I.A VIE DE PLATON
faut-il songer qu'à Platon, dans une cité et dans un temps où les problèmes d'organisation et de réorganisation sociale préoccupaient tous les esprits :' S'il mentionne « les dialogues de discussion .. parmi les additions introduites de son temps dans les programmes d'éducation de la jeunesse, ceux de Platon étaient-ils seuls alors à justifier cette définition ' ' D'un autre côté, dans ces portraits de rhéteurs et de sophistes vaniteux, crayonnés avec tant de verve en plus d'un dialogue |,la(o,ii' cien, pourquoi Isocrate serait-il vis.' plus personnellement que Théodore de Byzance, ou Thrasyma.iue, ou l'olycrate, ou tel autre de leurs émules :' .\e peut-on môme pas découvrir plus d'un rapprochement curieux entre le logographe prétentieux désigné à mots couverts dans VEuthjdcmc, et le Calliclès mis en scène avec tant de verve et do vigueur dans le Gorrjiasmmposé selon toute apparence pendant la même période:'
Puis toute la construction de Teichmuller repose sur cette conclu?ion ,|ue le Phèdre au lieu d'être - comme le voulait Schleiermacher - le premier en date des dialogues de l'Iaton, n'a pris place au contraire dans la collection platonicienne (m'ù une époque assez postérieure. Or si disposé que nous soyons sur ce dernier point à lui donner gain de cause, nous n'ignorons pas que l'opinion opposée compte encore de nombreux partisans. C'est ainsi que des textes cités plus haut M. 1'. Girard a tiré une induction toute difTérente. Platon a débuté par n'Iiciter Isocrate, sauf à substituer dans la suite à cette appréciation llatteuse d'assez âpres critiques. » Ce changement de ton fut sans doute amené par la vanité d'Isocrate, de plus en plus insupportable à mesure (pi'il avançait en âge, et par le dédain qu'il témoignait pour les subtilités de la philosophie [>latonicienne ; mais à l'épmjue du Phèdre aucun nuage ne s'était encore élevé entre les deux auteurs : Platon retrouvait chez Isocrate cette générosité do sentiment et cette prédilection pour la morale ou se reflétait si exactement l'enseignement de leur
RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS
1. Voir sur ce point los thèses contradictoires de Bonit/ {Platonischp Stu dien) et de lieiiihardt {De Isocratis œuwlis). ^ ^atomsche Stu-
coitiiiiuii maître : peut-être aussi, comme ou l'a dit, éprouvaitil d'autant moins de peine à le louer, ({uil sentait dans ce lettré à l'esprit fin, mais manquant de force, un talent incapable de lui faire jamais ombrage K »
En elle-même cette explication assurément n'a pas moins de vraisemblance que celle de Teicbmiiller : mais un critique, pliilosoplic avant d'être érudit, se rt'soudra difticilement à considérer le Phèdre comme antérieur à VEuthydèmc. 11 est vrai que Spengel- a cru trouver précisément dans la prophétie relative à Isocrate un argument qu'il croit péremptoire en faveur de la thèse de Schleiermacher. Pareille prédiction, écrit-il, nest possible et raisonnable (ju'autant que le talent d'Isocrate dans toute sa première ferveur pour renseignement socratique ne s'est point encore dessiné sous sa forme définitive : l'auteur de YElof/e d'Hélène, ou même du Pain'(ji/ri(jue et du Panathéiia'ique^ ne pouvait en aucun cas justifier de semblables espérances et en 387 l'illusion de Platon eut été sans excuse. Ce jugement est bien sévère et ce n'est pas ainsi, si nous en croyons Gicéron, que l'antiquité avait interprété le texte du Phèdre''', Pourquoi Socrate n'aurait-il pas réellement auguré de la sorte de l'avenir de son jeune disciple 1 et qui empêchait Platon de rappeler ce souvenir dans un dialogue où, attaqnarjt les rhéteurs en général, il éprouvait le besoin de ménager un orateur de grand renom, en mesure de contribuer à son tour à la renommée et à la prospérité de l'école qui se fondait à l'Acadi'mio. En outre Isocrate était pour lui un allii' [)r«'cieux dans sa ) olémique contre Antisthène^ aussi bien (jiie contre les partisans du goût vulgaire. Il n'en faut pas davantage pour nous ex[»liquer ce passage du Phèdre où l'éloge, tont llatteur qu'il puisse
ï. OLivraj^e cité, p. 3i;î.
• 2. Voir son mémoire dans les Comptes-rendue de l'Académie des sciences de Munich (1855, p. 731) et la réponse d'ri)er\vo,Lr ( r/iilologi/s, xxxii).
3. Elle y voyait pkitiU C(.' qu'elle appelait un valiciniiim ex cvenlu. — Cf. Ornfor, 13 : u Ihec de adolescente Socrates auguratur, et de seniore Plato scribit LB.]ualis. )>
4. Sans être nommé, Anlisthéne est assez claiiemcnt désigné dans l'exorde de VElo'je d' Hélène.
l.A VIE DE Pr,ATON
parailre, irest qu'judirect et si Ion ,,eul ainsi parler, conditionuel.
Que si des écrits de Platon nous passons à sa biographie, l'unique témoignage qu'elle contienne sur ses rapports avec Isocrate est dans le sens d'une amitié véritabk-ntre ces deux célébrités de l'Athènes du v« siècle '. Praxiphane imagina même de leur prêter un entretien sur les poêles dont la scène était la maison de campagne où le rhéteur recevait la généreuse hospitalité du philosophe. On a dit souvent que l'idéalisme j.latonicien avait projeté quelques-uns de ses rellets sur l'éloquence enflammée de DémoMhene: au cas où Platon eût été pris pour juge, qui sait si, moraliste et métaphysicien avant d être patriote, il n'eût pas donné la palme à l'éloquence plus calme, plus solennelle, tranchons le mot, moins politique et plus philosophi(iue d'Isocrate- ?
RAPPORTS DE PLATON AVEC SES CONTEMPORAINS
i. AUISTOTE
Les pages qui précèdent nous ont permis d'étudier Platon dans ses relations avec quelques-uns des plus marquants d'entre ses contemporains, dont il était à la foi> rapproché par certaines aspirations communes, et éloigné par une émulation d'amour-propre ou une dissidence de doctrines. Il ne serait pas moins intéressant de l'examiner de plus près dans son altitude àl'egard delà génération nouvelle à laquelle il s'imposait avec l'ascendant que l'âge et l'expérience ajoutent au rayonnement du génie. Or parmi ses disciples il en est un dont "la réputation surpasse, et de loin, celle de tous les autres, et sur la vie
1. Diogène Laërce, 111, 8. En revanclie la trentiùme des lettre, diles .o-
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2. La quostioa vient d'être repri.se et approfondie à un pointde vue spécial parJL Dummler. 8a brocl.ure (Ch.onologische BeiMi.,e,u ehuoen plllolt chen malooen ans den neden d.s Isocrates, Bàle, .890) iémoigne confme "4 précédentes publications, d'une remarquable facullé de comb ;aTsr
diKîuel à co titre se trouve projetée une plus vive luuucrc. J ai nommé Aristote.
Pour Platon c'est une gloire assurément d'avoir formé un tel élève : mais de quel [)rix n'a~t-il pas payé cette faveur du sort*/ La rivalité de ces deux grands noms se poursuit à travers les siècles : Platon Tavait vue éclater de son vivant, j"ose dire sous ses yeux, essayons d'en retracer l'origine et les princi{)aux ('pisodes, pour autant du moins qu'ils appartiennent non àriiistoirc philosophique, mais à la biographie de ces deux chefs d'école : aussi bien ce n'est pas là un des cha[)itres les moins curieux de la chronique intellectuelle de l'antique Athènes.
Sauf de rares exce{)tions, tous les écrivains anciens s'accordent à dire qu'Aristote né, comme on le sait, dans la ville macédonienne de Stagire en 383, vint à Athènes à l'àgc de dixsept ans. Qu'avait été jusque-là sa jeunesse, que fut-elle dans la suite ? A cette question Athénée et Elien n'ont que des réponses peu édifiantes, heureusement nous ne sommes nullement tenus de les croire sur parole : autrefois, comme de nos jours, la calomnie s'est atta({uée de préférence aux réputations éclatantes ^ Quoi qu'il en soit, à la date dont nous parlons, Aristote, possesseur d'une belle fortune et très disposé à en jouir, n'a pu mancpier, dans une cité comme Athènes, d'attirer sur lui les regards-,
A ce moment, entraîné par les sollicitations de Dion, Platon était allé pour la seconde fois à Syracuse tenter la réalisation de ses rêves politiffues. En l'absence du maître, ce fut, paraît-il, Xénocrate qui fit au nouveau venu les honneurs de l'Académie: de là sans doute entre lui et Aristote cette amitié qui dès lors survécut à toutes les vicissitudes.
1. « Gro.sso MaBnner liaben es ùberhuupt schlimm : da man sich mit ihnen nicht vergleiclien kann, passt man ihnen auf. » (Gœthe).
2. Diodore de Sicile (XV, 76) compte Aristote au nombre des personnages remarquable.s qui se produisirent sous l'archontat de Géphisodore (366 av. J.-G.). Le jeune âge du philosoplie n'est pas à lui seul une raison sufûsanto pour contester absolument cette assertion.