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PLATON A L'ACADÉMIE
plume, qui au cours de quarante ans d'enseignement n'ait pas abordé dans ses cours et dans ses entretiens certains points de doctrine dont il n'est pas ([uestion dans ses écrits? et ceux de ses disci{)les qui plus tard rappellent ces souvenirs doiventils être du môme coup soupçonnés de lui prêter une doctrine secrète 1
En faveur de la même thèse on allègue en outre les éléments plus poétiques que [)hilosopliiques introduits par Platon dans ses dialogues, allégories, légendes grec(jues ou orientales, réminiscences mythologiques certainement étrangères (on l'affirme du moins) à renseignement régulier de l'école. Autant l'emploi du mythe comme })rocédé d'exposition et de démonstration déconcerte nos hal)itudes modernes, autant, en parfaite harmonie avec res[)rit grec, il devait oll'rir un attrait particulier à i'dme religieuse et insjiirée de Platon. l^Dur lui nulle appréhension, et surtout nul remords de passer aux yeux d'un grand nombre pour un révélateur venant d'un monde invisible annoncer des choses inconnues. Xous l'avons montré plus haut, l'auteur du Vliédon et du Banquet n'aurait pas voulu d'une philosophie qui n'eut intéressé ni l'imagination ni le cœur, et sur une terre artiste par excellence, c'est à dessein (ju'il a emprunté le langage de Part. Enfin si ce procédé avait pour premier résultat de mettre à l'épreuve la pénétration tant de ses auditeurs ([ue de ses lecteurs, et de décourager qiiiconijue se déclarait incapable de goûter et de comprendre ces allégories ingf'nieuscs, cette circonstance, soyons-en surs, n'était pas pour lui di'plaire ^
Il nous reste maintenant à expliquer pourquoi Platon dans ses dialogues n'a pas donné jdace à toutes les théories, sans exce[)tion. qui lui ont été attribuées dans la suite par des disciples ou des adversaires. On pourrait d'abord rechercher si
\. C'est CG qu'un snvant do la Renaissance a assoz heureusement exprimé : « Vetus Platonica philosuphia ut niultitudinis contaminationein declinet atque discontium oxercout ingénia, Iota (piasi in quolani involueiM {>()>ila dolitescit. » — (^f. Diogone Lacrco, 111. 03 : 'Ovojj-aai HXâif-iv y.i/pr.Ta: r.w.y.ùrtlQ
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LA VIE DE PLATON
celte omission, au lieu d*ôtre calculée, ne serait pas l'effet des circonstances, la métaphysique étant complètement hors de cause dans les Lois, le dernier et prohal)lement le seul ouvrage de la vieillesse de Platon. Mais écartons cette réponse. Qui donc, je le demande, obligeait notre philosophe à faire de ses écrits l'écho de toutes les discussions ({u'il agitait au sein de son école ? Des livres destinés au public (et c'était le cas du plus grand nombre des dialogues [)latoniciens) ne comportent pas aisément des spéculations abstraites, des démonstrations écrites en style technique. J'ajoute que i)Our perpétuer la partie la [)lus savante, la moins accessible de son enseignement, Platon s'était ménagé (du moins il devait le croire) une garantie inconnue avant lui à un Heraclite et à un Parménide, dans la personne des disciples à l'instruction desquels il s'était consacré.
11 est presque certain, tant la chose a de vraisemblance, qu'avec le temps il s'opéra dans Tauditoire de Platon, je ne dirai pas une scission, mais une séparation inévitable. D'un coté, les auditeurs ([u'on pourrait aj)peler de passage, attirés à l'Académie par l'éclat de sa réputation, fort désireux d'assister à qnelques-unes de ces expositions élo({uentes auxquelles le maître se laissait aller si volontiers sur le terrain de la théoiîicée, de la politique ou de la morale, du reste très peu curienx de scruter les l)ases métaphysiques du système. De l'autre, les adhérents convaincus, qui apportaient dans leurs recherches tout à la fois une curiosité intellectuelle des plus ardentes et un zèle que ne refroidissait aucune difficulté. C'est chose en vérité fort naturelle ([ue Platon ait réservé à ceux-ci des explications qu'il refusait prudemment à ceux-là ^ : xMci-
1. Que l'on compare, clans les écrits de Cousin, le programme qu'il avait rédigé eu vue de son enseignement philosophique à l'école normale et les leçons populaires de la Sorbonne sur le Vrai, le Beau et le Bien : à n'envisager que la forme, rien de plus dissembla))le. — On voit par là jusqu'où l'on peut souscrire à ce jugement porté par de Gérando sur Platon : « Nous pensons que la doctrine publique était l'introduction destinée à préparer les voies à la doctrine occulte, que celle-là était en quelque sorte le portique, celle-ci le sanctuaire; et, eu elïet, eu méiitant avec soin les écrits de Pla-
PLATON A L'ACADÉMIE
nous, entre plusieurs autres, affirme le fait dans son Introduction à la doctrine platonicienne ^ \e soyons donc point surpris qu'une tradition orale, celle-là même sur laquelle s'appuie Aristote, ait perpétué au sein de l'école des théories métaphysiques inconnues dans les dialogues, au moins sous ders dehors aussi abstraits et aussi scientifiques. J'admets qu'Aristote se trompe dans l'interprétation qu'il donne à tel ou tel dogme platonicien, dans les conséquences qu'il lui plait d'en tirer pour les besoins de sa cause : je n'irai pas jusqu'à l'accuser ou de s'être entièrement mépris sur l'enseignement de son maître ou de l'avoir systématiquement travesti aux yeux de la postérité.
Et puis, aux partisans de je ne sais quel Platon ésotérique n'est-on pas en droit de demander : (luelle est la partie de sa doctrine que le philosophe éprouvait le besoin de dissimuler à tous les regards ? Ses vues sur la divinité et la Providence "! il les a affirmées bien haut en face des préjugés et des superstitions du polythéisme. Ses censures de la politique et de la constitution d'Athènes, de cette démocratie sans cesse menacée de dégénérer en démagogie ? mais elles remplissent ses écrits. Ses utopies sociales / il les développe dans sa Bépal/lique 'à\ec une complaisance qu'on peut trouver exagérée. A quoi bon cacher des principes dont on dévoile au grand jour toutes les applications ?
11 y a plus, Platon lui-môme a répudié hautement le projet qu'on lui prête. Par la bouche de Socrate, dans le T/tcrlêlc il
ton, on voit qu'ils sî dirigent tous par une tendance commune vers un ordre de vérités qui en est le corollaire nécessaire, quoiqu'il ne soit jamais textuellement exprimé ». Je préfère appliquer à Platon ce portrait de Ballanche par une plume amie : «. Pareil à ces initiateurs antiques dont il avait si bien pénétré les doctrines mystérieuses, il sentait si bien hii-méme qu'il distri])uait une doctrine au lieu d'otrrir un amusement, que malgré les grâces de son imagination, malgré les charmes de son langage dont la douceur attirait les plus simples des hommes, il modérait d'avance l'empressement de la foule qui aurait pu envahir l'entrée du temple ».
1. Gh. XXVII : Ilàvj yoOv oXîyo:: Tdjv ypropiixtov xa\ toi; yz TrpoxptOsta-i Tr]Ç
Tîspt TO-j aya^jo-j axpoacrEf»); [X£X£oa)x;
Athénée (I, 4), sur la foi de l'on n»'
sait quel document, lixe à vingt-huit le nombre de ces privilégiés.
LA \' I E DE PLATON
se moque agréablement de Protagoras (jui débite devant son public des énigmes dont il donne le secret à ses élèves en particulier. Le SocvalQ do IWpolo^jie ne tient pas un autre langage. Comment donc Platon, au mépris de protestations aussi formelles, eùt-il commis pareille faute, lui (pii a écrit la belle parole d('jà citée dans ce travail : a 11 n'est jamais permis de consentir à l'erreur ni de tenir la vérité cacliée, »
Et maintenant [)our clore cette discussion, examinons d'où a pu surgir dans l'antiipiité l'opinion ([U(3 nous venons de combattre. La rt'p )nse ne sera pas difficile. Platon a joui pendant les derniers siècles du paganisme d'une renomnii'e bien su{)érieure à celle de son rival Aristote. Il est donc naturel (jue son autorité ait été invoquée avec persistance dans le conflit des diverses écoles pbilosopIii({ues et surtout dans la mèb'e ardente dopihions ({ue souleva la prédication du cliristianisme. Païens et cbréticns se disputaient le nom et rap})ui du grand pbilosopbe, et de part et d'autre, ([uand les textes authenti(jues faisaient défaut pour soutenir ces prétentions rivales, on forgeait un autre Platon, celuidà caidié et secret, à ([ui il était aisé d'imputer toutes les tbéories ipie [)ar inti'ièt ou par admiration on voulait mettre sous son patronage. Les Xéo-[>latoniciens ' brillèrent au premier rang de ces iiitré[)ides téméraires, et la critique moderne ne s'est pas toujours tenue suffisamment en garde contre tant de ridicules inventions.
rsotre conclusio!: sera donc celle de M. Pcrrens : « 11 faut définitivenuuit renoncer à ce Platon myst('rieu\ (jui ne saui'ail donner une plus liante idée de ce maître de la pliilosopliie que ne le fait le Platon depuis longtemps connu et admiri'. »