CHAPITRE V
Sommaire : Mort du grand-duc François (1587). — Son frère Ferdinand lui succède. — La stable équestre de Cosmc 1", érigée en 1594. — Hercule terrassant le Centaure. — Les Boboli. — Jean Bologne reçoit de l'empereur Rodolphe des lettres de noblesse (1588). — Son voyage dans la haute Italie ; sa réception à Venise (1593). — Les portes de broute de la cathédrale de Fisc (1595-1601). — Jean Bologne, chevalier de l'Ordre du Christ (1^99.) — La statue équestre de Heurt IV. — Lettre curieuse de Marie de Médicis. — La chapelle dcl Soccorso à la Nnu^lata de Florence ; tombeau de Jean Bologne ; sa mort le 13 août 1608, — Son testament; ses portraits.
Lorsque, en ij8j, le groupe île la Sabine fut oITeri; à l'admifation publique, Jean Bologne avait cinquante-neuf ans ; il avait prouvé, en créant ses deux chefsd'œuvre, qu'il était également supérieur dans l'art de travailler le bronze et le marbre. Ce qu'il avait fait aurait suffi pour remplir la carrière d'un grand artiste, mais l'âge n'avait pas refroidi son ardeur ; pendant de longues années, il devait produire des ouvrages de prernier ordre, sans jamais se montrer inférieur à luimême. Par une exception bien rare, il atteignit les limites do l'extrême vieillesse, et, travailleur infatigable jusqu'à sa dernière heure, il n'eut cependant ni défaillance ni déclin.
En 1584, notre sculpteur fit un voyage d'un mois à Rome. Le grand-duc François avait consenti à grand'peine à le laisser partir sur les instances de son frère, le cardinal Ferdinand de Médicis, auquel se joignit le cardinal Cesi ; il serait difficile de déterminer le motif de cette courte absence. Nous savons sculeiuent que le cardinal Cesi se montra reconnaissant, et qu'il fît don au grand-duc de trois statues à choisir dans sa riche collection
1. Arch. mcd. Carteggio de' cardinali, filza 34. — Id. Cart. di Roma, 2° num., filza 24; et minute de! grauduca Francesco 1", filze ia6 et 130.
Pierre de la Motte, élève de Jean Bologne, fut chargé de choisir les trois statues que le cardinal Cesi
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Le grand-duc ava.it raison de vouloir garder son artiste auprès de lui, en objectant qu'il avait en main « une multitude d'ouvrages ». La fontaine de la Grotticeîla, aux Boboli, était à peine terminée; îa statue pédestre de Cosme î" n'était pas encore mise en place aux Uffîzi. Si le cheval de la grande statue équestre de Cosme était à peu près achevé, la statue elle-même et les bas-reliefs étaient à faire. Le monument ne devait être découvert et inauguré, sur la place du Palais Vieux, que dix ans plus tard, en i)94- La chapelle Salviati, à San-Marco, était en cours d'exécution (de 1 5 8 1 à 1^89). Les bas-reliefs en or et peut-être le petit Hercule en or combattant l'hydre^ qu'on admire dans le cabinet des Gemmes, aux Uffizi, sont de la même époque.
François I" ne vit pas la fin de la plupart de ces travaux ; il mourut en 1587, et eut pour successeur son frère, le cardinal Ferdinand, qui déposa la pourpre et épousa Christine de Lorraine. Le nouveau grand-duc, en créant, en 1588, une surintendance des beaux-arts, à laquelle devaient être soumis tous les artistes qui étaient employés par lui, fit une exception honorable en faveur de Jean Bologne, dont il appréciait le mérite et les émincnts services '.
Notre sculpteur a-t-il été fort aflligé de la mort de son premier patron ? Nous hésitons à le croire, voici pourquoi : Nous avons conservé trois lettres de lui , trois lettres dont la lecture cause une impression pénible. Le grand-duc François I" La laissé pauvre, lui dont la fortune était colossale; il le réduisit jusqu'à s'abaisser à réclamer, pour obtenir une gratification, nous avons presque dit un secours, l'intervention de Bianca Capello, devenue une grande dame. Et pourtant, dans les rapports du grand artiste et du petit prince, quel était l'obligé? Le génie ne se paye pas, même au poids de l'or. Que penser de celui qui lui marchande son salaire et le lui fait acheter au prix d'une humiliation □ ?
priait le grand-duc de prendre dans sa collection ; il fit choix : i" d'une Vicioire debout et vêtue ; 1° d'une Léda debout, nue ; 3° d'un Apollon assis, nu. [Saggio istorico délia R. galleria di Firenze da PuUi. — Firenze, 1779, 3 vol.in-8S t. II, p. 58.)
I, Arch. vicd. Cart. di Ferdinando P, minule, filza 140.
a. Voici des extraits des deux lettres autographes adressées à la grande-duchesse Bianca Capello. Première lettre du a8 février i-jS^.
Le Sérénissime grand-duc mon seigneur, après des promesses réitérées, m'a affirmé récemment d'une façon si positive et si claire qu'il me tirerait de pauvreté, que je lui manquerais en ne le croyant pas. Ses autres affaires auront détourné son attention. C'est pourquoi, si Votre Altesse daigne joindre à la lettre très courte
DE is8j A 1608.
Nous traduirons la troisième lettre, adressée au chevalier Serguidi ; elle est écrite avec plus de liberté que les deux autres, et renferme des indications et des détails intéressants.
« Le besoin dans lequel je me trouve, le poids des années et les promesses positives et réitérées de Son Altesse Sérénissime, m'enhardissent à remettre aux mains de Votre Seigneurie la supplique ci-incluse, dont le contenu me semble justifié, si mon propre intérêt ne m'abuse pas. Les œuvres que j'ai faites pour S. A. S., avec convention de payement, dans le temps où pour mon seul entretien je recevais i j écus par mois, ont été beaucoup plus nombreuses qu'on ne le dit, et leur estimation dépasserait de beaucoup la valeur de la récompense que je sollicite ; je ne réclame rien comme m'étant dû, mais seulement à titre de don.
« C'est à bien peu de frais que j'ai exécuté pour S. A. S. tant et tant d'ouvrages, avant comme après l'époque où mon salaire fut augmenté ' ; c'est un motif pour que la somme que je demande ne soit pas considérée comme mal employée. Ainsi que les ministres le savent, je n'ai jamais ou qu'une pensée, c'est de servir S. A. S. pour son plus grand avantage, vite et bien, sans demander à être rétribué œuvre par œuvre. Maintenant, si elle me fait présent de 1,500 écus et que j'en ajoute autant avec le concours de mes amis et de mes parents, il semblera que la somme entière soit un don de S. A. S. Et sur les 1,500 écus dont elle me gratifiera, j'en restituerai de suite au fisc 250. Je dépenserai dans son État et ce qui vient d'elle et ce qui est à moi ; je cesserai de l'importuner et je n'aurai pas à rougir de n'avoir pas, après tant de temps et tant de travail, acquis les moyens de vivre. Cependant je vois plusieurs de mes serviteurs et de mes élèves qui, avec ce qu'ils ont appris de moi et avec mes propres modèles, ont été, après m'avoir quitté, comblés de biens et d'honneurs; et il semble qu'ils se rient de moi, qui, pour rester au service de S. A. S., ai
que j'écris une de ses saintes paroles — pur una délie sue santé parole — je ne doute pas du succ6s. Je la prie et la supplie, etc.
« GlO B0LOGN.\. »
Deuxième lettre du 9 mars 1584.
« Les sentiments généreux de Votre Altesse Sérénissime et ses promesses pleines de libéralité m'encouragent à lui rappeler que la nécessité où je me trouve et les années qui m'ont conduit pauvre à la vieillesse me forcent de remettre en mémoire au sérénissime grand-duc, notre seigneur, que quelques biens sont aujourd'hui vacants, qui pourraient servir à me tirer des mains de la pauvreté. Si Votre Altesse, avec son extrême bonne grâce, voulait bien en dire un mot au grand-duc, peut-être n'aurai-je plus à souffrir des atteintes de la nécessité, etc.
« GlO BOLONGNA. »
I. En 1574, ce salaire fut élevé de treize écus à vingt-cinq écus par mois. Il ne fut pas augmenté depuis.
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repoussé les offres très larges du roi d'Espagne et de l'empereur. Je ne m'en repens pas et j'espère n'avoir pas à m'en repentir, grâce à la bonté de S. A. S.. Je prie V. S. d'être auprès d'elle mon interprète, et de dépenser en ma faveur quatre paroles. Ces paroles je ne saurais pas les dire, ayant mis toute mon étude à agir plutôt qu'à parler. En me recommandant à S. A. S., je vous prie de lui dire que j'ai le pressentiment que, à la Saint-Jean prochaine, elle daignera me faire honneur et plaisir, etc.
« P. -S. — ■ J'ai en vue deux propriétés. Tune à Parolatico, l'autre vers rimpruneta, Tune et l'autre de la valeur de j,ooo écus.
« Gio Bologna'. »
Enfin le grand-duc, mis en demeure, s'était exécuté. Le 25 juillet 1585, il avait fait don à son sculpteur d'une partie des biens confisqués à Giuliano Landi, consistant : 1° en une ferme avec maison de maître, située sur ia paroisse de Santo-Stefano, à Tizzano dell' Antella ; 2° en un champ situé sur la même paroisse, au lieu dit Ghizzano; en deux champs situés sur les paroisses de San- Agnolo et de San-Bartolommeo, à Quarata del Galuzzo. Ces biens, peu considérables d'ailleurs, et qui ne coûtaient guère à Son Altesse, lui étaient octroyés dégrevés de toutes charges".
Jean Bologne, dans sa lettre à Serguidi, parle des propositions avantageuses que l'empereur Maximilien 11 lui avait faites pour l'attacher à son service ; désespérant de l'attirer en Allemagne, l'empereur Rodolphe, fils et successeur de Maximilien, voulut du moins lui faire honneur. A la date du 26 août i)88, il lui conférait des lettres de noblesse'.
1. Pour les deux lettres adresséesà la grande-duchesse, v. Arc/i. meJ. Cart di Bianca Capello, filze 5 et 8. Pour la lettre adressée à Serguidi, v. Arch. dejl.i gallcria degU Uffi^i, Lettere artistiche di diversi, t. 1", p. 780.
Cette lettre a été publiée, mais avec quelques erreurs, par Gaye, vol. 111, p. 468 del Cartegglo d'Arlisti, Firenze, Molini, 1840.
Nous donnons le texte des trois lettres autographes avec un fac-similé. Appendice D.
2. Arch. med. Cl, 1°, dist. i% n" 15. Arch. délie riformagioni, suppliche fiscali, filze 13S et 140, — et Arch. deUe rijormagioiii, Libro de privilegi, cl. IX, n" 8.
3. Le diplôme impérial qui confère la noblesse à Jean Bologne a été découvert en 1851) par M. le vicomte de Franqueville dans ses archives de famille. On sait que l'éminent sculpteur Pierre Franqueville eut pour maître Jean Bologne. Lorsqu'il revint en France, où il était appelé par Henri IV, qui le prit à son service, fut-il chargé de rapporter le précieux diplôme pour le faire vérifier et entériner à la cour des états de Bruxelles ; ou provient-il des demoiselles Pamard, dont la famille de Franqueville hérita vers 1830, et que les liens de parenté rattachaient au grand artiste Douaisien ? On en est réduit à cet égard aux conjectures.
Les armoiries données à Jean Bologne sont celles-ci : coupé, au premier de gueules au lion d'or issant, tenant dans les pattes un globe de même, et lampassé de gueules ; au deuxième d'azur à trois globes d'or posés
Le grand-duc Ferdinand et la grande-duchesse Christine de Lorraine se montrèrent pleins d'égards pour le grand sculpteur. Celui-ci avait fait l'acquisition d'une maison située via di Pinti ou Borgo a Pinti". Vers 1590, lorsqu'il fut question d'exécuter la statue équestre de Cosrae I", l'atelier que l'artiste occupait dans le palais ducal ayant reçu une autre destination^ le grand-duc en