AU BAHREAU DE ROUEN
avec l'ancien Parlement, indifférent à la jalousie de ses confrères, il se vit d'autant plus recherché que les défenseurs étaient plus rares et il y gagna, outre la réputation, cet accessoire qu'on est convenu d'appeler « le tribut spontané de la reconnaissance des clients ». En môme temps, il se conciliait la bienveillance de son président, M. de Crosne, qui, redevenu simple intendant, resta son protecteur*.
On pourrait, à la rigueur, récuser le témoignage de Mouard * qui prétend que la première plaidoirie de Thouret le mit à la tête du barreau de Rouen. Or, un anonyme, malveillant, nous renseigne ainsi sur ses débuts : <c Dans la suite, un avocat de Pont-l'Évôque, le plus occupé de "son siège, est venu pAcher avec les autres à l'eau trouble, et c'est celui qui tourne à son gré les dix-sept têtes du Conseil supérieur. Est-ce un orateur, un homme pathétique qui ait de Tâme, du feu, le, raisonnement nerveux et profond? Rien moins que tout cela; il a de la méthode et de la facilité : du reste sophjste, peu sûr de ses principes^ et mieux pourvu de vanité que de judiciaire '. » Le compliment manque de grâce, mais Tayeu, pour être forcé, n'en est que plus significatif.
Ces heureux et brillants succès faillirent bientôt être arrêtés par un événement imprévu. Louis XVI, à peine monté sur le trône, rétablissait par un acte de faiblesse les Parlements que son aïeul avait détruits par un coup de force. Celui de Rouen, comme réveillé d'un long sommeil, reprit ses fonctions le jour de la Saint-Martin (12 novembre 1774). Sa rentrée fut un triomphe. La foule applau-
1. C'est ce qu'atteste une curieuse letti'e de remerciements adressée par Thouret à M. de Crosne, le 14 avril 1779 : « Monsieur, les termes me manquent pour vous exprimer l'étendue de ma reconnaissance pour toutes les bontés dont vous ne cessez de m'honorer, moi et les miens, etc. » Archives Seine-Infériem-e, C 1078.