‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 102 sur 343 · l'I.ATOX AVAIT-FL I^Xf: DOCTHIXF^ SKCIIKTE · texte numérisé non relu

l'I.ATOX AVAIT-FL I^Xf: DOCTHIXF^ SKCIIKTE

Jadis on prêtait volontiers aux sages du paganisme de même qu'à certains de ses prêtres une double doi^trine, l'une publique, destiu('e à doniKM* une satisfactioi^ quelconque à la foi du vulgaiî'e, l'autn^ secrète et réservi'e à la raison éclairée d'un [)e[it grou[)C d'initii's '. fjitenlue de tel ou tel peuple, de tels ou tels mystères, même de telle ou telle école philosophique des priMuiers ou des derni(M's siècles du paganisme, du pyting )rism(^ {)ar exenu)le ', cette .assertion est d'u'^e exacli-

1. La vanité des disciples servait ici nierveillcusemenl les prétentions du maître. II est si doux, écrit quoique pnrt VI. Ilonan, de se considérer comme une pelile aristocratie do la vérité' et de se i»orsuador qu'on est seul avec quelques i)rivilé:-ciés à posséder le plus j)ré-ii'iix des trésors! Aussi tout ésotorisme, qu'il soit p!iilosoi>hi']ui' ou esthétique, est en tout temps assun'' de rencontrer des adoples,

-. Cf. Pi'oclus, ('()i//)//>'nltnri' du Tlmèc, V, 2!)n : 0\ n-jOayopjiot tô.v Àôyfov roô:

mmmm

LA VIE DE PLATON

tude rigoureuse : on n'a eu que le tort de l'ériger en loi universelle ^ Malgré sa célébrité comme philosophe ou plutôt à cause de cette célébrité même, Platon n'a pas échappé à l'imputation commune. En vain la tradition lui attribuc-t-elle tout d'une voix un système parfaitement déterminé dont les bases essentielles et les applications principales se retrouvent en elï'et dans ses écrits : on a soutenu sans hésiter que les dialogues renfermaient le côté brillant et i)0[)ulaire de sa doctrine, non les assises profondes sur lesquelles elle repose : les conséquences de ses principes dans les divers ordres de coimaissance, non ces principes eux-mêmes dans leur austère abstraction. Parmi les disciples qui ont suivi ses leçons, aucun, que nous sachions, ne s'est vanté d'avoir reçu des confidences particulières du maitre : on a affirmé (]ue pour certains auditeurs de choix admis, comme dans un cénacle, dans sa propriété personnelle voisine de l'Académie, Platon tenait en réserve des enseignements dissimulés avec soin dans ses entretiens ordinaires. Défendue par Tenncmann et Bœckh en Allemagne, cette thèse aventureuse, réfutée presque aussitôt par Schleiermachcr et Steinhart, n'avait trouvi' ([ue [leu d'écho en France, lorscpie certains érudits ont entrepris de la tirer de l'oubli. M. Druon en a fait l'objet d'une thèse de doctorat ^ et on peut lire ce qui suit dans un savant ouvrage de M. Vast sur Bessarion :

« Comme Pythagore, comme les plus anciens philosophes, comme les Druides eux-mêmes, Platon donnait un enseignement secret à quelques initiés. Il a vécu à un moment où le philosophe, où le sage était encore une sorte d'hiérophante pontifiant en secret devant un auditoire choisi et ne dévoilant ses hautes pensées qu'avec mesure et à des disciples suffisam-

(jLEv È'vaa-av ul-jttixo'j;, toÙ; Sî £;toT£p'.xo'j; (ou comme il s'exprime aiHeurs, uTratOpio'j;). ParaUùlement on distinguait dans recelé les [xaOr,{xaTf/ot (2e degré) et les àxo'JTfiaTixo: (1" de^rré).

1. Par l'emploi qu'il fait à plusieurs reprises du mot â^wtsptxo'i lôyo:, Aristote lui-même a paru avoir deux doctrines, l'une ostensible, l'autre secrète {\oir Journal général de l'instruction publique, 1864, p. 53.')j.

2. An fuerit interna sive exoterica Platonis doctrina, Paris, 185D.

PLATON A L'ACADÉMIE

ment préparés. Il n'y avait pas longtemps que Socrate avait rendu la philosophie plus humaine. »

Ce n'est pas sous de pareils traits que nous avons été amenés à nous représenter le fondateur de l'Académie. Néanmoins examinons brièvement les arguments invoqués.

Tout d'abord, il faut renoncer à trouver dans les textes authentiques de Platon un aveu, formel ou implicite, de ce double enseignement K II est vrai qu'en revanche cet aveu s'étale au grand jour dans quelques-unes des lettres prétendues platoniciennes : là au mépris de toutes les vraisemblances, Platon est transformé en véritable mystagogue. Voici ce qu'il écrit au tyran de Syracuse : a Tu n'es pas content de l'explication que je t'ai donnée de la nature première. Je vais la reprendre sous le voile de l'énigme, afin que s'il arrive quelque malheur à cette lettre sur terre ou sur mer, celui qui la lira ne puisse en saisir le sens. » Et plus loin : a j^rends bien garde que ces mystères n'arrivent aux oreilles des ignorants : car je crois qu'il n'y a pas de doctrine (|ui paraisse plus ridicule au peuple,, quoifju'il n'y en ait pas qui plaise davantage aux hommes bien élevés... Aie soin surtout de ne rien écrire sur ces matières : il faut tout confier à la mémoire, car on n'est jamais sur (jue le papier ne vous échappera pas. Aussi n'ai-je rien écrit, et il n'y a et il n'y aura jamais de traité de Platon ». Môme langage dans une lettre adressée aux parents et aux amis de Dion, lettre où la philosophie intervient d'une façon absolument inattendue au milieu de réllexions et de conseils qui ne relèvent que de la politique : « Pour ceux qui ont écrit ou qui écriront ce qu'ils croient être mes véritables principes, qu'ils prétendent les avoir appris de moi-même ou d'autres, je déclare qu'à mon avis ils ne j)euvent en savoir un mot. Je n'ai jamais rien écrit et je n'écrirai jamais rien sur ces ma-

1. Les deux passages, l'un du PJinlrp (i75 A-E), l'autre delà République (VI, 506 D), albjgués par Bœckh, justifient assez peu les inductions qu'il en a tirées. Dans le Timée, Platon dit en parlant de l'Etre suprême : « Il est impossil,lo d(î le fair»^ connaître à tout le monde ». 11 n'y a là ni secret ni mystère : c'est l'impuissance de l'homme en face de l'infini.

if"

lé

Ji-^«^[i^^Mï' >-'"'

LA VIE DE PLATON

tières. Cette science ne s'enseii^Mie pas comme les autres avec des mots. Une telle instruction ne convient qu'au petit nombre d'hommes qui sur de premières indications savent eux-mêmes discerner la vérité ». Voilà des déclarations en apparence absolument formelles, si inadmissible ({ue soit la conclusion à laquelle de part et d'autre elles aboutissent : toutefois qui oserait aujourd'hui en appeler des décisions à peu près unanimes de la critique, et faire le moindre fond sur des documents ou manifestement apocryphes ou tout au moins singulièrement interpolés i^

Mais, ajoute-t-on, il y a, dans la philosophie comme dans les écrits de Platon, des obscurités et même des contradictions. Sur ce dernier point, un mot me suffira. J'accorde qu'il est difficile ou pour mieux dire, impossible sans forcer le sens des mots de mettre d'accord le Parménuk et le Sophiste, par exemple, avec le reste de l'œuvre de Platon : mais, lorsque des raisons extrêmement graves font penser que nous sommes ici en présence de compositions étrangères portant un nom usurpé, pourquoi préférer croire ou que Platon ne s'est pas môme douté de ces divergences clioquantes, ou que, les ayant aperçues, il les a sans liésiter signées de sa main? Toute autre solution parait plus raisonnable. Quant à l'obscurité très réelle de certaines parties de la doctrine, pourquoi admettre qu'elle est volontaire et réfiéchie de la part de Platon? Quel est le métaphysicien qui a pji s'avancer en pleine clarté Jusqu'aux dernières limites de son système? Est-ce Aristote? Est-ce Leibniz ? Il y toujours au fond de rintelligencc d'un penseur de génie un coin reculé qui reste obscur à ses yeux. L'argument par excellence sur lequel s'appuie M. Druon, ce sont les àypaoa rVjyy.xTa, les y'ycy/poi T'jvo'jTiai qu'invoque Aristote pré'cisénient dans les passages où, discutant la nature des idées et des choses et leurs mutuels rapports, il attribue à son maître des théories dont on a peine à retrouver l'éiiuivalent dans ses dialogues. Mais outre que des documents inconnus ne sauraient fournir aucune base solide de discussion, où est le philosophe, où est le savant, si féconde qu'on suppose sa

Page 1