‹ La vie et l'uvre de Platon [microform]Chapitre 125 sur 343 · ARISTOPHANE · texte numérisé non relu

ARISTOPHANE

Nous avons cherchi; Xénophon chez Platon, et nous ne l'y avons pas trouvé : en revanche dans un de sis dialoijues les plus céléhres nous faisons une rencontre hien propre à étonner.

fji représentant ses Nuées sur le théâtre d'Athènes, Aristophane passe pour avoir le premier forgé les chefs d'accusation sous lesquels devait plus tard succomber Socrate. N'étaitce pas assez pour que IMaton lui vouât une aversion égale à raifectueuse admiration (pie jusqu'à son dernier jour il a professée pour son maître ? Loin de là ; sans que rien ne l'y oblige, il fait une place à Aristophane aux cotés de Socrate parmi les personnages de son Banquet, en lui réservant, ou peu s'en faut, un rôled'honneur : et ce n'est pas là, au dire de la tradition, la seule marque de bienveillance qu'il ait donnée au poète comique son contemporain.

Ce problème moral im'riteàcoup sur d'attirer l'attention.

Prejnier point à éclaircir. Comment s'explique la composition des Nuées ?

Le siècle do Périclès vit s'accomplir en Grèce une de ces évolutions irrésistibles qui décident d(^ l'avenir intellectuel et social d'un peu{)le. Une Athènes nouvelle s'infiltrait au sein de l'Athènes ancienne, et ceux qui regardaient les vertus et la gloire du passé comme inséparables des mœurs ({ui avaient prévalu alors se trouvaient entraîm's dans une opposition im- |)lacable à l'esprit nouveau: une pierre arrachée leur semblait le prélude de la ruine de tout l'édifice. De ce nombre était Aristophane, impitoyable aux innovations qui dans l'art, dans l'éducation, dans la politique, prétendaient se substituer à des institutions consacrées en apparence par leurs bienfaits..

et ce fut peut-être ce qui aigrit le plus Xénophon : car la plus grande injure qu'on puisse faire à un écrivain, ce n'est pas de dire du -mal de lui. c'est de n'en rien dire » {Les Œuvres de Platon, I, p. 551).

Platon, t. I. \9

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LA V IL DE PLATON

A la tête du mouvement sont les rhéteurs, les sophistes et les philosophes : il n'en faut pas davantage pour que le comique athénien soit tenté, comme Rousseau, quoique dans un dessein tout durèrent, de mettre au compte des lettres, des sciences et des arts la corruption, ou si ce mot paraît excessif, la déca- ^ dence dont il est le témoin. Avec tous les grands penseurs de sagénération, il jioursuit de sa liaine « renseignement sophistique et ses spéculations stériles, également dangereuses pour les croyances et la moralité, enseignement ([ui, au lieu de bons citovens et d'hommes relii^neux, ne sait produire que de hlémes chicaneurs, des libres-penseurs alliées, des liommes sans conscience et sans respect du droit ' ». Inutile d'insister sur un sujet que tant d'écrivains remarquables - ont approfondi sous toutes ses faces.

Or, précisément en ce temps-là, il y avait à Athènes un personnage ('trange. ([ui se posait hautement en réformateur de la cité: les anciens usages, quand ils choijuaient sa raison, ne trouvaient pas plus grâce à ses yeux que les récents pr('jugés. Tout en affichant une complète ignorance, ii passait i)Our n'avoir pas son pareil dans l'art de manier les esprits, de provoquer et, de diriger une discussion. Ses babitudes, sa manière de vivre, étaient plus bizarres encoi'e que ses discours. Les remueurs d'idées ont eu dans tous les siècles le privilège d'exciter cliez quelques-uns une opposition jalouse, chez tous une curiosité indiscrète. Celui dont nous parlons, dit M. Deschanel. (( avait tout justement la popularité qu'il faut pour être mis sur le théâtre, et l'originalité moyoîmant laquelle on est aisément tourné en caricature ». La n;iture l'avait franchement disgracié et si, comme le pensaient les Athéniens, il fallait mesurer en lui la beauté morale à la beauté physique, on l'eût pris difficilement pour un modèle de vertu. Bref, en l'entendant, Aristophane a du s'écrier : « Quel type de comédie ! » et ajouter en le

1. M. Zévoi't, Aristophane et so?i temps (Annales de la FacuUé des Lettres de Gaen, 4° année, n» 1).

2. Donnons ici une mention spéciale aux deux volumes récemment publiés par.*\I. Denis sur la Comédie grecque.

RAPPOîrrS DI- PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS

regardant : « Quel masque de sophiste ! » La mine qui s'offrait à lui était si riche qu'en vain dans ses lYures il a semé à pleines mains le ridicule : il n'a réussi, a-t-on dit, qu'à peindre un Socrate moins amusant, moins comique (pie celui de la réalité.

En second lieu, quelle tentation pour le poète d'exercer sa verve aux dépens d'un homme qui en toute circonstance prenait plaisir à interpeller, à aiguillonner, à gourmander ses compatriotes, à contraindre les i)lus fiers de confesser leur ignorance, enfin qui s'exprimait avec une liberté presque téméraire sur le compte des démagogues du temps !

Sans doute ces petits travers du caractère de Socrate (et qui nous dit ({u'ils n'ont pas été particulièrement accentués au début de sa carrière ?) sont aujourd'hui oubliés, et il ne reste sous les yeux de la postérité que la grande image d'un homme dont la vie fut d'un sage et la mort d'un martyr. Mais les Athéniens de 423 pouvaient et devaient s'en faire une idée bien différente. Permis aux hommes pratiques ou prétendus tels, écrit M. Zévort, de ne pas avoir une foi entière dans ce Socrate dont nous avons fait un demi-dieu a distance, mais qu'ils coudoyaient chaque jour, et dont le parlage moitié sérieux, moitié cynifjue avait plus d'une fois exercé leur patience. X'arrivera-t-il pas à Gaton lui-même ' de le traiter, en plein sénat, de bavard et d'ambitieux?

Certains scoliastes anciens prétendent qu'Aristophane n'aurait écrit les Nuées, que pressé par Anytus et Mélitus, qui voulaient tàter les dispositions des Athéniens à l'égard de Socrate: anachronisme manifeste. A leur tour, des érudits modernes veulent que le poète, mis lui-même à l'épreuve de la maïeutique de Socrate, ait eu à se venger d'une humiliation personnelle ; hypothèse aussi inutile ([u'invraisemblable. Comme on l'a très bien fait remarquer, Aristophane n'est ni le seul ni le. premier qui ait attaqué Socrate : il s'est borné à ramasser des bruits courants et à prendre sa part dans le concert de l'opinion ou de l'erreur publique. Tel Beaumarchais, dans Je

i. Voir sa F<> par Plutarqiie.

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Mariage de Figaro el \ô Barbier de Séville, critique impitoyable des abus de rancien régime, sans qu'on puisse lui imputer les excès de la Uévolutiou : avec cette ditrérence toutefois que les Nuées mettaient eu scène non un personnage de convention, mais Socrate lui- môme, désigné nominativement à la vindicte de la foule.

Sans doute Aristopliane a eu le tort grave de transformer l'adversaire résolu des sopbistes en bouc émissaire de la sopbistique, de prêter au sage d'Athènes des rêveries cosmologiques et des sublilités grammaticales [)Our lesquelles celui-ci n'avait aucun goût ; il a suituut dépassé toute mesure en le présentant comme le type de ces charlatans éliontés qui enseignaient et, à l'occasiOii, [)rati({uaient le mépris de la famille, la fourberie et le vol. \e s'est-il pas abaissé de la sorte au rang des sycophardes (|ue sa verve a si ci'uellement llagellés ?

Chose étrange, pour disculper l'audacieux poète, on a invoqué des considérations absohnnent contradictoires. — Ceux-ci demandent qu'on lui pardonne en raison de ses convictions étroites, si l'on veut, mais ardentes. Ne jugeant que sur les apparences, Aristophane, disent-ils, a vu ou du moins a cru voir dans Socrate un citoven réellement daniiereux. Le rôle même qui lui est assigné p.ar Platon, le discours plein de verve et d'esprit qu'il im[)rovise au festin d'Agathon, tout cela d après Zeller ^ serait inexplicable, si le poète comique avait j)u un seul instant passer aux yeux de l'auteur du /^//^^y//c/pourun caractère moralement méprisable. Ceux-là, au contraire, considèrent les Xures, en réalité l'une des premières [)ièces du poète, comme un péché de jeunesse, comme une de ces élucubrations irrélléchies qu'on se permet à trente ans, sauf à s'en repentir à cin({uante. N'appelons pas calomnie, dit M. Denis, ce qui n'est que légèreté.

La vérité est ({ue nous avons affaire ici à un état d'esprit passager du poète. C'est un procès qu'il plaide, c'est un com-

1. Voir La philosophie des Grecs, pages 193 et 197 du 3" volume de la traduction française.

A il

RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS 293

bat qu'il livr.'; il travestira au besoin celui dont il veut se jouer :

Dolus an virtus, quis ia hosle requirat?

Mais avec les années il a reconnu son erreur. Sa haine contre les démagogues et contre Euripide sera irréconciliable : Socrate ne reparaîtra plus sur la scène ^ et cependant son titre })lus ou moins justifié de collaborateur d'iùiripide fournissait au poète une occasion merveilleuse de les envelopper l'un et l'autre dans un commun ridicule. IWon mieux, certaines traditions nous représentent Aristophane vivant à la (in de sa carrière dans la familiarité de plus d'un socratique.

Cela dit, convient-il, ainsi (|ue l'a IViit déjà {)lus d'un histcrien ancien, de mettre au compte du poète comique de 423 la sentence révoltante des lïéliastes de 3î)9?

Qu'il en soit absolument innocent, c'est ce qu'il est difficile d'admettre. \n mot fameux de Voltaire est là pour attester qu'au sein des foules le mensonge ne fait (pjc tro[) aisément son chemin. Platon lui-même dans l'Apologie non seulement évoque le souvenir d'Aiistophane. mais il prend soin de faire remar(]U(^rqnerune des accusations portées contre Socrate n'était que le résumé d'une scène capitale des Nuées. Néanmoins, à tout prendre, ces allusions laissent percer si peu de ressentiment ({u'elles paraissent môme à M. Denis une justilication indirecte du poète. N'en soyons passuipris. Dans cette campagne contre Socrate, Aristophane n'avait-il eu ni allié ni complice? Nous avons vu le contraire : d'autres comi(]ues avaient succombé à la même tentation, et Platon citant quel(|ues-unes de leurs épigrammes les plus mordantes dans un passage célèbre de la République" avait parfaitemiMit raison d'écrire : cf Ce n'est pas d'aujourd'hui qu(^. la poésie est brouillée avec la phi-

1. Est-il nr-cossaire do discuter ici qnel[ues aUusions fugitives dans les Oiseaux (v. 1282 et 1553) et les Grenouilles fv. ii'Jl)? Encore est-il à uoter que dans co dernier passage Ai'istophane, d'après un scoliaste. entendait parler non de Socrale le philosophe, mais d'un auteur dramatique d'ailleurs inconiui.

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