‹ La vie et l'œuvre d'un constituantChapitre 190 sur 234 · Mémoires sur Lafayelle, t. IV, p · texte numérisé non relu

Mémoires sur Lafayelle, t. IV, p

c'était un tort que Sieyès ne pardonnait pas'. Enfin, il avait des succès de tribune ?, tandis que Sieyès, médiocre orateur, était réduit à briller dans la pénombre des comités, quand il n'y était pas éclipsé par d’autres. De là son amertume.

Sieyès n'était qu'un solitaire. La Fayette, très populaire, commandant de la garde nationale de Paris, ami du maire Bailly, était une puissance. Il pouvait passer pour le chef du parti constitutionnel. Lorsque, au mois d'octobre 1789, il fut-question de former un nouveau ministère, Gouverneur Morris, un Américain qui se mêlait volontiers de donner des conseils, proposa Thouret pour garde des sceaux. La Fayette « convint qu'il avait du talent, mais douta de la force de son esprit(?)* ». Cette impression défavorable dut s’effacer, car, lorsque Malouet vint au nom du club des Impartiaux proposer une alliance à La Fayette, Thouret fut appelé à l’entrevue et donna son adhésion à un programme de paix etde conciliation (29 décembre 1789)°. La Fayette songe encore à lui pour le ministère de lintérieur * (47 janvier 1790). Consulté lui aussi par la cour au mois de mai 1790, il trace un plan qui comporte le remplacement de l'Assemblée nationale pour le mois d'octobre suivant : Thouret fait partie, ainsi que Talleyrand, de la

1. «On n’a adopté aucun de ses plans sans le tronquer et le mêler d'a liage plus ou moins hétérogène. » Notice sur la vie de Sieyès (éditée par Maradan, p. 33).

2. « Ce que l’abbé Sieyès a conçu. il l'a donné à M. Thouret pour orner, débiter et défendre, et ce qu'a conçu M. Sieyès y a beaucoup gagné. » (Almanach de tous les saints de l'Assemblée nalionale, 1790.)

3. Il semble d’ailleurs que la concorde ne régnait pas entre les membres du Comité de Constitution. « Ce comité, plein de jalousie et de démélés, ne sut jamais s'entendre ni diriger les travaux vers un but commun. C'était l'assemblée en miniature, les mêmes éléments, les mêmes préventions, le même désir de se surpasser, de briller exclusivement, la même guerre d’amour-propre. » (Et. Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, p. 159.)

4. Journal de Gouverneur Morris (trad. fr.), Soctobre.On n'avait pas encore voté le décret qui excluait du ministère les membres de l'Assemblée.

5. Mémoires de Malouet (I, 394). Cette tentative ne donna pas de résultats. 6. Journal de Gouverneur Morris, 17 janvier 1790.

246 è THOURET

nouvelle combinaison ministérielle !. Son nom est encore prononcé dans des conférences tenues chez Condorcet en présence de Sieyès et de Mirabeau, peu de temps avant la mort de ce dernier. L'antipathie que lui portaient Sieyès et Condorcet le fit écarter ?.

Quant à Mirabeau, rival d'influence de La Fayette et conseiller attitré de la cour, il avait à plusieurs reprises jeté les yeux sur Thouret*. Au mois de décembre 1790, le ministre Montmorin l'avait assuré qu'il pouvait disposer de Thouret, de Chapelier, de l’évêque d’Autun *. Peu après les idées de Mirabeau se précisent : il veut agir sur lAssemblée au moyen de douze députés qui éorrespondront avec M. de Montmorin seul et ignoreront le nom de celui qui a tramé cette intrigue : Thouret sera l’un des douze *: Le député Duquesnoy, déjà gagné aux étranges combinaisons de Mirabeau, recommande de s'assurer du concours de Thouret « dont on pourrait tirer un parti immense dans telles questions données » (9 février 1791).

Que conclure de ce qui précède ? C’est qu'au printemps de 1791, Thouret, bien qu'il n'ait donné aucun gage positif, est considéré comme un auxiliaire éventuel par ceux qui, effrayés de la marche de la Révolution, se sont mis en tête de l’enrayer, en raffermissant par des moyens constitutionnels l’autorité royale. IL est douteux, toutefois, qu'à cette date il ait su quel rôle on voulait lui faire jouer. Mais il est circonvenu ; il est permis de pressentir déjà en lui le futur orateur de la Revision. re

Mirabeau mourut sur ces entrefaites (2 avril 1794). Ceux

1. Correspondance diplomatique du baron de Stael-Holstein, 45 mai 4790.

2. Voir le passage des Mémoires de La Fayette, cité plus haut.

3. Note du 28 octobre 1789. (Correspondance de Mirabeau et de La Marck, I, 411.)

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