‹ La vie et l'œuvre d'un constituantChapitre 189 sur 234 · Procès-verbal du 23 novembre · texte numérisé non relu

Procès-verbal du 23 novembre

lution. C’est à lui que Thouret, d’abord soupçonné d’« aristocratie », s'était rallié. Sa seconde élévation à la présidence (novembre 1789) fut le signe visible de sa réconciliation avec la gauche et la récompense de son attitude dans la question des biens du clergé”. Bientôt, il est vrai, la gau- "che elle-même, c’est-à-dire le parti dominant, tendit à se fractionner. Non pas qu'il existât dans l’Assemblée des groupes organisés, ayant leur bureau et leur président, et se concertant à l'avance en vue d’une action commune. Les constituants répègnaient à cette discipline parlemenfaire. [ls poussaient si loin le respect de la liberté individuelle que l’on vit plus d'une fois des membres d’un Comité parler contre un projet présenté par un de leurs collègues ?. Aussi les frontières du parti étaient-elles singulièrement flottantes. Mais les constituants, si jaloux de leur indépendance, n’en appartenaient pas moins à des groupes formés en dehors de l'Assemblée. La fameuse société des Amis de la Constitution, plus connue sous le nom de’Club des Jacobins, avait vu des dissidents élever en face d'elle une société rivale, celle de 1789. Fondée par Sieyès *, jaloux de l'influence exercée dans l’autre club par les frères Lameth, elle comptait au début quantité d’hommes distingués, Mirabeau, La Fayette, Bailly, presque tous les membres du Comité de Constitution, parmi lesquels Thouret.

Le règlement du club lui assignait un but très élevé“. Il devait être « un centre de correspondance pour tous les principes généraux (de l’art social), et non pas comme un

4. « M. Thouret, qu'on avait voulu nous débaucher, nous à rendu son talent ; il à tué le serpent Python; en conséquence, nous l'avons fait président. (Révolultions de France et de Brabant, n° I.)

2. Ainsi dans les discussions sur l’ordre judiciaire. Sieyès et Thouret lui-

même, rapporteur du Comité, parlent contre le projet du Comité.

3. Lameth, contrairement à l'opinion commune, attribue sa fondation à des amis de La Fayette. (Papiers, I, folio 223 sq.)

4. Règlement de la société de 1789 et liste de ses membres, 1790. (Bibl. nat., Lb 40/2403.)

foyer de coalition pour des opinions particulières. Ce n’est ni une secte, ni un parti, mais une compagnie d'amis des hommes et, pour ainsi dire, d’agens du commerce des vérités sociales ». Son organe consistait dans'un journal ou plutôt dans un recueil de mémoires, dont le principal rédacteur fut Condorcet.

Bien que le nombre de ses membres s’élevât à près de cinq cents au début (les statuts le limitaient à six cent soixante), la société de 1789 n'eut pas l’éclatante fortune de la société des Jacobins. Elle resta un club fermé, sans influence sur les départements, parce qu’elle n'avait pas de sociétés affiliées. Le journal disparut le 5 septembre 1790, faute de souscripteurs. Tandis qu'aux Jacobins la séance du soir était une sorte de répétition de la séance du lendemain à l’Assemblée ?, très peu de députés assistaient aux séances de discussion au club de 1789. Son action politique fut donc assez restremte*. On ne peut guère citer qu'une circonstance où elle parut s’exercer : c’est quand il décida de soutenir la motion de Mirabeau sur l'initiative du Roi en matère de paix où de guerre (mai 1790). Dès lors le

club qui déjà, par son existence même, portait ombrage à la société rivale, devint profondément impopulaire. Les

journaux avancés l’accusèrent de se laisser influencer par les ministres * et cherchèrent à discréditer ses membres en leur prêtant des vues d’ambition personnelle. C'était

1789 qui était la cause de la « fatale scission » entre les

patriotes. Émue sans doute de ces attaques, une partie de ses membres, Mirabeau en tête, rentra dans le giron du

1.Surle rôle de Condorcet et le club en général, lire d’intéressants détails dans le livre de Léon Cahen : Condorcet.

.2. Voir là-dessus un curieux passage dans Camille Desmoulins (Révolu-

tions de France et de Brabant, n° X).

3. ve Te de son peu de succès sont indiquées dans l’Ami des Pa-

- trioles, , décembre 1790.

4. AE du peuple, n° 55 (octobre 1790). Dubois-Crancé aceusait mème les ministres de payer les diners du club! (Lettre à ses commetlants, Lb

» Bibl. nat. 39/3861.)

club des Jacobins. Thouret fut probablement au nombre de ceux qui l'y suivirent'. A la fin de mars 47914 il crut devoir faire hommage au elub de son discours sur la régence : le succès, paraît-il, fut maigre ?. Un fait, du moins, paraît certain : c'est que, devenu ou redevenu jacobin, Thouret n’en resta pas moins un transfuge de la société de 1789 ; il était à jamais marqué de l'épithète de « ministériel * »

Nous venons de parler du club auquel appartenait Thouret. Il reste à examiner s'il eut des rapports plus particuliers avec les hommes les plus marquants de l'Assemblée. À l’époque, déjà lointaine, des États généraux, c'était de Necker qu'ilattendait l'impulsion ; on le rangeait alors derrière Malouet et Mounier. À son entrée dans le Comité de Constitution, c’est le plan de Sieyès qu'il se chargea de faire triompher. Mais il était assez fort désormais pour compter par lui-même. La Fayette prétend que Sieyès et son ami Condorcet haïssaient Thouret*. Les raisons n’en sont pas difficiles à deviner, étant donné le caractère ombrageux et irritable du Mentor de la Révolution. Thouret lui avait causé de vives blessures d’amour-propre : il avait détruit pièce à pièce son fameux projet d’organisation judiciaire. Chose plus grave : il avait réussi à faire passer son plan de division de la France en départements, mais, pour le faire admettre, il avait dû l’amender, et

4. Oraleur du peuple ne 55, « Hier au soir les principaux membres, savoir

MM. Mirabeau, Thouret, Le Chapelier... etc.. ont dû rentrer dans le giron des Jacobins. (Cf. Chronique de Paris du Y octobre 1790. }

2. Voir la parodie de la séance du 30 mars dans les Sabbats jacobites, I, 497, citée par Aulard. (Société des Jacobins IT, p. 223.) Cette lecture semble indiquer qu'il faisait bien partic de la société. Deux pamphlets royalistes intitulés, l’un : Les trois Régicides, l'autre : Trahison contrel'Etat ou les Jaco-. bins dévoilés (1790), le mettent au nombre des Jacobins. Au contraire, Buschey des Noes {cité dans la Correspondance de Th. Lindet, p. 303, en note) dit que Thouret serait venu aux Feuillants. ainsi que Pièyee Teyrand et plusieurs autres, au sortir du club de 1789.

3. Cf. Dénoncialion des comités de finanée el de constilution de 'Assens: blée nalionale. (Bibl. nat., Lb. 39/9031.) Ë

Page 1