CHAPITRE Vil
LES JUdEMlLNTS DES ANCIENS
SUll PLAKtX
Au terme de cette biographie (jui est l'histoire d'une doctrine plutnt que celle d'un homme, tant les événements extérieurs y occupent peu de place, il nous reste une tâche à remplir, celle de porter un jugement sur le philosophe. Cherchons donc à fixer les traits distinctifs de sa physionomie et à nous rendre compte de la place qu'il a occupée parmi ses contemporains.
A ne consulter que la tradition commune, c'est une figure noble et imposante entre toutes dans l'antiquité païenne que celle de Platon. Sauf de rares exceptions les Pcres de l'Eglise, pour faire son éloge, donnent la main aux plus grands écrivains du {)aganisme : à rexem|)ie des Alexandi'ins, les érudils de la Renaissance lui vouent un culte. 11 semble <|ue la tendance constamment idéale de ses pensées se reilcte su» sa figiire pour Tentourer d'une sorte d'auréole. Mais examinons les choses de plus près, et à ce concert nous entendrons se mêler quelques notes discordantes. N'en soyons |)as surpris. De tout temps la grandeur a excité l'envie : selon le mot d "Horace, quicon(pie éclipse les talents vulgaires blesse les yeux par l'éclat de sa couronne.
LA VIE DE ['LATON
« Ce siècle-ci est dur au génie, écrivait Bersot en parlant d'une de nos célébrités modernes : nous n'aimons plus Taduiiration. Au lieu d'aborder avec respect les écrivains éminents, de chercher à comprendre le don qui les a fait> tels et de reconnaître l'empreinte divine, nous nous en(juérons curieusement de leur défaut, et nous triomphons (|uand nous l'avons découvert, prêts à le supposer si nous ne le découvrons [las. Il faut à tout prix ([ue nous retrouvions en eux notre argile. » Peutêtre ces exigences indiscrètes de la critiipie sont-elles poussées aujourd'hui plus loin qu'autrefois \mais elles n'ont pas attendu notre tenq)S pour se i)roduire. Cette passion de prescrire contre les réputations établies existait déjà dans les républiques anti- (jues. Homère a eu son Zode et avant Justinien ou a vu plus d'un Procope : tache aussi facile qu'elle est peu honorable, car de même ({ue les auteurs les plus classiques ont leurs imperfections, de même les hommes les plus éminents ont leurs faiblesses, et un jugement d'une rigueur absolue laisserait peu de statues debout sur leur i)iédestal. Mais revenons à Platon.
Parmi le> anciens qui avaient écrit contre notre philosophe, on signale Théopompe- et Zode^^ : mais, si nous devons en jug.M- par les textes arrivés jusqu'à nous, Athénée s'est particulièrement distingué dans cette campagne, allant jusqu'à se faire une arme contre le maître des mœurs dér('glées des platoniciens dont il était contemporain \ Au] n'ignore que ce Tallemant des Iléaux de la décadence romaine semble s'être
1. .le fais allusion à cette causerie anecdotique, sceptique et malicieuse qii aucuue barrière n'arrête et .jui dôshahille les personnages en vue vivants ou morts, avec une audace sans égale. Des disciples, des intimes'qui avaient tout vu, tout entendu, mùme ce qui ne se fait pas en pl.dn jour m-me ce qui ne sest pas dit et ne pouvait pas se dire tout haut, n'ont refuse au puhhc aucune confidence.
2. Dans une dissertation sous ce titre: Kx-'x rr,: riHtrovo- ô-a-p-gf-
^. Louvra-o que lui attribue Denys d'JJalicaruasse est ainsi défini : Aoyo; -/.ara llAa-fovo; -/aTaSpo,.;,-; Tr^pié/wv toO àvop6;.
'u Voir notamment hcipriosop//., XT, .■.!)') A.
4. IJruckcr (Illst. crlUm phH., i, ;57!)) l'appelle u in conquirendis nuUa veritatis curaphilosophorum opj.robriisliberrimus. M
LES JUGEMENTS DES ANCIENS SUR PLATON
donné la mission de recueillir les débris de Phistoire scandaleuse de l'antiquité ^ Veut-on savoir les deux sources où lui et ses émules puisent de [)rélerence :' Ce sont les pièces des comiques et les écrits des pliilosophes : d'un coté le caprice et la boutade, de l'autre la jalousie souvent voisine de
la haine.
On connaît le tour agressif et tout personnel des satii^es de l'ancienne comédie et ce qu'il en a coûté à Socrate d'avoir été pris par xVristophane })Our le premier et le plus habile des sophistes. La comédie moyenne dut user de plus de réserve ; mais les démêlés des écoles philosophiques avaient alors, comme au siècle précédent les luttes des factions polititpies, le don d(v mettre toutes les têtes en mouvement, et Ton ne sera pas surpris de voir des poètes qui ne respectent ni Anaxagore ni Socrate abonder en railleries sur l'Académie et sur la résurrection de l'école de Pythagore-. Encore Platon, mis en scène par Aristophane sous son propre nom, attafjué dans plusieurs des pièces d'Alexis et d'Epicrate, peut-il se féliciter de n'avoir guère soutfert que d'égratignures sans conséquence-. Quoiqu'il en soit, tout en tenant en sus[)icion ces témoignages accusateurs, les auteurs anciens ne laissent pas de les rappeler, et tandis que dis})araissent la pliq)art des comédies grecques, un essaim de mots ailés et méchants a survécu à ce naufrage.
Du coté de ses rivaux, Platon n'a pas été plus épargnée Aristippe et ses disciples lui reprochent tantôt d'afficher un dogmatisme fort peu socraticjue ', tantôt au contraire d'être un rêveur incorrigible, sans doute parce qu'il croit à d'autres