Journal des États généraux, séance dît 15 juin
connus et vérîÉiés », il fit les deux graves objections suivantes : <c i* Que deviendrait la Constitution si les membres du clergé qui se sont fait vérifier en commun se retiraient ensuite dans la chambre de leur ordre? 2^ Le Roi sanctionnera-t-il une Constitution nouvelle dans sa forme et qui intervertit, par le fait, d'anciens usages? Or, le Roi avant le droit de veto essentiellement attaché à sa couronne, quel serait le sort de cette Constitution qui n'aurait pas le sceau de son approbation * ?» Au fond, Thouret craignait qu'une démarche imprudente du tiers n'amenât la dissolution des États. Peut-être avait-il le pressentirnent de la séance royale,peut-êtpeavait-il reçu, directement ou indirectement, des confidences de Necker. Quoi qu'il en soit, ses arguments produisirent une vive impression sur une partie de l'Assemblée. Siey^s le sentit et riposta, non sans âpreté. f< La motion de M. Thouret, disait-il, tend à vous chambrer en tiers état, à donner à la France déçue une nouvelle et misérable représentation des Etats généraux de <614. » Il terminait par cette insinuation malveillante : a Vous vous montrez assurés que votre dénomination sera plutôt sanctionnée que la nôtre. Ne pourriez-vous, pour nous inspirer plus de confiance, communiquer au public les titres et les documents confidentiels qui motivent cette assurance de votre part ^ ? *>
En fait, ces deux hommes soutenaient, ce jour-là, deux th^ses inconciliables : Thouret, retenu par ses scrupules de juriste, représentait la légalité de l'ancien régime expirant; Sieyès, la logique mc^me de la Révolution.
Au cours des débats, Sievès s'était rallié à une dénomination plus courte et plus saisissante, celle d'Assemblée
i. Toulongeon. Hisfoire de France depuis la Révolution de 1789. lome I. pièce jostiGcative n« 5.
2. c Je sais, il faut bien l'avouer, le grand effet qu'a produit M. Thouret, quand il vous a déclaré d'une voix forte, etc.. » Nous avons suivi ici un témoÎQ qui donne un complu? rendu fidèle do cette séance, le constituant TouloDgcon (tome I. pi^ce justificative n» 5i,
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nationale. Ses partisans voulaient aller aux voix sans discussion ; la minorité fit tous ses efforts pour empêcher le président Bailly de procéder à Tappel. Les deux, partis s'invectivaient sans résultat, et le public des galeries, extrêmement surexcité, manifestait ouvertement contre les députés de la minorité'. Ces scënes tumultueuses se prolongèrent jusqu'à une heure du matin. Le lendemain, les votes furent recueillis : la motion de Sieyès l'emportait par quatre cent quatre-vingt-onze voix contre quatre-vingtdix. Thouret appartenait à la minorité.
Pendant les semaines qui suivirent, Thouret sembla se résigner à n'être que le témoin muet des travaux de la nouvelle Assemblée nationale. Il sentait sans doute qu'il y avait perdu quelque peu de son crédit. Il ne figure, en effet, dans aucun des comités qui furent nommés au mois de juillet*. C'est tout au plus s'il est élu secrétaire suppléant (3 juillet) par quelques voix ; on lui tenait rigueur de sa conduite antérieure et de ses votes. Un incident fâcheux allait le lui prouver.
Le samedi i** août, les bureaux de l'Assemblée procér daient à Télectibn d'un président en renyiacftment du duc de Liancourt. Au premier tour, les voix se pspfeg^rent entre Sieyfes, Thouret, Tronchet et deux Bretons, Le Chapelier et Glezen.
Celui-ci disparut au second tour. Au troisième, la lutte se resserra entre Thouret et Sieyès ; le )»remier fut élu par quatre cent six voix contre quatre cent deux^. Ce résultat,
i. « Les galeries étaient remplies, et l'impatience gagnant d'intervalles a autres plusieurs des spectateurs, ils ont plus d'une fois donné le nom d<' traîtres aux membres composant la minorité ; & chaque fois que cette expression a été prononcée, elle a été appuyée par les applaudissements de tous les autres. » Correspondance des députes de l'Anjou. (Cf. Duquesnoy, I, 101. et Bailly, I, 152 sq.)
2. Comité central (6 juillet), premier Comité de Constitution (14 juillet). Comité d'informations (29 juillet) • le premier des douze membres de ce comité avait réuni cinti cent dix voix ; Thouret venait quatorzième avec cent cinquante.
3. « Cette élection a été tumultueuse et bruyante. » LeHodey.
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connu à huit heures du soir, fut très mal accueilli par une grande partie de T Assemblée ^ C'est, qu'en effet, Thouret avait eu pour lui la presque totalité du clergé et la majorité de la noblesse'.
Ses collègues du tiers étaient, au contraire, prévenus cooti'e lui ; un de ses partisans le constate : « En général, M. Thouret est très désagréable à TAssemblée, il Test à Paris* » \ Ses adversaires, et en première ligne les Bretons, ne lui pardonnaient pas son opposition dans la mémorable séance du 16 juin. Certains même l'accusaient ouvertement d'être vendu à la Cour, « d'être entré souvent dans Tappartement de M"*® de Polignac et d'avoir trempé, au moins par conseils, dans la conspiration contre la patrie » \ imputation inepte autant qu'outrageante. Leurs calomnies étant restées sans effet, ils parlaient de casser l'élection et de dénoncer Thouret comme coupable de trahison. Les plus exaltés, sortant de la salle, allèrent ameuter la foule qui vint manifester jusque sous les fenêtres de TAssemblée *.
Le lendemain, il fut dénoncé au Palais Royal, proscrit, menacé de mort* s'il acceptait la présidence. D'où venait cette animosité extraordinaire du peuple contre lui? C'est que, depuis longtemps, son nom figurait sur des listes imprimées, à côté de ceux qui avaient voté « non » lors de la séance du 16 juin \ Il était déjà suspect.
i.« Un murmure assez ouvert annonça le mécontentement des communes et même d'une grande partie de la noblesse sur le choix de M. Thouret. o (Con-espondance de Bretagne^ 3 août.}
t. Journal Ae Castellane. (Mss. fr. 4121.)
3. Duquesnoy, I, 260. Correspondance de Bretagne^ loco citalo.
4. Ces expressions sont empruntées à une lettre de Biauzat, député d'Auvergne, écrite le soir même de l'élection (l*' août). Grellet de Beauregard, député de la Marche, répète la même accusation (3* lettre, s. d). Mémoires de la Société des Sciences de la Creuse, 1899. Cf. Ferrières. 1, 179.
5. Journal de Versailles (^ hoûi) \ Mémoire de Lally, janvier 1790 (p. 107),