‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 126 sur 343 · Livre X, 6U7 B · texte numérisé non relu

Livre X, 6U7 B

LA VIE DE PLATON

losophie. )) On sait que cette dernière, de son cùté, ne s'est pas crue toujours tenue à plus de ménagements.

En second lieu, la verve d'Aristophane s'est déchaînée avec autant et plus d'emportement encore contre bien d'autres personnages : que sur le moment leur amour-propre ou leur vanité en ait soulFert, soit : je ne vois pas que leur prestige en ait été sérieusement ébranlé. Cléon a-t-il cessé d'être l'idole de la foule? Euripide a-t-il reçu moins d'applaudissements de ses nombreux admirateurs? Aristophane esi)érait-il réellement ruiner dans la conscience populaire les dieux dont il exploitait avec tant d'irrévérence la légende et les aventures? On [leut le croire, la pensée que ses pièces auraient i.our résultat de conduire devant les tribunaux ses innombrables victimes ne lui est jamais entrée dans l'esprit. \i dans ranti({uité, ni au moyen-age, ni môme de nos jours, la satire et la comédie n'ont demandé à être prises au sérieux, c'est-à-dire au tragique.

Socrate lui-même en était le premier persuadé. 11 aimait le théâtre, cette peinture agrandie de la vie humaine ; or, non seulement, assistant à la re[»résentation des Nik'cs, il resta, dit-on, jusqu'à la fin, immobile et impassible, mais il se leva au lieu de rester assis, afin qu'étrangers et Athéniens pussent comparer à l'original vivant le masque de l'acteur et apprécier la ressemblance. Qui peut même dire s'il ne vérifiait pas à l'avance l'assertion de Diogène Laërce, ici sans doute l'écho de quelque écrivain antérieur : « En s'eflbrraiit de déiii'rrer So^ crate, les comiques souvent le glorifient involontairement et sans le savoir. » Et de fait, remarque M. Denis, il y a tel passage des Nuées qui est plus à l'honneur du philosophe qu'à son di'savantage. Les véritables ennemis de Socrate, c'étaient les politiques ou soi-disant tels dont il avait mis à nu la trop réelle incapacité : sa mort, comme sa vie et son rnle, ne s'explique que si l'on tient compte des révolutions intérieures d'Athènes. Il fut une des victimes de la réaction démocratique qui succéda à la chute des Trente.

C'est qu'en effet on oublie trop que cette pièce des Nuées,

llAl'l'OUTS DE PLATON AVEC SES C 0 XT E M I>0 liA f NS 29 j

proclamée le chef-d'œuvre de son auteur ' par plus d'un critique moderne, a reçu en somme un assez froid accueil du public athénien. Les spectateurs s'étaient-ils aperçus de la char<^e et faut-il considérer leur [)eu d'enthousiasme comme une protestation tacite *:> Ou bien, comme E. Egger le donne à entendre, ce drame, si éloigné qu'il soifde nos habitudes et de nos goûts, était-il encore trop raisonnable pour captiver l'auditoire ingénieux et mobile qui remplissait le théâtre de Bacchus? Toujours est-il que le poète essaya de refondre sa pièce, et que la seconde édition, la seule arrivée jusqu'à nous, ne reparut pas au théâtre. Etait-elle plus virulente que la première, où Socrate, d'après une conjecture de Ghiappelli, était représenté comme un rêveur, non comme un corru|)teur de la jeunesse ? ou au contraire préparait-elle entre le pamphlétaire comique et le philosophe cette espèce de réconciliation et de bienveillance qu'atteste le Han^juet de IMaton :^ M. Denis, ([ui i)ose le i)roblème, finit par se prononcer contre cette dernière solution.

Quoi ({u'il en soit, dans un temps où il n'existait ni librairie pour multiplier et répandre partout les copies d'une pièce, ni journaux et Feuilletons pour en perpétuer le souvenir, il reste donc, pour ranger Aristophane parmi les complices à coup sur inconscients de Mélitus et d'Anytus, le fait d'une représentation unirpie, donnée vingt-trois ans auparavant, et cela dans dans des conditions qui ne ressemblaient guère à un triomphe ; pir comparaison avec ce que nous éprouverions nous-mêmes, si l'événement appartenait à l'histoire contemporaine, la démonstration sera jugée peu concluante.

Tel était, n'en doutons pas, l'avis de Platon lui-même, et il sera toujours permis de souscrire à cette conclusion de M. Deschanel : « S'il était constant qu'Aristophane eut pu être considéré comme l'instigateur de la condamnation et de la mort de Socrate, Platon n'eut pas parlé aussi favorablement qu'il l'a fait de l'homme qui eut été, en quelque sorte, le meurtrier de son

1. GV'tait là (lu resto, les anciens nous l'apprennent, la prétention d'Aristophane, lequel dans la parabaso des Guêpes se vante d'avoir fait dans les Nuées quelque chose d'éminemment neuf et oric^inal.

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maître chéri : il ne nous les eût pas montrés tous deux buvant ensemble et conversaut amicaleineut dans son Bamiuct, peu d'années après la représentation des ISuées : il y aurait eu là une inconvenance morale et une invraisemblance littéraire qui eussent chocjné également son esprit et son cœur '. »

Mais voici un second problème d'histoire littéraire non moins curieux que le premier.

Ce même Aristophane, nous dit-on, qui a si indignement travesti Socrate, n'a pas respecté davantage son illustre disciple. Qu'on prenne en effet dans son théâtre la pièce intitulée V Assemblée des femmes, représentée en 391 ou 3!Hi : on l'y verra parodier sur la scène un communisme qui rappelle par bien des cotés les aberrations inouïes du grand philosophe dans ^d. République. Il serait trop long de relever ici Tune après l'autre les analogies (jui existent entre ces deux ouvrages; aussi bien, tant en France qu'en xVllemagne, de nombreux critiques, et tout récemment M. Denis-, se sont acquittés de cette tâche avec un plein succès.

Leur argumentation est séduisante; est-elle péremptoire? Nous ne le croyons pas. Qu'Aristophane ait imaginé lui-même de toutes pièces ces utopies sociales agrémentées de tant de joyeusetés rabelaisiennes, c'est ce qu'il serait bien difficile d'admettre; mais qu'il n'ait i)u en trouver l'idée première que dans renseignement de Platon, c'est ce ({ui n'est nullement démontrée Le communisme, a-t-on dit, est de tous les siècles, et Aris-

\. Etudes sur Aristophane, p. 154. — Cf. E. Muller, Geschichtc der Kunst bel den Alten, I, 243.

2. La comédie grecque, 2« volume, p. 188-107. — Au reste il y a entre les conceptions du poète et les théories <lu philosophe des divergences très appréciables. Que l'on examine, par exemple, en quels termes l'un et l'autre parient de la souveraineté de la femme, de la c )mmunautô des biens, du mariage, etc.

3. Aux critiques qui invoquent à ce propos le texte du Timée (18 G) et l'affirmation d'Aristote M. Tocco rôi)ond : « Queste testimonianze non vogliono dire altro se non cho il primo a discutere scientilicamente le suddette riformo politiche fu appunto il filosofo ateniese, chi le ricavo como eonseguenze necessarie del line clie assegnava allô stato. Il olio non es-

RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS

tophane qui avait jeté un regard si perçant sur la société de son temps, a dû entendre plus d'une dispute violente causée par le tie/t et le ?7îien. A un autre point de vue le Protagoras et le Gorgias nous ap[)rennent à quel point s'étaient multipliés à Athènes l(is 'kT/.byj.CovTsz, c'est-à-dire les hommes qui ne rêvaient que de rimitation de Sparte: de j)lus Antisthène et les cyniques s'étaient chargés de traduire dans la pratique (piehjues-unes au moins de ces peu édifiantes théories. Aous ne sommes pas obligés assurément de prendre au pied de la lettre les paroles du chœur', faisant honneur du mérite de l'invention à Praxauora, l'instigatrice de cette révolution féminine. Le magistrat avaitil i)eut-ètre déjà

Défendu de marquer les noms ol les visages ?

Ce qui est incontestal)le, c'est que les caricatures préméditées d'Aristophane sont plus immédiatement et [)lus directement reconnaissables : s'il avait eu Platon en vue, il ne nous l'aurait pas laissé ignorer '-. Au reste, aucun scoliaste, aucun historien, aucun commentateur de l'antiquité ne lui prête cette intention : c'est une conjecture dont les modernes ont été les premiers à s'aviser. Elle suppose (bailleurs que la composition des quatre premiers livres tout au moins de la République est antérieure à 390 et ainsi à la fondation de TAcadémie ^ : hypothèse récente en face de laquelle hésitent encore la plupart des critiques.

D'autre part, que les satires d'Aristophane n'aient pas suffi pour guérir Platon d'une illusion qui à nos yeux constitue une sorte de scandale, nous n'en serons pas surpris : celui qui osait entrer en lutte contre la gloire d'Homère n'était pas homme à

clude che simiglianti idée al)l)iano potuto eziandio pullulare per intemperanza di proposili e vaghessu di novità iielle agitazioni demagogiche. » 1. V. 576-U80. ^ ■

-. .le crois moins encore avec M. l'oiUane {Athènes, p. 221) (|uc les chimères de riaton étaient directement visées dans les brillantes féeries des Ois/'auœ.

3. C'est ce qu'affirme M. Chiapolli dans sa brochure : Le Ecclesiazuse di Aristofane e la liepubiica di Platane, 1882.

LA VIE DE PL \ TON

se laisser déconcerter par les moqueries même les plus spirituelles d'un contemporain, f.a philosophie s'incliner devant les arrêts plus ou moins burlesques de la comédie ! A ses veux quelle déchéance! Au reste, si J'en crois Teichmidler '', de toute manière il était interdit au philosophe d'en vouloir au poète dont la verve railleuse avait donné à ses rêveries humanitaires le plus vaste et le plus sonore retentissement.

Ainsi, malgré toutes les apparences contraires, Platon a pu croire qu'il n'avait à défendre contre les déclamations plaisantes d'Aristophane ni sa propre renommée ni celle de son maître ; le rnaiœt alla mente repostum ne trouve ici aucune application. En revanche, que d'affinités électives, comme aurait dit Gœthe, entre le philosophe et le poète I Une aversion éi^ale contre la sophistique, même conception idéale du rùle assigné à la poésie et à l'art, même incurable défiance à l'endroit du gouvernement populaire. On raconte que Denys de Syracuse ayant demandé à Platon comment il pourrait se faire une idée exacte de la situation à Athènes, celui-ci se contenta de lui répondre : (( Prenez et lisez les comédies d'Aristophane. » Le mot est-il historique ? je l'ignore : (4i tout cas, il est ingénieux : où trouver une peinture plus saisissante, plus complète des mœurs politiques et sociales du temps?

11 va plus : quelle admiration ne devait pas éprouver Platon pour un écrivain de tant de verve, de tant d'esprit, si habile k marier, quand il le veut, l'élévation et la grâce familière, si attentif à garder je ne sais quelle finesse jusque dans les grossièretés calculées de son exposition ^ :> On citerait sans peine tel et tel journal contemporain dont un ou deux rédacteurs pétillants d'esprit ont assuré la fortune, chacun, ennemi ou ami politique, voulant lire à tout prix ce qui sortait de leur

1. Dans le langage pittoresque de l'érudit allemand le service inoubliable qu Aristophane rendait à Platon, c'était . seine politischen Erfmdun-en an die grosse Glocke zu h:in^en » °

2. D'après Ghiapelli, Aristophane n'avait pas pour le talent de Platon une luomdre estime : et c'est en s'inspirant dos recommandations du philosophe que dans son Plutus (388) il aurait inauguré uu genre nouveau

UA1M>0HTS DE l'LATU.N AVEC SES GONT EM POU A L\ S

l)lume. A cet égard, xVristophane peut être appelé tout à la fois le Voltaire, le Mirabeau, le Beaumarchais de son siècle. Sans doute les excès de langage et de hardiesse de la comédie ancienne n'étaient pas pour plaire à Platon : n'est-ce pas lui qui écrit dans les Lois ' : « Xous interdisons à tout poète faiseur de comédies, d'iand)es ou d'autres pièces de vers de tourner aucun citoyen en ridicule, ni ouvertement, ni par portrait, que la colère ait inspiré ou non ces railleries ». Et cependant, quand il arrive au philosophe de mettre en scène un Protagoras ou un Thrasyma(iue, un Ifippias ou un Calliclès, n'y a-t-il pas dans son ironie élégante et discrète une imitation des meilleures pages d'Aristophane njans VEufhydcme un rapprochement attentif permettrait de reconnaître plus d'une réminiscence à peine déguisée du grand comique.

Lorsfjue Platon mourut, on trouva, dit-on, dans sa chambre avec les mimes de Sophron le théâtre d'Aristophane dont il avait fait son livre de chevet : certes la nouvelle n'a rien d'invraisemblable. Quant à l'épigramme platonicienne bien connue, si llatteusepour l'auteur des Oiseaux et des Guêpes \ j'inclinerais avec Zimmermannà croire qu'elle est d(' Platon le comi(|ue.

Mais revenons à notre point de départ. Quelque solution que l'on donne aux divers problèmes que nous venons d'examiner, un fait demeure certain : Platon a fait une place à Aristophane dans une composition qui [)asse auprès de quelques-uns ' pour son chef-d'œuvre, et il l'y rapproche à la fois de Socrate et du poète Agathon, une autre des victimes de l'ancienne comédie K Quel est son but? S'est-il arrêté à ce choix malgré l'hostilité manifestée par Aristophane contre le sage d'Athènes, ou,

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