans Bethge 3 apporte cette palme :

« Sur Husum les brouillards pesaient, denses et lourds ; au port, « à peine distinguait-on la voilure des bateaux des Hallige. Les appels « d'oiseaux gris remplissaient l'air, et, derrière la digue, s'agitait la mer.

« Je m'approchai d'une tombe dont la pierre était nue, tout au bord de « la chaussée où jouent les enfants. Les tilleuls, dont les fleurs tombaient « déjà, dispersaient leurs derniers parfums.

« Nulle croix, nulle inscription. L'emplacement est malaisé à découvrir. « Nul lierre qui s'enlace autour du marbre. Nul rayon de soleil qui filtre « à travers les branches. Ce froid ! cette solitude ! — Effrayants, — n'étaient « les enfants qui jouent et le parfum que sèment les tilleuls. »

Puis, la guirlande, tressée par les mains connues de Gustav Frenssen, Hugo von Hoffmannsthal, Richard Schaukal, Timm Kroger, Hélène Voigt-Diederichs, Thomas Mann, et autres.

(1) V. Husumer Nachr., 26e année, n° 108.

(2) Réunie dans F. Dùsel, St. Gedenkbuch, p. 7-32.

(3) Ib. 31.

Pour Gabriele Reuter 1, Storm évoque le printemps, l'enfance, l'odeur des lilas, les jeunes filles en robes blanches, les bancs secrets au bord des étangs couverts de joncs, par les après-midi calmes d'été ; pour Hélène Voigt-Diederichs 2, les dernières journées estivales, où coule déjà le bruissement de l'automne et que pénètre une senteur vigoureuse de fruits mûrs ; pour Arthur Brausewetter3, la traversée d'une forêt pleine de silence, dans laquelle se lève tout à coup une clarté, une brise douce. Friedrich Lienhard 4 l'assimile à la caresse du rayon de soleil qui perce le feuillage déjà jaunissant et descend comme un baume sur les cœurs brûlants des ardeurs caniculaires; tandis que Hugo von Hoffmannsthal 5 bénit celui qui nous a permis de détacher mystérieusement, de la vie, le Rêve, pour le lier, avec les vrilles de la vigne, au puits de notre jardin. Max Dreyer 6 et Ernst Zahn 7 le comparent à un dimanche tranquille, Julius Havemann 8 à la fleur de thym sauvage, éclose sur la lande, et dont le parfum, sitôt respiré, ressuscite toute la magie de la terre natale.

« Lire Storm à haute voix (écrit Zahn), c'est se donner un concert, « où violon et violoncelle chantent la douleur et le renoncement, chantent « la mélodie des rossignols dans le parc éclairé de lune, chantent les fem- « mes délicates dont les pas s'entendent à peine sur le gravier des allées « et dont la robe blanche, émergeant des buissons obscurs, jette une « lueur soudaine, puis disparaît si vite que leur image semble avoir été « un songe ...»

Belle symphonie louangeuse, et qui eût enchanté, alors qu'il battait encore, le cœur de Storm ! Mais, pour attester la survie de l'œuvre stormienne, il y a mieux encore que ce témoignage d'une élite : il y a la trace, le sillage profonds

! (1) Gedenkb. 17.

(2) Ib. 30.

(3) Ib. 12.

(4) Ib. 22.

(5) Ib. 28.

(6) Ib.l \ S (7) Ib. 23.

(8) Ib. 22. *

laissés par les « Gedichte » et les nouvelles. 11 y a la très nombreuse postérité littéraire qui a recueilli la tradition de l'auteur d1 « Aquis Submersus » et du « Schimtiaelreiter ». — « Vertellen »: toujours le goût du conte, de la nouvelle a été vif en

Schleswig, — comme dans notre Normandie. Et si, depuis trente ans. toute une pléiade de conteurs, hommes ou femmes, s'est révélée dans les anciens duchés, il faut le dire : c'est peut-être en vertu d'aptitudes innées, locales, peut-être aussi à la faveur de l'extension prise par le régionalisme en art, mais c'est en grande partiesous labaguette magique du vieil enchanteur de Husum qu'elle est si rapidement sortie du sol 1.

Dellev von Lilicncron, — pour commencer par le plus grand, — « jette à pleines mains les roses rouge sombre » sur la tombe de celui qui a ouvert à la Poésie la Marsch et la Geest et « emporté dans ses écrits l'odeur de terre des forêts et des « champs 2. » — « C'est mon poète préféré. Je suis sous son « charme, fasciné, envoûté par un beau serpent qui enroule autour de moi ses anneaux 3. » A la suite de son devancier, l'auteur de « Poggfred » a donné de sa petite patrie, « grave, fidèle, « avec son éternelle humidité et les rares regards de son « soleil 4 », une image puissante et profonde. Et, avec la lande ou les hêtraies du Holstein, reparaissent chez lui toute une série de thèmes stormiens : poésie des humbles — hommes ou choses — , douleur des adieux, imminence accablante de la mort, portraits d'ancêtres, fantastique à base de réel, toute une vue symbolique de l'univers.

« Immensee » avait été le « Nouveau Testament » sur lequel Wilhelm Jensen avait prêté serment de poète 5. Parti, comme l'auteur d' « Immensee », de la « Stimmungsnovelle », (« Magister Timotheus » est de 1866), il évolue graduellement vers un réalisme plus rude et finit, lui aussi, par des romans histori-

(1) Nous avons souvent suivi de près, ici, l'ouvrage de Wilhelm Lobsien : « Die erzàhlende Kunst in Sch. Holst. . . »

(2) K. u. Ziele, 8.

(3) Aus Marsch u. Geest. 195-19G.

(4) K. u. Z. ibid.

(5) Heim. Er. II, 503. Cf. K. Busse, Bl. f. lit. Untcrh. 1895, 465-466

riques. — « Die braune Erika » (1868), « Im Pfarrdorf » (1868), « Unter heisserer Sonne » (1869), « Posthuma » (1872), « Sonne und Schatten » (1873), « Ans dem 16. Jahrhundert » (1877) : ces titres parlent. La mer, la lande, vues comme dans « Auf der Universitàt » et « Der Schimmelreiter », les voici dans « Unter der Tarnkappe 1 », « Aus See und Sand 2 ». Le « rococo » holste, « Die Wunder auf Schloss Gottorp » (1892) le reconstituent, d'après Danckwerth ! Ce Bas-Saxon transplanté en Forêt-Noire a les jardins de silence et de rêve d' « Angelika », ou d' « Auf dem Staatshof », les mêmes personnages à vie intérieure intense, le même fantastique. Son art du clair-obscur, les moyens par où il provoque la « Stimmung », sa façon d'exposer, autant d'héritages de Storm : ils ont en commun jusqu'aux opinions démocratiques et «religieuses. — « Je vous « ai, depuis ma plus tendre enfance, écrivait-il à son ami et « maître aimé et vénéré, et personne plus que vous n'a exercé « sur moi une influence aussi intimement profonde. Ma petite « flamme poétique s'est allumée à votre flamme. Mes pre- « mières œuvres tout entières n'étaient qu'une réédition « des vôtres. Par la suite, nos manières se sont différenciées ; « mais, sans vous, je ne serais jamais arrivé à conquérir la « mienne 3. »

Le lecteur moderne ne peut aborder le début d' « Hans und Heinz Kirch» ou une page quelconque du «Schimmelreiter» sans songer d'emblée au « Jôrn Uhl » de Gustav Frenssen. Similitude nullement fortuite : Frenssen a fait ses études à la « Lateinschule » de Husum ; dès la première page de son roman, il évoque Storm. Il semble avoir appris de lui l'art de placer l'homme au centre d'un paysage, de prêter l'oreille aux résonnances les plus fines de la nature. Il pourrait bien lui devoir aussi cette sorte de résignation ensoleillée 4, ainsi que le lyrisme latents dans toute son œuvre.

Gustav Fâlke, dont la mère est née aux environs de Husum,

(3) G. S., II, 140 (sans date).

(4) Lobsien, op. cil. 54.

a traversé, marié, une crise sentimentale analogue à celle de Tau Leur d1 Angelika ». On trouve des sonorités stormiennes chez lui 1, cuire autres dans sou « Mann im Nebel » ou sa pièce « Ebbe 2 », où le contour des mots s'estompe pour se noyer dans une tonalité musicale. Karl Busse choisit pour épigraphe de son « Anthologie neuerer deutscher Lyrik » une phrase de la préface du « Hausbuch », et peint le silence et la lande avec les couleurs, les notations stormiennes 3 :

Bienengeflùster — sonst nichts !

Im Feuer des Sonnenlichts Tràumt die Heide in Mittagsruhe.

Deux satellites et compatriotes immédiats de Storm : Hermann Hciberg et Timm Kroger 4. Heiberg décrit minutieusement les petites villes de la péninsule, les amourettes enfantines, la mer et la lande, et fait, dans ses affabulations, passer le souffle de l'Histoire sur le paysage local où s'enracinent ses personnages. Kroger limite plus encore que Storm son horizon, et se contente de détailler, à la manière néerlandaise, la gâtine du Moyen-Holstein. Ses récits constamment lyriques, même lorsqu'ils se pénètrent d'humour, ont, comme ceux de son modèle, des aboutissements tragiques, impitoyables. Il y verse beaucoup de sa vie intime, profonde. Il est, lui aussi, le poète du silence et des silencieux : soit qu'il s'attarde à fouiller les vieilles armoires, reliquaires du Souvenir, (« Aus alter Truhe »), soit qu'il exprime l'horreur des tourbières, à la suite et à la manière de « Draussen im Haidedorf » et de « Renate ». Il n'est pas jusqu'au partage de son existence entre son métier d'écrivain et sa profession juridique (il a été successivement « Rechtsanwalt », « Notar » et « Justizrat »), qui ne le rapproche encore de 1' « Amtsgerichtsrat » son devancier.

(1) Remarque de R. M. Meyer (Dte Litt.d. 19. J., 919) : d°pourK. Busse.

(2) Dans : « Mit dem Leben », Alf. Jensen, Hamburg. 1899.

(3) Alf. Biese, Nieders. VIII, 6, 91-92 et Lit. Echo, X, 303.

(4) Titres stormiens : « Am Kamin » de Heiberg (1896) et : « Eine stille Welt » (1891), « Heimkehr » (1906) de Kroger.

Cela pour les grands, les « noms », les vedettes. Mais que dire, alors, des moindres écrivains, nés ou non dans la presqu'île, poussière d'astres qui gravitent directement dans l'orbe du maître ?

Alfred Biese 1 a relevé quelques-unes des imitations de 1' « Abseits » stormienne, tant de fois refaite et contrefaite : chez Karl Bulcke 2, lorsqu'il chante :

Es ist so still : kaum Winde streifen, Du hôrst der Wogen Tràume rein —

chez Guslau Renner, dans son « Mondeszauber » : Es ist so still, dass man den leisen Atem Von Blatt und Blute beinah hôren kann, Fast hôren kann den lautlos zarten Schritt Der Sterne auf des Himmels Sammetteppich 3.

ou dans son « Mittag » :

's ist eigen, in der Heide umzuschweifen Zur Mittagszeit, wenn heiss die Sonne brennt Und nicht ein Wôlkchen zieht am Firmament, Rings ist's so still, so still, nur surrend streifen Die Bienen ùbers rote Heidekraut Von Blùt'zu Blute —

ou chez Anna Ritter, au début de sa « Mittagsruhe » : Die rote Rose Leidenschaft Fâllt jâh in ihre kùhlen Madchenhânde 4.

Et ainsi, un déluge d' « Abseits » fabriqués « en grande série » s'est abattu sur l'Allemagne. L'imitation ne s'est nullement bornée à la répétition de quelques motifs lyriques. Evocateurs du passé, comme Joh. Heinr. Fehrs 5 et Joh. Dose 6,

(1) Arl. cil.

(2) Cf. sa poésie « Juli-Sonntag » et Y « Abseits » de St. II met en vers l'anecdote de « Matje Flohr » dans « Nieders. » 1 er sept. 99, n° 23.

(3) Image empruntée à la nouv. « Abseits », I, 227.

(4) Cf. St. VIII, 201.

(5) « Einst « dans « Zwischen Hecken und Halmen ».

(6) « Der Kirchherr v. Westerwohld », 1900 : « Die Siéger v. Bornhoved », 1903.

amis du silence et de son mystère, comme Friedrich Jacobsen qui intitule une de ses œuvres « lin Weltwinkel 1 », et imite le « Schimmelreiter » dans son « Niflheim a », ou Waldemar Bonsels'3 qui a tous les « voiles » stormiens, peintres des « Stimmungen » estivales comme Ivan Kruse 4, enfants pieux des petites cités côtières *\ des pâturages humides abrités par les digues, de la lande caillouteuse G ou des « Hallige7 », émeraudes encerclées d'opale, que sont-ils, comme foule, auprès de la cohorte des poétesses et romancières qui marche les pas dans les pas du poète de Husum ? Tandis qu'avec des moyens stormiens, Hélène Voigt-Diederichs a plus spécialement dessiné les paysans de la lande et du littoral baltique 8, Thusnelda Kiïhl, dont une œuvre porte le titre non équivoque de « Am grûneri Strand, am grauen Meer 9 », s'attache de préférence aux fermiers.de l'Eiderstedt 10, aux marchés pittoresques de Husum, aux légendes de la région, qu'elle incorpore à sa trame, suivant le procédé d' « Auf der Universitât » ou de « Waldwinkel». Une Rhénane, Emilie Hamkens, transportée par son mariage dans les environs de Husum, se passionne pour le passé de la petite ville qu'elle exalte dans « Wente Freese, Roman aus Alt-Husum und dem Wattenmeer » : ainsi Friede Kraze, dans son à-propos sur « Johannes Brùggemann », joué à l'occasion du jubilé de la ville, en 1903. Husum encore, regardé avec les yeux de Storm, sert de fond de tableau au «Tagebueh einer Verlorenen11» de MargareleBôhme-Feddersen, l'auteur de « Die grûnen Drei » (1905), et au début d' «Ellen Olenstierne » (1903) par Fanny Reventlow. Lesîles, les villages.

(3) « Ave, vita, morituri te salutant », 1906 : « Mare », 1907.

(4) « Schwarzbrotesser » 1900.

(5) Ottomar Enking et Erik Schlaikjer (« Die kl. Stadt »).

(6) Alb. Johannsen : « Nach der Flut » et « Heimatserzâhlungcn ».

(7) Wilh. Lobsien : « Hinterm Seedeich », « Binne Hayens u. andere Hallignovellen », 1907.

(8) « Schl. Holsteincr Landsleute », 1898.

(9) Publ. en 1899.

(10) Spécialement dans : « Die Leute von Effkebull », 1905.

frisons sont décrits comme dans « Eine Halligfahrt » ou « Der Schimmelreiter », dans « Im Pfarrhaus », « Gottfried Riesoms Haus», « An jenemTage» de Marie Burmester1, la lande dans « Hans Kamp » d'Adelina von Ranlzau (1905).

Filiation stormienne directe également, dans les récits d'existences solitaires que dévident Friede Kraze (« Im Schattcn der Weltesche », réplique de « Eine Halligfahrt »), Emma Mûllenhoff (sous deux beaux titres stormiens : « Aus einem stillen Haus » et « Abseits 2 »), Wilhelmine Kùhl , dont les vieilles filles (« In't Watt 3 ») rappellent trait pour trait Agnes Hansen, Meta, Marthe et Lena Wies. Elle n'est pas moins patente dans les souvenirs d'enfance de Minna Rùdiger, à Lubeck, (« Unvergessenes » 1903). Charlotte Niese, elle, s'insurge, à la façon des « Zerstreute Capitel 4 » contre le gavage scolaire moderne, en évoquant avac émotion la confortable école danoise de ses jeunes ans (« Aus dànischer Zeit », 1892- 1894). Sa Lena Suhr reproduit, point par point, « Marthe und ihre Uhr » : dans « Licht und Schatten » (1895), elle ressuscite les grands bourgeois stormiens et, dans « Corisande », pastiche « Ein grimes Blatt ». « Die braune Marenz » utilise à la manière de Storm la superstition locale. Il y a, dans « Auf halbverwischten Spuren » (1888), un manuscrit où la langue est patinée à l'instar d' « Aquis submersus ». — « Besser ist es, die « Sehnsucht zu kennen, als in stumpfer Zufriedenheit unter der Sonne zu wandeln 5 » et, plus encore : « Alte Erinnerungen sind doch die besten 6 ». . . n'est-ce pas là du pur Storm7 ?

Voilà donc le vieillard aux lèvres harmonieuses entouré, par

(1) Le premier paru en 1902, le second en 1903, le troisième en 1906. '

(2) Le premier en 1904, le second en 1905.

(3) « Meerumschlungen », album régional publ. chez Alf. Janssen en 1907, p. 75.

(4) « D. Amtschir. « III, 128.

(5) « Vergangenheit », 226.

(6) « Licht und Schatten », 300-301.

(7) Sur Ch. Niese, v. Henriette Hoffgaard, thèse de Doct. d'Univ. Montpell. 1913.

delà la tombe, de toute une phalange de jeunes poètes et poétesses qui lui l'ont cortège en essayant de chanter à nouveau ses mélodies. Mais ce n'est, là encore, qu'Une élite d'admirateurs : la « Storm-Gemeinde », toujours ! Le mot qu'il a

prononcé devant ilse tYapan * : « Die Besten hab' ich wohl, die Massen hab' ich nicht » reste Mai, aujourd'hui comme en ! 883. — Pourquoi ? Enumérons trois raisons dominantes : — la contre réclame du tout-puissant Gottschall, qui lui a aliéné, pour longtemps, la faveur du gros public, en le mettant au niveau de Gustav zu Putzlitz, auteur de « Luana », ou de Moritz Horn, auteur de « Die Pilgerfahrt der Rose » ; — le mauvais goût de ce public, qui, en 1888 encore 2, gardait toutes ses préférences pour Marlitt et Heimburg, et ne paraît guère B'êtfe amendé depuis ; — enfin et principalement, l'absence d'une édition de prix abordable, vraiment « populaire ». Des progrès ont été réalisés en ce sens, mais trop timides encore : le jour où l'on aura une nouvelle de* Storm pour quelques pfennigs, — pas avant, — son œuvre deviendra, comme il le souhaitait 3, « la propriété collective de la nation ».

Ces causes de non-diffusion, heureusement, sont passagères, et le temps remédiera au mal. Petit à petit, Storm prendra effectivement la place qui lui revient. — Cette place, quelle est-elle ? — Avec la perspicacité impitoyable dont il est coutumier dans ses jugements sur ses écrits, il l'a dit un jour à Kuh 4 : « Il me faudra sûrement me satisfaire d'une loge de côté ». Là encore, son regard aigu a vu absolument juste.

A parler franc, il paraît douteux que Storm puisse jamais compter au nombre des tout à fait grands. Dans l'œuvre de prose; surtout, il y a du déchet, et bien des parties qui « datent ». Armature artificielle et démodée, attachement excessif à la 8} métrie dans l'agencement, abus des « pendants » qui rappelle les parures de cheminée à l'époque de Louis-Philippe, souci de a balance » (rançon, peut-être, d'un tempérament

(1) Im Spiegel, XXVII. Lit. Echo X, 546.

(2) Franzos, Dtc Dichjrg. V, 1er oct. 1886.

(3) Préf. à la lre édit. des « Ges. Schr. », oct. 68.

(4) Lett. du 1er sept. 72.

trop artiste), — une bonne partie de la technique des nouvelles apparaît actuellement comme périmée. On peut même se demander si, dès les années qui ont suivi 1880, cette forme ne semblait pas, à une élite,'d'ores et déjà vieillotte et « province ». Trop de cassettes, de « Bunzlaucr Kaffeekannen », -de cigares qu'on allume ou de tasses de café qu'on déguste (à petites gorgées, sous peine de tout compromettre !) avant, pendant et après la narration ! Cela sent son « Spiessburger » d'entre 1850 et 1870. Modes littéraires de l'époque ? Sans doute : mais le propre du génie n'est-il pas de planer au-dessus des engouements temporaires ?

On eût préféré que Storm apportât moins de minutie à respecter des dogmes artistiques très fragiles, et qu'il en mît plus à varier ses affabulations, ses motifs, quelquefois même ses personnages et leurs propos. Cet artiste de race joue, sur son violon, des airs un peu trop toujours les mêmes, réenchaînant sans cesse, en combinaisons par ailleurs ingénieuses, des thèmes insuffisamment divers 1. Il a le genre d'uniformité d'un Eduard Grieg en musique, ou, en littérature, de notre conteur lorrain André Theuriet. Et, tout comme il aime à répéter ses mots (le trop fameux : « Die Musik ist die Begleiterin meines Lebens » ou les deux adjectifs heinéens : « gesanglos und beklommen », et tant d'autres), il nous fatigue de certains motifs, de certains gestes, de certaines phrases, ressassées comme. des antiennes : « Wie trûnkeii wiederholte er die Worte vor sich hin ... », « Die Erzahlerin schwieg eine Weile und blickte mit geôffneten Augen vor sich hin ...» « er streckte die Arme nach ihr aus ...»

Echafaudages trop factices, monotonie dans les thèmes, les types humains représentés, l'expression même : voilà déjà des taches. D'autres s'y ajoutent, qui ne doivent pas être celées. Et d'abord, un symbolisme exagéré, où le moindre oiseau, le moindre arbre, le moindre objet, prend double signification : c'est l'exagération de la « Kleinmalerei » hollandaise. Ensuite, certaine obscurité. L'habileté littéraire est chose appréciable,

(1) Jul. Hart. Gesch. d. Weltlitt. II, 915 : St. a toujours écrit la même nouvelle. — O. Pniower, Dte Rdsch. tome 53, 155-156, écrit : St. a j lus de soin de la forme que de la nouveauté dans ses créations.

mais tourne à l'excès quand, à force de « demi-jour », elle enveloppe la réalité dans une nuit complète. C'est le cas, par exemple, pour certaines scènes 6V « Eekenhof » (en particulier les deux rencontres entre Hennicke et Detlev revenu d'exil), pour la ( reconnaissance » d' Heinz Kirch, vraiment trop repoussée dans la brunie. Puis, et à un degré beaucoup plus dangereux, une tendance au « douceâtre » qui se marque, non pas uniquement dans les nouvelles de début, mais dans celles de la maturité, comme « Psyché », « Schweigen », et jusque dans les chefs-d'œuvre, qu'elle affaiblit. Trop souvent, on songe, en lisant Storm, aux romans qu'écrivaient, dans les magazines anglais, les vertueuses misses de l'âge « early Victorian ». C'est-à-dire qu'on aimerait mieux plus de « Schimmelreiter » et moins de « Psyché » ; c'est-à-dire que les bons sont trop constamment bons, les mauvais trop constamment mauvais, à l'instar des contes de fées ; que facilement, la larmoyant, le « rihrend », comme dit la vieille Berlinoise dans la « Heimat » de Sudermann, le pathétique de carton, prend la place du vrai tragique et de l'émotion naturelle ; que la fatalité, si sévère y soit-elle, est souvent trop complaisante, trop docile aux ordres du poète, trop bien préparée. Et pourtant, l'auteur ne recule pas devant les hécatombes ! On est presque excédé de cet entassement de mourants, de morts, de cercueils ! Il suffît d'évoquer la plupart des nouvelles, historiques ou non, pour revoir tout de suite un drame : suicide, meurtre, noyade. La « Chronik von Grieshuus » se clôt sur un véritable massacre.

Enfin et davantage encore, un manque par trop flagrant d'idées générales. Quoi qu'en ait pensé Storm, (et encore s'en est-il peut-être rendu compte lui-même, par exemple au moment où il songeait à quitter Hademarschen pour revenir dans sa ville natale), cette petite vie citadine de Husum, favorisant une paresse instinctive à cet égard, l'a par trop maintenu en vase clos, l'a laissé trop à l'écart de toute conversation vivifiante, de toute discussion d'idées. Il reste au bord du grand courant contemporain, sans s'y mêler. Il s'est vraiment trop peu intéressé à la politique, aux prodigieux mouvements de son temps, aux guerres, aux bouleversements

sociaux 1. Sa vision des choses est demeurée, par bien des côtés, trop philistine, trop étriquée, trop « inactuelle ». Contempler son temps du haut du kiosque de la bisaïeule ou par les lucarnes des greniers de lsf« Hohle Gasse », cela ne donne pas cette nostalgie du nouveau qui métamorphose les mondes 2. Et, si Storm se classe parmi cette famille d'esprits, plus préoccupés de sonder et décrire le mystère infini du cœur humain que de reconstruire l'univers, son indigence n'en reste pas moins réelle et explique l'insuffisante variété de son inspiration. « Pour être « classiques, écrivait-il à Kuh dans la lettre du 1er septembre « 1872, les œuvres d'un poète doivent sans doute refléter, « présenté sous une forme artistique, l'essentiel des idées de « son temps, » (Suit l'allusion à la « loge de côté »). On eût aimé voir les dernières nouvelles au moins s'enrichir d'autres apports que d'une théorie simpliste de l'hérédité, — reçue fort probablement de seconde main.

Père de huit enfants, honteusement mal appointé par la Prusse, il a dû, pour se procurer les « ailes d'argent «nécessaires, produire beaucoup plus et beaucoup plus vite qu'il n'eût souvent souhaité 3. Il est devenu ainsi, vers 1870, l'un des fournisseurs principaux des « Monatshefte » de Westermann, lus par un public spécial, très bourgeois, qui demandait des œuvres à sa mesure, à son goût, qui craignait d'être effarouché, voulait boire toujours le même breuvage. Il semble aussi que sa seconde femme, assez encline à un sentimentalisme très « sucré », et tout son entourage féminin : filles, nièces, amies de sa femme et de ses filles, et jusqu'au pensionnat Mannhardt, aient grandement contribué, les dernières années, à accentuer certains de ses défauts, au lieu de l'en défaire. Il a trop écrit pour le pensionnat Mannhardt !

D'autre part, en vieillissant, toute œuvre d'art, tout ouvrage

(1) Ad. Bartels, Dte Dichtg. d. Gegenwart, écrit que toute nouvelle stormienne est marquée au front du signe « Abseits ». (P. 70);

(2) Cf. O. J. Bierbaum, Lilieneron, p. 13 (Mod. Litterat. n° 2).

(3) Entre tant d'autres témoignages, v. la lettre à Const. du 26 juin 62: « Novellen zu schreiben brauch'ich wohl nicht im ersten Jahr, denn ich denke dass bis 1. Januar 1864 unsere Bediirfnisse gedeckt sind. »

de l'esprit « dépouille », comme disent les vignerons : le déchet se précipite, le meilleur se dégage et s'exalte. Et même, il arrive maintes fois que ce qui paraissait vieillot, caduc, aux successeurs immédiats de l'artiste prenne avec le temps, avec les années, un cachet archaïque qui constitue un charme de plus aux yeux des générations ultérieures. Peut-être sera-ce le cas pour certaines formes actuellement désuètes de l'art stormien. Peut-être, pour reprendre le mot de Karl Busse *, la théière de Husum triomphera-t-elle des sarcasmes de Fontane.

Puis, chacun — ou presque chacun ■ — des manques énumérés plus haut est, pour ainsi dire, complémentaire d'une qualité. Storm construit trop artificiellement ses nouvelles ; mais, en revanche, il compose, il possède — est-ce hérédité slave ou effet d'une bonne éducation classique ? — cet « art de diviser » dont parle Renan et qui est si rare chez ses compatriotes. — Il s'encombre de cassettes, de parchemins, de tableaux, de vieillards conteurs de légendes, de tout un bric-à-brac d'accessoires qui finit par lasser et sembler puéril. Mais, à tout prendre, n'est-ce pas là exactement notre matériel d'investiga tion du passé ? et comment reconstituer l'histoire, sinon avec des documents écrits, des inscriptions, des peintures, des traditions orales ?

Il est pauvre en idées générales : par contre, on ne saurait lui refuser une réelle finesse comme psychologue. A la suite des romantiques, mais aussi bien que les romantiques, il détient le secret d'exprimer l'inexprimable, l'inconscient, de fixer l'insaisissable. Chez lui, les choses parlent, et, de même que, dans la lande, nue d'apparence, il a dévoilé une vie latente étonnamment riche, il a su interpréter avec profondeur ce que murmure le silence, et découvrir un peu du mystère qui s'étend, infini, derrière les phénomènes. Plongeant pour moitié dans l'inconscient, son œuvre est pleine de constatations justes : sa psychologie des foules, des collectivités couardes et méchantes 2, sa théorie du « bonheur gris », des demi-revanches

(1) Dtes YVochenbl. XIe année, n° 49.

(2) V. Gabriel Tarde. La Logique Sociale, Alcan, 1911.

ou des victoires tardives du Bien sur le Mal, son étude du « faible », qui représente un certain aspect du caractère frison (« die Stillen im Lande », comme les appelle Frenssen après la Bible) et qui, dans les dernières nouvelles, est surtout un « pseudo-faible », réagissant souvent sans grands gestes, mais toujours avec un courage patient contre les destins hostiles, ses constants voyages aux archipels roses de l'enfance, que rappellent à s'y méprendre les évocations nostalgiques d'un Loti \ tout cela serre de très près la vérité psychologique. Mais il est plus curieux encore de voir sa théorie du passé et du souvenir devancer, en quelque sorte, deux grands penseurs contemporains.

Ecoutons Maeterlinck, dans son « Temple Enseveli 2 » :

« Derrière nous, notre passé s'étend en longue perspective. Il dort, au « loin, comme une ville endormie dans la brume. Quelques sommets le « délimitent et le dominent. Quelques actes importants s'y élèvent, pareils « à des tours, les unes encore éclairées, les autres à demi ruinées et s'in- « clinant peu à peu sous le poids de l'oubli. Des arbres s'effeuillent, des « pans de murs s'effritent, de grands espaces d'ombre s'élargissent. Tout « cela paraît mort et n'avoir d'autres mouvements que ceux dont l'anime « illusoirement la lente décomposition de notre mémoire. Mais, à part « cette vie empruntée à la mort même de nos souvenirs, il semble que « tout soit définitivement immobile, à jamais immuable, et séparé du « présent et de l'avenir par un fleuve que rien ne peut traverser.

« En réalité, cela vit ; et pour beaucoup d'entre nous, plus ardemment « et plus profondément que le présent ou l'avenir. En réalité, cette ville « morte est souvent le foyer le plus actif de l'existence ; et selon l'esprit « qui les y ramène, les uns en tirent toutes leurs richesses, les autres les « y engloutissent ...»

Et, quelques lignes plus loin :

« Il (le passé) est le Destin qui agit en arrière et donne la main à celui « qui agit en avant de nous . . . Peut-être sa brutalité est-elle plus sai- « sissante et plus terrible ... En vérité, la force du passé est une des plus « lourdes qui pèsent sur les hommes et les courbent vers la tristesse. . . »

(1 ) Particulièrement dans « Le Roman d'un Enfant » et la suite « Prime Jeunesse » : les analogies sont frappantes. Ernst St. aimait beaucoup Loti. — Le « Dominique » de Fromentin serait amusant à rapprocher d' « Immensee ».

(2) Fasquelle, 1902. Cf. le chap., très stormien aussi, des « Fleurs démodées » dans le « Double Jardin ». *

Henri Bergson, analysant, le mécanisme de la mémoire, proclame que « le passé est indestructible et qu'il n'y a d'indestructible que le passé » : ,

« Nous avons conscience d'un acte sui gencris par lequel nous nous

i détachons du présent pour nous replacer d'abord dans le passé en géné-

« rai, puis dans une certaine région du passé, travail de tâtonnement,

« analogue a la mise au point d'un appareil photographique. Mais notre

« souvenir reste encore à l'état virtuel ; nous nous" disposons simplement

« ainsi à le recevoir en adoptant l'attitude appropriée. Peu à peu, il appa-

« raît comme une nébulosité qui se condenserait ; de virtuel il passe à

« l'état actuel ; et à mesure que ses contours se dessinent et que sa sur"

« face se colore, il tend à imiter la perception. Mais il demeure attaché au

« passé par des racines profondes 1. . . »

Quelques pages après 2, détachons cette phrase :.

« Notre vie psychologique antérieure existe même plus pour nous « que le monde externe, dont nous ne percevons jamais qu'une très petite « partie, alors qu'au contraire nous utilisons la totalité de notre expé- « rienec vécue. »

L'auteur de « Matière et Mémoire » décrit ensuite ces « sou- « venirs dominants, auxquels les autres souvenirs s'adossent « comme à des points d'appui... véritables points brillants « autour desquels les autres forment comme une nébulosité « vague. Ces points brillants se multiplient à mesure que se « dilate notre mémoire3. » Le préambule d' « Auf dem Staatshof » parle un langage identique et emploie jusqu'à l'expression bergsonienne de « point brillant 4 ».

Nous faisions grief à Storm d'avoir limité ses visées à un champ par trop restreint : en revanche, ce champ, c'est toute une province, et qu'il a définitivement incorporée à la Jittératuie allemande. Il faut dire et redire que, depuis lui, le paysage slesvigo-holste « meerumschlungen » est devenu classique. Il est, dorénavant, difficile à décrire, impossible à décrire mieux. Les peintres inégalables qu'ont été

(1) Matière et mémoire, 144.

(2) Ib. 158.

(3) Ib. 186-187.

(4) Loti, lui, parle de « taches lumineuses

en France un Flaubert et un Maupassant pour la Normandie cauchoise, un Barrés pour les seuils lorrains, Storm les vaut pour les Marches de Frise Septentrionale.

Avec cela, sa production en prose marque un progrès incessant. Technique, art du paysage, talent pour baigner dans l'eau de Jouvence un motif fatigué, rien ne se perd de ses secrets, tout s'affine, se développe par une maturation continuelle. L'aboutissement est un chef-d'œuvre : « Der Schimmelreiter. » Comme son Christian Valentin, Storm, jusqu'au bout, a tenu l'archet sans défaillir ; mieux même : à mesure que s'avançaient les années, il a filé le son avec toujours plus de nerf et de profondeur.

Ainsi, par' un travail constant soutenu d'une inspiration, elle aussi, constante, s'est élaborée cette soixantaine de nouvelles, accrues sans cesse en dimensions 1, où certes bien des parties ne vivront pas, sont dès maintenant caduques, mais où tant de pages resteront, à la façon des plus belles musiques et des plus durables : toutes les exquises idylles enfantines, idylle forestière d' « Ein grùnes Blatt », idylle de la Marsch verdoyante dans « Auf dem Staatshof », de la lande dans « Auf der Universitàt », des tourbières désolées dans « Draussen im Haidedorf » et « Renate », féerique et fraîche de « Die Regentrude », marine de « Hans und Heinz Kirch », féodale et rude d' « Eekenhof » ou de « Grieshuus » ; le poignant lamento final d' « Immensee » ; les amours d'âge mûr, sombres dans « Aquis submersus », « Draussen im Haidedorf » et « Renate », printanières et chastes dans « Ein Fest auf Haderslevhuus », estivales et sensuelles dans « Waldwinkel », autumnales dans « Spàte Rosen ». Puis, les débuts — c'est étonnant combien Storm y excelle : marine de « Psyché », paysannerie « dixhuitième » de « Renate », petites villes souabes des « Zwei Kônigskinder»; ou les émouvants finales, comme « Heimkehr », comme les derniers chapitres de « Eine Halligfahrt », de « Carsten », ou de « Haderslevhuus ». — Toutes pages assu-

(1) Avant l'école impressionniste moderne (Jacobsen) écrit Lukacs (D. Seele u. d. Formen, Berl. Fleischel, 1911), p. 160), St. élargit la nouvelle.

récs d'émerger de l'universel oubli : et longtemps aussi, l'intérêt de ceux qui lisent s'attachera aux drames stormiens ; drames de la famille : « Viola Tricolor », « Schewigen », « Ein Bekenntniss » ; mélancoliques histoires « aus grauer Vorzeit », hautes en couleur ; figurines, touchantes ou comiques : Lena^Wies, l'Amtschirurgus, les « Zwei Kuchenesser» : tout un monde d'enfants bouclés, de jeunes filles et jeunes femmes aux joues pâles ou de belle santé, Holstes ou exotiques, de vieilles femmes héroïquesou funambulesques ; les couples stoïquement fidèles, qui souffrent avec un sourire triste ; et les hommes : héros nobles ou de roture, artisans paisibles, aristocrates infatués d'eux-mêmes, paysans rugueux, hommes d'Eglise fanatiques ou doux, artistes enivrés d'idéal, vampires enlizés dans la matière, vieillards exquis ou intraitables : tous noyés à même la foule, la horde stupide, haineuse, mesquine, dont la déraison collective pousse l'individu, soit au gouffre, soit au sublime — parfois aux deux.

Une mention siérait aussi à la correspondance. Evidemment elle se répète, comme les nouvelles, et bien des lettres parmi celles récemment publiées n'ajoutent rien à la gloire de l'écrivain, ni aux lumières qu'on peut souhaiter sur sa personne ou ses écrits. Elle pèche, elle surtout, par « Husumerei », comme disait Fontane. Les billets à Môrike et à Keller n'en demeurent pas moins une lecture exquise, et peu d'épistoliers — en Allemagne surtout — ont su déverser ainsi, à cœur perdu, le plus intime de leur vie, détailler les plus charmantes futilités de leur chronique familiale, murmurer à l'ami, en confidence, les plus jolies mélodies de leur existence intérieure.

Dans la lignée des romanciers allemands, qui commence à Goethe, la maîtrise de Storm occupe une place enviable. Moins profond que Ludwig, mais aussi moins long ; plus rapide que Spielhagen et plus poète ; moins banal que le tendancieux Freytag, moins âpre que Raabe, plus fleuri que Fontane ; moins fade que Paul Heyse. moins engoncé dans l'artificiel que G. F. Meyer ; plus alerte que Stifter ; moins savoureux certes que Gottfried Keller, mais plus élégant aussi et composant

mieux, il figure en beau rang parmi ces écrivains qui, « relativement à leur époque, si petite par l'esprit 1 », et même indépendamment d'elle, sont grands.

Voilà, dans l'œuvre de prose, ce qui surnagera au milieu des destructions diluviennes du Temps : voilà la fleur, « aquis emersa ». Moindre encore sera le naufrage — Storm l'a prévu lui-même — dans le lyrisme proprement dit. Chaudes aquarelles de terroir, marines rudes qui fleurent le vent et le sel, « Stimmungslieder » évoquant tour à tour les voix de la Noël, de la forêt, du rossignol et de la nuit lunaire ; feuillets d'éphéméride qui disent le charme alterné des saisons ; esquisses humoristiques de silhouettes allègrement caricaturales ; appels de clairons patriotiques ou de coqs belliqueux résonnant dans les murs vides ; odes funèbres que traverse le vol lourd des papillons noirs ; hosannas de bonheur familial, d'amour conjugal qu'illumine la lumière douce d'arrière-saison ; et surtout, chansons d'amour, pénétrées d'ardeur triste, de musique prestigieuse, gerbe jamais fanée de roses blanches et de roses rouges : tout cela est, dès à présent, assuré de vivre dans la mémoire, pourtant .si courte, des hommes.

Ce qu'il faut éviter 2, c'est de respirer trop vite et pêlemêle ces parfums si variés. Erich Schmidt a très finement mis en garde contre cette hâte qui a beaucoup nui à l'appréciation des « Gedichte » •

« J'ai l'impression, écrit-il s, que le grand public qui lit exalte trop, en « Storm, l'auteur de nouvelles, aux dépens du lyrique : conséquence de (( la défaveur quasi-générale où est tombé le lyrisme moderne, et de l'inap- « titude croissante à goûter les créations lyriques comme elles doivent « l'être. Il nous manque le loisir, le calme que possédaient nos aïeux, au « temps où fleurissaient les almanachs. Nous ne lisons pas du tout, ou « nous lisons trop vite. Tout connaisseur, tout amateur de vins sait bien, « pourtant, que ce serait pécher contre l'esprit sacro-saint de la Dive « Bouteille que déguster pêle-mêle des crûs différents : du rouge et du « blanc, du vieux et du nouveau, du sec et du doux, du chaud et du léger ;

(1) Bierbaum, loc. cil. 13.

(2) Et peut-être aussi pour l'œuvre de prose, qui demande à être lue de près et à plusieurs reprises.

(3) Char. 421.

« cet autre péché impardonnable qui fait qu'on avale à la douzaine des « heder authentiques d'origine, ils sont peu qui hésitent à le commettre : « on saute.au galop, de lied en lied, on se rue d'une tonalité dans l'autre. « Pour rendre possible une résonnance ultérieure plus profonde, il faut se garder de lire d'une haleine l'œuvre lyrique ; il convient de l'écouter « tout doucement chanter, pièce par pièce. Quiconque aura goûté les « lieder de Storm suivant cotte recette qu'il a préconisée lui-même, appré- « ciera beaucoup plus à fond la richesse de sa poésie ...»

Assez vite, en somme, le pastiche exsangue, où la mémoire coupe les ailes à l'inspiration, a fait place, chez lui, à la création personnelle, où le poète chante sur un mode à lui propre. Lorsqu'il n'a plus rien à dire, il se tait. C'est l'émotion qui fait le vers. Il apprend bientôt à ne plus répéter simplement un air jadis entendu avec plaisir ; il assimile, digère la nourriture reçue, n'en garde plus que l'arôme. C'est au souvenir de ses émotions et de ses visions, non plus à ses réminiscences intellectuelles que son imagination a désormais recours, pour d'inédites et infinies combinaisons. La moindre sensation se mue alors en figure verbale, toute association de mots prend forme plastique. Du mot lui-même, l'artiste tire tous les ferments d'émotion qu'il renferme ; et, autour du nucleus central, tisse une gaze, une auréole, une atmosphère mystérieuse faite de suggestions, de représentations visuelles, présentes ou passées, d'imaginations, de sonorités évocatrices l.

Tel est l'un des secrets du charme lyrique de Storm. Une diction simple, mais émue, jamais artificielle, —fond et forme agglomérant des choses vécues —, un flux musical brusquement coupé, au moment opportun, d'un éclat de cymbale ; une interversion harmonieuse des sensations, un symbolisme vigoureux, une forme constamment pure et « adaptée comme l'écorce à l'arbre 2 » : par là, le lyrisme de Storm survit, heureux mélange de sagesse classique et de feu romantique : après un demi-siècle, toujours frais, actuel, délicieux.

Son triomphe reste la pièce courte : celle qui, non seulement exprime, mais suggère en peu de vers concis, pleins, une émo-

(1) W.Dilthey,«Das Erlebnia u. dieDichtung»., Leipz.Teubner 1906, et Rémy de Gourmont, « Le problème du Style », Merc. de France.'

(2) H. Hart, Ges. W. III, 272.

tion issue des abîmes de l'âme et instantanément contagieuse. Mais pièce courte ne signifie pas, comme l'a vociféré avec mauvaise foi Gottschall, alexandrinisme sans conséquence et de surface. Un cycle comme celui de Do Jensen est une « suite », une série d'ariettes dont la résonnance se prolonge, de l'une à l'autre, en une pathétique élégie : la moindre piécette stormienne vibre ainsi, longuement, dans le cœur du lecteur qu'elle force « zum stillen Mitdichten * », à chanter à l'unisson.

Storm n'a pas créé sa forme lui-même : il l'a reçue, toute faite de Heine/d'Eichendorfï et de Môrike. Est-ce-à-dire qu'il faille la considérer comme périmée ? Pas plus, à notre avis que celle de Paul Verlaine dans les « Poèmes Saturniens », les « Fêtes Galantes », « La Bonne Chanson » ou « Sagesse ». Juste milieu entre la facilité onctueuse et vide de Geibel, Dingelstedt, etc. et les débauches verbales, ou les pièces invertébrées d'un Arno Holz, d'un Stefan George ou d'un Mombert, elle restera, constamment abordable, sans rien perdre de sa couleur ni de son pouvoir de suggestion.il se pourrait bien que Storm, ainsi qu'il l'écrivait peu avant sa mort, ait été le dernier des grands lyriques classiques.

Voilà pour la « loge de côté ». Quoi qu'il advienne et qu'il s'agisse de prose ou de vers, il subsiste et il subsistera mainte année encore une « manière » stormienne, cuivrée, chaude, qui prend dès l'abord, reconnaissable entre mille. L'on aime à se représenter le vieux musicien comme il a dépeint son jeune violoneux 2 : sur une de ces places de village, patriarcales telles qu'elles abondent en Souabe, un peu à l'écart — « abseits » — ; à l'ombre des tilleuls familiers, il joue, ses yeux bleus de mer luisant sous ses cheveux blancs, sa haute stature de Frison légèrement courbée : il joue d'abord des airs tristes, complaintes en mineur sur le thème « Scheiden und Meiden » ; il évoque les matins radieux de la vie dans les jardins embroussaillés ou dans la poussière sainte des greniers ; il chante des

ri) Wedde, Th. St. 24.

(2) « Die Neuen Fiedel-Lieder », n° 2.

amours printanières, de nuance mauve, un peu gauches et toujours déçues. Puis, la mélodie s'anime, elle dévient moins langoureuse : on y devine du sang qui coule, des cadavres ; on y entend des galops de chevaux, des cliquetis d'armures, on y perçoit la montée tonitruante de la mer dévastatrice. . .

« Le son retentit, et il s'enfle, et il bouillonne, comme le ruisseau fores « tier qui se précipite en cascade . . . Mais le calme se fait dans l'auditoire

un chuchotement encore, puis le silence ; les arbres eux-mêmes susur

cent doucement.

i Le charme les a tous conquis ; et je sais pourquoi ! — Là-bas, parmi « -a guirlande des femmes blondes, tu figures en personne, ô Musique i !

Octobre 1909 — Août 1913 — Aoû. 1914.

Février — Aoû 1919.

;i) Ibid.

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